La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires

comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en

fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la

vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous

trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que

nous avons renoncé.

Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la

maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions

l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait

jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.

Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands

panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des

bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée,

désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante

hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation,

que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui

m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me

faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du

goût à moi-même.

Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents.

Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes

le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier

supérieur en retraite.

Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme,

qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les

imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour

se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un

divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les

expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:

--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!

--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien

vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste

s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets

ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont

ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de

nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de

troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous

jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous

vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la

chasteté.

Simon voulut bien m'approuver.

C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes

personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour

son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique

malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien

nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un

arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la

satisfaction.

* * * * *

Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de

bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la

brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et

de brûler les lettres qui nous arriveraient.

* * * * *

_Installation spirituelle_

Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre

propriété.

Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de

souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie

sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me

serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de

Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église

lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une

beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus

d'énergie je saurais être.

Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus

que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du

christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont

notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert

de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous

chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps

les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi

Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe

entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me

parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure

les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant

avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce

roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une

règle monacale.

C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos

chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste

poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas

du soir pris en commun.

L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de

tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une

fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade

jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme

faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos

dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à

l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en

cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à

l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).

Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps

nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du

milieu du jour.

A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous

analysions nos sensations de la journée.

* * * * *

C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de

Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une

règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et

fortifierait notre volonté.

--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous

méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un

sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le

vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la

main.

Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui

nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix

heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des

niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en

dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions

pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je

n'avais pas l'énergie de rompre là.

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des

exemples personnels.

--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.

Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous

paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique

Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle

intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher

dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du

lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles

interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces

hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du

Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs

inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes

toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident

si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble

guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés

que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées

sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève

dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité.

Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences

qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.

Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en

moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher

pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu

dans notre cottage de Jersey.

* * * * *

_Prière-programme_

Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!

Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à

dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et

nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission

invite au repos.

Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de

notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est

à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à

diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos

besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous

pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états

les plus rares de l'âme humaine.

Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous

plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que

les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra

transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de

raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons

d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons

entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre

procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en

excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et

jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit

humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes

réductions que je sache.

* * * * *

Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose

d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans

l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le

développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est

ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que

firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le

péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché,

c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.

L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour

que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont

peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la

somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de

ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera

inconnue, et nulle ne me fixera.

C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son

cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»

* * * * *

CHAPITRE IV

EXAMENS DE CONSCIENCE

J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des

nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....

Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences,

être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion

m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec

le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un

bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de

tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement

ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.

Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un

dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les

frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces

instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je

perfectionne chaque jour!

* * * * *

Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de

dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses

de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que

nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience

nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à

volonté.

Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.

* * * * *

_Examen physique_

Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre

force et notre clairvoyance.

* * * * *

Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus

et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts

réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte

jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.

--Vous êtes délicats, mais sains.

Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une

difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du

lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.

Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité!

disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit

de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs;

ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un

esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à

la vie.

* * * * *

Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses

pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté

dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement

les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui

seul m'eût tonifié sans m'échauffer.

* * * * *

Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des

familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre

par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité

dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient

parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.

--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes

chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je

respire à l'aise.

Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre

dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être

seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce

médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament,

l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante.

--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont

heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris....

Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations

sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des

désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon

système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma

vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une

chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si

nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi

que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au

moins par saccade.

--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de

mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon,

bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie

cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point

extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première

étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité

musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout

accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés

se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui

partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la

médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives

incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à

cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue

et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend

extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère

me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la

multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles

m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais!

Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est

que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,

c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque

là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.

Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en

plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du

mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du

besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but

devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous

complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le

satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.

De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes,

minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur

les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces

sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui

donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant

plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit

d'ailleurs fort distingué.

N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à

l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de

l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer

de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire

tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements

tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au

détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il

ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que

d'être ému.

Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi,

d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous

d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par

l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais

simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation

était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes

accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la

jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs

gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des

obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie

vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais

invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.

Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins

clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous

engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en

augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les

ressources de l'expérience.

* * * * *

Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des

plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes

expériences.

* * * * *

_Examen moral_

Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions

à éclairer notre conscience.

Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en

revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai

infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure

avant la confession solennelle, me disait;

--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il

souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur

qu'a prise mon âme au contact des hommes.

* * * * *

Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers

vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher

seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques

traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il

faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives

sensations).

Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes

lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait

une grande importance à ces premières démarches de notre régénération,

était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé

d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un

épileptique.

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages

d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots,

une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.

* * * * *

Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.

1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations

que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;

_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée

est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des

préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout

celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer

dans les catégories.

_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles

on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne

point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme

plus médiocre.

_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas

grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas:

ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où

j'aurais médité plus noblement.

2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus

par ma propre initiative), j'ai péché:

_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les

gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.

_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais

qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer

et s'exagérer toujours.

_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me

plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et

de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec

soi-même, méditant et s'exaspérant.

* * * * *

Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:

--Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en

tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez

eu un métier.

--C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre

personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de

connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de

voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue

parisienne.

--Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous

remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons

intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième

année.

--A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis

un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se

laissait pas aborder.

Le culte du moi 2: Un homme libre · 第 2 / 10 段