heureux d'avoir été choisi pour associer sa propre mémoire dans un
monument impérissable à celle d'un souverain de Rome et du pontife de
toute la chrétienté. On voit, dans la suite de la vie de Michel-Ange,
que ce tombeau, conçu, commencé, interrompu, repris, abandonné,
presque achevé, jamais fini, fut l'oeuvre capitale et favorite du
grand artiste, le rêve, le réveil, l'espoir et le désespoir de sa vie,
poëme de marbre dont les vicissitudes du sort déchiraient les pages à
mesure qu'il les avait composées et qu'il s'efforçait de les réunir.
Le pape, ébloui lui-même du plan de ce sépulcre monumental et animé de
statues vivantes dont Michel-Ange lui présenta le modèle, sentit
s'élargir en lui son orgueil posthume aux proportions du génie de son
statuaire. Il ne trouva que l'église de Saint-Pierre de Rome d'assez
solennelle et d'assez sainte pour contenir ce tombeau, et il résolut,
de ce jour-là, d'agrandir le temple pour envelopper le sépulcre. En
plaçant sa cendre à côté de celle des apôtres et sous la consécration
de l'art, il crut la consacrer deux fois au respect de l'avenir. Il
se hâta, quoique très-jeune encore, d'envoyer Michel-Ange à Carrare
pour faire excaver et transporter à Rome les blocs de marbre
nécessaires à l'immensité du monument. Michel-Ange passa huit mois
dans les montagnes de Carrare, ébloui des masses et de l'éclat du
marbre où il taillait en imagination des poëmes de pierre, restés
faute d'argent et de temps dans les grottes de Carrare. Il embarqua
sur la mer et il fit remonter par le Tibre jusqu'à Rome une telle
quantité de blocs de marbre, que la place entière de Saint-Pierre,
plus vaste alors qu'aujourd'hui avant la construction des colonnades,
en fut couverte comme une carrière. Les Romains étonnés se demandaient
quelles mains pouvaient mouvoir et quelle pensée ordonner ces débris
de montagnes de marbre jonchant le sol, sous l'ombre du môle
d'Adrien!
VIII
Michel-Ange s'était construit un atelier pour tailler les statues de
sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait à voir le génie
du plus grand artiste de l'Europe travailler à sa propre immortalité.
Pour venir plus commodément et plus familièrement assister au travail
de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par
lequel il venait, sans être vu, du Vatican à l'atelier. La description
du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conçu, serait tout
un poëme funéraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine
l'invention libre dans la tête de Michel-Ange, les trésors de la
catholicité à sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant
lui applaudissant à sa propre apothéose. La mort de Jules II devança
le sépulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des
nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et décorer les
quatre faces du tombeau, douze seulement étaient ébauchées, quatre
achevées, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques
représentait dans saint Paul l'_Action_; l'autre dans _Moïse_, la
contemplation ou la législation de l'homme d'État. La statue colossale
de Moïse, dont la tête, reproduite depuis dans toutes les langues du
dessin, s'est gravée dans la pensée des hommes comme une oeuvre de la
nature, n'a pas besoin d'être décrite pour être immortelle. C'est le
confident de la sagesse et de la terreur de Jéhovah, le Jupiter
Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux
hommes, l'autorité de la loi attestée par l'éclair de l'illumination,
le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais
conservant dans son humanité la majesté du Dieu qu'on sent derrière
l'homme. Il est assis comme l'éternité: d'une main, il tient les lois,
symbole de la société; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole
de la force; cette barbe descend en ondes si épaisses, si prodigues et
si harmonieusement tressées sur sa poitrine, qu'on croit voir découler
dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent,
la multitude innombrable des générations du peuple de Dieu. Elle est
évidemment dans la pensée de Michel-Ange une allusion à _l'ordre dans
l'infini_. Quant au rayonnement de la face; quant à cette terreur
d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant à ce reflet de
divinité que le visage semble avoir contracté dans le commerce divin
avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est
tenté de s'écrier, comme le commentateur italien de cette statue, avec
les Hébreux éblouis: «Mettez un voile sur votre face, car nous ne
pouvons en supporter l'éclat!» C'est l'Apollon hébraïque, mais un
Apollon mûr, impérieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu
d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant
dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-même était le
prophète de la pierre; dans un autre âge, cet homme aurait taillé des
dieux.
Les juifs de Rome trouvèrent la figure de leur législateur tellement
divinisée par Michel-Ange, qu'ils ne cessèrent plus, depuis le jour où
la statue fut dévoilée au public, d'aller le jour du sabbat contempler
leur prophète transfiguré en marbre avant le jour de la suprême
transfiguration.
