La mélancolie, qui est la lie des âmes profondes et le trouble des

coeurs sensibles, s'accrut dans Michel-Ange par cette perte de son

unique ami à Rome. Mais un platonique et mystérieux amour, plus

semblable à un culte qu'à une passion, lui laissait depuis longtemps

un pan de ciel encore ouvert à travers les nuages de sa vie. En

scrutant l'âme des plus grands hommes, il est rare de n'y pas

découvrir dans une mystérieuse tendresse la source vive et cachée de

l'inspiration, de la tristesse ou de la félicité. Quand cette source

n'a pas coulé dans la jeunesse, elle coule dans la maturité et même

dans la vieillesse, mais alors elle se cache davantage, comme si

l'homme rougissait, par une délicate pudeur de l'âme, de fleurir au

delà de sa saison. L'amour qu'il ne veut pas avouer ni aux autres, ni

à lui-même, ni à celle même qui l'inspire, se transforme en un

sentiment exalté et mystique qui tient plus de la piété que de

l'amour, piété humaine dont une femme adorée est l'idole, et qui se

fond en une sorte de piété divine pour avoir le droit d'être

éternelle; sentiment très-commun à cette époque et encore aujourd'hui,

en Italie, où l'amour est saint; il a été donné à l'homme de

sensibilité ou de génie, avancé en âge, pour le consoler de la

jeunesse perdue et pour joindre la vie actuelle à la vie future dans

un amour terrestre et dans un amour céleste devenus pour lui un seul

amour. Platon, Dante et Pétrarque sont les théologiens et les poëtes

de cette amoureuse mysticité. Michel-Ange, déjà mûr et vieillissant,

mais toujours jeune de séve et de coeur, disciple de Dante et de

Pétrarque, avait rencontré, comme ces grands hommes, pour son bonheur,

sa Laure et sa Béatrix. Elle tient trop de place dans sa vie, dans ses

oeuvres, dans sa foi, dans son éternité même pour séparer deux noms

qui ne furent si longtemps qu'une âme.

XV

Il y avait à Rome, au moment où Michel-Ange sculptait le groupe

féminin de la _Pieta_, taillait _Moïse_ dans le rocher et découvrait

les fresques de la chapelle Sixtine, une jeune fille de dix-sept ans

de la maison princière des Colonna. Sa mère était une fille du duc

d'Urbin, un des premiers patrons de Michel-Ange adolescent, au moment

où il suivait, hors de Florence, les Médicis dans l'exil. Son nom

était Vittoria Colonna, nom devenu depuis immortel par l'amour, par la

poésie et par la vertu. La nature l'avait douée de cette beauté à la

fois majestueuse et tendre que les Romaines modernes semblent avoir

ravie aux statues grecques qui décoraient leurs temples et leurs

musées. Ses médailles, que nous possédons encore, sont des profils de

la Vénus de Chypre, tempérés par la pudique sévérité du christianisme.

Son âme, modelée sur les types hébraïques de l'antiquité; son esprit,

cultivé dès son enfance par les philosophes, les théologiens, les

poëtes, les artistes familiers de l'opulente maison Colonna, avaient

fait de la belle Vittoria le miracle de l'Italie. À dix-sept ans, elle

avait épousé le jeune marquis de Pescaire, du même âge qu'elle et à

qui elle était fiancée depuis le berceau. Les deux époux étaient

dignes l'un de l'autre, l'amour le plus tendre les unissait avant la

volonté de leurs familles; mais l'héroïsme du jeune Pescaire l'arracha

peu de temps après le mariage des bras de son amante. Général des

armées espagnoles de Naples, illustre dès les premières campagnes par

ses exploits, fait prisonnier en 1512, à la bataille de Ravennes, une

correspondance amoureuse en vers entre sa jeune femme et lui leur

révéla à l'un et à l'autre un talent poétique, seule consolation de

leur captivité et de leur veuvage. Douze années de guerres firent de

lui le premier général de son siècle et le bouclier de l'Italie. Les

princes italiens, protégés par son épée, lui offrirent le royaume de

Naples, s'il voulait tourner ses armes contre le roi de Naples, son

suzerain. Vittoria Colonna, instruite de cette tentative, lui écrivit

cette lettre où la vertu parle, dans ces temps corrompus, un langage

digne de l'antiquité:

