par l'Angleterre, avait besoin de puissantes alliances étrangères, en
Europe, pour l'aider à conserver son indépendance et pour lui fournir
l'appui moral et l'appui matériel nécessaires pour contre-balancer
l'or et les armes des Anglais. Quelles étaient ces alliances sur le
continent? La France, l'Italie, le pape, l'Espagne; elle ne vivait que
de ces patronages imposants; là étaient ses parentés, ses vaisseaux,
son or, sa diplomatie, ses armées auxiliaires. Or, toutes ces
puissances, l'Italie, l'Espagne, la France, la maison d'Autriche, la
maison de Lorraine avaient adopté avec fanatisme la cause du
catholicisme contre les nouveautés. L'inquisition régnait à Madrid, la
Saint-Barthélemy couvait en France; les Guise, oncles de Marie-Stuart,
étaient le noeud de la Ligue qui allait proscrire Henri IV du trône
pour soupçon d'hérésie. La communauté de religion pouvait donc seule
coïntéresser les papes, l'Italie, l'Autriche, la France, la Lorraine à
maintenir à main armée l'indépendance de l'Écosse. Le jour où elle
cessait de faire partie du grand système catholique constitué sur le
continent, elle tombait à la mer, elle n'avait plus pour alliée que
son ennemie mortelle et naturelle, l'Angleterre. Nous ne parlons pas
religion; mais, sous le rapport politique, pour Jacques V, s'allier au
protestantisme, c'était s'allier à la mort. Le reproche de M. Dargaud
à ce roi mourant nous paraît donc une erreur d'homme d'État, expliqué
par une préoccupation qui est aussi la nôtre pour la liberté
religieuse. Mais la liberté religieuse alors en Écosse n'était ni dans
un camp ni dans l'autre. On tuait des deux côtés avec une égale
férocité, et Knox, le bourreau des catholiques, n'était pas moins
intolérant que le cardinal Beatoun, le proscripteur des puritains. Les
rois n'avaient que le choix du sang, mais les fanatiques des deux
communions leur demandaient de le répandre. La question était donc
purement, pour eux, diplomatique. Nous croyons qu'en confiant sa fille
à l'Europe catholique, Jacques V agissait en père et en roi prévoyant.
Si la fortune trompa sa politique et sa tendresse, ce fut la faute de
l'héritier et non la faute du testament.
IV
Sa veuve, Marie de Lorraine, privée de la régence par la jalousie des
grands du royaume, la reconquit par son habileté et laissa gouverner,
sous elle, des cardinaux, ministres habituels des trônes à cette
époque. Sa fille lui était demandée par toutes les cours,
non-seulement à cause de sa renommée précoce de génie et de beauté,
mais surtout pour acquérir par un mariage avec elle un titre à la
couronne d'Écosse, adjonction vivement convoitée à d'autres couronnes.
Après un voyage en Lorraine et en France pour visiter les Guise, ses
oncles, la reine se décida, par leur conseil, à fiancer sa fille au
dauphin, fils de Henri II. Diane de Poitiers, l'Aspasie de ce siècle,
gouvernait depuis vingt ans Henri II par l'amour qu'elle avait pour
lui autant que par l'amour qu'il avait pour elle. On ne sait, en
effet, lequel du roi ou de la maîtresse était le plus possédé ou le
plus possédant des deux, tant ce sortilége de la passion d'un roi
jeune pour une femme de cinquante ans était le miracle de la
tendresse. Les Guise cultivaient Diane de Poitiers pour dominer le
règne.
La reine d'Écosse, par leur conseil, laissa sa fille enfant au château
de Saint-Germain, sous leur protection, pour y grandir dans l'air de
la France, sur laquelle elle était destinée à régner un jour. «Votre
fille est crûe et croît tous les jours en bonté, beauté et vertus,
écrit le cardinal de Lorraine, son oncle, à la reine d'Écosse, après
son retour d'Édimbourg; le roi passe bien son temps à deviser avec
elle. Elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme
ferait une femme de vingt-cinq ans.» L'éducation toute lettrée et tout
italienne de la jeune Écossaise achevait, en effet, tout ce qu'avait
en elle ébauché une riche nature. Le français, l'italien, le grec, le
latin, l'histoire, la théologie, la poésie, la musique, la danse se
partageaient, sous les plus savants maîtres et sous les plus grands
artistes, ses études. Dans cette cour raffinée et voluptueuse des
Valois, gouvernée par une favorite, on l'élevait plutôt en courtisane
accomplie qu'en reine future. On semblait moins préparer au dauphin
une épouse qu'une maîtresse. Les Valois étaient les Médicis de la
France.