Quarante statues de marbre dessinées et taillées par Michel-Ange
devaient personnifier, à la suite du Moïse, l'Ancien et le Nouveau
Testament évoqués autour du tombeau du dernier pontife.
IX
Le caractère de Michel-Ange participait de la fougue de son génie; la
porte du Vatican lui ayant été refusée un jour que le pape avait
interdit l'accès de ses appartements à ses familiers, il s'évada de
Rome, fil vendre ses meubles et ses habits, abandonna tous ses travaux
entrepris et se réfugia à Florence. La réconciliation entre le pape et
lui se fit, avec un redoublement de crédit et de faveur, à Bologne, au
prix de quelques chefs-d'oeuvre de plus que Michel-Ange exécuta dans
cette ville pontificale, pendant le séjour du pape.--«Il faut bien que
je vienne à toi, lui dit le souverain pontife, puisque tu t'obstines à
ne pas revenir toi-même à moi!»
Les rivaux de Michel-Ange, et principalement Bramante, l'architecte
primitif de Saint-Pierre de Rome, étaient jaloux de l'empire universel
que Michel-Ange usurpait sur toutes les oeuvres monumentales du règne.
Ils persuadent au pape de suspendre l'oeuvre du tombeau et de charger
Michel-Ange de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Ils espéraient
que son infériorité en peinture devant Raphaël et son école, ruinerait
le crédit du grand sculpteur. Michel-Ange, qui flairait le piége,
ajourna longtemps l'exécution des ordres du pape; à la fin, la colère
de son protecteur ne lui laissa plus d'excuse. Quinze mille écus
romains lui furent assignés pour les frais et pour la récompense de
cet immense travail. Michel-Ange fit venir de Florence à Rome les
meilleurs peintres à fresque de la Toscane pour l'assister dans son
oeuvre; mais bientôt, mécontent de leur pinceau trop inégal à son
génie, il les congédia tous et, s'enfermant dans la vaste enceinte
dont il fit murer les portes à l'exception d'une étroite issue dont il
emportait la clef, il conçut, dessina et peignit seul ce poëme de
l'infini qu'il avait osé tenter. L'univers connaît cette chapelle du
Vatican, dont les murs et les voûtes, animées et colorées par le
pinceau d'un seul homme, semblent avoir été changés par un Verbe
créateur en monde des vivants et en monde des morts, comparaissant
dans toutes les attitudes de la terre, de l'enfer et du ciel, sous
les regards de la Trinité divine qui évoque son oeuvre pour la juger.
Si jamais l'imagination d'un mortel se jouant des formes et des
couleurs pour reproduire la création par l'image, donna quelque idée
de la conception divine se jouant dans sa puissance créatrice des
temps, des espaces, des éléments, des êtres naissant et disparaissant
sous ses yeux, c'est dans ce monde du pinceau de la chapelle Sixtine
qu'il faut chercher, bien plus que dans la _Divine Comédie_ de Dante,
cette _divine comédie_ de l'infini. Quand on promène ses regards
autour de cette salle du _Jugement dernier_, de la base aux murailles,
des corniches à la voûte, on éprouve un vertige des yeux tout à fait
semblable à ce vertige de l'âme éprouvé par la pensée, quand, dans une
nuit sereine et profonde, on se plonge dans l'infini du firmament,
dont les avenues d'étoiles illuminent la voie en reculant sans cesse
le fond. On commence par le trouble, on arrive à l'enthousiasme, on
finit par l'anéantissement. Michel-Ange a dépassé l'homme; il est
devenu là le Prométhée de l'imagination; le poëme vainement ébauché
par le Dante, il l'a accompli avec le pinceau. La voûte chante mieux
que les chantres de l'autel l'_Hozanna_ visible et palpable de la
création.
X
Le peintre, pendant cette longue gestation et ce long enfantement du
chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, avait tellement le sentiment du
mystère et, pour ainsi dire, de la divinité de sa peinture qu'il ne
permettait pas même au pape de venir la profaner d'un regard curieux.
