En disant ces mots, je m'aperçus d'une douleur sourde dans celui de mes
pieds qui reposait sur l'échelon. J'étais en outre très-fatigué de la
position difficile que j'avais gardée jusqu'alors. Je me baissai
doucement pour m'asseoir, et, laissant pendre mes jambes à droite et à
gauche de la fenêtre, je commençai mon voyage à cheval. J'ai toujours
préféré cette manière de voyager à toute autre, et j'aime passionnément
les chevaux; cependant, de tous ceux que j'ai vus, ou dont j'ai pu
entendre parler, celui dont j'aurais le plus ardemment désiré la
possession est le cheval de bois dont il est parlé dans les _Mille et
une Nuits_, sur lequel on pouvait voyager dans les airs, et qui partait
comme l'éclair lorsqu'on tournait une petite cheville entre ses
oreilles.
Or, l'on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup à celle des
_Mille et une Nuits_. Par sa position, le voyageur à cheval sur sa
fenêtre communique d'un côté avec le ciel, et jouit de l'imposant
spectacle de la nature; les météores et les astres sont à sa
disposition: de l'autre, l'aspect de sa demeure et les objets qu'elle
contient le ramènent à l'idée de son existence, et le font rentrer en
lui-même. Un seul mouvement de la tête remplace la cheville enchantée,
et suffit pour opérer, dans l'ame du voyageur, un changement aussi
rapide qu'extraordinaire. Tour à tour habitant de la terre et des cieux,
son esprit et son cœur parcourent toutes les jouissances qu'il est
donné à l'homme d'éprouver.
Je pressentis d'avance tout le parti que je pouvais tirer de ma monture.
Lorsque je me sentis bien en selle et arrangé de mon mieux, certain de
n'avoir rien à craindre des voleurs, ni des faux pas de mon cheval, je
crus l'occasion très-favorable pour me livrer à l'examen du problême que
je devais résoudre, touchant la prééminence de la raison ou du
sentiment. Mais la première réflexion que je fis à ce sujet m'arrêta
tout court. Est-ce bien à moi de m'établir juge dans une semblable
cause? me dis-je tout bas; à moi, qui, dans ma conscience, donne
d'avance gain de cause au sentiment?--Mais, d'autre part, si j'exclus
les personnes dont le cœur l'emporte sur la tête, qui pourrai-je
consulter? un géomètre? bah! ces gens-là sont vendus à la raison. Pour
décider ce point, il faudrait trouver un homme qui eût reçu de la nature
une égale dose de raison et de sentiment, et qu'au moment de la
décision, ces deux facultés fussent parfaitement en équilibre... chose
impossible! Il serait plus aisé d'équilibrer une république.
Le seul juge compétent serait donc celui qui n'aurait rien de commun ni
avec l'un ni avec l'autre; un homme enfin sans tête et sans cœur.
Cette étrange conséquence révolta ma raison; mon cœur, de son côté,
protesta n'y avoir aucune part. Cependant il me semblait avoir raisonné
juste, et j'aurais, à cette occasion, pris la plus mauvaise idée de mes
facultés intellectuelles, si je n'avais réfléchi que, dans les
spéculations de haute métaphysique, comme celle dont il est question,
des philosophes du premier ordre ont été souvent conduits, par des
raisonnemens suivis, à des conséquences affreuses qui ont influé sur le
bonheur de la société humaine. Je me consolai donc, pensant que le
résultat de mes spéculations ne ferait au moins de mal à personne. Je
laissai la question indécise, et je résolus, pour le reste de mes jours,
de suivre alternativement ma tête ou mon cœur, suivant que l'un des
deux remporterait sur l'autre. Je crois, en effet, que c'est la
meilleure méthode. Elle ne m'a pas fait faire, à la vérité, une grande
fortune jusqu'ici, me disais-je. N'importe, je vais, descendant le
sentier rapide de la vie, sans crainte et sans projets, en liant et en
pleurant tour à tour, et souvent à la fois, ou bien en sifflant quelque
vieux air pour me désennuyer le long du chemin. D'autres fois, je
cueille une marguerite dans le coin d'une haie; j'en arrache les
feuilles les unes après les autres, en disant: "Elle m'aime, un peu,
beaucoup, passionnément, pas du tout." La dernière amène presque
toujours _pas du tout_. En effet, Élisa ne m'aime plus.
Tandis que je m'occupe ainsi, la génération entière des vivans passe:
semblable à une immense vague, elle va bientôt se briser avec moi sur le
rivage de l'éternité; et, comme si l'orage de la vie n'était pas assez
impétueux, comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de
l'existence, les nations en masse s'égorgent en courant, et préviennent
le terme fixé par la nature. Des conquérans, entraînés eux-mêmes par le
tourbillon rapide du tems, s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur
le carreau. Eh! messieurs, à quoi songez-vous? Attendez!... ces bonnes
gens allaient mourir de leur belle mort. Ne voyez-vous pas la vague qui
s'avance? elle écume déjà près du rivage.... Attendez, au nom du ciel,
encore un instant; et vous, et vos ennemis, et moi, et les marguerites,
tout cela va finir! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence!
Allons, c'est un point résolu; dorénavant, moi-même, je n'effeuillerai
plus de marguerites.