Rosine aussi vivait alors loin de moi. Vous apprendrez sans doute avec
quelque intérêt, ma chère Marie, qu'à l'âge de quinze ans elle était
encore le plus aimable des animaux, et que la même supériorité
d'intelligence, qui la distinguait jadis de toute son espèce, lui
servit également à supporter le poids de la vieillesse. J'aurais désiré
ne m'en point séparer; mais, lorsqu'il s'agit du sort de ses amis, ne
doit-on consulter que son plaisir ou son intérêt? L'intérêt de Rosine
était de quitter la vie ambulante qu'elle menait avec moi, et de goûter
enfin, dans ses vieux jours, un repos que son maître n'espérait plus.
Son grand âge m'obligeait à la faire porter. Je crus devoir lui accorder
ses invalides. Une religieuse bienfaisante se chargea de la soigner le
reste de ses jours, et je sais que, dans cette retraite, elle a joui de
tous les avantages que ses bonnes qualités, son âge et sa réputation,
lui avaient si justement mérités.
Et puisque telle est la nature des hommes, que le bonheur semble n'être
pas fait pour eux, puisque l'ami offense son ami sans le vouloir, et que
les amans eux-mêmes ne peuvent vivre sans se quereller; enfin puisque,
depuis Lycurgue jusqu'à nos jours, tous les législateurs ont échoué dans
leurs efforts pour rendre les hommes heureux, j'aurai du moins la
consolation d'avoir fait le bonheur d'un chien.