Mais, si le crime de Marie Stuart était d'une femme, la vengeance

était d'un enfant. Rizzio s'était fié à l'amour, les complices du roi

à une jalousie presque puérile. Ce sentiment était aussi inconsistant

que l'amour dans le coeur d'un mari vengé, et qui pardonnait déjà

l'infidélité de la reine pourvu qu'elle lui pardonnât la vengeance. La

reine, refoulant avec une dissimulation italienne et féminine

l'outrage et le ressentiment dans son âme, afin de mieux y préparer

l'expiation, passa en quelques heures des imprécations et des sanglots

à une feinte résignation. Tremblant pour son trône, pour sa liberté,

pour sa vie et pour celle de l'enfant qu'elle portait dans son sein,

elle entreprit de séduire à son tour l'époux outragé dont la colère

semblait s'être tout à coup éteinte dans le sang de son rival.

L'imagination seule peut mesurer la profondeur de cette dissimulation

vengeresse de la reine envers celui qui avait donné le dernier coup de

dague au cadavre de son favori! Mais toutes les grandes passions sont

des prodiges; si on les mesure à la nature ordinaire de nos

sentiments, on se trompe; il ne faut les mesurer qu'à elles-mêmes;

l'impossible est la mesure de ces passions.

Cet impossible fut dépassé par la promptitude avec laquelle Marie

Stuart séduisit, reconquit et posséda plus que jamais les yeux et le

coeur de son jeune époux. Dès le 12 mars, c'est-à-dire lorsque le sang

de Rizzio fumait encore sur le parquet de sa chambre et sur la main de

Darnley, dès le 12 mars, écrit l'envoyé français à sa cour, la reine

reprit tout son empire sur les sens et sur le coeur de Darnley. La

séduction fut si rapide et si complète, qu'on crut à un sortilége de

la reine sur son mari; le sortilége n'était que la beauté de l'une, la

jeunesse ardente de l'autre, et cette supériorité d'esprit d'une femme

qui employait maintenant son génie et ses charmes à fléchir, comme

elle les avait employés naguère à offenser.

XVII

Les rideaux de la couche de la reine couvrirent tout le mystère de

cette réconciliation et de la conspiration nouvelle du roi avec la

reine contre ses propres complices dans le meurtre du favori; cette

conspiration éclata subitement le 15 mars, six jours après

l'assassinat, par la fuite nocturne du roi et de la reine au château

de Dunbar, forteresse d'où le roi pouvait braver ses complices, et la

reine ses ennemis. De là, Marie Stuart écrit à sa soeur Elisabeth

d'Angleterre pour lui raconter, en les colorant, ses malheurs, et pour

lui demander secours contre ses sujets révoltés; elle appelle à Dunbar

tous les contingents des nobles innocents de la conspiration contre

elle; huit mille Écossais fidèles accourent à sa voix; elle marche

avec le roi à la tête de ces troupes sur Édimbourg. L'étonnement et

la terreur l'y précèdent; la présence du roi déconcerte les nobles, le

clergé, le peuple insurgés. Elle rentre sans combat à Holyrood. Elle

fait défendre, par ses proclamations, d'imputer à Darnley toute

participation au meurtre de Rizzio, elle fait trancher la tête à tous

les complices tombés sous sa main; Ruthven, Douglas, Morton s'enfuient

d'effroi hors des frontières; elle rappelle à la tête de ses conseils

l'habile et vertueux Murray, qui s'était assez compromis dans la

conspiration pour sa popularité, assez réservé pour sa vertu. Enfin,

satisfaisant son coeur après avoir satisfait son ambition, elle jette

le masque, elle pleure Rizzio, elle fait exhumer le corps de son

favori, lui fait des obsèques royales et l'ensevelit elle-même dans le

sépulcre des rois, dans la chapelle d'Holyrood.

