CHAPITRE XXX.

Après m'être fixé pour l'avenir une règle de conduite prudente, au moyen

d'une logique lumineuse, comme on l'a vu dans les chapitres précédens,

il me restait un point très-important à décider au sujet du voyage que

j'allais entreprendre. Ce n'est pas tout, en effet, que de se placer en

voiture ou à cheval, il faut encore savoir où l'on veut aller. J'étais

si fatigué des recherches métaphysiques dont je venais de m'occuper,

qu'avant de me décider sur la région du globe à laquelle je donnerais la

préférence, je voulus me reposer quelque tems en ne pensant à rien.

C'est une manière d'exister qui est aussi de mon invention, et qui m'a

souvent été d'un grand avantage; mais il n'est pas accordé à tout le

monde de savoir en user: car, s'il est aisé de donner de la profondeur à

ses idées en s'occupant fortement d'un sujet, il ne l'est point autant

d'arrêter tout-à-coup sa pensée comme l'on arrête le balancier d'une

pendule. Molière a fort mal à propos tourné en ridicule un homme qui

s'amusait à faire des ronds dans un puits: je serais, quant à moi,

très-porté à croire que cet homme était un philosophe qui avait le

pouvoir de suspendre l'action de son intelligence pour se reposer,

opération des plus difficiles que puisse exécuter l'esprit humain. Je

sais que les personnes qui ont reçu cette faculté sans l'avoir désirée,

et qui ne pensent ordinairement à rien, m'accuseront de plagiat et

réclameront la priorité d'invention; mais l'état d'immobilité

intellectuelle dont je veux parler est tout autre que celui dont ils

jouissent, et dont M. Necker a fait l'apologie[5]. Le mien est toujours

volontaire et ne peut être que momentané: pour en jouir dans toute sa

plénitude, je fermai les yeux en m'appuyant des deux mains sur la

fenêtre, comme un cavalier fatigué s'appuie sur le pommeau de sa selle,

et bientôt le souvenir du passé, le sentiment du présent et la

prévoyance de l'avenir s'anéantirent dans mon ame.

Comme ce mode d'existence favorise puissamment l'invasion du sommeil,

après une demi-minute de jouissance, je sentis que ma tête tombait sur

ma poitrine: j'ouvris à l'instant mes yeux, et mes idées reprirent leur

cours; circonstance qui prouve évidemment que l'espèce de léthargie

volontaire dont il s'agit est bien différente du sommeil, puisque je fus

éveillé par le sommeil lui-même: accident qui n'est certainement jamais

arrivé à personne.

En élevant mes regards vers le ciel, j'aperçus l'étoile polaire sur le

faîte de la maison, ce qui me parut d'un bien bon augure au moment où

j'allais entreprendre un long voyage. Pendant l'intervalle de repos dont

je venais de jouir, mon imagination avait repris toute sa force, et mon

cœur était prêt à recevoir les plus douces impressions; tant ce

passager anéantissement de la pensée peut augmenter son énergie! Le fond

de chagrin que ma situation précaire dans le monde me faisait sourdement

éprouver fut remplacé tout-à-coup par un sentiment vif d'espérance et de

courage; je me sentis capable d'affronter la vie et toutes les chances

d'infortune ou de bonheur qu'elle traîne après elle.

Astre brillant! m'écriai-je dans l'extase délicieuse qui me ravissait,

incompréhensible production de l'éternelle pensée! toi qui seul,

immobile dans les cieux, veilles depuis le jour de la création sur une

moitié de la terre! toi qui diriges le navigateur sur les déserts de

l'océan, et dont un seul regard a souvent rendu l'espoir et la vie au

matelot pressé par la tempête! si jamais, lorsqu'une nuit sereine m'a

permis de contempler le ciel, je n'ai manqué de te chercher parmi tes

compagnes, assiste-moi, lumière céleste! Hélas! la terre m'abandonne:

sois aujourd'hui mon conseil et mon guide; apprends-moi quelle est la

région du globe où je dois me fixer!

Pendant cette invocation, l'étoile semblait rayonner plus vivement et se

réjouir dans le ciel en m'invitant à me rapprocher de son influence

protectrice.

Je ne crois point aux pressentimens, mais je crois à une providence

divine qui conduit les hommes par des moyens inconnus. Chaque instant de

notre existence est une création nouvelle, un acte de la toute-puissante

volonté. L'ordre inconstant qui produit les formes toujours nouvelles et

les phénomènes inexplicables des nuages, est déterminé pour chaque

instant jusque dans la moindre parcelle d'eau qui les compose: les

événemens de notre vie ne sauraient avoir d'autre cause, et les

attribuer au hasard serait le comble de la folie. Je puis même assurer

qu'il m'est quelquefois arrivé d'entrevoir les fils imperceptibles avec

lesquels la Providence fait agir les plus grands hommes comme des

marionnettes, tandis qu'ils s'imaginent conduire le monde; un petit

mouvement d'orgueil qu'elle leur souffle dans le cœur suffit pour

faire périr des armées entières, et pour retourner une nation sens

dessus dessous. Quoi qu'il en soit, je croyais si fermement à la réalité

de l'invitation que j'avais reçue de l'étoile polaire, que mon parti fut

pris à l'instant même d'aller vers le nord, et, quoique je n'eusse dans

ces régions éloignées aucun point de préférence ni aucun but déterminé,

lorsque je partis de Turin le jour suivant, je sortis par la porte

_Palais_, qui est au nord de la ville, persuadé que l'étoile polaire ne

m'abandonnerait pas.

[Footnote 5: _Sur le Bonheur des Sots_. Paris, 1782, in-18.]

Expédition nocturne autour de ma chambre · 第 38 / 48 题