CHAPITRE XXXVII.

Avant de rentrer dans ma chambre, je jetai un coup d'œil sur la ville

et la campagne sombre de Turin, que j'allais quitter peut-être pour

toujours, et je leur adressai mes derniers adieux. Jamais la nuit ne

m'avait paru si belle; jamais le spectacle que j'avais sous les yeux ne

m'avait intéressé si vivement. Après avoir salué la montagne et le

temple de Supergue, je pris congé des tours, des clochers, de tous les

objets connus que je n'aurais jamais cru pouvoir regretter avec tant de

force, et de l'air et du ciel, et du fleuve dont le sourd murmure

semblait répondre à mes adieux. Oh! si je savais peindre le sentiment

tendre et cruel à la fois, qui remplissait mon cœur, et tous les

souvenirs de la plus belle moitié de ma vie écoulée, qui se pressaient

autour de moi, comme des farfadets, pour me retenir à Turin! Mais,

hélas! les souvenirs du bonheur passé sont les rides de l'ame! Lorsqu'on

est malheureux, il faut les chasser de sa pensée comme des fantômes

moqueurs qui viennent insulter à notre situation présente: il vaut mille

fois mieux alors s'abandonner aux illusions trompeuses de l'espérance,

et surtout il faut faire bonne mine à mauvais jeu, et se bien garder de

mettre personne dans la confidence de ses malheurs. J'ai remarqué, dans

les voyages ordinaires que j'ai faits parmi les hommes, qu'a force

d'être malheureux on finit par devenir ridicule. Dans ces momens affreux

rien n'est plus convenable que la nouvelle manière de voyager dont on

vient de lire la description. J'en fis alors une expérience décisive;

non-seulement je parvins à oublier le passé, mais encore à prendre

bravement mon parti sur mes peines présentes. Le tems les emportera, me

dis-je pour me consoler; il prend tout et n'oublie rien en passant, et

soit que nous voulions l'arrêter, soit que nous le poussions, comme on

dit, avec l'épaule, nos efforts sont également vains, et ne changent

rien à son cours invariable. Quoique je m'inquiète en général très-peu

de sa rapidité, il est telle circonstance, telle filiation d'idées qui

me la rappellent d'une manière frappante. C'est lorsque les hommes se

taisent, lorsque le démon du bruit est muet au milieu de son temple, au

milieu d'une ville endormie, c'est alors que le tems élève sa voix et se

fait entendre à mon ame. Le silence et l'obscurité deviennent ses

interprètes et me dévoilent sa marche mystérieuse; ce n'est plus un être

de raison que ne peut saisir ma pensée: mes sens eux-mêmes

l'aperçoivent. Je le vois dans le ciel qui chasse devant lui les étoiles

vers l'occident. Le voilà qui pousse les fleuves à la mer, et qui roule

avec les brouillards le long de la colline.... J'écoute: les vents

gémissent sous l'effort de ses ailes rapides, et la cloche lointaine

frémit à son terrible passage.

"Profitons, profitons de sa course, m'écriai-je. Je veux employer

utilement les instans qu'il va m'enlever."--Voulant tirer parti de cette

bonne résolution, à l'instant même je me penchai en avant pour

m'élancer courageusement dans la carrière, en faisant avec la langue un

certain claquement qui fut destiné de tout tems à pousser les chevaux,

mais qu'il est impossible d'écrire selon les règles de l'orthographe:

gh! gh! gh!

et je terminai mon excursion à cheval par une galopade.

Expédition nocturne autour de ma chambre · 第 45 / 48 题