Toutes ces confidences, ma chère Sophie, ne vous auront pas fait
oublier, j'espère, la position gênante dans laquelle vous m'avez laissé
sur ma fenêtre. L'émotion que m'avait causée l'aspect du joli pied de ma
voisine durait encore, et j'étais plus que jamais retombé sous le
charme dangereux de la pantoufle, lorsqu'un événement imprévu vint me
tirer du péril où j'étais de me précipiter du cinquième étage dans la
rue. Une chauve-souris qui rôdait autour de la maison, et qui, me voyant
immobile depuis si long-tems, me prit apparemment pour une cheminée,
vint tout-à-coup s'abattre sur moi et s'accrocher à mon oreille. Je
sentis sur ma joue l'horrible fraîcheur de ses ailes humides. Tous les
échos de Turin répondirent au cri furieux que je poussai malgré moi. Les
sentinelles éloignées donnèrent le _qui vive_, et j'entendis dans la rue
la marche précipitée d'une patrouille.
J'abandonnai sans beaucoup de peine la vue du balcon qui n'avait plus
aucun attrait pour moi. Le froid de la nuit m'avait saisi. Un léger
frisson me parcourut de la tête aux pieds, et, comme je croisais ma robe
de chambre pour me réchauffer, je vis, à mon grand regret, que cette
sensation de froid, jointe à l'insulte de la chauve-souris, avait suffi
pour changer de nouveau le cours de mes idées. La pantoufle magique
n'aurait pas eu dans ce moment plus d'influence sur moi que la chevelure
de Bérénice, ou toute autre constellation. Je calculai tout de suite
combien il était déraisonnable de passer la nuit exposé à l'intempérie
de l'air, au lieu de suivre le vœu de la nature qui nous ordonne le
sommeil. Ma raison qui, dans ce moment, agissait seule en moi, me fit
voir cela prouvé comme une proposition d'Euclide. Enfin, je fus
tout-à-coup privé d'imagination et d'enthousiasme, et livré sans secours
à la triste réalité. Existence déplorable! Autant vaudrait-il être un
arbre sec dans une forêt, ou bien un obélisque au milieu d'une place!
Les deux étranges machines, m'écriai-je alors, que la tête et le cœur
de l'homme! Emporté tour à tour par ces deux mobiles de ses actions,
dans deux directions contraires, la dernière qu'il suit lui semble
toujours la meilleure! O folie de l'enthousiasme et du sentiment! dit la
froide raison; ô faiblesse et incertitude de la raison! dit le
sentiment. Qui pourra jamais, qui osera décider entre eux?
Je pensai qu'il serait beau de traiter la question sur place, et de
décider une bonne fois auquel de ces deux guides il convenait de me
confier pour le reste de ma vie. Suivrai-je désormais ma tête ou mon
cœur? Examinons.