«Souvenez-vous, lui écrivit-elle, de votre vertu, qui vous élève

au-dessus de la fortune et de la gloire des rois. Ce n'est point par

la grandeur des États ou des titres, mais par la vertu seule que

s'acquiert cet honneur, qu'il est glorieux de laisser à ses

descendants. Pour moi, je ne désire point être la femme d'un roi, mais

de ce grand capitaine qui avait su vaincre, non-seulement par sa

valeur pendant la guerre, mais dans la paix, par sa magnanimité, les

plus grands rois.»

Blessé à la bataille de Pavie en 1525, le marquis de Pescaire mourut

de ses blessures à Milan. Sa veuve, qui accourait de Naples pour le

rappeler à la vie, apprit son infortune en route. La douleur la tint

muette pendant sept ans, n'exhalant ses gémissements que devant Dieu

et devant l'image de son époux dans des poésies comparables aux

_Tristes_ d'Ovide, mais où le sentiment a l'amertume des larmes et

l'onction de la prière. Aussi forte que Dante, moins ingénieuse que

Pétrarque, Vittoria Colonna crie ses angoisses et ne les chante pas.

Ses vers sanglotent comme son coeur, ses strophes n'ont d'autre

harmonie que le déchirement de la corde qui résonne, mais en se

brisant sous le coup. Elle avait juré de rester veuve à trente-cinq

ans, quoique dans la fleur de sa beauté et de sa vie, convoitée par

tous les princes de l'Italie. Sa douleur, adoucie par le temps,

s'était convertie en une mélancolie pieuse qui ne cherchait son repos

que dans l'ombre des cloîtres. Ses poésies, de jour en jour plus

soulevées de terre et plus immatérialisées par le regret, cet amour

chaste des chères mémoires, avaient pris le parfum, l'impalpabilité et

les transparences des fumées d'encens dans le sanctuaire. Elles

flottaient entre une tombe et le ciel, comme des nuées du soir sur un

champ des morts.

Telle était la femme que l'enthousiasme pour ses oeuvres rapprocha de

Michel-Ange à l'âge où l'amour, qui se retire du coeur, laisse un vide

qui ne peut être rempli que par ces dernières amitiés, presque aussi

divines que nos premières sensations.

XVI

Les fréquentes absences de Vittoria Colonna de Rome et les voyages de

Michel-Ange à Florence interrompaient souvent la délicieuse

familiarité de leurs entretiens du soir au palais du connétable

Colonna. Les _deux amants_, comme les appellent les artistes et les

lettrés du temps dans leurs manuscrits, suppléaient à ces entretiens

par un commerce de lettres et de poésies dont les bibliothèques

d'Italie conservent beaucoup de traces. Les poésies de Michel-Ange,

élevées par le pur amour au diapason mystique et platonique de la

femme qui épure son âme en l'embrasant, ont dans leurs vers quelque

chose de viril, de fruste et d'ébauché qui rappelle le coup de ciseau

magistral mais inachevé du buste de Brutus. On sent le premier jet,

mais le premier jet d'une pensée forte. On s'étonne que cette force du

Titan du marbre et du pinceau puisse se plier, s'attendrir et

s'efféminer jusqu'à la rêverie mystique et jusqu'à la dévotion

langoureuse de l'amour divin. On sent sur ce mâle génie l'influence

d'une femme, qui de son type de beauté physique, est devenue

insensiblement son type de beauté morale, et qui l'entraîne par son

exemple aux sommets de la pensée contemplative, ce dernier repos des

coeurs aimants et des esprits lassés de la vie. Nous ne citerons que

quelques vers de ce dialogue poétique que la mort seule de Vittoria

Colonna interrompit. Cette mort assombrit pour jamais l'horizon déjà

sombre de la longue vie de Michel-Ange. La solitude de son âme ne fut

plus qu'un entretien posthume avec _la chère âme_ qu'il brûlait de

rejoindre dans l'Élysée chrétien.