Réconciliée avec Darnley qu'elle méprisait de plus en plus, servie par

Murray qui lui ramenait la nation, elle accoucha, le 17 juin suivant,

du fils qui devait un jour régner sur l'Angleterre. Une amnistie

habile, dictée par Murray, pardonna, à l'occasion de cette naissance,

aux conjurés et fit rentrer les proscrits dans leur patrie et dans

leurs domaines. L'heure de sa vengeance contre son mari sonnait déjà

en secret dans son coeur. Son aversion pour lui s'envenimait tous les

jours, et elle ne prenait plus la peine de la dissimuler. Melvil, un

de ses confidents les plus intimes, dit dans les mémoires qu'il

écrivit sur le règne de sa maîtresse: «Je lui trouve toujours, depuis

le meurtre de Rizzio, un coeur plein de rancune, et c'était mal lui

faire sa cour que de lui parler de sa réconciliation avec le roi!» Ces

témoignages confidentiels sont le coeur ouvert des personnages sous

le masque des fausses apparences.

XVIII

Le secret de cette aversion croissante était un amour plus semblable à

une fatalité du coeur, le destin d'une Phèdre moderne, qu'à

l'égarement d'une femme et d'une reine dans un siècle de plein jour.

L'objet de cet amour était aussi étrange que cet amour lui-même était

inexplicable autrement que par la magie et la possession, explications

surnaturelles des phénomènes des coeurs dans ce temps de superstition.

Mais le coeur des femmes a plus de mystères que la magie elle-même

n'en peut expliquer. L'homme que Marie Stuart commençait à aimer

était Bothwell.

XIX

Le comte de Bothwell était un noble écossais d'une maison puissante et

illustre dans les montagnes du Shetland. Il était né avec des

instincts pervers et désordonnés qui portent indifféremment,

d'exploits en exploits ou de forfaits en forfaits, un homme au trône

ou à l'échafaud. C'était un désespéré, de mouvement, d'ambition,

d'aventures, un de ces aventuriers plus grands que nature, qui brisent

en croissant tout le système social dans lequel ils sont nés pour se

faire une place à leur mesure ou pour succomber avec éclat en la

cherchant. Il y a des caractères qui naissent frénétiques: Bothwell

était de ceux-là. Le poëte Byron, qui descendait de lui par les

femmes, a peint avec des couleurs de famille son ancêtre dans son

poëme sombre et romanesque du _Pirate_. Le poëme n'approche pas de

l'histoire; toujours la nature, qui est le souverain poëte, dépasse la

fiction par la vérité.

XX

On ne sait pour quel crime précoce, par quelle proscription de la

maison paternelle, ou par quelle fuite volontaire avec les brigands il

s'était enrôlé, dans sa première jeunesse, avec les corsaires de

l'océan qui teignaient alors de sang les côtes, les îles et les vagues

de la mer du Nord. Son nom, son rang, son courage l'avaient élevé

promptement au commandement d'une de ces escadres de criminels qui

avaient pour repaire de leurs dépouilles et pour arsenal de leurs

barques un château sur un écueil du Danemark. Les crimes de Bothwell,

confondus avec les exploits parmi ces pirates, étaient restés dans

l'ombre de son passé; mais son nom inspirait la terreur aux rivages

baignés par la mer du Nord.

Après cette jeunesse orageuse, la mort de son père l'avait rappelé

dans ses domaines d'Écosse, parmi ses sauvages vassaux. Les troubles

de la cour d'Édimbourg l'avaient attiré à Holyrood; il y avait

pressenti une plus large scène pour ses ambitions ou pour ses

forfaits. Il était de ces chefs écossais qui, à l'appel du roi à ses

sujets au château de Dunbar, étaient accourus avec leurs vassaux pour

reconquérir ou pour piller Édimbourg. Depuis la rentrée de la cour à

Holyrood, il s'était signalé parmi les partisans dévoués de la reine;

soit calcul, soit fascination, soit espérance confuse de subjuguer le

coeur d'une femme en étonnant son imagination, il n'avait pas tardé à

la conquérir comme on conquiert le plus sûrement l'orgueil d'une

femme, en paraissant dédaigner de la conquérir.

