La musique a de plus, pour le musicien ou pour le chanteur, une autre

séduction toute-puissante non-seulement sur les sens, mais sur l'âme

même des femmes supérieures, c'est qu'elles attribuent naturellement à

celui qu'elles écoutent les sentiments exprimés par la musique

elle-même; ces notes délicieuses, passionnées, héroïques de la voix ou

de l'instrument leur paraissent contenir une âme; à l'émission de ces

sublimes ou touchants accords, elles ne peuvent séparer la musique du

musicien, et la magie de l'air, de la voix ou de l'instrument se

confond dans leur impression avec la magie de l'homme. Marie Stuart

éprouva ce péril, et sa jeunesse, sa mélancolie, sa solitude au milieu

d'une cour barbare ne la disposaient que trop à y succomber. Tout

indique que Rizzio, après avoir été une diversion à ses ennuis, devint

un confident et un consolateur. Sa faveur, d'abord inaperçue, éclata

en passion et bientôt après en scandales. La jeune et superbe reine

d'Écosse était trop tendre pour rien refuser à sa passion, trop fière

pour rien concéder à la décence. Le musicien élevé rapidement par elle

de sa condition domestique au sommet du crédit et des honneurs,

devint, sous le nom de secrétaire d'État, le favori plus que le

ministre de sa politique. C'est le malheur des reines belles, aimantes

et aimées de ne pouvoir séparer ces deux titres et de confier leur

empire à celui auquel elles ont donné leur coeur.

IX

Les rumeurs du palais sur cette passion de la reine pour l'Italien ne

tardèrent pas à retentir jusque dans la ville et de là dans toute

l'Écosse; Knox fit retentir les chaires sacrées de ses allusions ou de

ses apostrophes aux corruptions de la Babylonienne. Murray s'attrista,

les nobles s'offensèrent, le clergé fulmina, le peuple s'aigrit contre

la reine. Le palais n'était plein que de tournois, de festins, de

chasses, de fêtes, de spectacles, de musiques, couvrant ou trahissant

d'ignobles amours. La reine s'aliénait tous les coeurs pour en

posséder un seul; et ce coeur était celui d'un histrion, d'un joueur

de luth, d'un Italien, d'un Français, d'un papiste réprouvé qu'on

faisait passer pour un envoyé secret du pape, chargé de séduire la

reine pour enchaîner la conscience du royaume.

X

Tout indique que Marie Stuart et Rizzio voulurent faire une tragique

diversion à cette animadversion publique en sacrifiant à la rage

presbytérienne du peuple un autre amant que l'amant véritable, et en

donnant pour satisfaction au clergé protestant le sang d'un pauvre

insensé! Cet insensé était le page du maréchal de Damville, ce jeune

du Chatelard, resté, comme on l'a vu, à Holyrood pour y entretenir par

correspondance son maître de tout ce qui touchait la reine, son idole.

Du Chatelard, traité en enfant par l'indulgence et par le badinage de

Marie Stuart, avait conçu pour sa maîtresse une passion qui allait

jusqu'à la démence; la reine l'encourageait trop pour avoir le droit

de la punir. Du Chatelard, sans cesse admis dans la familiarité la

plus intime de sa maîtresse, avait fini par confondre le badinage et

le sérieux, et par se persuader que la reine ne désirait qu'un

prétexte pour tout accorder à son audace. Les dames du palais le

découvrirent un soir, à l'heure du coucher, caché sous le lit de la

reine; il en fut expulsé avec indignation, mais on n'attribua cette

témérité qu'à l'étourderie de son âge et de son caractère. La

raillerie fut sa seule punition. Il continua à professer à la cour son

culte d'adoration pour Marie Stuart, à remplir le palais de ses vers

amoureux et à réciter aux courtisans ceux que Ronsard, toujours

possédé de la même image, adressait de Paris à la reine de sa lyre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein,

Quand vostre longue, gresle et délicate main,

Quand vostre belle taille et vostre beau corsage

Qui ressemble au pourtraict d'une céleste image;

Quand vos sages propos, quand vostre douce voix

Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois,

Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares

Dont les grâces des cieux ne vous furent avares

Abandonnant la France, ont d'un autre costé

L'agréable sujet de nos vers emporté;

Comment pourroient chanter les bouches des poëtes,

Quand par vostre départ les Muses sont muettes?

Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps:

Les roses et les liz ne règnent qu'un printemps.

Ainsi vostre beauté, seulement apparüe

Quinze ans en nostre France est soudain disparüe,

Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait,

Et d'elle n'a laissé sinon que le regret,

Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse

Au coeur le souvenir d'une telle princesse.