Mais avant de s'élever sur les traces de Vittoria Colonna jusqu'à la

hauteur mystique des célestes amours qu'elle lui révéla, Michel-Ange

avait aimé dans sa jeunesse. C'est l'amour qui l'avait fait poëte; on

peut dire mieux: c'est l'amour qui fit toute poésie. Le sentiment le

plus fort et le plus délicieux de l'âme cherche naturellement pour

s'exprimer l'idiome le plus suave, le plus mélodieux et le plus

coloré des idiomes. La prose naît de l'intelligence, le vers jaillit

quand le coeur éclate.

Un écrivain qui s'est trompé de date en naissant, et qui aurait dû

naître dans le siècle de Léon X, dont il a le zèle et la studieuse

curiosité pour les lettres et pour les arts, le comte de Circourt, a

découvert sur les lieux l'objet jusque-là inconnu des premiers vers de

Michel-Ange. C'est un de ces mystères littéraires qu'il n'est pas

moins curieux de sonder que le mystère de _Laure_ pour _Pétrarque_ ou

de _Béatrice_ pour _Dante_. Le secret du génie d'un grand homme est le

plus souvent dans son coeur. Nous demandons à M. de Circourt la

permission de le citer. Le trésor appartient d'abord à celui qui le

découvre, il appartient ensuite à tous ceux qui en jouissent:

Michel-Ange était à Florence, en 1533, travaillant aux monuments

des Médicis, pendant que l'État gémissait sous la tyrannie de

l'abominable duc Alexandre, bâtard de Laurent, duc d'Urbin. Les

vers qui suivent font allusion à cette condition de l'illustre

république florentine. Ils sont restés inédits jusqu'en 1860.

La _femme_ à qui le poëte s'adresse est la _Liberté_ de Florence.

Les _amants_ de cette femme sont les citoyens de l'État.

La Liberté leur répond dans la seconde strophe. Il faut observer

que le duc Alexandre, dont son cousin Lorenzo di Pier Francesco

dei Médicis, délivra le monde, vivait au milieu de continuelles

terreurs.

Voici les vers:

I

Per molti, Donna, auzi

Per mille amanti

Creata fosti, ed'angelica forma:

Or, par che in ciel si dorma,

Che un sol s'appropria quel

Ch'è doto a tutti.

Ritorma à'nostri pianti

Il sol degli occhi tuoi,

Dre par che schivi

Chi, per perdesto, in tal

Miseria è nato.

II

Deh, non turbate i vostri

Pensier santi:

Che chi di me par chevi

Spoglio privi,

Pel gran timor non gode

Il gran peccato.

Che degli amanti è men

Felicestato

Que l'ove gran voglia gran

Conia ingombra

Che una miseria di spesanza piona.

Ce sont les plus beaux vers de l'époque. En voici une faible

traduction:

Florence à la Liberté:

«Ô femme, tu fus créée pour mille amants, dans la perfection de

tes formes angéliques. On dirait aujourd'hui que dans le ciel la

justice s'est endormie, puisqu'un seul s'approprie ce qui fut

donné à tous. Rends à nos yeux baignés de larmes le soleil de tes

regards, qui semble dédaigner le spectacle de notre misérable

chute!»

La Liberté répond:

«Ah! ne troublez point la sérénité de vos saintes pensées! Celui

qui semble vous éloigner et vous priver de moi perd par sa grande

terreur la jouissance de son grand crime. L'état heureux des

amants n'est pas celui où la jouissance amène la satiété: c'est

une souffrance misérable, mais remplie d'espérance.»

