comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en
fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la
vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous
trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que
nous avons renoncé.
Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la
maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.
Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands
panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des
bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée,
désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation,
que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me
faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du
goût à moi-même.
Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents.
Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes
le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier
supérieur en retraite.
Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme,
qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les
imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour
se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un
divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les
expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:
--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!
--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien
vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste
s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont
ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous
jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
chasteté.
Simon voulut bien m'approuver.
C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes
personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour
son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un
arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la
satisfaction.
* * * * *
Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de
bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la
brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et
de brûler les lettres qui nous arriveraient.
* * * * *
_Installation spirituelle_
Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre
propriété.
Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de
souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie
sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me
serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de
Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église
lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
d'énergie je saurais être.
Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus
que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du
christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert
de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous
chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps
les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant
avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une
règle monacale.
C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos
chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas
du soir pris en commun.
L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une
fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme
faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos
dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à
l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en
cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à
l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).
Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps
nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du
milieu du jour.
A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
analysions nos sensations de la journée.
* * * * *
C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de
Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et
fortifierait notre volonté.
--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous
méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
main.
Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui
nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix
heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des
niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en
dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je
n'avais pas l'énergie de rompre là.
Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
exemples personnels.
--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous
paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique
Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher
dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du
lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles
interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces
hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du
Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes
toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident
si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés
que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées
sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève
dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité.
Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.
Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en
moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu
dans notre cottage de Jersey.
* * * * *
_Prière-programme_
Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à
dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et
nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission
invite au repos.
Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de
notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est
à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à
diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos
besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous
pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états
les plus rares de l'âme humaine.
Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous
plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que
les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra
transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons
d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons
entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre
procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en
excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et
jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit
humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes
réductions que je sache.
* * * * *
Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose
d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans
l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le
développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est
ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que
firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le
péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché,
c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.
L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont
peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la
somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera
inconnue, et nulle ne me fixera.
C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»
* * * * *
CHAPITRE IV
EXAMENS DE CONSCIENCE
J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des
nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....
Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences,
être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un
bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.
Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un
dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les
frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces
instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je
perfectionne chaque jour!
* * * * *
Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de
dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses
de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à
volonté.
Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.
* * * * *
_Examen physique_
Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre
force et notre clairvoyance.
* * * * *
Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus
et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.
--Vous êtes délicats, mais sains.
Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une
difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité!
disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit
de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs;
ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à
la vie.
* * * * *
Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté
dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui
seul m'eût tonifié sans m'échauffer.
* * * * *
Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des
familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre
par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité
dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient
parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.
--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je
respire à l'aise.
Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre
dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être
seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament,
l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante.
--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont
heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris....
Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des
désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon
système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma
vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si
nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
moins par saccade.
--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon,
bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie
cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point
extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première
étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité
musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout
accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés
se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui
partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la
médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à
cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue
et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend
extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère
me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la
multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles
m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais!
Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque
là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.
Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en
plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du
mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du
besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous
complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.
De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes,
minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur
les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces
sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant
plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
d'ailleurs fort distingué.
N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à
l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer
de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements
tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au
détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il
ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que
d'être ému.
Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi,
d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous
d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par
l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais
simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation
était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes
accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la
jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs
gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des
obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie
vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais
invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins
clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous
engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en
augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les
ressources de l'expérience.
* * * * *
Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des
plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
expériences.
* * * * *
_Examen moral_
Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
à éclairer notre conscience.
Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en
revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai
infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure
avant la confession solennelle, me disait;
--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il
souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur
qu'a prise mon âme au contact des hommes.
* * * * *
Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers
vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher
seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques
traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives
sensations).
Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes
lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait
une grande importance à ces premières démarches de notre régénération,
était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé
d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un
épileptique.
Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots,
une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.
* * * * *
Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.
1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations
que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;
_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée
est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des
préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout
celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
dans les catégories.
_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles
on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme
plus médiocre.
_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas
grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas:
ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où
j'aurais médité plus noblement.
2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus
par ma propre initiative), j'ai péché:
_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les
gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais
qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer
et s'exagérer toujours.
_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et
de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec
soi-même, méditant et s'exaspérant.
* * * * *
Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
--Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en
tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
eu un métier.
--C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre
personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de
connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de
voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue
parisienne.
--Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous
remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième
année.
--A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis
un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se
laissait pas aborder.