Produced by Marc D'Hooghe.
From images generously made available by gallica
(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
* * * * *
LE CULTE DU MOI
* * * * *
UN HOMME LIBRE
Par
MAURICE BARRÈS
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
* * * * *
PARIS
1912
* * * * *
TABLE
PRÉFACE de l'édition de 1904
DÉDICACE
LIVRE PREMIER
EN ÉTAT DE GRACE
CHAPITRE I.--_La journée de Jersey_
CHAPITRE II.--_Méditation sur la journée de Jersey_
LIVRE DEUXIÈME
L'ÉGLISE MILITANTE
CHAPITRE III.--_Installation_
a) Installation matérielle
b) Installation spirituelle
c) Prière-programme
CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
a) Examen physique
b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
de la mort.--Colloque)
CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
a) Méditation spirituelle sur Benjamin Constant
(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
--Oraison)
b) Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve
(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
--Oraison)
CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
Première journée: Naissance de la Lorraine.
--Deuxième journée: La Lorraine en enfance.
--Troisième journée: La Lorraine se développe.
--Quatrième journée: Agonie de la Lorraine.
--Cinquième journée: La Lorraine morte.
--Sixième journée: Conclusion, la soirée d'Haroué.
LIVRE TROISIÈME
L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
CHAPITRE VII.--_Acédia, Séparation dans le
monastère_
CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
CHAPITRE IX.--_Veillée d'Italie_ (Enseignement
du Vinci).
CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
a) Sa beauté du dehors
b) Sa beauté du dedans (Sa Loi.--Mon Être.
--L'Être de Venise.--Description du type qui
les réunit en les résumant)
c) Je suis saturé de Venise
LIVRE QUATRIÈME
EXCURSION DANS LA VIE
CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
J'amasse des documents
Je profite de mes émotions
Méditation sur l'anecdote d'amour
CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La règle de
ma vie.--Lettre à Simon)
Pas de veau gras. (Réponse à M. Doumic)
Petite note de l'édition de 1899
* * * * *
PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1904
_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer
les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année: j'ai scandalisé.
Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
crevait de bonheur_.
Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
_vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore.
Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais
avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et
qu'un petit vieillard vigoureux--c'était le Père, c'était l'Empereur,
c'était Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que
l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi quand
j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout acilic
faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la
force, l'obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
pour des pages «grouillantes de vie». Autant de raisons pour qu'un petit
livre d'analyse ne fût peint remarqué. Et puis l'_Homme libre _était peu
compréhensible._
_Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n'importe qui?
J'écrivais pour mettre de l'ordre en moi-même et pour me délivrer, car
on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le
premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon
papier?--«Fi, Monsieur! m'écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
connaître mes plus délicates complications_.
_Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous
ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions
ensemble._»
_Cette disposition méprisante a ses inconvénients. J'ai créé un préjugé
contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur
l'_Egotisme _de M. Barrès, sur le_ Moi _de M. Barrès les plus sots
jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
_Verdi répétait souvent_: «_Nous autres artistes, nous n'arrivons à la
célébrité que par la calomnie_.» _Je ne suis ni célèbre ni calomnié,
mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
ils me donnèrent de l'ennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de
l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
Moi _de M. Barrès. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos
députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à
renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phénomène
de prétention littéraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je
connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir
sur des intelligences la sincérité ne suffit pas_.
_J'ai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint
d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu
de me régler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nûment.
Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer
un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une
tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme,
car tout cela voulait intensément vivre; or il y a, dans ma conscience
un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit
quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait été capable de ce
dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries
de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté_.
_Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, me comblaient; ils m'ont,
dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils
prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'était qu'un de mes
moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jeté l'ancre,
n'admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité.
Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il l'opinion moyenne des gens de
lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de
justesse et d'injustice. «Cet adolescent, disait le critique des_
Débats, _cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a
trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé,
ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-même si ce qu'il disait
était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve
et d'ironie très serrée.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sûr de
lui sous son air imperturbable_....[1]»
_Je l'ai dit ailleurs déjà_[2], _je n allai point droit sur la vérité
comme une flèche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
arbres pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par
étapes. Je vivais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que dis-je!
elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. Qu'est-ce que mon
oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en fer d'une des bêtes
du Jardin des Plantes_.
_A la date où j'écris cette préface, je viens d'entreprendre les_
Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilité. Qu'en
tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et
cerné. C'est la règle de toute production artistique. L'on ne délibère
guère sur les ouvrages qu'on_ _écrira; on se surprend à les avoir déjà
vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par
nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les
germes qui, bien soignés, deviendront de grandes oeuvres droites.
Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de
l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît
point._
_Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que
j'ai subi durant douze années? C'est bien simple: nous ne conquérons
jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du
talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans, une fois pour
toutes, ils se sont choisi leurs poètes et leurs philosophes. Un
écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou,
mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
_Les jeunes gens me dédommageaient. Ils se répétaient la dernière page
des_ Barbares: «_O mon maître... je te supplie que par une suprême
tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinée... Toi
seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
des hommes.» Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
discipline. Ils s'intéressèrent passionnément à une recherche
qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
certains jeunes esprits une agitation singulière. On m'a raconté qu'au
Conseil supérieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gréard
exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
rhétoriciens et nos philosophes de Paris. A cet époque on disputait s'il
fallait être barrésiste ou barrésien. Charles Maurras tient pour
barrésien. La _ Revue indépendante _avait publié de M. Camille Mauclair
une sorte de manifeste sur le barrésisme. Un sage aurait, dès ce début,
discerné chez les tenants du «culte du Moi» des formations très
diverses; mais nous avions en commun le plus bel élan de jeunesse.
Nous nous groupâmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
néo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
1894 à mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
équipe bariolée travailla aux fondations du nationalisme, et non point
seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
français. Parfaitement, Fournière, Henri Bérenger, Camille Mauclair
étaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
les Déracinés, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
traditionalisme_.
_En 1897, le désarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
extrême. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyèrent leur P.P.C. J'ai
gardé une lettre privée, à la fois touchante et singulière, de la_ Revue
blanche. _C'était l'époque héroïque. Le fameux M. Herr, bibliothécaire
de l'École normale, un Alsacien et un apôtre (c'est vous dire deux fois
qu'il ne manque pas de vivacité), se chargea de formuler une
excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il était un peu
plus d'Obernai me reprocha d'être de Charmes. Il se glorifie d'être le
fils des livres et me méprise d'être le fils de mon petit pays. Je le
félicite tout au moins de poser ainsi le problème. Oui, l'homme libre
venait de distinguer et d'accepter son déterminisme_.
_Il y a, dans la préface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
s'adresse «aux jeunes gens de 1889» pour les inviter «à se méfier du
nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial» et du
«nihiliste délicat». «Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un épicurien intellectuel et
raffiné.... Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et
comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats
derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas
d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n'a pas de sens
précis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement
il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne
croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la
beauté et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un
mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet
d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute
l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans
son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
manque seulement une conclusion,--consiste à «adorer son moi», à le
parer de sensations nouvelles.»_
_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de résultat,
mais, cette conclusion suspendue, les_ Déracinés _la fournissent. Dans
les_ Déracinés, _l'homme libre distingue et accepte son déterminisme. Un
candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu'à prendre le sens social. La
tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que
renfermait l'_Homme libre, _que Bourget réclamait et qu'allait prouver
le roman de l'_ Énergie nationale.
_Je ne permets qu'à des catholiques les diatribes contre l'égotisme. Si
vous n'êtes pas un croyant, d'où prenez-vous vôtres point de vue pour
flétrir l'individualisme? Au reste, d'une manière générale, il serait
détestable que nous pussions contraindre des êtres en formation_.