Reprenons:

Celles des poésies de Michel-Ange qui chantent ce premier amour ont un

accent de jeunesse et d'espérance vague qui les distinguent seules des

vers inspirés par Vittoria Colonna dans une époque plus mûre de sa

vie. Celles-là ont, pour ainsi dire, le découragement mélancolique

d'ici-bas et la sainteté des hymnes chantés dans le sanctuaire de la

vie à la lueur des cierges du soir. Nous n'en citerons que quelques

fragments. Ce ne sont pas les oeuvres, c'est la bouche que le lecteur

veut connaître dans le grand artiste.

L'amant, le poëte et le statuaire se révèlent ensemble dans le

troisième de ces sonnets de Michel-Ange. Nous essayons de le

traduire.

XVII

«L'attrait de ce beau visage me soulève vers les cieux, car aucun

autre charme de la terre ne délecte ma vue, et, grâce à cette beauté,

je monte encore vivant parmi les esprits célestes, faveur qui fut

accordée ici-bas à si peu de mortels!

«L'oeuvre divine en elle manifeste tellement l'ouvrier, qu'elle me

ravit à lui par des impressions aussi divines, et que j'y puise

intarissablement mes idées, mes inspirations, mes oeuvres, mes

paroles, dans le feu dont je brûle pour l'angélique modèle!

«Si je ne puis détacher mes regards de ses yeux, c'est qu'en eux seuls

je découvre ma vraie lumière, la lumière qui m'éclaire la route vers

mon Dieu.

«Et si je me consume délicieusement dans leur clarté, c'est que je

sens se refléter dans ma propre glace cette joie inextinguible qui

dilate éternellement dans le ciel le coeur de ceux qui jouissent de

l'éternelle beauté!»

XVIII

Et ailleurs, vraisemblablement pour Louise de Médicis, quand il

ébauchait son buste perdu:

«Comment se fait-il, ô femme! qu'une image vivante, sculptée par le

ciseau dans une pierre fruste et alpestre des montagnes, survive à

celui dont elle fut l'ouvrage et qui dure lui-même si peu de jours?

«L'effet donc l'emporte ici-bas sur la cause et la nature est vaincue

par l'art! Je le sais, moi l'ami et le confident de la sublime

sculpture; moi qui vois chaque jour le temps m'échapper et tromper ma

confiance en lui!

«Peut-être au moins puis-je, ô mon amour! nous donner à tous deux une

longue vie, soit sur la toile, soit dans ce bloc, en y gravant notre

âme et nos traits?

«En sorte que mille ans après notre départ d'ici-bas, on comprenne

combien tu fus belle et combien je t'aimai, et combien la nature

rendait impossible de ne pas t'aimer!»

* * * * *

La mort de Vittoria Colonna devint le texte habituel de ses derniers

chants:

«Quand celle vers qui volaient tous et tant de mes soupirs fut, par la

volonté divine, enlevée de la terre au firmament, la nature, qui ne

s'admira jamais dans un si beau visage, parut attristée, et tous ceux

qui l'avaient vue restèrent dans les larmes!

«Ô destinée cruelle de toutes mes aspirations trompées! ô espérances

déçues! ô âme délivrée de ton enveloppe, où es-tu maintenant? La terre

a recueilli ton beau corps et le ciel tes saintes pensées!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Son vingt-deuxième sonnet sur le _Dante_ prouve que son culte pour le

génie égalait son culte pour la beauté, ou plutôt, comme on le voit

dans son adoration pour Vittoria Colonna, que le génie et la beauté

n'étaient pour lui qu'un seul culte.

_Sonnet XXII, sur Dante._

«Ce qu'il y aurait à dire de _lui_ ne pourra jamais être dit, car son

génie s'alluma à des sphères trop hautes pour les mortels; il est plus

aisé de flétrir ce vil peuple qui l'outragea que de s'élever jusqu'à

l'éloge d'un tel poëte!