. . . . . . . . . . . .

J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux;

Par eux je revoiray sans danger à toute heure

Cette belle princesse et sa belle demeure:

Et là pour tout jamais je voudray séjourner,

Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.

. . . . . . . . . . . .

La nature a toujours dedans la mer lointaine,

Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine,

Fait naistre les beautez, et n'a point à nos yeux

N'y à nous fait présent de ses dons précieux:

Les perles, les rubis sont enfants des rivages,

Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.

Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royauté,

A fait (miracle grand) naistre votre beauté

Sur le bord estranger, comme chose laissée

Non pour nos yeux, hélas! mais pour notre pensée!

. . . . . . . . . . . .

Ces beaux vers de Ronsard auraient dû être l'excuse de la passion d'un

poëte aussi épris, mais moins discret que lui.

Du Chatelard, surpris une seconde fois caché derrière les rideaux du

lit de la reine, fut mis en jugement et condamné à mort par les juges

d'Édimbourg pour attentat médité contre la reine. D'un mot, Marie

Stuart pouvait commuer la peine ou faire grâce au coupable. Elle

l'abandonna lâchement au bourreau. Monté sur un échafaud dressé en

face des fenêtres du palais d'Holyrood, théâtre de son délit et séjour

de la reine, il mourut en héros et en poëte. «Si je ne suis pas _sans

reproche_ comme le chevalier Bayard, mon ancêtre, dit-il, je suis du

moins _sans peur_ comme lui.» Il récita pour toute prière sur

l'échafaud la belle ode de Ronsard sur la Mort; puis, portant son

dernier regard et sa dernière pensée sur les fenêtres du château

qu'habitait le charme de sa vie et la cause de sa mort: «Adieu,

s'écria-t-il, toi si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne

puis cesser d'aimer!»

Cette tragédie fut comme le prélude de toutes celles qui devaient

bientôt après consterner et ensanglanter ce palais des voluptés et

des crimes.

XI

Mais déjà la politique se mêlait à l'amour pour corrompre les

félicités de la jeune reine. L'Angleterre, par droit de parenté,

exerçait de tout temps une sorte de médiation consacrée par l'habitude

et par la force sur l'Écosse. Elisabeth, fille de Henri VIII, moins

femme qu'homme d'État, n'était pas de caractère à laisser périmer ce

droit de médiation. Elle devait y tenir politiquement et

personnellement, d'autant plus que la reine d'Écosse, Marie Stuart,

avait des droits éventuels et plus légitimes même que les siens à la

couronne d'Angleterre. Dans le cas où Elisabeth, qui s'honorait du

titre de la reine vierge, viendrait à mourir sans héritier, Marie

Stuart pouvait être appelée à lui succéder sur les deux trônes. Le

mariage de la reine d'Écosse était donc une question qui intéressait

essentiellement Elisabeth; selon que la princesse écossaise épouserait

un prince étranger, un Écossais ou un Anglais, le sort de l'Angleterre

pouvait être influencé puissamment par le roi que Marie associerait à

ses couronnes. Elisabeth avait commencé par appuyer quelque temps les

prétentions de son propre favori, le beau Leicester, à la main de

Marie Stuart; puis la jalousie l'avait retenue; elle reporta sa faveur

sur un jeune Écossais de la maison presque royale des Lenox, dont le

père lui était dévoué et habitait sa propre cour. Elle fit insinuer à

Marie Stuart qu'un tel mariage cimenterait entre elles une éternelle

amitié et serait agréable à la fois aux deux nations. Le jeune

Darnley, fils du comte Lenox, exclurait les princes étrangers dont la

domination menacerait l'indépendance de l'Écosse et plus tard

peut-être de l'Angleterre; il donnerait à la reine un gage de bonne

harmonie intérieure et de foi commune au catholicisme; il plairait aux

Anglais, car sa maison avait des biens immenses en Angleterre et

habitait Londres; enfin, il conviendrait aux Écossais, car il était

Écossais de sang et de race, et les nobles d'Écosse se surbordonneraient

plus volontiers à un de leurs plus grands compatriotes qu'à un

Anglais ou à un étranger. Ces motifs parfaitement raisonnables

n'attestent nullement dans Elisabeth, à cette époque, la perfidie et

la haine que les historiens lui supposent dans cette négociation. Elle

donnait certainement en ceci à sa soeur d'Écosse, Marie Stuart, le

plus sage conseil qui pût assurer, avec son repos, le bonheur de son

peuple et l'amitié entre les deux couronnes. Ce conseil, de plus, ne

pouvait qu'être bien accueilli par une jeune reine dont le coeur

devait précéder la main, car le jeune Darnley, à la fleur de son

adolescence, était un des plus beaux gentilshommes qui pussent

captiver par les grâces de leur figure et de leur personne les yeux et

le cour d'une jeune reine.