À la fin, le pontife, impatienté de cette longue attente, viola
l'enceinte, fit renverser les échafaudages, déchirer les toiles qui
masquaient la voûte et jeta une longue exclamation de joie et
d'admiration. Bramante pâlit de terreur; Raphaël, qui s'était glissé
dans la chapelle, confondu dans la suite du pape, oublia tout ce qu'il
avait appris jusqu'à ce jour et comprit que la force faisait partie de
la beauté, dans l'art comme dans la nature. En artiste souverain qu'il
était lui-même, il ne conçut pour toute envie qu'une émulation
respectueuse pour un génie qui n'éclipsait pas le sien, mais qui
l'illuminait d'une révélation nouvelle. Il rentra dans son atelier et
peignit les prophètes et les sibylles où l'on sent, si l'on ose ainsi
parler, l'accent biblique, viril, héroïque de Michel-Ange. Bramante
voulut en vain obtenir du pape que Raphaël fût admis à peindre dans la
chapelle non encore terminée la façade opposée à celle du _Jugement
dernier_. Michel-Ange s'indigna contre Bramante, qui voulait atténuer
une gloire par une autre; Raphaël éluda modestement lui-même ce défi,
le pape ne consentit pas à dégrader le talent qui faisait l'éclat de
son règne. Michel-Ange en deux ans acheva son oeuvre. Les siècles ne
l'effaceront ni ne la renouvelleront jamais. Michel-Ange y avait perdu
son temps, sa fortune et ses yeux; sa vue resta plusieurs années
affaiblie par l'attitude forcée de la tête, qu'il avait dû renverser
en peignant la voûte. Tout grand ouvrier en philosophie, en religion,
en politique ou en art, laisse de sa vie dans son oeuvre. L'homme n'a
que lui-même à dépenser dans ce qu'il fait. Mais la renommée de
Michel-Ange éclata de la chapelle Sixtine comme une illumination du
Vatican. L'Italie et l'Europe furent pleines de son nom. Il n'y eut
plus de miracles qu'on n'attendît de lui.
XI
Léon X, qui succéda peu de temps après à Jules II, était un de ces
jeunes Médicis que Michel-Ange avait familièrement fréquentés dans son
enfance. Ce pape, plus athénien que romain, était le Périclès naturel
de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois à Michel-Ange
l'achèvement du tombeau de Jules II et l'envoya à Florence pour bâtir
et décorer l'église funéraire de _San Lorenzo_, ce tombeau de sa
propre famille. Être enseveli dans un temple et dans des sarcophages
décorés de la main de Michel-Ange paraissait aux Médicis une fortune
dans la postérité égale à leur fortune dans le temps. La terre donne
des empires; le ciel seul donne la gloire aux règnes. Cette gloire est
dans les grands hommes qui les illustrèrent. Le siècle de Léon X ou
des Médicis égalait, à cet égard, celui de Périclès. L'Italie, sous
leurs auspices, avait une seconde fécondité du printemps, supérieure,
en ce qui concerne les arts, à celui d'Auguste. La Rome d'Auguste
imitait lourdement la Grèce; la Rome de Léon X et la Florence des
Médicis inventaient un art, une poésie, une philosophie plus attiques
que la Rome des Césars; on peut même ajouter plus italiennes encore
qu'attiques. C'était une floraison de l'esprit humain plus luxuriante
sur des ruines; un confluent du paganisme retrouvé et du
christianisme; confluent étrange et adultère, sans doute, mais
productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littérature, comme
ces unions illicites, plus fécondes souvent que les unions légales, le
vice même, la licence des dogmes, des idées, des moeurs y favorisant
les libertés du génie; phénomène étrange entre tous les grands
siècles! L'absence d'idée fondamentale et créatrice et le désordre
d'idées incohérentes semblaient par ses aberrations mêmes y grandir
l'esprit humain. L'éclectisme païen, déiste, chrétien, universel,
n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que
des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife
lettré versant à l'Italie renaissante les tributs du monde; tel était
le caractère du siècle de Léon X. Si le scepticisme osait jamais
revendiquer son siècle, on ne pourrait lui contester celui-là; il fut
la grande orgie de la pensée italienne, bruyant, éclatant, scandaleux
et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande débauche de
l'esprit humain; mais du sein de cette débauche, il jeta une lueur
immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts
plus de monuments que les dix siècles de barbarie qui l'avaient
précédé et que les quatre siècles de civilisation disciplinée qui
l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans réplique en faveur
des libertés et des licences même de la pensée. Si la morale en
souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du
christianisme, la puberté du moyen âge, le _jubilé_ donné par la
papauté au monde.
XII
Michel-Ange, revenu à Florence dans toute la force de ses années, de
sa renommée, de sa faveur chez les Médicis et de son génie, s'y
consacra tout entier à ses tombeaux de San Lorenzo. Il était dans sa
destinée d'avoir pour monuments des sépulcres, depuis celui de Jules
II non achevé, et celui des Médicis qu'il allait construire, jusqu'à
celui de l'apôtre saint Pierre qu'il devait bientôt élever dans le
ciel.
