--Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour

lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles

n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y

dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.

--Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à

deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner

des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées,

éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.

* * * * *

_Oraison_

Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à

l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.

Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne

t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la

femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même

que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais

stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire

par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de

ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et

toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également

heureuse de te donner à moi.»

Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras

volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une

volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une

ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour

augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce

que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir

vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise

dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et

mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer,

tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos

sceptiques devant des doctrinaires.

Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus

illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne

parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve

ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce

qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte

comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des

hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons,

que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier

en nous.

* * * * *

II

MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE

Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore

l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans

les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des

livres entassés dans nos cellules chaudes.

Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupté_ et le _Livre

d'amour_, avec les pensées jointes aux _Portraits du lundi_. Écartant

les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième

année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par

la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans

un infime détail de sa sensibilité.

A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne

bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis

il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme

inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une

jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme

que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras

vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste.

Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était

précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide

du monotone Saint-Germain.

* * * * *

_Application des sens_

Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi

les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut

étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années,

trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus

matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme

grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances

profondément.

Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un

dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,

la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où,

envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler

simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais

comme tout le monde.

Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons

pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient

ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te

comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes

caractères.

A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu

travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des

mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des médecins

philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,

car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même

temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu

forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases

indiquées, tu sembles n'y plus tenir.

Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée,

Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la

pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il

aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il

dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus

qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé

dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant

les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race,

eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette

tiède méditation?

* * * * *

_Méditation_

A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse

et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux

mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très

jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux

et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent

qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion!

Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est

la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne

fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il

faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence

ne s'attarde pas.

Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec

des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait

précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il

me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé,

si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du

monde.

Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop

intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des

émotions que tu jugeais.

Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées

claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,

tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta

vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement,

sans imaginer comment il fallait vivre.

* * * * *

_Colloque_

Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action,

j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années

m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé

d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté

peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une

attitude irréparable.

Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et

simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère

poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il

nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui

les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres.

Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de

ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils

pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines

natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles

connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens

et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir

selon qu'il était _convenable_; et autant que te le permirent tes

mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu

souffris.

Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à

la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te

forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de

tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé;

tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord

aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne

raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je

fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir,

c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit;

mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable

d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement!

Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou

Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.

Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et

son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les

moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de

n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu

grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était

pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur

présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut

vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu

cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui

te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus

intelligent des hommes.

* * * * *

_Oraison_

Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des

nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis

né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune

hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie.

Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait

persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le

réservoir de toutes les vertus.

... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que

dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète

pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé,

et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien

d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une

caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.

* * * * *

Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions

surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.

Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir

et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des

jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul

effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans

intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.

Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous

puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi

confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel

rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les

dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour

celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais

cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne

profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous

dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous

touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des

plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint

pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité,

formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous

proposions.

* * * * *

Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les

mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je

les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour

Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces

couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes

fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments

mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les

Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer

les parties les plus récentes de moi-même....

* * * * *

Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande

sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce

n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à

mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où

j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente

population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se

levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une

sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.

C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel

lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les

beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient

simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une

longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans

les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,

j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des

vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque

parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet

horizon.

A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant

lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour

descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.

* * * * *

CHAPITRE VI

EN LORRAINE

Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite,

entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière

lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble

guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue

misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau

lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous

cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque

des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même

nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et

notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur

d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la

physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront

à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit.

En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont

mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage

populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu

possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de

ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si

nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des

émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier,

m'éclairaient sur moi-même.

* * * * *

PREMIÈRE JOURNÉE

NAISSANCE DE LA LORRAINE

A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,

nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire

de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante,

nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants.

Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des

légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour

la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le

noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui

que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme

grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le

souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir

encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons,

et nous nous plaisons à gouailler.

Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister

au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation

naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est

entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le

Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des

étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse

de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y

a un caractère lorrain.

Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses

allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne

qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra

le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur

n'étonne pas tout d'abord, mais séduit un délicat réfléchi! Comment René

II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,

a-t-il pu triompher?

Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres

tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;

nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il

apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un

dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que

forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe

infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de

votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les

paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription

que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le

Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de

René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service

funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la

définitive innocuité du brutal adversaire.

Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette

partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous

rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des

Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose

toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même

s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,

reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment

qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées

qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation

délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces

premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue

d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir

d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la

noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est

ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de

la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne

était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des

petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus

simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.

C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.

Leur race se confond avec eux-mêmes.

Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des

_barbares_, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute

notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,

c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il

introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts

analogues aux siens.

* * * * *

DEUXIÈME JOURNÉE

LA LORRAINE EN ENFANCE

Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien

fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement

endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa

finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours.

Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la

veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national

s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec

maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et

ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais

de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil

craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les

origines de nos âmes.

Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est

tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons

devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se

précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon

et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont

beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de

beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui

donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide,

d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence

prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de

sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art

naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.

Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils

n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un

rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II,

n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne

d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les

charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle

qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II;

persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui

l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge

nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les

misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas

plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà

bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère

gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,

Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui

donc me secourra?»

* * * * *

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 4 / 10 段