Rizzio aurait été le seul obstacle peut-être au consentement de Marie

Stuart; mais, soit prompte satiété d'amour dans une femme inconstante,

soit politique raffinée de Rizzio qui concédait le trône pour garder

le coeur, il favorisa lui-même de tous ses efforts la pensée

d'Elisabeth. Il pensa sans doute qu'il ne pourrait résister seul

longtemps à l'envie des nobles écossais ligués contre lui, qu'il

fallait un roi pour les assujettir à l'obéissance, et que ce roi, d'un

extérieur charmant, mais d'un caractère et d'une intelligence

subalternes, lui serait à jamais reconnaissant de l'avoir porté au

trône et le laisserait régner, à l'abri de l'envie publique, sous son

nom. L'histoire à cet égard n'a que des conjectures, mais la passion

renaissante ou continuée de Marie Stuart pour son favori fait présumer

qu'elle n'accepta Darnley que pour conserver Rizzio.

XII

Darnley parut à Holyrood et enleva tous les yeux par son incomparable

beauté. Cette beauté seulement, qui n'était pas encore accomplie par

l'âge, manquait de cette virilité que donnent les années. Il y avait

de l'adolescent dans son visage et de la femme dans sa taille, trop

svelte et trop chancelante pour un roi. Marie Stuart parut changer de

coeur en le voyant et donner son âme avec sa couronne. Les récits

adressés par l'ambassadeur français à sa cour représentent ce mariage

comme l'union de deux amants s'effaçant l'un l'autre par leurs

charmes, et s'enivrant dans des fêtes prolongées du premier bonheur de

leur vie. Les presbytériens seuls et Knox, à leur tour, faisaient

discordance à ce bonheur par leurs murmures: «Soyons contents, disait

ironiquement le comte de Marton, nous allons être gouvernés par un

bouffon Rizzio, un enfant imbécile Darnley, et une princesse au coeur

faible Marie Stuart!»--«On vous dira, écrit à Catherine de Médicis

Paul de Foix, son envoyé à Holyrood, la vie gracieuse et aisée de

ladite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux

danses, musiques et mascarades!»--«Ce n'est pas une chrétienne,

s'écriait Knox dans sa chaire, ce n'est pas même une femme; c'est une

divinité païenne: c'est _Diane_ le matin, _Vénus_ le soir!...»

XIII

Murray, le frère bâtard de Marie, qui lui avait affermi le royaume

sous ses pas par sa haute et sage administration, ne tarda pas à être

congédié par le nouveau roi, conseillé et dominé par le favori Rizzio.

Il se retira dans l'estime des nobles et dans la sévère popularité de

la nation. La légèreté de la reine écarta, par complaisance pour un

musicien, le seul homme d'État de l'Écosse, pour laisser gouverner le

caprice. Sous l'empire de Charles IX, qui méditait la Saint-Barthélemy,

du duc d'Albe, ce bourreau sacré de Philippe II, et de Catherine de

Médicis, l'âme de la persécution religieuse en France, Marie Stuart

s'associa secrètement à la ligue de Bayonne qui ourdissait un plan

d'unité religieuse pour toute l'Europe par l'extermination du

protestantisme partout. Elle se vanta hautement de conduire bientôt

ses troupes écossaises et ses alliés catholiques du continent à la

conquête de l'Angleterre, et au triomphe du pape jusqu'à Londres. On

comprend ce que de tels propos, rapportés immédiatement à Elisabeth

par ses envoyés à Holyrood, semèrent de dissension sourde et

d'animosité entre les deux reines. Les rivalités féminines

s'associèrent en elles aux rivalités religieuses et politiques pour

envenimer de levains sanglants leur hypocrite amitié. L'inconstance de

Marie Stuart ne tarda pas à commencer d'elle-même la vengeance

d'Elisabeth.

XIV

Marie Stuart avait passé en peu de jours, après son mariage, de son

enjouement tout fugitif pour l'adolescent qu'elle avait cru aimer à la

passion plus indomptable et plus enracinée pour Rizzio. Les retours de

passion sont frénétiques chez les femmes de cette nature; elles se

reprochent comme un crime l'inconstance trompée de leur coeur qui les

a jetées un moment dans l'illusion d'un autre amour; elles sont

capables de tous les excès pour expier le remords et pour se faire

pardonner leur infidélité d'un moment.