La mort de Léon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les
conceptions ébauchées de Michel-Ange pour la construction des tombeaux
des Médicis à San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII,
l'artiste découragé ne rentra pas à Rome. Il s'occupa silencieusement
dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante
statues qu'il avait dessinées sous Jules II pour le monument de ce
pape. Mais Clément VII, aussi fervent que Léon X pour l'embellissement
de la capitale du monde chrétien, ne tarda pas à rappeler à Rome
l'homme que la Providence semblait avoir marqué de son sceau pour
devenir l'_Esdras_ du catholicisme. Le pape, après un long entretien
avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit
d'aller mûrir ses idées sur cet édifice en achevant à Florence les
tombeaux des Médicis commencés. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta
pour les sépulcres de Julien et de Cosme de Médicis les quatre statues
du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_. «Statues,
dit Vasari, qui, par la beauté accomplie des formes, par la majesté
des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la
perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses
mains, suffiraient pour reporter l'art à son apogée, si les vestiges
de l'antiquité n'existaient pas.» On reste frappé de stupeur en
admirant, à côté de ces statues symboliques, les deux célèbres figures
de _Laurent_ et de _Julien_ de Médicis; l'une, appelée le _Penseur_,
parce que jamais la mélancolie muette de la méditation ne fut gravée
en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie
humaine; l'autre appelée le _Guerrier_ parce que jamais la mâle beauté
du soldat ne revêtit une expression à la fois plus calme et plus
fière. Nous avons éprouvé bien souvent nous-même, aux différentes
heures de la journée qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la
lumière sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de
ces tombeaux. À l'exception de quelques tronçons des marbres de
Phidias dorés par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du
Parthénon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux à nos sens et à
notre âme la vie immortelle du marbre et la pensée immatérialisée dans
la matière. Quiconque a passé seul une heure à San Lorenzo, dans la
chapelle des tombeaux, au lever ou au déclin du jour, peut dire qu'il
a respiré l'âme de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand
mort qui revit éternellement de la vie de ses marbres.
La statue incomparable de l'_Aurore_ qui se réveille et celle de la
_Nuit_ qui songe en s'assombrissant ont inspiré aux poëtes des
apostrophes lyriques, célèbres dans la littérature de tous les temps.
La poésie, qui cherche ses images dans la nature, a trouvé cette fois
l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse
de Memnon, en Égypte, n'a pas inspiré aux poëtes plus d'illusions que
la statue du _Penseur_, que celle de la _Nuit_ ou que celle de
l'_Aurore_.
Peu de jours après que ces marbres furent découverts, on trouva les
vers suivants gravés sur le socle de la statue de la _Nuit_:
La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude,
Dormir, a été sculptée par la main d'un demi-dieu,
Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire;
Réveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!
Michel-Ange, déjà las d'un art muet et qui commençait à cultiver l'art
qui parle, consterné en ce moment des guerres civiles et des tyrannies
qui désolaient sa patrie, répondit, au nom de la statue de la _Nuit_,
à son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau
ou un coup de poignard:
Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de pierre
Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent!
Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur!
Ainsi ne m'éveille pas! je t'en conjure, parle bas!
Ses concitoyens, à cette époque, le nommèrent un des neuf commissaires
de la guerre, chargés de fortifier la ville. Il déploya dans la
science des fortifications le même talent et le même zèle que dans les
constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le
moment de sa vie où le dégoût de l'esprit de parti et l'horreur des
compétitions de pouvoir entre les Médicis et leurs rivaux le
rejetèrent de plus en plus dans la pure passion de la liberté
républicaine. Cette généreuse passion devait le tromper comme les
autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de
sa patrie. On ne sait quel accent de liberté classique, souvenir de
l'antiquité, ranimé par les maux présents, se fait sentir depuis ce
jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste
inachevé de Brutus, qu'on voit dans le musée de Florence, doit être de
ce temps. Ce n'est qu'une ébauche à grands coups de maillet; mais
cette ébauche respire la liberté jusqu'à la mort, et le patriotisme
jusqu'à la férocité. C'est le buste de la _Conspiration_.
XIII
À la mort du grand architecte San Gallo qui, avec Bramante, avait
conçu, dessiné et surveillé les plans primitifs de Saint-Pierre de
Rome, Michel-Ange parut le seul homme capable de rectifier et et de
diviniser ce Parthénon chrétien. Sous trois autres papes et pendant
dix-sept années consécutives, il fit de cet édifice le poëme de sa
vie. C'était le seul édifice, en effet, digne de contenir son génie.
