maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait
sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années
qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez
préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à
l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je
négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et
vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule
des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.
Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son
esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais
traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir
dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré--du moins tel fut mon
sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.
O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton
étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier
méthodiquement?
* * * * *
Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion
l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille
indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie
ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps,
parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme
je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la
vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des
raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de
cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux.
Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme
réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et
frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es
infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des
pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton _Moi_, à cet
éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de
sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il
faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais
comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un
réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne
t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être
misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé
volontairement.»
Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le
développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne
sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps
et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant
de vies!
* * * * *
Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur
de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
m'asseyant à ses côtés:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis
toujours bien trouve.
La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un
enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion
profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque
objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes
conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui
toujours est près de lui échapper.
J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront
de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai
l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en
rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et
m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un
même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère,
quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de
songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes
méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé
n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:
_Composition de lieu_
Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée,
douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes
grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à
rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur
semblable.
Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura
sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité
et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies
redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.
* * * * *
Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos
fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous
entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'_exercice de la mort_.
* * * * *
_Exercice de la mort_
Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches
clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire,
mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que
j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de
l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans
trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci,
des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la
petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général,
nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont
vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse
leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
maigres choses un sentiment aussi agréable.
* * * * *
_Colloque_
Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je
viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai
analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté
les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites
sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que
l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est
toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je
deviens vraiment un homme libre.
Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais
une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il
causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de
cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui
peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel
avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus
noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.
Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des
hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la
mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui
est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir
déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des
sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou
devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à
laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se
connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue,
aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des
émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut
souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction;
quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours
avant de me nuire.
* * * * *
CHAPITRE V
LES INTERCESSEURS
Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières
sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que
l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien
distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même
chose, la somme des émotions possibles.
Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille.
Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il
faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.
Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de
sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits,
ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse
concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints.
Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.
Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous
connaissons notre mécanisme.
D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les
a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le
temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi,
par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne
et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.
Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je
veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on
y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes
premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.
* * * * *
Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets,
comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque,
écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants
amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est
intéressante.
Dans cette étude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon désir
de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite
le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.
Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de
l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au
soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le
lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que
j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et
janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me
bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins
nouveaux de mon âme.
Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable
énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin
Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec
une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente
sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je
vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur
beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue
intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse
et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur
apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.
* * * * *
L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de
tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes
des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.
(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations
spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et
nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du
soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les
jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
notre sensibilité.)
* * * * *
I
MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est
séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui
masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite
Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de
ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
* * * * *
Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible
et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout
à la fois dilettante et fanatique.
J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se
contenter.
J'aime, quand Mme de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide
de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que «la contrariété
rendait fou».
J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et
le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du
sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls
connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par
Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait
encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me
perds longuement.
J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus
considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le
secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute
prudence perdue!
Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et
qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si
misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous
eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse
voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé?
* * * * *
_Application des sens_
Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre
sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les
compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous
ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin
réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne
se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».
Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous
faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons;
avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il
nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour
qu'elle reproduise toutes les émotions connues.
Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine
des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son
désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons
sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère.
Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un
souvenir qui ne périra pas.
Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la
bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une
sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma
résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la
suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire
mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon
découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de
bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment
plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme
toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute,
me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans
soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles,
mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de
chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si
décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre
encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:
1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle
existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours
ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge
des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me
former du monde. Elle m'était fort désagréable.
J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui
abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve
intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
saurais plus mon inassouvissement.
Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et
effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant
que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans
cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce
souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère
affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très
pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous
arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis
nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»
* * * * *
_Méditation_
Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée
que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par
l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.
Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce
cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais
je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de
bon sens le plus souvent que je peux.
Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je
le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème
morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il
les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans
les questions de vénerie!--Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette
retraite?--En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne
serait pas ici.
Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de
Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?
Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se
connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait
exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère
n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de
lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon
âme à mes amis, même à souper.
J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres.
Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le
culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter,
approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je
m'apparaîtrai, dressé en haute école.
* * * * *
_Colloque_
--Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
réglé ma vie selon qu'il convenait?
--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les
vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société
sont insupportables.
--Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert
les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une
excitation plus agréable.
--A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je
m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.
--Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous
êtes-vous servi vous-même?