XV

Marie Stuart, refroidie ainsi pour Darnley, prodigua tout à Rizzio: le

crédit, l'empire, les honneurs, l'éclat déhonté des familiarités les

plus hardies. Elle viola les convenances de l'étiquette presque sacrée

du temps jusqu'à l'admettre seul à sa table, dans ses appartements

intérieurs; elle supprima le nom du roi des actes publics, pour y

faire apposer le nom de Rizzio. L'Écosse crut avoir deux rois, ou

plutôt le roi nominal disparut pour faire place au favori. Il faut

remonter jusqu'à l'empire romain pour retrouver, dans l'histoire des

scandales du trône, un tel avilissement de la majesté royale dans le

prince, une telle ostentation d'infidélité dans l'épouse.

Darnley, dévoré à la fois de honte et de jalousie, supportait tout

comme un enfant qui rêve la vengeance, mais qui n'a pas la force de

l'accomplir. Les nobles écossais, humiliés dans sa personne,

attisèrent secrètement en lui ces ferments de haine, et s'offrirent

pour le délivrer à la fois et d'une épouse criminelle et de l'indigne

rival qu'elle donnait pour roi au royaume. Un complot, pour ainsi dire

national, s'ourdit entre eux et Darnley, pour la mort du favori,

l'emprisonnement de la reine, la restauration du pouvoir royal dans

les mains du roi outragé; le clergé et le peuple étaient d'avance dans

la conjuration; on n'avait pas besoin de se cacher d'eux; on n'était

sûr non-seulement de l'impunité, mais de l'applaudissement public. Le

comte de Murray, ce frère de la reine qu'elle avait éloigné si

imprudemment pour se livrer à l'ascendant de Rizzio, fut consulté et

reçut avec mesure les demi-confidences des conjurés; trop honnête

homme pour tremper, par son consentement, dans un assassinat, il donna

son approbation ou du moins son silence à l'entreprise de délivrance

de l'Écosse; il promit de revenir à Holyrood, à l'appel des seigneurs,

et de reprendre sous le roi les rênes du gouvernement, dans l'intérêt

de l'héritier du trône, que Marie Stuart portait déjà dans son sein.

Rizzio, abattu et enchaîné, devait être simplement embarqué et rejeté

sur les côtes de France. La reine et ce favori, mal servis par une

cour désaffectionnée, ne soupçonnaient rien encore de la conjuration,

que les conjurés, accourus, pour le crime, des châteaux les plus

éloignés de l'Écosse, étaient déjà rassemblés, armés et debout dans

l'antichambre de la reine.

C'était dans la nuit du 9 au 10 mars 1566; Darnley, le comte de Lenox,

son père, lord Ruthven, George Douglas, Lindsay, André Kev et quelques

autres lords du parti protestant attendaient l'heure dans la chambre

du roi. Trois cents hommes d'armes, réunis par leurs soins des

différents comtés, à Édimbourg, se glissèrent un à un et en silence,

par le faubourg qui monte d'Édimbourg au château, sous l'ombre des

murs, prêts à porter secours aux conjurés si les gardes de la reine

tentaient de la défendre.

D'après l'ambassadeur de France, le meurtre aurait eu un prétexte plus

flagrant et plus atténuant pour l'assassinat du favori que les

historiens ne le racontent.

«... Le roi, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours

auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la

chambre de la royne, qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant

que, après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point,

il auroit appellé souvant la royne, la priant de ouvrir, et enfin la

menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle luy auroit ouvert;

laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché

partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert

seullement d'une robe fourrée.»

Ce fut, selon toute apparence, la version officielle donnée par le roi

et ses complices; les témoins et les acteurs mêmes du meurtre en

donnèrent plus tard une plus véridique. Voici cette version attestée

par lord Ruthven, un des assassins, après sa fuite en Angleterre, et

confirmée par l'unanimité des témoignages et des documents:

La reine prolongeait sans défiance un souper nocturne avec son favori,

en compagnie d'une seule confidente, dans une petite pièce du château

attenante à la chambre à coucher. Laissons parler ici l'écrivain

français, qui a étudié sur place et dans les sources les circonstances

les plus minutieuses de l'événement, et qui les grave en les

racontant:

«Le roi, dit-il, avait soupé chez lui, en compagnie du comte de

Morton, de Ruthven et de Lindsey; son appartement, un rez-de-chaussée,

élevé de quelques marches, était situé au-dessous de l'appartement de

Marie, dans la même tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la

reine. On lui vint dire que la reine finissait de souper de son côté,

dans son cabinet de repos, avec la comtesse d'Argile, sa soeur

naturelle, et Rizzio. Leur conversation avait été enjouée et

brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton,

Lindsey et une troupe de leurs vassaux les plus braves envahissaient

le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de

la reine et ses serviteurs.

