J'avais observé, dans le cours de ma vie, que, lorsque j'étais amoureux
suivant la méthode ordinaire, mes sensations ne répondaient jamais à mes
espérances, et que mon imagination se voyait déjouée dans tous ses
plans. En y réfléchissant avec attention, je pensai que, s'il m'était
possible d'étendre le sentiment qui me porte à l'amour individuel sur
tout le sexe qui en est l'objet, je me procurerais des jouissances
nouvelles sans me compromettre en aucune façon. Quel reproche, en effet,
pourrait-on faire à un homme qui se trouverait pourvu d'un cœur assez
énergique pour aimer toutes les femmes aimables de l'univers? Oui,
madame, je les aime toutes, et non seulement celles que je connais, ou
que j'espère rencontrer, mais toutes celles qui existent sur la surface
de la terre. Bien plus, j'aime toutes les femmes qui ont existé, et
celles qui existeront, sans compter un bien plus grand nombre encore que
mon imagination tire du néant: toutes les femmes possibles enfin sont
comprises dans le vaste cercle de mes affections.
Par quel injuste et bizarre caprice renfermerais-je un cœur comme le
mien dans les bornes étroites d'une société? Que dis-je? pourquoi
circonscrire son essor aux limites d'un royaume ou même d'une
république?
Assise au pied d'un chêne battu par la tempête, une jeune veuve indienne
mêle ses soupirs au bruit des vents déchaînés. Les armes du guerrier
qu'elle aimait sont suspendues sur sa tête, et le bruit lugubre qu'elles
font entendre en se heurtant ramène dans son cœur le souvenir de son
bonheur passé. Cependant la foudre sillonne les nuages, et la lumière
livide des éclairs se réfléchit dans ses yeux immobiles. Tandis que le
bûcher qui doit la consumer s'élève; seule, sans consolation, dans la
stupeur du désespoir, elle attend une mort affreuse qu'un préjugé cruel
lui fait préférer à la vie.
Quelle douce et mélancolique jouissance n'éprouve point un homme
sensible en approchant de cette infortunée pour la consoler? Tandis
qu'assis sur l'herbe, à côté d'elle, je cherche à la dissuader de
l'horrible sacrifice, et que, mêlant mes soupirs aux siens et mes larmes
à ses larmes, je tâche de la distraire de ses douleurs, toute la ville
accourt chez Mme d'A***, dont le mari vient de mourir d'un coup
d'apoplexie. Résolue aussi de ne point survivre à son malheur,
insensible aux larmes et aux prières de ses amis, elle se laisse mourir
de faim, et, depuis ce matin, où imprudemment on est venu lui annoncer
cette nouvelle, la malheureuse n'a mangé qu'un biscuit, et n'a bu qu'un
petit verre de vin de Malaga. Je ne donne à cette femme désolée que la
simple attention nécessaire pour ne pas enfreindre les lois de mon
système universel, et je m'éloigne bientôt de chez elle, parce que je
suis naturellement jaloux, et ne veux pas me compromettre avec une foule
de consolateurs, non plus qu'avec les personnes trop aisées à consoler.
Les beautés malheureuses ont particulièrement des droits sur mon
cœur, et le tribut de sensibilité que je leur dois n'affaiblit point
l'intérêt que je porte à celles qui sont heureuses. Cette disposition
varie à l'infini mes plaisirs, et me permet de passer tour à tour de la
mélancolie à la gaîté, et d'un repos sentimental à l'exaltation.
Souvent aussi je forme des intrigues amoureuses dans l'histoire
ancienne, et j'efface des lignes entières dans les vieux registres du
destin. Combien de fois n'ai-je pas arrêté la main parricide de
Virginius, et sauvé la vie à sa fille infortunée, victime à la fois de
l'excès du crime et de celui de la vertu! Cet événement me remplit de
terreur lorsqu'il revient à ma pensée; je ne m'étonne point s'il fut
l'origine d'une révolution.
J'espère que les personnes raisonnables, ainsi que les ames
compatissantes, me sauront gré d'avoir arrangé cette affaire à
l'amiable; et tout homme qui connaît un peu le monde jugera comme moi
que, si on avait laissé faire le décemvir, cet homme passionné n'aurait
pas manqué de rendre justice à la vertu de Virginie: les parens s'en
seraient mêlés; le père Virginius, à la fin, se serait apaisé, et le
mariage s'en serait suivi dans toutes les formes voulues par la loi.
Mais le malheureux amant, délaissé, que serait-il devenu? Eh bien,
l'amant! qu'a-t-il gagné à ce meurtre? Mais, puisque vous voulez bien
vous apitoyer sur son sort, je vous apprendrai, ma chère Marie, que,
six mois après la mort de Virginie, il était non seulement consolé, mais
très-heureusement marié, et qu'après avoir eu plusieurs enfans il perdit
sa femme, et se remaria, six semaines après, avec la veuve d'un tribun
du peuple. Ces circonstances, ignorées jusqu'à ce jour, ont été
découvertes et déchiffrées dans un manuscrit palimpseste de la
Bibliothèque Ambrosienne par un savant antiquaire italien. Elles
augmenteront malheureusement d'une page l'histoire abominable et déjà
trop longue de la république romaine.