L'horloge du clocher de Saint-Philippe sonna lentement minuit. Je
comptai l'un après l'autre chaque tintement de la cloche, et le dernier
m'arracha un soupir. "Voilà donc, me dis-je, un jour qui vient se
détacher de ma vie, et, quoique les vibrations décroissantes du son de
l'airain frémissent encore à mon oreille, la partie de mon voyage qui a
précédé minuit est déjà tout aussi loin de moi que le voyage d'Ulysse ou
celui de Jason. Dans cet abîme du passé, les instans et les siècles ont
la même longueur; et l'avenir a-t-il plus de réalité?" Ce sont deux
néants entre lesquels je me trouve en équilibre, comme sur le tranchant
d'une lame. En vérité, le tems me paraît quelque chose de si
inconcevable, que je serais tenté de croire qu'il n'existe réellement
pas, et que ce qu'on nomme ainsi n'est autre chose qu'une punition de la
pensée.
Je me réjouissais d'avoir trouvé cette définition du tems aussi
ténébreuse que le tems lui-même, lorsqu'une autre horloge sonna minuit,
ce qui me donna un sentiment désagréable. Il me reste toujours un fond
d'humeur lorsque je me suis inutilement occupé d'un problême insoluble,
et je trouvai fort déplacé ce second avertissement de la cloche à un
philosophe comme moi. Mais j'éprouvai décidément un véritable dépit
quelques secondes après, lorsque j'entendis de loin une troisième
cloche, celle du couvent des capucins situé sur l'autre rive du Pô,
sonner encore minuit comme par malice.
Lorsque ma tante appelait une ancienne femme de chambre, un peu revêche,
qu'elle affectionnait cependant beaucoup, elle ne se contentait pas,
dans son impatience, de sonner une fois, mais elle tirait sans relâche
le cordon de la sonnette jusqu'à ce que la suivante parût. "Arrivez
donc, Mlle Branchet!" et celle-ci, fâchée de se voir presser ainsi,
venait tout doucement, et répondait, avec beaucoup d'aigreur, avant
d'entrer au salon: "On y va, madame, on y va." Tel fut aussi le
sentiment d'humeur que j'éprouvai lorsque j'entendis la cloche
indiscrète des capucins sonner minuit pour la troisième fois. "Je le
sais, m'écriai-je, en étendant les mains du côté de l'horloge; oui, je
le sais, je sais qu'il est minuit: je ne le sais que trop."
C'est, il n'en faut pas douter, par un conseil insidieux de l'esprit
malin, que les hommes ont chargé cette heure de diviser leurs jours.
Renfermés dans leurs habitations, ils dorment ou s'amusent, tandis
qu'elle coupe un des fils de leur existence: le lendemain ils se lèvent
gaîment, sans se douter le moins du monde qu'ils ont un jour de plus. En
vain la voix prophétique de l'airain leur annonce l'approche de
l'éternité, en vain elle leur répète tristement chaque heure qui vient
de s'écouler, ils n'entendent rien; ou, s'ils entendent, ils ne
comprennent pas. O minuit!... heure terrible!... Je ne suis pas
superstitieux, mais cette heure m'inspira toujours une espèce de
crainte, et j'ai le pressentiment que, si jamais je venais à mourir, ce
serait à minuit. Je mourrai donc un jour? Comment! je mourrai? moi qui
parle, moi qui me sens et qui me touche, je pourrais mourir? J'ai
quelque peine à le croire: car enfin, que les autres meurent, rien n'est
plus naturel; on voit cela tous les jours: on les voit passer, on s'y
habitue; mais mourir soi-même! mourir en personne! c'est un peu fort. Et
vous, messieurs, qui prenez ces réflexions pour du galimatias, apprenez
que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à
vous-mêmes. Personne ne songe qu'il doit mourir. S'il existait une race
d'hommes immortels, l'idée de la mort les effraierait plus que nous.
Il y a là-dedans quelque chose que je ne m'explique pas. Comment se
fait-il que les hommes, sans cesse agités par l'espérance et par les
chimères de l'avenir, s'inquiètent si peu de ce que cet avenir leur
offre de certain et d'inévitable? Ne serait-ce point la nature
bienfaisante elle-même qui nous aurait donné cette heureuse insouciance,
afin que nous puissions remplir en paix notre destinée? Je crois en
effet que l'on peut être fort honnête homme sans ajouter, aux maux réels
de la vie, cette tournure d'esprit qui porte aux réflexions lugubres, et
sans se troubler l'imagination par de noirs fantômes. Enfin, je pense
qu'il faut se permettre de rire, ou du moins de sourire, toutes les
fois que l'occasion innocente s'en présente.
Ainsi finit la méditation que m'avait inspirée l'horloge de
Saint-Philippe. Je l'aurais poussée plus loin, s'il ne m'était survenu
quelque scrupule sur la sévérité de la morale que je venais d'établir.
Mais, ne voulant pas approfondir ce doute, je sifflai l'air des _Folies
d'Espagne_; qui a la propriété de changer le cours de mes idées,
lorsqu'elles s'acheminent mal. L'effet en fut si prompt que je terminai
sur-le-champ ma promenade à cheval.