«Le roi entra de la chambre dans le cabinet de Marie. Rizzio, en

manteau court, en veste de satin, en culotte de velours rougeâtre,

était assis et couvert; il avait sur la tête sa toque ornée d'une

plume. La reine dit au roi: «Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je

croyais que vous soupiez maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier

du fauteuil de la reine, qui se retourna vers lui; ils s'embrassèrent,

et Darnley prit part à l'entretien. Sa voix était émue, son visage

était pourpre, et, de temps en temps, il jetait un regard furtif vers

la petite porte qu'il avait laissée entr'ouverte. Bientôt apparut,

sous les franges des rideaux qui la recouvraient, un homme pâle,

Ruthven, qui tremblait encore de la fièvre, et qui, malgré son extrême

affaiblissement, avait voulu être de l'expédition. Il était vêtu d'un

pourpoint de Damas doublé de fourrure. Il avait un casque d'airain et

des gantelets de fer. Il était armé comme pour un combat, et

accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et d'Ormiston. Au moment

où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la chambre à coucher de

Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans le cabinet, Ruthven

s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le parquet en fut ébranlé.

Il épouvanta les convives. Sa physionomie livide, farouche,

bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait de terreur.

«Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer? s'écria la

reine.--J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,» répondit Ruthven

d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie lui dit: «Si

David est coupable, je suis prête à le livrer à la justice.--Voilà la

justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de dessous son

manteau. Tout hagard de peur, Rizzio recula dans un coin du cabinet.

Il y fut suivi. Le pauvre Italien, se rapprochant de la reine, saisit

sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame,

sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Rizzio et les assassins.

Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet

étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey,

brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André

Ker lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu.

Marie, lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez

pas l'enfant que je porte.»

La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours,

Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la

retint, tandis que plusieurs, serrant David par le cou, l'arrachaient

du cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le

favori, et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup

du roi!» Rizzio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il

suppliait avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du

cabinet, puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit

de la chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient,

l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de

leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la

chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de

poignard.

La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du

malheureux Rizzio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à

d'autres, et accourut dans la chambre de parade, où Rizzio expirait.

Il demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il

enfonça dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de

poignard; après quoi Rizzio fut lié aux pieds avec la corde apportée

par l'un des conjurés, et il fut traîné ainsi et descendu le long de

l'escalier du palais.

Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine, où la table avait été

relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta

contre cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se

versa lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Rizzio peut-être,

puis il ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet.

Voici votre mari, c'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua

la reine, doutant encore de la mort de Rizzio.--Depuis quelque temps,

vous vous étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi,» dit Darnley. La

reine allait lui répondre, lorsque vint un de ses officiers, auquel

elle demanda aussitôt si l'on avait conduit David en prison, et où?

«Madame, il ne faut plus parler de David, car il est mort.» Alors la

reine poussa un cri, puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils

de traître, lui dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui

qui t'a fait tant de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à

moi, qui, par son conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus

de larmes, mais la vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton

coeur sera aussi désolé que l'est aujourd'hui le mien.» En achevant

ces paroles, la reine s'évanouit.

Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre, le

comte d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un

couloir obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent

glisser le long d'un pilier dans les jardins.

Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné;

les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord-prévôt, se

rassemblèrent un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la

reine, qui revenait à elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si

elle appelait, de la tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres

conjurés disaient aux bourgeois que tout allait bien, que seulement on

avait dagué le favori piémontais, qui s'entendait avec le pape et le

roi d'Espagne pour détruire la religion du saint Évangile. Darnley

lui-même ouvrit une fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se

retirer, l'assurant que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et

qu'il serait instruit le lendemain.

Retenue prisonnière dans son propre palais dans sa chambre à coucher,

sans une de ses femmes, Marie demeura seule toute la nuit, livrée à

toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six mois.

Ses émotions furent si profondes, que l'enfant qu'elle portait, qui

fut depuis Jacques Ier ne put jamais voir une épée nue sans un

tressaillement d'effroi.

XVI

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 16 / 17 段