Souvent leurs maladies préparent leur santé. Ce fier et vif sentiment du
Moi que décrit_ Un Homme libre, _c'est un instant nécessaire, dans la
série des mouvements, par où un jeune homme s'oriente pour recueillir et
puis transmettre les trésors de sa lignée_.
_Un moi qui ne subit pas, voilà le héros de notre petit livre. Ne point
subir! C'est le salut, quand nous sommes pressés par une société
anarchique, où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de
l'étranger viennent, sur les champs paternels, nous étourdir et nous
entraîner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
connaissance nette de leur véritable tradition, mais il les pressait de
se dégager et de retrouver leur filiation propre_.
_Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquière point? J'eus mes
victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie; nos défaites sur le
Rhin contribuèrent à ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reçu
peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates
trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu
de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
confier à la fois l'amélioration sociale et les grandes ambitions
nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à
l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
transforme ses aliments_.
_J'ai marqué ailleurs, comment un premier travail de mes idées n'est,
tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manière sensible que le moi
individuel était supporté et nourri par la société. Sur cette étape je
ne reviendrai pas, mais on veut élargir ici le raisonnement, et, d'une
évolution instinctive, faire une méthode française._
* * * * *
_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
l'individualisme est mauvais. Le Français est individualiste, voilà un
fait. Et de quelque manière qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
les fortes critiques que nous accumulons contre la Déclaration des
Droits de l'homme n'empêchent point que ce catéchisme de
l'individualisme a été formulé dans notre pays. Dans notre pays et non
ailleurs! Et ce phénomène (qu'aucun historien jusqu'à cette heure n'a
rendu compréhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
prédisposée à l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
Robert Greslou de Bourget n'empêche point que quelques-unes des
précieuses qualités de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
défauts, de ce qu'ils sont des êtres qui ne s'agrègent point
naturellement en troupeau_.
_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complété par les_ Déracinés, _est
utile aux jeunes Français, en ce qu'il accorde avec le bien général des
dispositions certaines qui les eussent aisément jetés dans un nihilisme
funèbre_.
_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors même
que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thèses favorites est de
réclamer que l'éducation ne soit pas départie aux enfants sans égard
pour leur individualité propre. Je voudrais qu'on respectât leur
préparation familiale et terrienne. J'ai dénoncé l'esprit de conquérant
et de millénaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigènes
comme un administrateur despotique doublé d'un apôtre fanatique; j'ai
marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
l'Université, déracine les esprits. Si l'on veut bien y réfléchir, ce ne
sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeuré attentif
aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les négliger,
puisque je voulais décrire une certaine sensibilité française et surtout
agir sur des Français. Mon mérite est d'avoir tiré de l'individualisme
même ces grands principes de subordination que la plupart des étrangers
possèdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
Français croient en eux-mêmes; ils jugent de toutes choses par rapport à
leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
contemporains ne m'eussent pas écouté si j'avais pris mon point de
départ ailleurs que du_ Moi.
_Au milieu d'un océan et d'un sombre mystère de vagues qui me pressent,
je me tiens à ma conception historique, comme un naufragé à sa barque.
Je ne touche pas à l'énigme du commencement des choses, ni à la
douloureuse énigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne à ma
courte solidité. Je me place dans une collectivité un peu plus longue
que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
que ma chétive carrière. A force d'humiliations, ma pensée, d'abord si
fière d'être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et
de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandée jusque
dans ses nuances_....
* * * * *
_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidèles
lecteurs, il est possible qu'un étranger s'approche de notre cercle et
que, jetant les yeux sur cette préface, il s'étonne. En effet, pour tout
le monde, à vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
se préoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activité.
Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
Là-dessus, je n'ai rien à répondre. D'autres personnes semblent craindre
que le goût de la réflexion ne dénature et ne comprime la naïveté de nos
impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
nous, ce serait d'exciter, d'émouvoir l'être profond par la justesse des
cadences, mais en même temps de le persuader par la force de la
doctrine. Oui, l'art d'écrire doit contenter ce double besoin de musique
et de géométrie que nous portons, à la française, dans une âme bien
faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
satisfaire à cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
la fierté sans aucun théâtral et ne rétrécit pas le coeur_.