V
Les poëtes de la cour commençaient de célébrer dans leurs vers les
merveilles de sa figure et les trésors de son esprit:
En votre esprit le ciel s'est surmonté;
Nature et art ont en votre beauté
Mis tout le beau dont la beauté s'assemble,
écrit du Bellay, le Pétrarque du temps; Ronsard, qui en était le
Virgile, trouve, toutes les fois qu'il en parle, des images, des
suavités et des finesses d'accent qui prouvent que la louange venait
de l'amour et que son coeur séduisait son génie. Marie était
évidemment la Béatrix de ce grand poëte:
Au milieu du printemps entre les liz naquit
Son corps qui de blancheur les liz mesmes vainquit,
Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes;
Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
Et les Grâces, qui sont les trois filles des cieux,
De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.
«Notre petite reinette écossaise, disait Catherine de Médicis
elle-même, qui la voyait avec ombrage, n'a qu'à sourire pour tourner
toutes les têtes françaises!»
L'enfant n'aimait pas non plus la reine italienne, elle l'appelait,
dans son mépris enfantin pour la maison roturière des Médicis, _cette
marchande florentine_. Ses prédilections étaient toutes pour Diane de
Poitiers, qui sentait s'élever en elle une fille ou une émule future
de beauté et d'empire. Diane chérissait de plus dans la jeune
Écossaise une rivale ou une victime échappée à cette reine Elisabeth
d'Angleterre qu'elle détestait. Ou retrouve les traces de cette
aversion dans une lettre curieuse de Diane de Poitiers communiquée en
autographe à l'historien de Marie-Stuart que nous suivons:
«_À madame ma bonne amie madame de Montaigu._
«Madame ma bonne amie, on me vient de donner la relation de la pauvre
jeune reine Jeanne Cray, décapitée à dix-sept ans, et ne me suis pu
retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à
ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie
princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des
méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne
amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en
tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pèse et se
tourne à mal contre vous? Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de
monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le
messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce
pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous
doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement
vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre
pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc de belles
paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de
votre presence être sûre. Sur quoi, remettant à ce moment de vous
embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en
santé selon le désir de
«Votre affectionnée à vous aimer et servir.
«DIANE.»
Cette lettre, cette pitié, et cette magnifique expression trouvée: «on
diroit que les précipices sont en haut», prouvent que le sortilége de
Diane était dans son génie et dans son coeur autant que dans sa
fabuleuse beauté.
La mort soudaine de Henri II, tué dans un tournoi par Montgomery,
relégua Diane dans le château solitaire d'Anet, où elle avait préparé
sa retraite et où elle vieillit dans les larmes. La jeune Marie
d'Écosse fut couronnée avec son mari François II. C'était un enfant
par l'esprit et par la faiblesse plus encore que par l'âge. Les Guise,
oncles de Marie Stuart, recueillirent ce qu'ils avaient semé en
conseillant ce mariage: ils régnèrent par leur nièce sur son mari, et
par le roi sur la France. Ils eurent la témérité d'afficher hautement
la prétention de la France à l'hérédité de la couronne d'Écosse, en
confondant les armoiries des deux nations sur les écussons de la jeune
reine. Ils signalèrent leur attachement à la cause du pape par le
meurtre du calviniste Anne Dubourg, confesseur héroïque de la foi
nouvelle. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour
mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt!» s'écria Anne Dubourg à
l'aspect de la potence et en méprisant ses bourreaux. Marie Stuart,
déjà d'un sang fanatique par sa mère, prit dans ces supplices infligés
par ses oncles aux hérétiques l'âpre superstition des presbytériens.
Ce règne ne fut que de onze mois. La France perdait un fantôme de roi
plus qu'un maître. À peine lui fit-elle des obsèques royales. Marie
seule le pleura sincèrement, comme un compagnon doux et complaisant de
son adolescence plus que comme un époux. Les vers de sa main qu'elle
composa dans les premiers mois de son deuil n'exagèrent ni n'atténuent
le sentiment de sa douleur. Ils sont doux, tristes et tièdes, comme
une première mélancolie de l'âme, avant l'âge des désespoirs
passionnés:
Ce qui m'estoit plaisant
Ores m'est peine dure;
Le jour le plus luisant
M'est nuit noire et obscure,
. . . . . . . . . . . .
Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée,
Soit sur l'aube du jour
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon coeur sent
Le regret d'un absent.
. . . . . . . . . . . .
Si je suis en repos,
Sommeillant sur ma couche,
L'oy qui me tient propos,
Je le sens qui me touche.
En labeur et requoy,
Toujours est près de moy.