«Il descendit dans les royaumes du péché pour nous faire la leçon de

nos fautes; puis il nous releva jusqu'à Dieu lui-même; le ciel ne

refusa pas d'ouvrir ses portes à celui à qui sa patrie refusa d'ouvrir

les siennes!

«Ingrate patrie, qui, en faisant son malheur, fais ta propre honte et

qui montres ainsi une fois de plus que c'est aux plus parfaits et aux

plus forts que sont réservées les plus glorieuses misères!

«Que son exemple serve pour mille, puisqu'il n'y eut jamais d'exil

aussi indigne que son exil, comme il n'y eut jamais sur la terre un

plus grand proscrit que lui!»

On voit que Michel-Ange sculptait de la plume comme du ciseau, et que

son âme se construisait à elle-même des statues aussi mâles que son

buste de _Brutus_.

Dans le sonnet suivant, il revient à son amour et à son deuil, et il

défie le sort de ruiner davantage ses espérances, dans une image digne

des prophètes:

«Que peut la scie ou le ver contre le chêne réduit déjà en cendres?

s'écrie-t-il. Et n'est-ce pas une trop grande infamie à toi, ô

destinée, de t'acharner sur celui qui a déjà perdu le souffle et la

vie!»

Une dernière invocation à l'Amour par le souvenir, dans le

vingt-quatrième sonnet, se tourne en piété, cet amour impérissable que

la mort rapproche de sa possession éternelle:

«Ramène-moi au temps heureux, Amour! rends-moi le visage angélique

dont la disparition a enlevé ta grâce et sa puissance à toute la

nature.

«Et rends-moi cette ardeur à voler sur ses traces, à mes pas

maintenant si seuls et si appesantis par le poids des années.

Rends-moi ces torrents de larmes et ces foyers de flamme dans mon

sein, si tu veux que je puisse pleurer et briller encore.

«Et s'il est vrai que tu ne vives que des sanglots à la fois doux et

amers des mortels, que peux-tu attendre désormais d'un coeur stérilisé

par la vieillesse? Il est temps que mon âme, arrivée au bord de

l'autre rivage, saigne des blessures d'un autre amour et se consume

d'un feu plus éternel.»

Le vieillard, toujours entier de génie à quatre-vingt-dix ans,

restait comme un débris vénéré des règnes des quatre _Médicis_ à

Florence et de sept règnes de pontifes à Rome, comme pour surveiller

la construction de l'édifice de Saint-Pierre, qu'il était seul capable

parmi les hommes d'avoir conçu et de voir finir. Ses lettres à son ami

Giorgio Vasari, à ce déclin de ses années, prouvent qu'il vivait seul

à Rome dans la seule famille de ses disciples et de ses ouvriers. Par

les conseils de Vasari, Cosme de Médicis écrivit au pape de veiller à

ce que les dessins, les modèles, les ébauches, les reliques sans prix

de la main de ce grand artiste fussent conservés à sa famille et au

monde, dans le cas où des étrangers, à cause de son grand âge,

tenteraient de dilapider ces trésors dans ses derniers jours ou après

sa mort. Mais Michel-Ange lui-même, sentant venir son heure, écrivit à

son neveu de prédilection, Lionardo Buonarroti, fils d'un de ses

frères, de venir à Rome au commencement du carême, parce qu'il était

temps de se dire adieu. À peine cette lettre était-elle écrite, qu'il

fut saisi en effet d'une fièvre lente qui l'éteignit doucement, comme

une lampe de nuit qui s'éteint dans le soleil levant. Il fit approcher

son confesseur, son médecin, ses élèves favoris, et leur dicta en

trois lignes son testament: «Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la

terre, mon bien à mes proches. Souvenez-vous, ajouta-t-il, au moment

de mon agonie, de me rappeler les souffrances du Crucifié, afin de

m'encourager par ce souvenir à ce passage!» Il n'eut pas besoin d'être

soutenu par ses amis, il expira sans effort et comme on s'endort, le

17 février 1564, au coucher du soleil.