Juillet 1904.
[note 1: Les _Débats_ du 13 décembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
Desjardins.]
[note 2: Voir à l'Appendice: _Une réponse à M. Doumic: Pas de veau
gras_.]
* * * * *
DÉDICACE
* * * * *
_A QUELQUES COLLÉGIENS_
_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
_J'OFFRE CE LIVRE_
_J'écris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
grandes personnes, j'en aurais de la vanité, mais il n'est guère utile
qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mêmes les expériences que je
vais noter, elles ont systématisé leur vie, ou bien elles ne sont pas
nées pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
superflue_.
_Les collégiens sont à peu près les seuls êtres qu'on puisse plaindre.
Encore la moitié d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
isolons, nous nous distrayons selon le système qui nous paraît
convenable. Au collège, ils sont soumis à une discipline qu'ils n'ont
pas choisie: cela est abominable. J'ai relevé avec piété, depuis six à
sept ans, les noms des enfants qui se sont suicidés. C'est une longue
liste que je n'ose pas publier. J'aurais aimé dédier à leur mémoire ce
petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
répandant leurs noms dans la vie._
_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une résolution
aussi extrême. Ces âmes délicates et paresseuses étaient évidemment mal
renseignées. Elles crurent qu'il y a du sérieux au monde. Elles
attachaient de l'importance à cinq ou six choses: en ayant éprouvé du
désagrément, elles reculèrent hors de la vie. L'essentiel est de se
convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles
contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les
avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos
mortifications à penser quelles sont causées par rien du tout, et nous
arrivons à souffrir très peu_.
_Parce qu'il détaille ces principes et les illustre de petits exemples
empruntés à l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appelé
à rendre service_.
_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirmé qu'aux siècles
derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
se plaisaient déjà à faire des prosélytes. Ils enfermaient parfois les
esprits épais dans une chambre de fer chauffée au rouge. Le matérialiste
en était réduit à sauter précipitamment sur l'un et l'autre pied,
jusqu'à ce qu'il eût modifié sa conception de l'univers. C'est ainsi que
la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idéalistes.
Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude
perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
_Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement
la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans
les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles
semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
dans la disproportion entre l'objet qu'ils rêvaient et celui qu'ils
atteignent_.
_Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale. C'est
d'une petite âme. Il eût été plus heureux s'il avait suivi ma méthode,
s'égayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
pas de plaisir. C'est faute d'avoir possédé ma philosophie. Je vais
parmi les hommes, le coeur défiant et la bouche dégoûtée; j'hésite
perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques: les
uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de
Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des
psychologues, parce qu'il déclare à la dernière ligne de ses_ Exercices
spirituels, _ou suite de mécaniques pour donner la paix à l'âme: «Et
maintenant le fidèle n'a plus qu'à recommencer_.»
_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le
bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le désiriez
si fort que vous l'avez le plus approché; recommencez maintenant!
Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais
sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui._
_Cette méthode, je l'ai exposée et justifiée, je crois, dans la fiction
qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
l'accentuer dans vingt-cinq feuillets très savants, très obscurs et un
peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collégiens
que j'aime, je m'en tiens à la forme la plus enfantine qu'on puisse
imaginer d'un journal_.
* * * * *
UN HOMME LIBRE
* * * * *
LIVRE PREMIER
EN ÉTAT DE GRACE
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
LA JOURNÉE DE JERSEY
Je suis allé à Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bébé, quand je
l'étais moi-même, dans le sable de sa grand'mère, où déjà nous
bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu'à notre majorité.
Je me rappelle le soir où, place de l'Opéra, vers neuf heures, tous deux
en frac de soirée, nous nous trouvâmes: je m'aperçus, avec un frisson de
joie contenue, que nous avions en commun des préjugés, un vocabulaire et
des dédains.