. . . . . . . . . . . .
C'est dans un couvent de Reims, où elle s'était retirée auprès de sa
tante l'abbesse Renée de Lorraine, qu'elle se plaignait si doucement
non du trône, mais de l'amour perdu. Elle y apprit bientôt après la
mort de la reine d'Écosse, sa mère. Un nouveau trône l'attendait à
Édimbourg, elle se prépara à ce départ.
Ah! s'écrie son poëte et son adorateur, le grand Ronsard, en
apprenant ce prochain retour de la jeune reine en Écosse:
Comme le ciel s'il perdoit ses étoiles,
La mer ses eaux, le navire ses voiles,
. . . . . . . . . . . .
Et un anneau sa perle précieuse,
Ainsi perdra la France soucieuse
Son ornement, perdant la royauté
Qui fut sa fleur, son éclat, sa beauté!
L'Écosse, qui va nous la ravir, continue le poëte, fuirait si loin
dans la brume de ses mers que ton vaisseau renoncerait à l'aborder.
Et celle donc qui la poursuit en vain
Retourneroit en France tout soudain
Pour habiter son château de Touraine,
Lors, de chansons j'aurois la bouche pleins
Et, dans mes vers, si fort je la louerois
Que comme un cygne en chantant je mourrois!
Le même poëte, la contemplant quelques jours avant son départ en
habits de deuil dans le parc de Fontainebleau, retrace ainsi
amoureusement son image et la confond pour jamais avec les belles
ombres des Diane de Poitiers, des la Vallière et des Montespan qui
peuplent, pour l'imagination, les eaux et les arbres de ce beau lieu:
. . . . . . . . . . . .
Un crespe long, subtil et délié,
Ply contre ply retors et replié,
Habit de deuil, vous sert de couverture
Depuis le chef jusques à la ceinture,
Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent
Souffle la barque et la cingle en avant.
De tel habit vous estiez accoustrée,
Partant, hélas! de la belle contrée
Dont aviez eu le sceptre en la main,
Lorsque pensive, et baignant vostre sein
Du beau crystal de vos larmes roulées,
Triste, marchiez par les longues allées
Du grand jardin de ce royal chasteau
Qui prend son nom de la beauté d'une eau.
Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le poëte? Mais l'amour et
la poésie même, selon Brantôme, étaient impuissants à reproduire à
cette période encore croissante de sa vie une beauté qui était dans la
forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le coeur, le
génie, la passion qui couvait encore sous la sereine mélancolie des
adieux; la taille élevée et svelte, les mouvements harmonieux de la
démarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du
regard, la grâce des lèvres, la blancheur germanique du teint, le
blond cendré de la chevelure, la lumière qu'elle répandait partout où
elle apparaissait, la nuit, le vide, le désert qu'elle laissait où
elle n'était plus, l'attrait semblable au sortilége qui émanait d'elle
à son insu et qui créait vers elle comme un courant des yeux, des
désirs, des âmes, enfin le timbre de sa voix qui résonnait à jamais
dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce génie naturel
d'éloquence douce et de poésie rêveuse qui accomplissait avant le
temps cette Cléopâtre de l'Écosse sous les traits épars des portraits
que la poésie, la peinture, la sculpture, la prose sévère elle-même
nous ont laissés d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant
que l'art; on sent que le copiste tremble d'émotion, comme Ronsard en
peignant; un des contemporains achève tous ces portraits par un mot
naïf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle
produisait sur tous ceux qui la voyaient: «_Il n'y avoit point de
vieillards devant elle_, écrit-il: elle vivifioit jusqu'à la mort.»
VI
Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au
vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses
courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de
Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il
voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de
sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce
correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la
respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était
lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait
représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard,
brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard,
âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les
vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son
vaisseau en voyant fuir les côtes de France:
Adieu, plaisant pays de France,
Ô ma patrie
La plus chérie,
Qui a nourri ma jeune enfance!
Adieu, France, adieu, mes beaux jours!
La nef qui disjoint nos amours,
N'a eu de moi que la moitié,
Une part te reste, elle est tienne,
Je la fie à ton amitié
Pour que de l'autre il te souvienne!
Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha
la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son
absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec
répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le
catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et
de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité
légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées
l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au
palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale
Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui
exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui
présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs
de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut
saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des
lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite.
Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du
peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il
semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions
exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox
était le _Savonarole_ d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et
plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple,
le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition
sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus
redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la
conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il
croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait
lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à
l'échafaud?
À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la
régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation
intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement des
femmes_.