Florence et Rome se disputèrent ses funérailles. La patrie l'emporta:

son corps, dérobé secrètement par les soins de son neveu, et

transporté hors des murs dans un char couvert, de peur d'éveiller

l'attention des Romains et d'exciter une sédition dans la ville, fut

conduit à Florence. Le récit des honneurs qu'on y rendit à ses cendres

atteste à quel degré le culte des arts de l'esprit et de la main

fanatisait les princes et le peuple à cette époque de renaissance et

de réaction contre la barbare ignorance du moyen âge. La sépulture de

Michel-Ange à Florence égala en pompe, en foule, en solennité, un

triomphe romain au Capitole. On dressa son catafalque et on déposa son

corps sous ce dôme de San Lorenzo, au milieu de ces statues du _Jour_

et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_, ses plus divines

conceptions. Après cette halte de quelques mois dans sa gloire, les

Florentins, trouvant point de temple assez vaste pour cette mémoire,

lui élevèrent un sépulcre dans l'église de _Santa Croce_, avenue

couverte des tombeaux des grands Toscans dont il est le plus grand.

Son ami Giorgio Vasari y sculpta et y posa son buste. On y cherche les

traits du Phidias chrétien, on n'y voit qu'un front proéminent creusé

de rides transversales, des yeux encaissés dans des orbites osseuses,

qui avaient, dit-on, les couleurs changeantes selon la pensée, des

tempes profondément creusées par la vieillesse, des pommettes

saillantes, des lèvres minces et fortement fermées, une barbe rare et

courte, divisée sur le menton en deux bouquets, comme celle du bouc,

un cou fortement noué à des épaules lourdes, l'altitude plus

paysanesque que noble: en tout, point de beauté, mais une puissance

plus robuste que nature, telle était l'enveloppe de cette âme, qui

contenait, comme Socrate, la suprême beauté. La nature, qui se

complaît plus souvent dans les analogies entre l'âme et la forme, se

complaît aussi quelquefois dans les contrastes; mystérieuse en tout,

adorable en tout; cependant le physionomiste qui déchiffre avec

intelligence l'hiéroglyphe de la figure humaine, peut facilement ici

percer le mystère. L'homme de génie purement littéraire, qui n'a pour

oeuvre que de sentir, de penser et de reproduire ses sentiments et ses

pensées par la parole, peut concentrer toute sa force intellectuelle

dans le siége inconnu de l'intelligence, et n'offrir aux yeux, sur son

visage, que le miroir lucide et presque immatériel de sa pensée, la

force de son âme est souvent attestée par la délicatesse et par

l'immatérialité de son corps, la matière n'est qu'un poids pour lui;

plus son intelligence s'en affranchit, plus elle est intellectuelle.

Mais l'artiste qui manie le bloc et qui taille le marbre participe à

la fois de l'esprit et de la matière, du poëte et de l'artisan; Dieu

lui donne dans sa structure et dans son visage quelque chose de la

masse et de l'aplomb de ses blocs; et cette force que le philosophe ou

le poëte n'ont besoin d'avoir que dans les organes de la pensée, le

statuaire doit l'avoir répartie dans tous les membres, depuis le front

qui conçoit jusqu'au bras qui soulève et jusqu'à la main qui taille le

marbre.

C'est sans doute dans les deux bustes de Socrate et de Michel-Ange

qu'on trouve l'explication de leur rusticité de formes: manoeuvres

sublimes au bras de fer, pour faire jaillir de la matière rebelle

l'impalpable et immatérielle beauté!