XXI

Il n'était plus dans la fleur de la jeunesse; mais, quoique borgne

d'une blessure reçue à l'oeil dans un de ses combats de mer, il était

encore beau, non de cette beauté efféminée de Darnley, ni de cette

beauté mélancolique et pensive de l'Italien Rizzio, mais de cette

beauté sauvage et mâle, qui donne à la passion l'énergie de

l'héroïsme. La licence de ses moeurs et les victoires de son

libertinage l'avaient rendu célèbre à la cour d'Holyrood; il s'était

attaché à plusieurs des femmes de cette cour, moins pour les posséder

que pour les déshonorer. Une de ses maîtresses, lady Reves, femme

débauchée, célébrée par Brantôme pour l'éclat de ses aventures, était

la confidente de la reine; elle avait conservé pour Bothwell une

admiration qui survivait à leur liaison; la reine, qui se complaisait

à interroger sa confidente sur les exploits et les amours de son

ancien favori, se laissa insensiblement entraîner par une fascination

qui prenait l'apparence d'une curiosité bienveillante. La confidente,

prévenant ou croyant prévenir les désirs non exprimés de la reine,

introduisit un soir Bothwell dans les jardins et jusque dans

l'appartement de sa maîtresse. Cette rencontre mystérieuse scella pour

jamais l'ascendant de Bothwell sur la reine. La passion cachée n'en

fut que plus dominante. Elle éclata au dehors, pour la première fois,

quelques semaines après cette entrevue, à l'occasion d'une blessure

reçue par Bothwell en combattant pour la police des frontières, dont

il était chargé. En apprenant sa blessure, Marie monta à cheval,

courut d'une seule course jusqu'à l'ermitage où l'on avait transporté

Bothwell, s'assura par ses yeux de son état, et revint le même jour à

Holyrood. «M. le comte de Bothwell est hors de danger, écrit, à cette

date, l'ambassadeur de France à Catherine de Médicis; de quoi la reine

est fort aise; ce ne lui eût pas été de peu de perte que de le

perdre!...»

Elle avoue elle-même son anxiété dans des vers qu'elle composa à

cette occasion:

Pour lui aussi j'ai pleuré mainte larme

Quand il se fit de ce corps possesseur

Duquel alors il n'avoit pas le coeur!

Puis me donna une autre dure allarme

Et me pensa ôter vie et frayeur!

Après sa guérison, Bothwell devint le maître du royaume. Tout lui fut

prodigué comme à Rizzio; il reçut tout, non en sujet, mais en maître.

Le roi, écarté du conseil et de la société même de sa femme, «se

promenait toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout le monde

voyant bien que la reine regarderait comme un crime de lui faire

compagnie.»

La reine d'Écosse et son mari, écrit de son côté le comte de Bedford,

envoyé d'Elisabeth à la cour d'Écosse, «sont ensemble comme ci-devant,

et même encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche

jamais: elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point

ceux qui ont de l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses

papiers, que lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller

au dehors, il n'en savait rien. La modestie ne permet pas de répéter

ce qu'elle a dit de lui, et cela ne serait pas à l'honneur de la

reine.» L'insolence du nouveau favori avait la férocité de son

origine. Il leva le poignard en plein conseil devant la reine, pour

frapper le conseiller qui faisait une objection à son avis.

Le roi, outragé tous les jours par son mépris et quelquefois par ses

insolences, se retira à Glascow, dans la maison du comte de Lenox, son

père. La reine et Bothwell craignirent qu'il n'y portât ses plaintes

contre l'humiliation et l'impuissance auxquelles il était condamné,

qu'il n'y fît appel aux mécontents de la noblesse et qu'il ne marchât

à son tour contre Édimbourg. C'est à cette angoisse et à cette

terreur, plus encore sans doute qu'à la passion d'épouser Bothwell,

qu'il faut attribuer le crime odieux qui consterna le monde et dont

Marie Stuart fut au moins la complice active et perfide, si elle n'en

fut pas l'exécuteur. Il y eut, en effet, dans tous les actes de la

reine qui précédèrent cette tragédie, non-seulement les indices d'une

complicité atroce dans le plan d'assassiner son mari, mais quelque

chose de plus atroce que l'atrocité même, c'est-à-dire l'artifice

hypocrite d'une femme qui cache le meurtre sous l'apparence de l'amour

et qui se prête au vil rôle d'embaucher la victime pour l'attirer sous

le fer de son assassin.

