De plus, l'Écosse, sans cesse menacée de domination ou d'envahissement

par l'Angleterre, avait besoin de puissantes alliances étrangères, en

Europe, pour l'aider à conserver son indépendance et pour lui fournir

l'appui moral et l'appui matériel nécessaires pour contre-balancer

l'or et les armes des Anglais. Quelles étaient ces alliances sur le

continent? La France, l'Italie, le pape, l'Espagne; elle ne vivait que

de ces patronages imposants; là étaient ses parentés, ses vaisseaux,

son or, sa diplomatie, ses armées auxiliaires. Or, toutes ces

puissances, l'Italie, l'Espagne, la France, la maison d'Autriche, la

maison de Lorraine avaient adopté avec fanatisme la cause du

catholicisme contre les nouveautés. L'inquisition régnait à Madrid, la

Saint-Barthélemy couvait en France; les Guise, oncles de Marie-Stuart,

étaient le noeud de la Ligue qui allait proscrire Henri IV du trône

pour soupçon d'hérésie. La communauté de religion pouvait donc seule

coïntéresser les papes, l'Italie, l'Autriche, la France, la Lorraine à

maintenir à main armée l'indépendance de l'Écosse. Le jour où elle

cessait de faire partie du grand système catholique constitué sur le

continent, elle tombait à la mer, elle n'avait plus pour alliée que

son ennemie mortelle et naturelle, l'Angleterre. Nous ne parlons pas

religion; mais, sous le rapport politique, pour Jacques V, s'allier au

protestantisme, c'était s'allier à la mort. Le reproche de M. Dargaud

à ce roi mourant nous paraît donc une erreur d'homme d'État, expliqué

par une préoccupation qui est aussi la nôtre pour la liberté

religieuse. Mais la liberté religieuse alors en Écosse n'était ni dans

un camp ni dans l'autre. On tuait des deux côtés avec une égale

férocité, et Knox, le bourreau des catholiques, n'était pas moins

intolérant que le cardinal Beatoun, le proscripteur des puritains. Les

rois n'avaient que le choix du sang, mais les fanatiques des deux

communions leur demandaient de le répandre. La question était donc

purement, pour eux, diplomatique. Nous croyons qu'en confiant sa fille

à l'Europe catholique, Jacques V agissait en père et en roi prévoyant.

Si la fortune trompa sa politique et sa tendresse, ce fut la faute de

l'héritier et non la faute du testament.

IV

Sa veuve, Marie de Lorraine, privée de la régence par la jalousie des

grands du royaume, la reconquit par son habileté et laissa gouverner,

sous elle, des cardinaux, ministres habituels des trônes à cette

époque. Sa fille lui était demandée par toutes les cours,

non-seulement à cause de sa renommée précoce de génie et de beauté,

mais surtout pour acquérir par un mariage avec elle un titre à la

couronne d'Écosse, adjonction vivement convoitée à d'autres couronnes.

Après un voyage en Lorraine et en France pour visiter les Guise, ses

oncles, la reine se décida, par leur conseil, à fiancer sa fille au

dauphin, fils de Henri II. Diane de Poitiers, l'Aspasie de ce siècle,

gouvernait depuis vingt ans Henri II par l'amour qu'elle avait pour

lui autant que par l'amour qu'il avait pour elle. On ne sait, en

effet, lequel du roi ou de la maîtresse était le plus possédé ou le

plus possédant des deux, tant ce sortilége de la passion d'un roi

jeune pour une femme de cinquante ans était le miracle de la

tendresse. Les Guise cultivaient Diane de Poitiers pour dominer le

règne.

La reine d'Écosse, par leur conseil, laissa sa fille enfant au château

de Saint-Germain, sous leur protection, pour y grandir dans l'air de

la France, sur laquelle elle était destinée à régner un jour. «Votre

fille est crûe et croît tous les jours en bonté, beauté et vertus,

écrit le cardinal de Lorraine, son oncle, à la reine d'Écosse, après

son retour d'Édimbourg; le roi passe bien son temps à deviser avec

elle. Elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme

ferait une femme de vingt-cinq ans.» L'éducation toute lettrée et tout

italienne de la jeune Écossaise achevait, en effet, tout ce qu'avait

en elle ébauché une riche nature. Le français, l'italien, le grec, le

latin, l'histoire, la théologie, la poésie, la musique, la danse se

partageaient, sous les plus savants maîtres et sous les plus grands

artistes, ses études. Dans cette cour raffinée et voluptueuse des

Valois, gouvernée par une favorite, on l'élevait plutôt en courtisane

accomplie qu'en reine future. On semblait moins préparer au dauphin

une épouse qu'une maîtresse. Les Valois étaient les Médicis de la

France.

