Il serait inutile de parler des dimensions de ma nouvelle chambre. Elle
ressemble si fort à la première qu'on s'y méprendrait au premier coup
d'œil, si, par une précaution de l'architecte, le plafond ne
s'inclinait obliquement du côté de la rue, et ne laissait au toit la
direction qu'exigent les lois de l'hydraulique pour l'écoulement de la
pluie. Elle reçoit le jour par une seule ouverture de deux pieds et demi
de large sur quatre pieds de haut, élevée de six à sept pieds environ
au-dessus du plancher, et à laquelle on arrive au moyen d'une petite
échelle.
L'élévation de ma fenêtre, au-dessus du plancher, est une de ces
circonstances heureuses qui peuvent être également dues au hasard ou au
génie de l'architecte. Le jour presque perpendiculaire qu'elle répandait
dans mon réduit lui donnait un aspect mystérieux. Le temple antique du
Panthéon reçoit le jour à peu près de la même manière. En outre aucun
objet extérieur ne pouvait me distraire. Semblable à ces navigateurs
qui, perdus sur le vaste océan, ne voient plus que le ciel et la mer, je
ne voyais que le ciel et ma chambre, et les objets extérieurs les plus
voisins, sur lesquels pouvaient se porter mes regards, étaient la lune,
ou l'étoile du matin; ce qui me mettait dans un rapport immédiat avec le
ciel, et donnait à mes pensées un vol élevé qu'elles n'auraient jamais
eu si j'avais choisi mon logement au rez-de-chaussée.
La fenêtre dont j'ai parlé s'élevait au-dessus du toit et formait la
plus jolie lucarne. Sa hauteur sur l'horizon était si grande que,
lorsque les premiers rayons du soleil venaient l'éclairer, il faisait
encore sombre dans la rue. Aussi je jouissais d'une des plus belles vues
qu'on puisse imaginer. Mais la plus belle vue nous fatigue bientôt
lorsqu'on la voit trop souvent; l'œil s'y habitue et l'on n'en fait
plus de cas. La situation de ma fenêtre me préservait encore de cet
inconvénient, parce que je ne voyais jamais le magnifique spectacle de
la campagne de Turin, sans monter quatre ou cinq échelons, ce qui me
procurait des jouissances toujours vives parce qu'elles étaient
ménagées. Lorsque, fatigué, je voulais me donner une agréable
récréation, je terminais ma journée en montant à ma fenêtre.
Au premier échelon, je ne voyais encore que le ciel; bientôt le temple
colossal de Supergue[3] commençait à paraître. La colline de Turin, sur
laquelle il repose, s'élevait peu à peu devant moi, couverte de forêts
et de riches vignobles, offrant avec orgueil au soleil couchant ses
jardins et ses palais, tandis que des habitations simples et modestes
semblaient se cacher à moitié dans ses vallons, pour servir de retraite
au sage et favoriser ses méditations.
Charmante colline! tu m'as vu souvent rechercher tes retraites
solitaires et préférer tes sentiers écartés aux promenades brillantes
de la capitale; tu m'as vu souvent perdu dans tes labyrinthes de
verdure, attentif au chant de l'alouette matinale, le cœur plein
d'une vague inquiétude et du désir ardent de me fixer pour jamais dans
tes vallons enchantés.--Je te salue, colline charmante! tu es peinte
dans mon cœur! Puisse la rosée céleste rendre, s'il est possible, tes
champs plus fertiles et tes bocages plus touffus! puissent tes habitans
jouir en paix de leur bonheur, et tes ombrages leur être favorables et
salutaires! puisse enfin ton heureuse terre être toujours le doux asile
de la vraie philosophie, de la science modeste, de l'amitié sincère et
hospitalière que j'y ai trouvée!
[Footnote 3: Ou la Superga, église magnifique élevée par le roi
Victor-Amédée Ier, en 1706, pour l'accomplissement du vœu qu'il avait
fait à la Vierge, si les Français levaient le siège de Turin. La Superga
sert de sépulture aux princes de la maison de Savoie.]
Chapitre VII.
Je commençai mon voyage à huit heures du soir précises. Le tems était
calme et promettait une belle nuit. J'avais pris mes précautions pour ne
pas être dérangé par des visites qui sont très-rares à la hauteur où je
logeais, dans les circonstances surtout où je me trouvais alors, et pour
rester seul jusqu'à minuit. Quatre heures suffisaient amplement à
l'exécution de mon entreprise, ne voulant faire pour cette fois qu'une
simple excursion autour de ma chambre. Si le premier voyage a duré
quarante-trois jours, c'est parce que je n'avais pas été le maître de le
faire plus court. Je ne voulus pas non plus m'assujettir à voyager
beaucoup en voiture, comme auparavant, persuadé qu'un voyageur pédestre
voit beaucoup de choses qui échappent à celui qui court la poste. Je
résolus donc d'aller alternativement, et suivant les circonstances, à
pied ou à cheval: nouvelle méthode que je n'ai pas encore fait connaître
et dont on verra bientôt l'utilité. Enfin je me proposai de prendre des
notes en chemin et d'écrire mes observations, à mesure que je les
faisais, pour ne rien oublier.
Afin de mettre de l'ordre dans mon entreprise, et de lui donner une
nouvelle chance de succès, je pensai qu'il fallait commencer par
composer une épître dédicatoire, et l'écrire en vers pour la rendre plus
intéressante. Mais deux difficultés m'embarrassaient et faillirent à m'y
faire renoncer, malgré tout l'avantage que j'en pouvais retirer. La
première était de savoir à qui j'adresserais l'épître, la seconde
comment je m'y prendrais pour faire des vers. Après y avoir mûrement
réfléchi, je ne tardai pas à comprendre qu'il était raisonnable de faire
premièrement mon épître de mon mieux, et de chercher ensuite quelqu'un
à qui elle pût convenir. Je me mis à l'instant à l'ouvrage, et je
travaillai pendant plus d'une heure, sans pouvoir trouver une rime au
premier vers que j'avais fait et que je voulais conserver, parce qu'il
me paraissait très-heureux. Je me souvins alors fort à propos d'avoir lu
quelque part que le célèbre Pope ne composait jamais rien d'intéressant
sans être obligé de déclamer long-tems à haute voix, et de s'agiter en
tous sens dans son cabinet pour exciter sa verve. J'essayai à l'instant
de l'imiter. Je pris les poésies d'Ossian et je les récitai tout haut,
en me promenant à grands pas pour me monter à l'enthousiasme.
Je vis en effet que cette méthode exaltait insensiblement mon
imagination, et me donnait un sentiment secret de capacité poétique dont
j'aurais certainement profité pour composer, avec succès, mon épître
dédicatoire en vers, si malheureusement je n'avais oublié l'obliquité du
plafond de ma chambre, dont l'abaissement rapide empêcha mon front
d'aller aussi avant que mes pieds dans la direction que j'avais prise.
Je frappai si rudement de la tête contre cette maudite cloison que le
toit de la maison en fut ébranlé: les moineaux qui dormaient sur les
tuiles s'envolèrent épouvantés, et le contre-coup me fit reculer de
trois pas en arrière.