Sans prêter aux termes de la correspondance, vraie ou apocryphe, de

Marie Stuart avec Bothwell plus d'autorité historique que cette

correspondance contestée n'en mérite, il est évident qu'une

correspondance à peu près de cette nature a existé entre la reine et

son séducteur, et que si elle n'a pas écrit ce que contiennent ces

lettres non autographes, par conséquent suspectes, elle a agi dans

tous les préliminaires de cette tragédie de manière à ne laisser aucun

doute sur sa participation au piége où elle s'était chargée de ramener

l'infortuné et amoureux Darnley.

Ces lettres, écrites de Glascow, par la reine à Bothwell, respirent la

frénésie de l'amour pour son favori, et de l'aversion implacable

contre son mari. Elles informent Bothwell, jour par jour, de l'état de

la santé de Darnley et ses supplications pour que la reine lui rende

ses priviléges de roi et d'époux, des progrès que les blandices de

Marie Stuart font dans la confiance du jeune roi bercé d'espérances,

de sa résolution de revenir avec elle partout où elle voudra le

conduire, même à la mort, pourvu qu'elle lui rende son coeur et ses

droits d'époux. Bien que ces lettres textuelles, nous le répétons ici,

n'aient aucune authenticité matérielle à nos yeux, bien qu'elles

portent même des traces de mensonge et d'impossibilité dans l'excès

même des scélératesses et des cynismes qu'elles expriment, il est

certain qu'elles se rapprochent beaucoup de la vérité, car un témoin

grave et confidentiel des entretiens de Darnley et de la reine, à

Glascow, donne de ces entretiens une relation parfaitement conforme au

sens de cette correspondance; il relate même des expressions

identiques à celles de ces lettres et qui attestent que, si les

paroles ne furent pas écrites, elles furent pensées et prononcées

entre la reine et son mari.

Nous écartons donc le texte invraisemblable de ces lettres, adoptées

comme authentiques par M. Dargaud et par la plupart des historiens les

plus accrédités de l'Angleterre, mais il nous est impossible de ne pas

reconnaître que l'intervention de Marie Stuart dans ce piége de mort

tendu à Darnley ne fut que le commentaire en action des perfidies que

la correspondance lui prête.

En effet, la reine, à la nouvelle de la fuite de Darnley chez le comte

de Lenox, son père, quitte soudainement son favori Bothwell; elle se

rend dans un de ses châteaux de plaisance, nommé _Craig Millur_; elle

y convoque secrètement les lords confédérés de son parti et du parti

de Bothwell. L'ambassadeur de France y remarque sa tristesse et son

anxiété; son angoisse entre la terreur de son mari et les exigences de

son favori est telle, qu'elle s'écrie devant cet ambassadeur: «_Je

voudrais être morte!_» Elle propose astucieusement aux lords

rassemblés, amis de Bothwell, de céder à Darnley le gouvernement de

l'Écosse. Ils se récrient, comme elle devait s'y attendre, et font

entendre contre Darnley des menaces significatives de mort: «Nous vous

délivrerons de ce compétiteur, lui disent-ils; Murray ici présent,

mais protestant comme nous, ne participera pas à nos mesures; mais il

nous laissera faire et _regardera entre ses doigts_! Laissez-nous agir

nous-mêmes et, une fois les choses accomplies, le parlement approuvera

tout!» Le silence de la reine autorise assez ces résolutions

sinistres; son départ pour Glascow le lendemain les sert encore plus

directement. Elle laisse les conjurés à _Craig Millur_; elle se rend,

contre toute convenance et contre toute vraisemblance, à Glascow, elle

y trouve Darnley convalescent de la petite vérole; elle le comble de

tendresse; elle passe les jours et les nuits au chevet de son lit;

elle renouvelle les scènes d'Holyrood après le meurtre de Rizzio; elle

consent aux conditions conjugales que Darnley implore. On avertit en

vain Darnley du danger qu'il court en suivant la reine à _Craig

Millur_, au milieu d'un congrès de ses ennemis; il répond que le

séjour lui paraît en effet étrange, mais qu'il suivra la reine qu'il

adore jusqu'au trépas; la reine le devance en attendant qu'il soit

rétabli, prolonge avec lui les plus tendres adieux et lui passe au

doigt un anneau précieux, gage de réconciliation et d'amour.