Nous nous sommes inscrits à l'école de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
Mais voyais-je Simon trois mois par année? Il était mondain à Londres et
à Paris, puis se refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique,
parce qu'il a de l'imprévu dans ses déterminations et des gestes
heurtés. C'est un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial.
«Mérimée, me disait-il, est estimable à cause des gens qui le détestent,
mais bien haïssable à cause de ceux qu'il satisfait.»
Simon, qui ne tient pas à plaire, aime toutefois à paraître, et cela
blesse généralement. Très jeune, il était faiseur; aujourd'hui encore,
il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
puisque moi-même, pour l'en confesser, je prends des précautions;
pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
avec minutie, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous
flattons peu notre caractère.
Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs
séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes après-midi. Je
note pourtant qu'il me disait un jour: «J'adore la terre, les vastes
champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon
une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans
les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»
L'observation me parut admirable, car je ne soupçonnais guère cette
sorte de sensibilité. Voilà huit ans que, _pour être moi_, j'ai besoin
d'une société exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les
conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le
monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes,
mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal et très clairvoyant
de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
J'observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins,
ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'à moi-même. Dyspepsique,
un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
coliques néphrétiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
congrès de Vérone: ce qui plaît à mon dégoût universel. Enfin à Paris,
quand nous déjeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
heures: «Je vous quitte»; puis, s'il fume immodérément, du moins
blâme-t-il les excès de tabac. Ces deux points m'agréent spécialement,
car moi, je demeure sans défense contre des jeunes gens résolus qui
m'accaparent et m'imposent leur grossière hygiène.
C'est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries
au rond-point de l'Étoile, que je touchai les pensées intimes de Simon,
et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très
complète, qui me ravit, bien qu'elle manque d'âpreté.
Nous décidâmes de passer ensemble les mois d'été à Jersey.
* * * * *
Cette villégiature est méprisable: mauvais cigares, fadeur des pâturages
suisses, médiocrités du bonheur.
Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur
vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés
de gentilles misses.
A Paris, nos amies faisaient un appareillage très distingué: belles
femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissées, elles se
congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
grève, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitié contre nos
analyses et déductions, qu'elles déclaraient des niaiseries (à cause que
nous avons l'habitude de remonter jusqu'à un principe évident) et
inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide).
Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrîmes, Simon et
moi, durant les longues après-midi de soleil, en face de l'Océan qui
fait mal aux yeux! Ah! ce thé dont nous abusâmes par engouement!
* * * * *
Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien
dîné et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à
citer le nom familial de tel commerçant de la localité, et patoisaient à
la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de
_Granville-Jersey_ à boire de l'alcool, puis ils parlèrent de la
territoriale.
Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
bouche. Moi, par urbanité, je tâchais de rire à chaque fois qu'ils
riaient.
Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, près
de la plage où se reflétait l'immense fenêtre brutalement éclairée de
notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goûtâmes une
réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins
sur notre impuissance à les supporter.
«O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je crée
chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont nous ne
savons t'épargner l'énervement.»
* * * * *
A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les
gaspillages d'autrui désobligent, fit remarquer à son amie qu'elle
mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m'avait choqué chez
ma maîtresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
morale. Elles s'emportèrent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
nous nous signalions leur grossièreté.
* * * * *
Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
voiture nous conduisit jusqu'à la baie de Saint-Ouen.
Nous eûmes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la première fois,
cette plage étroite et furieuse, et nous nous assîmes auprès de l'écume
des lames brisées. Puis une tasse de thé nous raffermit l'estomac. Nous
étions bien servis, par un temps tiède, sur la façade nette d'un hôtel
très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais
le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre.
Moi-même je me sentais dispos.
--N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous
trouvons à Jersey? Il n'était pourtant pas difficile de nous organiser
ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
monde en est plein), une tasse de thé qui encourage notre cerveau (1 fr.
50).
