Maintenant que j'ai fait connaître au lecteur les derniers traits de
l'histoire de Joannetti et de Rosine, il ne me reste plus qu'à dire un
mot de l'ame et de la bête, pour être parfaitement en règle avec lui.
Ces deux personnages, le dernier surtout, ne joueront plus un rôle
aussi intéressant dans mon voyage. Un aimable voyageur, qui a suivi la
même carrière que moi[2], prétend qu'ils doivent être fatigués. Hélas!
il n'a que trop raison. Ce n'est pas que mon ame ait rien perdu de son
activité, autant du moins qu'elle peut s'en apercevoir; mais ses
relations avec l'_autre_ ont changé. Celle-ci n'a plus la même vivacité
dans ses reparties; elle n'a plus ... comment expliquer cela?...
J'allais dire la même présence d'esprit, comme si une bête pouvait en
avoir! Quoi qu'il en soit, et sans entrer dans une explication
embarrassante, je dirai seulement qu'entraîné par la confiance que me
témoignait la jeune Alexandrine je lui avais écrit une lettre assez
tendre, lorsque j'en reçus une réponse polie, mais froide, qui finissait
par ces propres termes: "Soyez sûr, monsieur, que je conserverai
toujours pour vous les sentimens de l'estime la plus sincère." Juste
ciel! m'écriai-je aussitôt; me voilà perdu. Depuis ce jour fatal, je
résolus de ne plus mettre en avant mon système de l'ame et de la bête.
En conséquence, sans faire de distinction entre ces deux êtres et sans
les séparer, je les ferai passer l'un portant l'autre, comme certains
marchands leurs marchandises, et je voyagerai en bloc pour éviter tout
inconvénient.
[Footnote 2: _Second Voyage autour de ma Chambre_, par un anonyme,
chapitre premier.]