Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée

historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques

gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus

anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous

trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres

enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces

terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila

et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs

avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques

lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous

attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes,

sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de

Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige

désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de

pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais

comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces

hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre

sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus

anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore,

mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive!

C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul,

grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune

populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le

treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments

de Saint-Étienne.

En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il

lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative,

s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait

montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.

* * * * *

TROISIÈME JOURNÉE

LA LORRAINE SE DÉVELOPPE

Cette _Ville-Vieille_, ce _musée lorrain_, tout incomplets, éveillent à

chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par

la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils

m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de

l'âme que me fit cette race.

Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté

que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de

la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y

déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis

il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,

mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus

puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de

France ou d'Italie.

Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les

quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine,

l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais

lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de

la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de

l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de

la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le

soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le

dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien

personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été

heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes,

chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et

même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un

certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre,

épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se

desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance

déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.

Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait

voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit

peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait

la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme

Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination

riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière,

Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés,

gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère

des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne

discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près

de _la Mise au tombeau_, à l'église des Cordeliers, près du _monument de

Philippe de Gueldres_, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique

qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant

toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la

plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente

d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de

Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora

quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la

mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs

insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange

rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.

Eh! grand Dieu! le sot éloge!

Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la

grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté

d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une

notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A

chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni

d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs,

imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa

noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration

naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta

dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce

ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une

harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était

son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il

profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a

pas accru la conscience de sa race.

Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu

Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du

dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne

devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean

Lamour: une dentelle en fer.

Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière

maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient

longuement dans le rez-de-chaussée du _musée lorrain_! C'est une grande

dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu

grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est

bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes,

Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises.

Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à

fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,

comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver

le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents.

* * * * *

QUATRIÈME JOURNÉE

AGONIE DE LA LORRAINE

Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons

quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs

si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de

Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine

s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les

villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé

l'esprit autochtone.

* * * * *

La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade,

sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites

filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;

en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé

au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les

femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent

le plaisir de ridiculiser.

* * * * *

Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les

inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II

leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le

peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en

raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils

saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc

Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de

ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés

d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea

jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée

s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes,

comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même

des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se

réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des

évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours

de l'extraordinaire Charles IV.

Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes

convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie

toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été

féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée,

d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a

pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit

pas les caractères de sa race.

Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux

pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis

XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque

le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de

tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses

bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il

demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des

premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va

mourir.

Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître;

c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les

circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or

nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de

paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante

chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur,

sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,

comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans

sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si

fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le

malheur l'avait remis dans la logique de sa race.

C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de

médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une

possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant

nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le

plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui

produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses

forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave

population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait

repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant

selon sa loi.

Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit

en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour

quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes

vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni

assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.

Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie

de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs

suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se

maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de

leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les

vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de

bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette

noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance

d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).

Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de

dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour

nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares

s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la

vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent,

tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.

* * * * *

CINQUIÈME JOURNÉE

LA LORRAINE MORTE

Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage

de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous

négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont

m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville,

les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,

un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de

petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et

copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait

perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom

subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables

de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus

profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous

vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode

de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un

bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative.

N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous

abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la

majorité?

Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la

place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il

m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration,

s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve

constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me

disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur

n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce

Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs

vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.

Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste.

Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une

société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles

abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont

le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste

qu'à dresser l'inventaire.

* * * * *

Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour

moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.

Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une

nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge

éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai

hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je

crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis

susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne

vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des

émotions ayant conscience d'elles-mêmes?

Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si

elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est

un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un

idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des

formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus

bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité

trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et

opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en

Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.

Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye

héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le

loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment

eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il

nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le

loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout

ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait

d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent

souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je

dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les

étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.

* * * * *

SIXIÈME JOURNÉE

CONCLUSION.--LA SOIRÉE D'HAROUÉ

Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue

Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien

d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans

consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est

toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,

avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon

me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs

des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.

* * * * *

Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans

la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers

malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air

quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les

fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la

froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,

et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me

sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec

médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de

Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient

effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé

pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une

triste migraine me venait du plein air.

Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la

lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy,

oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est

souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas

remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté

singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares

paysans--mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos

ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce

crépuscule. Tristement je les aimais.

A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la

voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne

n'en descendît pour me presser dans ses bras.

Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite,

quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à

l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je

rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant

des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les

épanouir.»

Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais

bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en

somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme

un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que

d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également,

étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.

Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa

chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres

inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce

sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur

ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes

toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui

au chaud.

Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que

facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je

projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les

principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes

habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une

carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai

relevés et décrits en mon âme:

D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance

une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile

sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles

indécises et flottantes.

Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui

semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à

Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.

Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus,

et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.

Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le

silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation

intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis

le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à

travers les âges.

Je leur disais: «Vous êtes l'_Église souffrante_ l'esprit en train de

mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à

l'_Église triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon

effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la

passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le

bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il

interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»

Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.

D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du

soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons

résolument ou par des excès désespérés.»

Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes

frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours

offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et

qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse

pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me

proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir,

mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»

Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux

autres.»

SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»

... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:

«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris

pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de

l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il

faut être _un homme libre_!»

* * * * *

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 5 / 10 段