--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fîmes,
hier soir, de notre ennui, et l'éclair de ce matin, à table, quand nous
nous sommes surpris à souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
appétits.
--Arrête! m'écriai-je, car j'entrevois une piste de pensée.
Et, riant de la joie d'avoir un thème à méditer, nous courûmes nous
installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d'une heure,
nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir même
avant de m'endormir:
* * * * *
PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
l'exaltation._
DEUXIÈME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
c'est de l'analyser._
La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable,
si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot.
Et les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière
de pensée, peuvent devenir voluptueuses.
CONSÉQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
possible_.
Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon.
* * * * *
Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue
séance que nous fîmes, couchés dans la brise purifiante et virile de
l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air,
soutenues par le thé. J'ajouterai même que Simon s'éloigna un instant
sous les roches fraîches, ce dont je le félicitai, en l'enviant, car la
nourriture et l'air des plages entravaient fort la régularité de nos
digestions, où nous nous montrâmes toujours capricieux.
* * * * *
Le même soir, vers onze heures, réunis auprès de nos femmes dans le
petit salon de notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise
un peu choquante des heures de nuit:
--Je t'avouerai que souvent je songeai à entrer en religion pour avoir
une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi. Enfermé dans ma
cellule, résigné à l'irréparable, je cultiverais et pousserais au
paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède et
qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité
d'être extrêmement énergique pour l'exécuter. Même je me suis arrêté de
souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupçonné qu'elle deviendrait
vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de séminaristes,
contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
serais la minorité.
Nos femmes, en m'entendant, se mirent à blasphémer, par esprit
d'opposition, et à se frapper le front, pour signifier que je
déraisonnais.
--C'est étrange, répondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce goût
pendant des années. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
froides de Spencer à débrouiller pendant six mois.
--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vêtu
un personnage. J'affectai en tous lieux, d'être pareil aux autres, et je
ne m'interrompis jamais de les dédaigner secrètement. Ce me fut toujours
une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
me vis, sous l'oeil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et
divers, c'était pour qu'on me laissât le répit de me construire une
vision personnelle de l'univers, quelque rêve à ma taille, où me
réfugier, moi, homme libre.
Ainsi revenions-nous à nos principes de l'après-midi, et à convenir que
nous avons été créés pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
le plus grand nombre possible qui soient exaltées et subtiles. J'entrai
dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
c'est d'être clairvoyants, et nous sommes en même temps ardents avec
délire. Chez nous, l'apaisement n'est que débilité; il a toute la
tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur.
Nous possédons là un don bien rare de noter les modifications de notre
moi, avant que les frissons se soient effacés sur notre épiderme. Quand
on a l'honneur d'être, à un pareil degré, passionné et réfléchi, il faut
soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons soigneusement
de sensibilité et d'analyse. La besogne sera aisée, car nos besoins, à
mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
délicatesses, et seule, cette méthode saura nous faire toucher le
bonheur.
C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisiveté, nous
décidâmes de tenter l'expérience.
Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! Dépouillés de nos
attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre
âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve, où nous
embellir par de sagaces expérimentations.
* * * * *
Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions
accroissait notre enivrement. «Désormais nous aurons un coeur ardent et
satisfait», nous affirmions-nous l'un à l'autre sur la plage, car nous
avions sagement décidé de procéder par affirmation. «Cette sole est très
fraîche...; votre maîtresse, délicieuse...» me disait jadis un compagnon
d'ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait
légère, je jouissais des biens de la vie.
* * * * *
Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisîmes, pour la
louer, une maison de maître, avec vaste jardin planté en bois et en
vignes, sise dans un canton délaissé, à cinq kilomètres de la voie
ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Moselle et des
Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous comptions n'y être
distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pût nous détourner
de notre généreux égotisme.
C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui
furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider
nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande
ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer
ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du
siècle.
Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre Ier
de l'_Imitation,_ qui traite «De l'amour de la solitude et du silence».
Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de ce vieux moine,
nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgré que
l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable.