«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit
l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque
jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher
ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite
en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété
l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et
de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au
bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux
sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa
mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce
pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de
l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il
faut plaire au Christ.»
Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne
et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.
VII
La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme,
parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le
manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de
glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main
gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la
nuit les saintes Écritures!--Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma
parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous
entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la
paix et le bonheur du royaume!--Madame, répondit le rude apôtre, la
parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine;
mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les
vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon,
lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la
femme qu'une place au foyer et une quenouille!»
C'était déclarer nettement à Marie Stuart qu'il ne voyait en elle
qu'une usurpatrice, et qu'il était républicain de la république de
Dieu.
La reine, consternée de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et
de son rang, sur ce coeur cuirassé de fanatisme, pleura comme un
enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le
fléchirent pas, il continua à prêcher avec une sauvage liberté contre
le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple,
déjà aigri, s'endurcissait à sa voix.
«L'élève des _Guise_, parodie de la France, leur disait-il, farces,
prodigalités, banquets, sonnets, déguisements...; le paganisme
méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les
bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage.
L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la
besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la
nuit dans la bonne ville d'Édimbourg, ivres et perdus de débauche?
«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant
vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un
volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme,
l'esprit de ses damnés oncles les Guise est en elle.»
Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repoussée qu'elle était par
le coeur du peuple; elle confia la direction du gouvernement à un
bâtard de son père Jacques V, nommé lord James, qu'elle traita en
frère, et qu'elle éleva au rang de comte de Murray. Murray était
digne, par son caractère et par son esprit, de la confiance de sa
soeur; jeune, beau et éloquent comme elle, il avait de plus qu'elle la
connaissance du pays, l'amitié des seigneurs, des ménagements prudents
avec les presbytériens, l'estime du peuple, et cette habileté à la
fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel
frère était un favori donné par la nature à la jeune reine. Tant qu'il
fut seul, il popularisa en effet sa soeur par le gouvernement comme
par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par
ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval
étonnait les Écossais. Elle assista à la bataille de Coréchée, dans
laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des révoltés
contre la reine. Marie rentra en triomphe à Édimbourg, maîtresse de
l'Écosse pacifiée. Le protestantisme modéré, mais pieux de Murray,
contribuait à cette pacification, en donnant un gage de tolérance et
même de faveur à la nouvelle religion; tout permettait à Marie Stuart
un régime heureux pour l'Écosse et pour elle, si son coeur n'avait pas
eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce coeur
n'était pas seulement celui d'une reine, il était celui d'une femme
accoutumée, à la cour de France, à l'idolâtrie professée par tout un
royaume pour sa beauté. Les nobles écossais n'étaient pas moins ivres
que les Français de ce culte chevaleresque; mais se déclarer sensible
aux hommages d'un de ses sujets, c'était s'aliéner par la jalousie
tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-même, à l'égard
des seigneurs écossais, qui lui était recommandée par son frère et son
ministre Murray, fut précisément ce qui la perdit. Un obscur favori
s'insinua insensiblement et comme à son insu dans son coeur. Ce
favori, célèbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se
nommait David Rizzio.
VIII
Rizzio était un jeune Italien d'une naissance infime et de condition
presque domestique, doué d'une figure heureuse, d'une voix touchante,
d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands;
devenu habile à jouer du luth, à composer et à chanter cette musique
langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait été
attaché à Turin, comme musicien serviteur de la maison de
l'ambassadeur de France en Piémont. À son retour en France,
l'ambassadeur avait amené Rizzio avec lui, à la cour de François II;
attaché à un des seigneurs français qui avait escorté Marie Stuart en
Écosse, la jeune reine l'avait demandé à ce seigneur pour conserver
auprès d'elle, dans ce royaume où elle se sentait moins reine
qu'exilée, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des délices de
la France et de l'Italie, pays de son âme; musicienne elle-même autant
que poëte, charmant souvent ses tristesses par la composition des
paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la
société du musicien piémontais lui était devenue habituelle et chère.
L'étude de son art et l'infériorité même de la condition de Rizzio
couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduité et les
familiarités de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tardé
à naître de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue
sans paroles, qui permet à ceux qui l'exercent ensemble de tout dire
sans rien exprimer; le sentiment vague et passionné de la voix ou de
l'instrument, qui s'adresse à tous, ne peut offenser personne en
particulier, mais il peut, au gré de celle qui l'entend, s'interpréter
comme un hommage timide ou comme un soupir brûlant, auquel il ne
manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se
rencontrent dans ce moment d'extase musicale achèvent la muette
intelligence; de là à une passion mutuelle, devinée ou avouée, il n'y
a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.