lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles
n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
--Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à
deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner
des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées,
éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.
* * * * *
_Oraison_
Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à
l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.
Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne
t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la
femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même
que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire
par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de
ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également
heureuse de te donner à moi.»
Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras
volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une
ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour
augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce
que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise
dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et
mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer,
tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
sceptiques devant des doctrinaires.
Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus
illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve
ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des
hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons,
que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
en nous.
* * * * *
II
MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore
l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans
les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des
livres entassés dans nos cellules chaudes.
Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupté_ et le _Livre
d'amour_, avec les pensées jointes aux _Portraits du lundi_. Écartant
les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième
année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par
la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans
un infime détail de sa sensibilité.
A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne
bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme
inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une
jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme
que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste.
Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était
précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide
du monotone Saint-Germain.
* * * * *
_Application des sens_
Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi
les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années,
trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
profondément.
Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un
dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où,
envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler
simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
comme tout le monde.
Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons
pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te
comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes
caractères.
A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu
travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des
mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des médecins
philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même
temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu
forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases
indiquées, tu sembles n'y plus tenir.
Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée,
Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la
pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il
dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus
qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé
dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant
les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race,
eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette
tiède méditation?
* * * * *
_Méditation_
A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse
et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux
mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très
jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion!
Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est
la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il
faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence
ne s'attarde pas.
Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec
des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait
précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il
me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé,
si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
monde.
Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop
intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des
émotions que tu jugeais.
Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées
claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta
vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement,
sans imaginer comment il fallait vivre.
* * * * *
_Colloque_
Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action,
j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années
m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé
d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté
peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une
attitude irréparable.
Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et
simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère
poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il
nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres.
Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de
ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils
pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens
et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
selon qu'il était _convenable_; et autant que te le permirent tes
mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu
souffris.
Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à
la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te
forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de
tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé;
tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord
aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne
raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je
fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir,
c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit;
mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement!
Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou
Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et
son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les
moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de
n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu
grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était
pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur
présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut
vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu
cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui
te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus
intelligent des hommes.
* * * * *
_Oraison_
Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des
nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis
né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune
hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie.
Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
réservoir de toutes les vertus.
... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que
dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète
pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé,
et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien
d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une
caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
* * * * *
Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions
surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.
Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir
et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des
jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul
effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans
intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.
Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi
confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les
dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour
celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais
cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne
profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous
dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous
touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint
pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité,
formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous
proposions.
* * * * *
Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les
mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour
Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces
couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes
fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments
mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer
les parties les plus récentes de moi-même....
* * * * *
Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande
sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce
n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à
mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où
j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se
levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une
sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les
beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient
simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une
longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans
les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque
parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet
horizon.
A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour
descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.
* * * * *
CHAPITRE VI
EN LORRAINE
Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite,
entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière
lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue
misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau
lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque
des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même
nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et
notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur
d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la
physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront
à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit.
En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont
mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage
populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu
possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de
ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si
nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des
émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier,
m'éclairaient sur moi-même.
* * * * *
PREMIÈRE JOURNÉE
NAISSANCE DE LA LORRAINE
A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante,
nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants.
Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des
légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour
la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme
grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le
souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir
encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons,
et nous nous plaisons à gouailler.
Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation
naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est
entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le
Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des
étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y
a un caractère lorrain.
Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses
allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne
qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra
le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
n'étonne pas tout d'abord, mais séduit un délicat réfléchi! Comment René
II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
a-t-il pu triompher?
Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres
tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il
apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que
forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe
infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de
votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les
paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le
Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de
René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service
funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la
définitive innocuité du brutal adversaire.
Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette
partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous
rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des
Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose
toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même
s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées
qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation
délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces
premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue
d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir
d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la
noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est
ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de
la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus
simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
Leur race se confond avec eux-mêmes.
Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des
_barbares_, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute
notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il
introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts
analogues aux siens.
* * * * *
DEUXIÈME JOURNÉE
LA LORRAINE EN ENFANCE
Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien
fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement
endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa
finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours.
Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la
veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national
s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec
maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais
de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil
craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
origines de nos âmes.
Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est
tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons
devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon
et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont
beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de
beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui
donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide,
d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de
sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art
naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils
n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un
rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II,
n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne
d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les
charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle
qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II;
persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui
l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les
misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas
plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà
bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère
gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui
donc me secourra?»
* * * * *