J'en étais là de mon voyage, lorsque je fus obligé de descendre
précipitamment de cheval. Je n'aurais pas tenu compte de cette
particularité, si je ne devais en conscience instruire les personnes qui
voudraient adopter cette manière de voyager, des petits inconvéniens
qu'elle présente, après leur en avoir exposé les immenses avantages.
Les fenêtres, en général, n'ayant pas été primitivement inventées pour
la nouvelle destination que je leur ai donnée, les architectes qui les
construisent négligent de leur donner la forme commode et arrondie d'une
selle anglaise. Le lecteur intelligent comprendra, je l'espère, sans
autre explication, la cause douloureuse qui me força de faire une halte.
Je descendis assez péniblement, et je fis quelques tours à pied dans la
longueur de ma chambre pour me dégourdir, en réfléchissant sur le
mélange de peines et de plaisirs dont la vie est parsemée, ainsi que sur
l'espèce de fatalité qui rend les hommes esclaves des circonstances les
plus insignifiantes. Après quoi je m'empressai de remonter à cheval muni
d'un coussin d'édredon: ce que je n'aurais pas osé faire quelques jours
auparavant, de crainte d'être hué par la cavalerie; mais, ayant
rencontré la veille aux portes de Turin un parti de cosaques qui
arrivaient sur de semblables coussins, des bords des Palus-Méotides et
de la mer Caspienne, je crus, sans déroger aux lois de l'équitation que
je respecte beaucoup, pouvoir adopter le même usage.
Délivré de la sensation désagréable que j'ai laissé deviner, je pus
m'occuper sans inquiétude de mon plan de voyage.
Une des difficultés qui me tracassait le plus, parce qu'elle tenait à ma
conscience, était de savoir si je faisais bien ou mal d'abandonner ma
patrie, dont la moitié m'avait elle-même abandonné[6]. Une semblable
démarche me semblait trop importante pour m'y décider légèrement. En
réfléchissant sur ce mot de patrie, je m'aperçus que je n'en avais pas
une idée bien claire. "Ma patrie? En quoi consiste la patrie? Serait-ce
un assemblage de maisons, de champs, de rivières? Je ne saurais le
croire. C'est peut-être ma famille, mes amis qui constituent ma patrie?
mais ils l'ont déjà quittée. Ah! m'y voila, c'est le gouvernement? mais
il est change. Bon Dieu! où donc est ma patrie?" Je passai la main sur
mon front dans un état d'inquiétude inexprimable. L'amour de la patrie
est tellement énergique! Les regrets que j'éprouvais moi-même, à la
seule pensée d'abandonner la mienne, m'en prouvaient si bien la réalité,
que je serais resté à cheval toute ma vie, plutôt que de désemparer
avant d'avoir coulé à fond cette difficulté.
Je vis bientôt que l'amour de la patrie dépend de plusieurs élémens
réunis, c'est-à-dire de la longue habitude que prend l'homme, depuis son
enfance, des individus, de la localité et du gouvernement. Il ne
s'agissait plus que d'examiner en quoi ces trois bases contribuent,
chacune pour leur part, à constituer la patrie.
L'attachement à nos compatriotes, en général, dépend du gouvernement et
n'est autre chose que le sentiment de la force et du bonheur qu'il nous
donne en commun; car le véritable attachement se borne à la famille et à
un petit nombre d'individus dont nous sommes environnés immédiatement.
Tout ce qui rompt l'habitude ou la facilité de se rencontrer rend les
hommes ennemis: une chaîne de montagnes forme de part et d'autre des
ultra-montains qui ne s'aiment pas; les habitans de la rive droite d'un
fleuve se croient fort supérieurs à ceux de la rive gauche, et ceux-ci
se moquent à leur tour de leurs voisins. Cette disposition se remarque
jusque dans les grandes villes partagées par un fleuve, malgré les ponts
qui réunissent ses bords. La différence du langage éloigne bien
davantage encore les hommes du même gouvernement: enfin la famille
elle-même, dans laquelle réside notre véritable affection, est souvent
dispersée dans la patrie; elle change continuellement dans la forme et
dans le nombre: en outre, elle peut être transportée. Ce n'est donc ni
dans nos compatriotes, ni dans notre famille que réside absolument
l'amour de la patrie.