L'histoire ne doit dérober ni à San Gallo ni à Bramante la gloire
d'avoir conçu, exhaussé sur ses premières assises et fondé le plus
vaste, le plus magnifique temple du culte moderne. Mais Michel-Ange
l'affermit, le simplifia, l'éclaira, donna à ses piliers les muscles
qui leur manquaient pour _porter un Panthéon dans le ciel_, le décora
de son _unité_, de sa _lumière_, de son _harmonie_, ces trois
attributs de la Divinité qu'il renferme, et mit, pour ainsi dire et
pour la première fois, le christianisme en plein jour et en plein
firmament; enfin il fit le modèle, il commença les premières courbes
de cette immense et sublime coupole qui écraserait le sol, si elle ne
paraissait soutenue par le miracle de la pensée qui l'éleva dans les
airs; il attacha à jamais ainsi son nom et sa mémoire au plus grand
acte de foi que l'humanité moderne ait construit en pierres.
Saint-Pierre de Rome, grâce à Michel-Ange, est le relief d'une
religion sur le globe. Ses débris, comme ceux des pyramides, de
Thèbes, de Palmyre ou de Balbek, feront encore la stupeur de l'homme
qui ose incarner ainsi ses dieux.
Ces grands et continuels travaux, consacrés à Saint-Pierre de Rome, ne
suffisaient pas à l'activité de son âme et de sa main. Il sculptait,
il peignait, il chantait au bruit des milliers de scies, de marteaux,
de truelles qui exécutaient le jour, en travertin, en marbre, en
porphyre, la pensée de ses nuits. Comme son _Moïse_, au milieu de tout
ce tumulte de l'édifice en construction, il cherchait l'inspiration
dans la solitude. Les grands hommes, comme les grandes choses,
recherchent d'instinct l'isolement. Les hommes les offusquent; il ne
leur faut que leur ombre. L'entretien de Michel-Ange avec lui-même
avait besoin de ce silence où l'homme s'entend penser. Sa seule
volupté était de s'enfermer dans l'atelier mystérieux que le pape
Jules II lui avait fait construire au milieu de ses blocs accumulés
sur la rive du Tibre, ou d'errer, pendant des journées entières, dans
la Campagne de Rome, parmi les tombeaux de la voie Appienne. Sa vie,
tout opposée à celle de Raphaël, ivre de jeunesse, d'amour et de luxe,
était celle d'un cénobite.
Jusque-là il n'avait point aimé; une femme qu'il avait épousée et
perdue dans sa jeunesse lui avait laissé, si l'on en juge par quelques
expressions de ses lettres, un souvenir amer du mariage. Il n'avait
dans sa maison ni femme, ni enfant, ni parent. Un vieux serviteur
florentin, nommé Urbin, du lieu de sa naissance, composait toute sa
domesticité. Une lettre touchante, conservée par son ami Georges
Vasari, à qui il ouvrait son âme dans une correspondance fréquente,
atteste l'attachement paternel qu'il avait pour ce serviteur de ses
longues années.
«Mon cher Giorgio, lui dit-il dans cette admirable lettre, je n'ai
plus le courage d'écrire; cependant, en réponse à votre lettre, il
faut bien vous écrire quelque chose. Vous savez comment mon pauvre
Urbin est mort: ce qui a été tout à la fois pour moi une grande grâce
de Dieu et une grande et infinie douleur. La grâce de Dieu a été que,
puisqu'il veut que je vive encore ici-bas, il m'a enseigné par cette
mort à mourir moi-même non-seulement sans regret, mais encore avec un
immense désir de mourir. J'ai eu chez moi Urbin pendant vingt-sept
ans, et je l'ai toujours éprouvé fidèle et admirable serviteur; et
maintenant que je l'avais fait riche et que je comptais sur lui comme
sur le bâton et le repos de ma vieillesse qui s'approche, il m'est
enlevé, et il ne m'est resté d'autre espérance que de le revoir en
paradis; et ainsi Dieu m'a fait entendre par la bienheureuse mort
qu'Urbin a faite que ce véritable ami regrettait bien moins de mourir
que de me laisser en proie à tant d'angoisse dans ce monde traître et
pervers, bien que la meilleure part de moi-même s'en soit allée avec
lui et qu'il ne me reste qu'une misère infinie. Je me recommande à
vous.»
XIV