Qu'y a-t-il dans ces lettres supposées de plus perfide que ces

perfidies? Celles-là cependant sont authentiques; elles sont le récit,

heure par heure, du séjour de Marie Stuart à Glascow, auprès de son

mari.

XXII

Sûre désormais de l'attirer au piége, elle part et revole à Holyrood.

Elle y arrive aux flambeaux, au milieu d'une fête qu'on lui a

préparée. Darnley la suit de près; sous prétexte de ménager sa

convalescence, on lui prépare un appartement solitaire dans une petite

maison de plaisance, isolée, dans la campagne voisine d'Holyrood,

nommée Kirts-Oldfield. On ne lui laisse pour serviteurs, dans cette

maison, que cinq ou six hommes subalternes vendus à Bothwell et qu'il

appelait, par contre-vérité, ses agneaux. Un page favori nommé Taylos

couchait seul dans la chambre de Darnley. La reine vient l'y visiter

avec les mêmes démonstrations de tendresse qu'à Glascow, mais elle

refuse de l'habiter encore avec lui; il s'étonne de cet isolement,

s'attriste, prie et pleure avec son page. Un pressentiment lui

prophétisait la mort!

XXIII

Cependant les fêtes continuent à Holyrood. À l'issue d'une de ces

fêtes pendant laquelle Bothwell s'était entretenu seul à seul avec la

reine, le favori, d'après le témoignage de son valet de chambre

d'Algleish, rentre chez lui et se couche. Un moment après, il appelle

son valet de chambre et s'habille; un de ses agents entre du dehors et

lui parle bas à l'oreille; il prend son manteau de cheval et son épée,

couvre son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau à larges bords et

se rend à une heure du matin à la maison solitaire du roi.

Que se passa-t-il dans cette nuit mystérieuse? on l'ignore; ce qu'on

sait seulement, c'est qu'une explosion terrible, entendue avant le

crépuscule du matin à Holyrood et à Édimbourg, avait fait sauter la

maison dont les débris devaient recouvrir la victime; mais que, par un

étrange oubli des assassins, les deux cadavres de Darnley et du page,

au lieu de se retrouver sous les décombres, se retrouvèrent le

lendemain dans un verger attenant au jardin, portant sur leurs corps

non les marques de la poudre, mais les marques de la lutte et de la

strangulation. On supposa que le roi et son page, entendant, au

commencement de la nuit, les pas des sicaires, étaient descendus au

jardin, avaient voulu fuir par le verger, et, poursuivis et étranglés

par les bourreaux de Bothwell, avaient été laissés sur la scène du

meurtre, par négligence ou par ignorance de l'explosion qui devait les

engloutir eux-mêmes avec leurs victimes; on ajoute que Bothwell,

croyant les cadavres de Darnley et du page dans la maison, avait fait

allumer inutilement la mine pour tout ensevelir dans ce cratère, qu'il

était rentré à Holyrood après l'explosion, croyant qu'il ne restait

aucun vestige de meurtre et qu'on attribuerait tout à un amas de

poudre involontairement allumé par l'imprudence du roi.

Quoi qu'il en soit, Bothwell rentra chez lui sans donner aucune marque

d'agitation sur ses traits, se recoucha avant la fin de la nuit, et,

quand on vint l'éveiller pour lui apprendre les événements, témoigna

toute la surprise et toute la douleur de bienséance, et s'écria en se

précipitant hors de son lit: «_Trahison!_»

On ne découvrit les deux cadavres étranglés dans le verger qu'en plein

jour.

LAMARTINE.

FIN DU CLVIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain,

43.

[Note au lecteur de ce fichier numérique:

Correction effectuée:

--Page 240: "le sceptisme est nécessaire au progrès des sciences;"

remplacé par "le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences;"]

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 17 / 17 段