Avant de rentrer dans ma chambre, je jetai un coup d'œil sur la ville
et la campagne sombre de Turin, que j'allais quitter peut-être pour
toujours, et je leur adressai mes derniers adieux. Jamais la nuit ne
m'avait paru si belle; jamais le spectacle que j'avais sous les yeux ne
m'avait intéressé si vivement. Après avoir salué la montagne et le
temple de Supergue, je pris congé des tours, des clochers, de tous les
objets connus que je n'aurais jamais cru pouvoir regretter avec tant de
force, et de l'air et du ciel, et du fleuve dont le sourd murmure
semblait répondre à mes adieux. Oh! si je savais peindre le sentiment
tendre et cruel à la fois, qui remplissait mon cœur, et tous les
souvenirs de la plus belle moitié de ma vie écoulée, qui se pressaient
autour de moi, comme des farfadets, pour me retenir à Turin! Mais,
hélas! les souvenirs du bonheur passé sont les rides de l'ame! Lorsqu'on
est malheureux, il faut les chasser de sa pensée comme des fantômes
moqueurs qui viennent insulter à notre situation présente: il vaut mille
fois mieux alors s'abandonner aux illusions trompeuses de l'espérance,
et surtout il faut faire bonne mine à mauvais jeu, et se bien garder de
mettre personne dans la confidence de ses malheurs. J'ai remarqué, dans
les voyages ordinaires que j'ai faits parmi les hommes, qu'a force
d'être malheureux on finit par devenir ridicule. Dans ces momens affreux
rien n'est plus convenable que la nouvelle manière de voyager dont on
vient de lire la description. J'en fis alors une expérience décisive;
non-seulement je parvins à oublier le passé, mais encore à prendre
bravement mon parti sur mes peines présentes. Le tems les emportera, me
dis-je pour me consoler; il prend tout et n'oublie rien en passant, et
soit que nous voulions l'arrêter, soit que nous le poussions, comme on
dit, avec l'épaule, nos efforts sont également vains, et ne changent
rien à son cours invariable. Quoique je m'inquiète en général très-peu
de sa rapidité, il est telle circonstance, telle filiation d'idées qui
me la rappellent d'une manière frappante. C'est lorsque les hommes se
taisent, lorsque le démon du bruit est muet au milieu de son temple, au
milieu d'une ville endormie, c'est alors que le tems élève sa voix et se
fait entendre à mon ame. Le silence et l'obscurité deviennent ses
interprètes et me dévoilent sa marche mystérieuse; ce n'est plus un être
de raison que ne peut saisir ma pensée: mes sens eux-mêmes
l'aperçoivent. Je le vois dans le ciel qui chasse devant lui les étoiles
vers l'occident. Le voilà qui pousse les fleuves à la mer, et qui roule
avec les brouillards le long de la colline.... J'écoute: les vents
gémissent sous l'effort de ses ailes rapides, et la cloche lointaine
frémit à son terrible passage.
"Profitons, profitons de sa course, m'écriai-je. Je veux employer
utilement les instans qu'il va m'enlever."--Voulant tirer parti de cette
bonne résolution, à l'instant même je me penchai en avant pour
m'élancer courageusement dans la carrière, en faisant avec la langue un
certain claquement qui fut destiné de tout tems à pousser les chevaux,
mais qu'il est impossible d'écrire selon les règles de l'orthographe:
gh! gh! gh!
et je terminai mon excursion à cheval par une galopade.