Depuis long-tems je désirais revoir le pays que j'avais parcouru jadis
si délicieusement, et dont la description ne me paraissait pas complète.
Quelques amis qui l'avaient goûtée me sollicitaient de la continuer, et
je m'y serais décidé plus tôt sans doute, si je n'avais pas été séparé
de mes compagnons de voyage. Je rentrais à regret dans la carrière.
Hélas! j'y rentrais seul. J'allais voyager sans mon cher Joannetti et
sans l'aimable Rosine. Ma première chambre elle-même avait subi la plus
désastreuse révolution; que dis-je? elle n'existait plus. Son enceinte
faisait alors partie d'une horrible masure noircie par les flammes, et
toutes les inventions meurtrières de la guerre s'étaient réunies pour la
détruire de fond en comble[1]. Le mur, auquel était suspendu le
portrait de Mme de Hautcastel, avait été percé par une bombe. Enfin, si
heureusement je n'avais pas fait mon voyage avant cette catastrophe, les
savans de nos jours n'auraient jamais eu connaissance de cette chambre
remarquable. C'est ainsi que, sans les observations d'Hipparque, ils
ignoreraient aujourd'hui qu'il existait jadis une étoile de plus dans
les Pléiades, qui est disparue depuis ce fameux astronome.
Déjà, forcé par les circonstances, j'avais depuis quelque tems abandonné
ma chambre et transporté mes pénates ailleurs. Le malheur n'est pas
grand, dira-t-on. Mais comment remplacer Joannetti et Rosine? Ah! cela
n'est pas possible. Joannetti m'était devenu si nécessaire que sa perte
ne sera jamais réparée pour moi. Qui peut, au reste, se flatter de vivre
toujours avec les personnes qu'il chérit? Semblable à ces essaims de
moucherons que l'on voit tourbillonner dans les airs pendant les belles
soirées d'été, les hommes se rencontrent par hasard et pour bien peu de
tems. Heureux encore si, dans leur mouvement rapide, aussi adroits que
les moucherons, ils ne se rompent pas la tête les uns contre les autres!
Je me couchais un soir. Joannetti me servait avec son zèle ordinaire et
paraissait même plus attentif. Lorsqu'il emporta la lumière, je jetai
les yeux sur lui, et je vis une altération marquée sur sa physionomie.
Devais-je croire cependant que le pauvre Joannetti me servait pour la
dernière fois? Je ne tiendrai point le lecteur dans une incertitude plus
cruelle que la vérité. Je préfère lui dire sans ménagement que Joannetti
se maria dans la nuit même, et me quitta le lendemain.
Mais qu'on ne l'accuse pas d'ingratitude pour avoir quitté son maître si
brusquement. Je savais son intention depuis long-tems, et j'avais eu
tort de m'y opposer. Un officieux vint de grand matin chez moi pour me
donner cette nouvelle, et j'eus le loisir, avant de revoir Joannetti, de
me mettre en colère et de m'apaiser, ce qui lui épargna les reproches
auxquels il s'attendait. Avant d'entrer dans ma chambre, il affecta de
parler haut à quelqu'un depuis la galerie, pour me faire croire qu'il
n'avait pas peur; et, s'armant de toute l'effronterie qui pouvait entrer
dans une bonne ame comme la sienne, il se présenta d'un air déterminé.
Je lus à l'instant sur sa figure tout ce qui se passait dans son ame, et
je ne lui en sus pas mauvais gré. Les mauvais plaisans de nos jours ont
tellement effrayé les bonnes gens sur ces dangers du mariage, qu'un
nouveau marié ressemble souvent à un homme qui vient de faire une chute
épouvantable, sans se faire aucun mal, et qui est à la fois troublé de
frayeur et de satisfaction, ce qui lui donne un air ridicule. Il n'était
donc pas étonnant que les actions de mon fidèle serviteur se
ressentissent de la bizarrerie de sa situation.
"Te voilà donc marié, mon cher Joannetti?" lui dis-je en riant. Il ne
s'était précautionné que contre ma colère, en sorte que tous ses
préparatifs furent perdus. Il retomba tout-à-coup dans son assiette
ordinaire, et même un peu plus bas, car il se mit à pleurer. "Que
voulez-vous, monsieur? me dit-il d'une voix altérée; j'avais donné ma
parole.--Eh morbleu! tu as bien fait, mon ami; puisses-tu être content
de ta femme et surtout de toi-même! puisses-tu avoir des enfans qui te
ressemblent! Il faudra donc nous séparer!--Oui, monsieur, nous comptons
aller nous établir à Asti.--Et quand veux-tu me quitter?" Ici Joannetti
baissa les yeux d'un air embarrassé, et répondit de deux tons plus bas:
"Ma femme a trouvé un voiturier de son pays qui retourne avec sa voiture
vide, et qui part aujourd'hui. Ce serait une belle occasion; mais ...
cependant ... ce sera quand il plaira à monsieur..., quoiqu'une
semblable occasion se retrouverait difficilement.--Eh quoi! si tôt?" lui
dis-je. Un sentiment de regret et d'affection, mêlé d'une forte dose de
dépit, me fit garder un instant le silence. "Non certainement, lui
répondis-je assez durement, je ne vous retiendrai point; partez à
l'heure même, si cela vous arrange." Joannetti pâlit. "Oui, pars, mon
ami, va trouver ta femme; sois toujours aussi bon, aussi honnête que tu
l'as été avec moi." Nous fîmes quelques arrangemens; je lui dis
tristement adieu: il sortit.
Cet homme me servait depuis quinze ans. Un instant nous a séparés. Je ne
l'ai plus revu.
Je réfléchissais, en me promenant dans ma chambre, à cette brusque
séparation. Rosine avait suivi Joannetti sans qu'il s'en aperçût. Un
quart d'heure après, la porte s'ouvrit; Rosine entra. Je vis la main de
Joannetti qui la poussa dans la chambre; la porte se referma, et je
sentis mon cœur se serrer.... Il n'entre déjà plus chez
moi!--Quelques minutes ont suffi pour rendre étrangers l'un à l'autre
deux vieux compagnons de quinze ans. O triste, triste condition de
l'humanité, de ne pouvoir jamais trouver un seul objet stable sur lequel
placer la moindre de ses affections!
[Footnote 1: Cette chambre était située dans la citadelle de Turin, et
ce nouveau voyage fut entrepris quelque tems après la prise de cette
place par les Austro-Russes.]