La localité contribue pour le moins autant à l'attachement que nous
portons à notre pays natal. Il se présente à ce sujet une question fort
intéressante: on a remarqué de tout tems que les montagnards sont, de
tous les peuples, ceux qui sont le plus attachés à leur pays, et que les
peuples nomades habitent en général les grandes plaines. Quelle peut
être la cause de cette différence dans l'attachement de ces peuples à la
localité? Si je ne me trompe, la voici: dans les montagnes, la patrie a
une physionomie; dans les plaines, elle n'en a point. C'est une femme
sans visage qu'on ne saurait aimer, malgré toutes ses bonnes qualités.
Que reste-t-il en effet de sa patrie locale à l'habitant d'un village de
bois, lorsqu'après le passage de l'ennemi le village est brûlé et les
arbres coupés? Le malheureux cherche en vain, dans la ligne uniforme de
l'horizon, quelque objet connu qui puisse lui donner des souvenirs: il
n'en existe aucun. Chaque point de l'espace lui présente le même aspect
et le même intérêt. Cet homme est nomade par le fait, à moins que
l'habitude du gouvernement ne le retienne; mais son habitation sera ici
ou là, n'importe; sa patrie est partout où le gouvernement a son action:
il n'aura qu'une demi-patrie. Le montagnard s'attache aux objets qu'il a
sous les yeux depuis son enfance, et qui ont des formes visibles et
indestructibles: de tous les points de la vallée, il voit et reconnaît
son champ sur le penchant de la côte. Le bruit du torrent qui
bouillonne entre les rochers n'est jamais interrompu; le sentier qui
conduit au village se détourne auprès d'un bloc immuable de granit. Il
voit en songe le contour des montagnes qui est peint dans son cœur,
comme, après avoir regardé long-tems les vitraux d'une fenêtre, on les
voit encore en fermant les yeux: le tableau gravé dans sa mémoire fait
partie de lui-même et ne s'efface jamais. Enfin, les souvenirs eux-mêmes
se rattachent à la localité; mais il faut qu'elle ait des objets dont
l'origine soit ignorée, et dont on ne puisse prévoir la fin. Les anciens
édifices, les vieux ponts, tout ce qui porte le caractère de grandeur et
de longue durée, remplace en partie les montagnes dans l'affection des
localités: cependant les monumens de la nature ont plus de puissance sur
le cœur. Pour donner à Rome un surnom digne d'elle, les orgueilleux
Romains l'appelèrent _la ville aux sept collines_. L'habitude prise ne
peut jamais être détruite. Le montagnard, à l'âge mûr, ne s'affectionne
plus aux localités d'une grande ville, et l'habitant des villes ne
saurait devenir un montagnard. De là vient peut-être qu'un des plus
grands écrivains de nos jours, qui a peint avec génie les déserts de
l'Amérique, a trouvé les Alpes mesquines, et le Mont-Blanc
considérablement trop petit.
La part du gouvernement est évidente: il est la première base de la
patrie. C'est lui qui produit l'attachement réciproque des hommes, et
qui rend plus énergique celui qu'ils portent naturellement à la
localité; lui seul, par des souvenirs de bonheur ou de gloire, peut les
attacher au sol qui les a vus naître.
Le gouvernement est-il bon? la patrie est dans toute sa force;
devient-il vicieux? la patrie est malade; change-t-il? elle meurt. C'est
alors une nouvelle patrie, et chacun est le maître de l'adopter ou d'en
choisir une autre.
Lorsque toute la population d'Athènes quitta cette ville sur la foi de
Thémistocle, les Athéniens abandonnèrent-ils leur patrie, ou
l'emportèrent-ils avec eux sur leurs vaisseaux?
Lorsque Coriolan....
Bon Dieu! dans quelle discussion me suis-je engagé! j'oublie que je suis
à cheval sur ma fenêtre.
[Footnote 6: L'auteur servait en Piémont, lorsque la Savoie, où il est
né, fut réunie à la France.]