O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais

maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous

comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait

sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez

souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années

qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez

préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à

l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je

négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous

captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et

vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule

des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.

Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son

esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi

jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais

traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne

pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir

dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré--du moins tel fut mon

sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait--oublier

que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des

concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.

O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour

que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de

vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la

plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et

morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton

étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier

méthodiquement?

* * * * *

Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion

l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille

indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie

ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps,

parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme

je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse

ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la

vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des

raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de

cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux.

Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui

soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme

réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et

frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es

infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des

pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton _Moi_, à cet

éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous

la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de

sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il

faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais

comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un

réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta

médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que

toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne

t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être

misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé

volontairement.»

Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le

développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne

sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps

et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant

de vies!

* * * * *

Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur

de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et

m'asseyant à ses côtés:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.

C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant

des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis

toujours bien trouve.

La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un

enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion

profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,

rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque

objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires

dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que

l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes

conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui

toujours est près de lui échapper.

J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront

de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai

l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en

rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et

m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de

contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout

je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un

même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère,

quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de

songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes

méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé

n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du

soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:

_Composition de lieu_

Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le

ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations

sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée,

douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes

grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à

rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur

semblable.

Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres

des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura

sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis

jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité

et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,

l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies

redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.

* * * * *

Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos

fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,

parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous

entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'_exercice de la mort_.

* * * * *

_Exercice de la mort_

Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par

notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches

clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les

marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire,

mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce

moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne

paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que

j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de

l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces

enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond

peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans

trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci,

des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la

petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général,

nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais

voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens

d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en

désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont

vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse

leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais

nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si

maigres choses un sentiment aussi agréable.

* * * * *

_Colloque_

Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je

viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai

analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté

les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites

sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que

l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le

fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est

toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je

deviens vraiment un homme libre.

Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais

une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire

pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il

causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de

cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui

peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent

toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel

avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus

noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.

Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de

Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des

hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la

mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous

verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui

est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir

déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des

sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou

devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à

laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se

connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue,

aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des

émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut

souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction;

quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours

avant de me nuire.

* * * * *

CHAPITRE V

LES INTERCESSEURS

Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières

sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que

l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien

distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même

chose, la somme des émotions possibles.

Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille.

Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il

faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.

Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de

sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits,

ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse

concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints.

Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de

la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.

Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous

connaissons notre mécanisme.

D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui

caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les

a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le

temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi,

par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne

et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.

Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je

veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on

y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes

premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes

désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par

l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.

* * * * *

Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets,

comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque,

écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs

jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants

amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est

intéressante.

Dans cette étude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon désir

de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite

le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.

Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de

l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au

soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le

lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que

j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et

janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai

spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me

bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins

nouveaux de mon âme.

Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable

énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin

Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec

une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si

confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que

je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente

sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je

vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur

beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue

intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse

et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur

apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.

* * * * *

L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de

tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes

des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.

(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations

spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et

nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du

soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les

jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de

notre sensibilité.)

* * * * *

I

MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT

C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est

séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui

masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite

Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant

soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de

ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.

* * * * *

Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible

et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers

points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout

à la fois dilettante et fanatique.

J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se

contenter.

J'aime, quand Mme de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide

de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que «la contrariété

rendait fou».

J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et

le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,

qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du

sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme

le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls

connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par

Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait

encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me

perds longuement.

J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus

considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions

sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs

beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le

secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute

prudence perdue!

Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la

poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et

qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si

misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous

eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse

voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé?

* * * * *

_Application des sens_

Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous

inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre

sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les

compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous

ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin

réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne

se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».

Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous

faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons;

avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il

nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour

qu'elle reproduise toutes les émotions connues.

Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine

des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son

désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons

sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère.

Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un

souvenir qui ne périra pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une

après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la

bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un

lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une

sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma

résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la

suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire

mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette

recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon

découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de

bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment

plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme

toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute,

me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans

soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles,

mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de

chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si

décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre

encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:

1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle

existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours

ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge

des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me

former du monde. Elle m'était fort désagréable.

J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui

abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve

intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet

sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne

saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et

effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant

que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans

cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et

puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce

souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère

affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très

pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous

arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis

nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»

* * * * *

_Méditation_

Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin

Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée

que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup

Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par

l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.

Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce

cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais

je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de

bon sens le plus souvent que je peux.

Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je

le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème

morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il

les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans

les questions de vénerie!--Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette

retraite?--En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne

serait pas ici.

Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de

Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?

Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se

connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait

exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère

n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de

lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon

âme à mes amis, même à souper.

J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres.

Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le

culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main

pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter,

approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je

m'apparaîtrai, dressé en haute école.

* * * * *

_Colloque_

--Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je

réglé ma vie selon qu'il convenait?

--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les

vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société

sont insupportables.

--Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert

les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une

excitation plus agréable.

--A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je

m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.

--Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous

êtes-vous servi vous-même?

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 3 / 10 段