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLV.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CLVIe ENTRETIEN

MARIE STUART

(REINE D'ÉCOSSE)

I

Si un autre Homère devait renaître parmi les hommes, et si le poëte

cherchait une autre Hélène pour en faire le sujet d'une épopée moderne

de guerre ou de religion et d'amour, il ne pourrait la retrouver que

dans Marie Stuart. La plus belle, la plus faible, la plus entraînante

et la plus entraînée des femmes; créant sans cesse, par une

irrésistible attraction autour d'elle, un tourbillon d'amour,

d'ambition, de jalousie, où chacun de ses amants est tour à tour le

motif, l'instrument, la victime d'un crime; passant, comme l'Hélène

grecque, des bras d'un époux assassiné dans les bras d'un époux

assassin; semant la guerre intestine, la guerre religieuse, la guerre

étrangère sous tous ses pas et finissant par mourir en sainte, après

avoir vécu en Clytemnestre; puis laissant une mémoire indécise,

également défigurée par les deux partis: protestants et catholiques,

les uns intéressés à tout flétrir, les autres à tout absoudre, comme

si ces mêmes factions qui se l'arrachaient pendant sa vie devaient

encore se l'arracher après sa mort! Voilà Marie Stuart.

Ce qu'un nouvel Homère n'a pas fait dans un poëme, un historien

pathétique, éclairé des recherches d'autres historiens érudits, M.

Dargaud l'a fait dans son Histoire de la reine d'Écosse. C'est sur les

documents prodigieusement intéressants de M. Dargaud, mais dans un

esprit souvent contraire, que nous allons recomposer nous-même cette

figure, rapide ébauche d'un grand tableau.

II

Marie Stuart était la fille unique de Jacques V, roi d'Écosse, et de

Marie de Lorraine, fille d'un duc de Guise. Elle était née en Écosse,

le 8 décembre 1542. Son père était un de ces caractères aventureux,

romanesques, galants, poétiques, qui laissent des traditions

populaires de bravoure et de licence, dans l'imagination de leur pays,

tels que François Ier et Henri IV, de France. Sa mère avait le génie

grave, ambitieux et sectaire de ces princes de la maison de Guise,

véritables Machabées des papes et du catholicisme de ce côté des

Alpes.

Jacques V mourut jeune, en prophétisant à sa fille au berceau une

destinée funeste. Cette prophétie était trop motivée par le sort d'une

enfant livrée, pendant une longue minorité, aux dissensions d'un

petit royaume, déchiré par les factions des grands seigneurs et du

clergé, et convoité par un voisin aussi puissant que l'Angleterre. Le

protestantisme et le catholicisme commençaient à ajouter à ces

divisions le fanatisme des deux religions en présence. Le roi mourant

avait, après de longues hésitations, adopté le parti catholique et

proscrit le parti puritain. M. Dargaud voit, dans cette politique de

Jacques V, la cause de la ruine de l'Écosse et des malheurs de Marie

Stuart. Au premier regard, nous aurions été tenté de penser comme lui;

mais, en regardant de plus près et en considérant, en politique, la

situation générale de l'Europe, et la situation particulière de

l'Écosse en ce moment, nous sommes resté convaincu que le parti

catholique, adopté par le roi, était le seul parti de salut pour

l'Écosse, si l'Écosse avait pu être sauvée. Ce ne fut pas le

catholicisme de Marie Stuart qui perdit l'Écosse, ce furent sa

jeunesse, sa légèreté, ses amours et ses crimes.

III

Où était, en effet, le vrai et permanent danger de l'Écosse? Il était

dans le voisinage, dans l'ambition et dans la puissance de

l'Angleterre. L'Écosse, une fois protestante, comme l'était, depuis

Henri VIII, l'Angleterre, un des grands obstacles à l'absorption de

l'Écosse par l'Angleterre disparaissait avec la différence de

religion; le catholicisme était une partie du patriotisme écossais;

l'y tuer dans les esprits, c'était tuer la patrie dans le coeur du

peuple.

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 14 / 17 段