* * * * *
CHAPITRE II
MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY
Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très
nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey
pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le
plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de
Dieu soulevait ma poitrine.
Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon
imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui
leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même
temps une figure assez exacte.
Hélas! les contrariétés d'où sortit mon _état de grâce_, je vois trop
nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite
perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables.
Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries.
Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà
peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations!
* * * * *
Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà
entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image
s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par
le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul
le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute
déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse
le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir
par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est
en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
choses et les redresserai selon mon rêve.
Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes
de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes
sensations pour la curiosité de les éprouver à nouveau, quand le temps
les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade,
vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide
d'insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour
lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de sécheresse,
mais infiniment fécond, dont la mécanique fut toujours pour moi la plus
troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
mon scepticisme et mon mépris; il démonte tout ce qu'on respecte, en
même temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme; il saurait me
faire homme libre, tout-puissant sur moi-même.
Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois
étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces
hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête: «Tu es un soldat, toi
aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées
vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
toutes les figures en face des circonstances.» Et, frémissant jusqu'à
serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans
l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un
capitaine possède sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en
lui et toutes en un même moment.
Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté
à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil: «Ma
tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne
s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images
précises et des idées impérieuses; c'est mon royaume, un empire que je
gouverne.» Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais
assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force
de lui répondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
sourire et pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul, par la
longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui me donnent un
malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux.
* * * * *
Je m'écarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends à connaître mon
tempéramment, ses hauts et ses bas. Voilà les soucis, les nuances où je
reviens, sitôt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
dans le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi. A certains jours,
elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
s'effondrent. Elles me sont Hélène, Cléopâtre, la Juliette sur son
balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
curiosité des jeunes gens.
Belle paix froide de Saint-Germain! C'est là que mon coeur échauffé sans
trêve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
qui, parfois, m'ont traversé pour m'indiquer ce que je devais être! Ma
faiblesse jusqu'à cette heure n'a pu forcer à se réaliser cet esprit
mystérieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
départirai sa beauté à l'univers, qui me fut jusqu'alors médiocre comme
mon âme.
--Mais, dira-t-on, Simon, qu'intéressent la vie (amour des forêts et du
confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise), comment
s'associait-il à vos aspirations?
Je pense qu'étant fort nerveux et compréhensif, il vibrait avec mes
énergies quelles qu'elles fussent. Puis il bâillait de sa vie sans
argent ni ambition....
Mais pourquoi m'inquiéterais-je d'expliquer cette âme qui n'est pas la
mienne? Il suffît que je vous le fasse voir, aux instants où, me
comparant à lui, vous y gagnerez de me mieux connaître.
* * * * *
LIVRE DEUXIÈME
L'ÉGLISE MILITANTE
* * * * *
CHAPITRE III
INSTALLATION
Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage,
dans la franchise de son réveil, n'a pas encore vêtu la splendeur du
midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
étudiâmes la propriété, et sa saine banalité nous agréa.
Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l'enclosent et
l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d'une côte
volcanique. Et cette légende de volcan, dans nos promenades du soir,
nous invitait à des rêveries géologiques, toujours teintées de
mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette de terres labourées,
sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'à l'horizon des
fenêtres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le
lointain. Sur un autre ballon très proche, le village déployait sa rue
morne; et l'église au milieu des tombes dominait le pays.
Cette mise en scène, si complètement privée de jeunesse, devait mieux
servir nos sévères analyses que n'eussent fait les somptuosités
énergiques de la grande nature, la mollesse bellâtre du littoral
méditerranéen, ou même ces plaines d'étangs et de roseaux dont j'ai tant
aimé la résignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
pensées à leur place.
* * * * *
_Installation matérielle_
En une semaine nous fûmes organisés.
Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre
service.
Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation,
Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons
délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma
fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait.
La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut
installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les
nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions
vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux
ganaches pour la métaphysique des problèmes.