V

Les poëtes de la cour commençaient de célébrer dans leurs vers les

merveilles de sa figure et les trésors de son esprit:

En votre esprit le ciel s'est surmonté;

Nature et art ont en votre beauté

Mis tout le beau dont la beauté s'assemble,

écrit du Bellay, le Pétrarque du temps; Ronsard, qui en était le

Virgile, trouve, toutes les fois qu'il en parle, des images, des

suavités et des finesses d'accent qui prouvent que la louange venait

de l'amour et que son coeur séduisait son génie. Marie était

évidemment la Béatrix de ce grand poëte:

Au milieu du printemps entre les liz naquit

Son corps qui de blancheur les liz mesmes vainquit,

Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,

Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes;

Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,

Et les Grâces, qui sont les trois filles des cieux,

De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,

Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.

«Notre petite reinette écossaise, disait Catherine de Médicis

elle-même, qui la voyait avec ombrage, n'a qu'à sourire pour tourner

toutes les têtes françaises!»

L'enfant n'aimait pas non plus la reine italienne, elle l'appelait,

dans son mépris enfantin pour la maison roturière des Médicis, _cette

marchande florentine_. Ses prédilections étaient toutes pour Diane de

Poitiers, qui sentait s'élever en elle une fille ou une émule future

de beauté et d'empire. Diane chérissait de plus dans la jeune

Écossaise une rivale ou une victime échappée à cette reine Elisabeth

d'Angleterre qu'elle détestait. Ou retrouve les traces de cette

aversion dans une lettre curieuse de Diane de Poitiers communiquée en

autographe à l'historien de Marie-Stuart que nous suivons:

«_À madame ma bonne amie madame de Montaigu._

«Madame ma bonne amie, on me vient de donner la relation de la pauvre

jeune reine Jeanne Cray, décapitée à dix-sept ans, et ne me suis pu

retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à

ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie

princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des

méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne

amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en

tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pèse et se

tourne à mal contre vous? Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de

monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le

messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce

pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous

doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement

vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre

pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc de belles

paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de

votre presence être sûre. Sur quoi, remettant à ce moment de vous

embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en

santé selon le désir de

«Votre affectionnée à vous aimer et servir.

«DIANE.»

Cette lettre, cette pitié, et cette magnifique expression trouvée: «on

diroit que les précipices sont en haut», prouvent que le sortilége de

Diane était dans son génie et dans son coeur autant que dans sa

fabuleuse beauté.

La mort soudaine de Henri II, tué dans un tournoi par Montgomery,

relégua Diane dans le château solitaire d'Anet, où elle avait préparé

sa retraite et où elle vieillit dans les larmes. La jeune Marie

d'Écosse fut couronnée avec son mari François II. C'était un enfant

par l'esprit et par la faiblesse plus encore que par l'âge. Les Guise,

oncles de Marie Stuart, recueillirent ce qu'ils avaient semé en

conseillant ce mariage: ils régnèrent par leur nièce sur son mari, et

par le roi sur la France. Ils eurent la témérité d'afficher hautement

la prétention de la France à l'hérédité de la couronne d'Écosse, en

confondant les armoiries des deux nations sur les écussons de la jeune

reine. Ils signalèrent leur attachement à la cause du pape par le

meurtre du calviniste Anne Dubourg, confesseur héroïque de la foi

nouvelle. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour

mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt!» s'écria Anne Dubourg à

l'aspect de la potence et en méprisant ses bourreaux. Marie Stuart,

déjà d'un sang fanatique par sa mère, prit dans ces supplices infligés

par ses oncles aux hérétiques l'âpre superstition des presbytériens.

Ce règne ne fut que de onze mois. La France perdait un fantôme de roi

plus qu'un maître. À peine lui fit-elle des obsèques royales. Marie

seule le pleura sincèrement, comme un compagnon doux et complaisant de

son adolescence plus que comme un époux. Les vers de sa main qu'elle

composa dans les premiers mois de son deuil n'exagèrent ni n'atténuent

le sentiment de sa douleur. Ils sont doux, tristes et tièdes, comme

une première mélancolie de l'âme, avant l'âge des désespoirs

passionnés:

Ce qui m'estoit plaisant

Ores m'est peine dure;

Le jour le plus luisant

M'est nuit noire et obscure,

. . . . . . . . . . . .

Si en quelque séjour,

Soit en bois ou en prée,

Soit sur l'aube du jour

Ou soit sur la vesprée,

Sans cesse mon coeur sent

Le regret d'un absent.

. . . . . . . . . . . .

Si je suis en repos,

Sommeillant sur ma couche,

L'oy qui me tient propos,

Je le sens qui me touche.

En labeur et requoy,

Toujours est près de moy.

. . . . . . . . . . . .

C'est dans un couvent de Reims, où elle s'était retirée auprès de sa

tante l'abbesse Renée de Lorraine, qu'elle se plaignait si doucement

non du trône, mais de l'amour perdu. Elle y apprit bientôt après la

mort de la reine d'Écosse, sa mère. Un nouveau trône l'attendait à

Édimbourg, elle se prépara à ce départ.

Ah! s'écrie son poëte et son adorateur, le grand Ronsard, en

apprenant ce prochain retour de la jeune reine en Écosse:

Comme le ciel s'il perdoit ses étoiles,

La mer ses eaux, le navire ses voiles,

. . . . . . . . . . . .

Et un anneau sa perle précieuse,

Ainsi perdra la France soucieuse

Son ornement, perdant la royauté

Qui fut sa fleur, son éclat, sa beauté!

L'Écosse, qui va nous la ravir, continue le poëte, fuirait si loin

dans la brume de ses mers que ton vaisseau renoncerait à l'aborder.

Et celle donc qui la poursuit en vain

Retourneroit en France tout soudain

Pour habiter son château de Touraine,

Lors, de chansons j'aurois la bouche pleins

Et, dans mes vers, si fort je la louerois

Que comme un cygne en chantant je mourrois!

Le même poëte, la contemplant quelques jours avant son départ en

habits de deuil dans le parc de Fontainebleau, retrace ainsi

amoureusement son image et la confond pour jamais avec les belles

ombres des Diane de Poitiers, des la Vallière et des Montespan qui

peuplent, pour l'imagination, les eaux et les arbres de ce beau lieu:

. . . . . . . . . . . .

Un crespe long, subtil et délié,

Ply contre ply retors et replié,

Habit de deuil, vous sert de couverture

Depuis le chef jusques à la ceinture,

Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent

Souffle la barque et la cingle en avant.

De tel habit vous estiez accoustrée,

Partant, hélas! de la belle contrée

Dont aviez eu le sceptre en la main,

Lorsque pensive, et baignant vostre sein

Du beau crystal de vos larmes roulées,

Triste, marchiez par les longues allées

Du grand jardin de ce royal chasteau

Qui prend son nom de la beauté d'une eau.

Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le poëte? Mais l'amour et

la poésie même, selon Brantôme, étaient impuissants à reproduire à

cette période encore croissante de sa vie une beauté qui était dans la

forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le coeur, le

génie, la passion qui couvait encore sous la sereine mélancolie des

adieux; la taille élevée et svelte, les mouvements harmonieux de la

démarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du

regard, la grâce des lèvres, la blancheur germanique du teint, le

blond cendré de la chevelure, la lumière qu'elle répandait partout où

elle apparaissait, la nuit, le vide, le désert qu'elle laissait où

elle n'était plus, l'attrait semblable au sortilége qui émanait d'elle

à son insu et qui créait vers elle comme un courant des yeux, des

désirs, des âmes, enfin le timbre de sa voix qui résonnait à jamais

dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce génie naturel

d'éloquence douce et de poésie rêveuse qui accomplissait avant le

temps cette Cléopâtre de l'Écosse sous les traits épars des portraits

que la poésie, la peinture, la sculpture, la prose sévère elle-même

nous ont laissés d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant

que l'art; on sent que le copiste tremble d'émotion, comme Ronsard en

peignant; un des contemporains achève tous ces portraits par un mot

naïf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle

produisait sur tous ceux qui la voyaient: «_Il n'y avoit point de

vieillards devant elle_, écrit-il: elle vivifioit jusqu'à la mort.»

VI

Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au

vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses

courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de

Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il

voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de

sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce

correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la

respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était

lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait

représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard,

brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard,

âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les

vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son

vaisseau en voyant fuir les côtes de France:

Adieu, plaisant pays de France,

Ô ma patrie

La plus chérie,

Qui a nourri ma jeune enfance!

Adieu, France, adieu, mes beaux jours!

La nef qui disjoint nos amours,

N'a eu de moi que la moitié,

Une part te reste, elle est tienne,

Je la fie à ton amitié

Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha

la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son

absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec

répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le

catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et

de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité

légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées

l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au

palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale

Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui

exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui

présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs

de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut

saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des

lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite.

Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du

peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il

semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions

exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox

était le _Savonarole_ d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et

plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple,

le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition

sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus

redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la

conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il

croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait

lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à

l'échafaud?

À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la

régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation

intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement des

femmes_.

«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit

l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque

jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher

ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite

en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété

l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et

de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au

bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux

sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa

mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce

pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de

l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il

faut plaire au Christ.»

Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne

et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.

VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme,

parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le

manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de

glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main

gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la

nuit les saintes Écritures!--Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma

parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous

entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la

paix et le bonheur du royaume!--Madame, répondit le rude apôtre, la

parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine;

mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les

vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon,

lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la

femme qu'une place au foyer et une quenouille!»

C'était déclarer nettement à Marie Stuart qu'il ne voyait en elle

qu'une usurpatrice, et qu'il était républicain de la république de

Dieu.

La reine, consternée de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et

de son rang, sur ce coeur cuirassé de fanatisme, pleura comme un

enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le

fléchirent pas, il continua à prêcher avec une sauvage liberté contre

le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple,

déjà aigri, s'endurcissait à sa voix.

«L'élève des _Guise_, parodie de la France, leur disait-il, farces,

prodigalités, banquets, sonnets, déguisements...; le paganisme

méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les

bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage.

L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la

besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la

nuit dans la bonne ville d'Édimbourg, ivres et perdus de débauche?

«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant

vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un

volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme,

l'esprit de ses damnés oncles les Guise est en elle.»

Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repoussée qu'elle était par

le coeur du peuple; elle confia la direction du gouvernement à un

bâtard de son père Jacques V, nommé lord James, qu'elle traita en

frère, et qu'elle éleva au rang de comte de Murray. Murray était

digne, par son caractère et par son esprit, de la confiance de sa

soeur; jeune, beau et éloquent comme elle, il avait de plus qu'elle la

connaissance du pays, l'amitié des seigneurs, des ménagements prudents

avec les presbytériens, l'estime du peuple, et cette habileté à la

fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel

frère était un favori donné par la nature à la jeune reine. Tant qu'il

fut seul, il popularisa en effet sa soeur par le gouvernement comme

par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par

ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval

étonnait les Écossais. Elle assista à la bataille de Coréchée, dans

laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des révoltés

contre la reine. Marie rentra en triomphe à Édimbourg, maîtresse de

l'Écosse pacifiée. Le protestantisme modéré, mais pieux de Murray,

contribuait à cette pacification, en donnant un gage de tolérance et

même de faveur à la nouvelle religion; tout permettait à Marie Stuart

un régime heureux pour l'Écosse et pour elle, si son coeur n'avait pas

eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce coeur

n'était pas seulement celui d'une reine, il était celui d'une femme

accoutumée, à la cour de France, à l'idolâtrie professée par tout un

royaume pour sa beauté. Les nobles écossais n'étaient pas moins ivres

que les Français de ce culte chevaleresque; mais se déclarer sensible

aux hommages d'un de ses sujets, c'était s'aliéner par la jalousie

tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-même, à l'égard

des seigneurs écossais, qui lui était recommandée par son frère et son

ministre Murray, fut précisément ce qui la perdit. Un obscur favori

s'insinua insensiblement et comme à son insu dans son coeur. Ce

favori, célèbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se

nommait David Rizzio.

VIII

Rizzio était un jeune Italien d'une naissance infime et de condition

presque domestique, doué d'une figure heureuse, d'une voix touchante,

d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands;

devenu habile à jouer du luth, à composer et à chanter cette musique

langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait été

attaché à Turin, comme musicien serviteur de la maison de

l'ambassadeur de France en Piémont. À son retour en France,

l'ambassadeur avait amené Rizzio avec lui, à la cour de François II;

attaché à un des seigneurs français qui avait escorté Marie Stuart en

Écosse, la jeune reine l'avait demandé à ce seigneur pour conserver

auprès d'elle, dans ce royaume où elle se sentait moins reine

qu'exilée, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des délices de

la France et de l'Italie, pays de son âme; musicienne elle-même autant

que poëte, charmant souvent ses tristesses par la composition des

paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la

société du musicien piémontais lui était devenue habituelle et chère.

L'étude de son art et l'infériorité même de la condition de Rizzio

couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduité et les

familiarités de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tardé

à naître de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue

sans paroles, qui permet à ceux qui l'exercent ensemble de tout dire

sans rien exprimer; le sentiment vague et passionné de la voix ou de

l'instrument, qui s'adresse à tous, ne peut offenser personne en

particulier, mais il peut, au gré de celle qui l'entend, s'interpréter

comme un hommage timide ou comme un soupir brûlant, auquel il ne

manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se

rencontrent dans ce moment d'extase musicale achèvent la muette

intelligence; de là à une passion mutuelle, devinée ou avouée, il n'y

a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 15 / 17 段