Michel-Ange, qui n'avait encore que vingt-neuf ans, accourut à Rome,

heureux d'avoir été choisi pour associer sa propre mémoire dans un

monument impérissable à celle d'un souverain de Rome et du pontife de

toute la chrétienté. On voit, dans la suite de la vie de Michel-Ange,

que ce tombeau, conçu, commencé, interrompu, repris, abandonné,

presque achevé, jamais fini, fut l'oeuvre capitale et favorite du

grand artiste, le rêve, le réveil, l'espoir et le désespoir de sa vie,

poëme de marbre dont les vicissitudes du sort déchiraient les pages à

mesure qu'il les avait composées et qu'il s'efforçait de les réunir.

Le pape, ébloui lui-même du plan de ce sépulcre monumental et animé de

statues vivantes dont Michel-Ange lui présenta le modèle, sentit

s'élargir en lui son orgueil posthume aux proportions du génie de son

statuaire. Il ne trouva que l'église de Saint-Pierre de Rome d'assez

solennelle et d'assez sainte pour contenir ce tombeau, et il résolut,

de ce jour-là, d'agrandir le temple pour envelopper le sépulcre. En

plaçant sa cendre à côté de celle des apôtres et sous la consécration

de l'art, il crut la consacrer deux fois au respect de l'avenir. Il

se hâta, quoique très-jeune encore, d'envoyer Michel-Ange à Carrare

pour faire excaver et transporter à Rome les blocs de marbre

nécessaires à l'immensité du monument. Michel-Ange passa huit mois

dans les montagnes de Carrare, ébloui des masses et de l'éclat du

marbre où il taillait en imagination des poëmes de pierre, restés

faute d'argent et de temps dans les grottes de Carrare. Il embarqua

sur la mer et il fit remonter par le Tibre jusqu'à Rome une telle

quantité de blocs de marbre, que la place entière de Saint-Pierre,

plus vaste alors qu'aujourd'hui avant la construction des colonnades,

en fut couverte comme une carrière. Les Romains étonnés se demandaient

quelles mains pouvaient mouvoir et quelle pensée ordonner ces débris

de montagnes de marbre jonchant le sol, sous l'ombre du môle

d'Adrien!

VIII

Michel-Ange s'était construit un atelier pour tailler les statues de

sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait à voir le génie

du plus grand artiste de l'Europe travailler à sa propre immortalité.

Pour venir plus commodément et plus familièrement assister au travail

de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par

lequel il venait, sans être vu, du Vatican à l'atelier. La description

du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conçu, serait tout

un poëme funéraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine

l'invention libre dans la tête de Michel-Ange, les trésors de la

catholicité à sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant

lui applaudissant à sa propre apothéose. La mort de Jules II devança

le sépulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des

nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et décorer les

quatre faces du tombeau, douze seulement étaient ébauchées, quatre

achevées, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques

représentait dans saint Paul l'_Action_; l'autre dans _Moïse_, la

contemplation ou la législation de l'homme d'État. La statue colossale

de Moïse, dont la tête, reproduite depuis dans toutes les langues du

dessin, s'est gravée dans la pensée des hommes comme une oeuvre de la

nature, n'a pas besoin d'être décrite pour être immortelle. C'est le

confident de la sagesse et de la terreur de Jéhovah, le Jupiter

Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux

hommes, l'autorité de la loi attestée par l'éclair de l'illumination,

le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais

conservant dans son humanité la majesté du Dieu qu'on sent derrière

l'homme. Il est assis comme l'éternité: d'une main, il tient les lois,

symbole de la société; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole

de la force; cette barbe descend en ondes si épaisses, si prodigues et

si harmonieusement tressées sur sa poitrine, qu'on croit voir découler

dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent,

la multitude innombrable des générations du peuple de Dieu. Elle est

évidemment dans la pensée de Michel-Ange une allusion à _l'ordre dans

l'infini_. Quant au rayonnement de la face; quant à cette terreur

d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant à ce reflet de

divinité que le visage semble avoir contracté dans le commerce divin

avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est

tenté de s'écrier, comme le commentateur italien de cette statue, avec

les Hébreux éblouis: «Mettez un voile sur votre face, car nous ne

pouvons en supporter l'éclat!» C'est l'Apollon hébraïque, mais un

Apollon mûr, impérieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu

d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant

dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-même était le

prophète de la pierre; dans un autre âge, cet homme aurait taillé des

dieux.

Les juifs de Rome trouvèrent la figure de leur législateur tellement

divinisée par Michel-Ange, qu'ils ne cessèrent plus, depuis le jour où

la statue fut dévoilée au public, d'aller le jour du sabbat contempler

leur prophète transfiguré en marbre avant le jour de la suprême

transfiguration.

Quarante statues de marbre dessinées et taillées par Michel-Ange

devaient personnifier, à la suite du Moïse, l'Ancien et le Nouveau

Testament évoqués autour du tombeau du dernier pontife.

IX

Le caractère de Michel-Ange participait de la fougue de son génie; la

porte du Vatican lui ayant été refusée un jour que le pape avait

interdit l'accès de ses appartements à ses familiers, il s'évada de

Rome, fil vendre ses meubles et ses habits, abandonna tous ses travaux

entrepris et se réfugia à Florence. La réconciliation entre le pape et

lui se fit, avec un redoublement de crédit et de faveur, à Bologne, au

prix de quelques chefs-d'oeuvre de plus que Michel-Ange exécuta dans

cette ville pontificale, pendant le séjour du pape.--«Il faut bien que

je vienne à toi, lui dit le souverain pontife, puisque tu t'obstines à

ne pas revenir toi-même à moi!»

Les rivaux de Michel-Ange, et principalement Bramante, l'architecte

primitif de Saint-Pierre de Rome, étaient jaloux de l'empire universel

que Michel-Ange usurpait sur toutes les oeuvres monumentales du règne.

Ils persuadent au pape de suspendre l'oeuvre du tombeau et de charger

Michel-Ange de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Ils espéraient

que son infériorité en peinture devant Raphaël et son école, ruinerait

le crédit du grand sculpteur. Michel-Ange, qui flairait le piége,

ajourna longtemps l'exécution des ordres du pape; à la fin, la colère

de son protecteur ne lui laissa plus d'excuse. Quinze mille écus

romains lui furent assignés pour les frais et pour la récompense de

cet immense travail. Michel-Ange fit venir de Florence à Rome les

meilleurs peintres à fresque de la Toscane pour l'assister dans son

oeuvre; mais bientôt, mécontent de leur pinceau trop inégal à son

génie, il les congédia tous et, s'enfermant dans la vaste enceinte

dont il fit murer les portes à l'exception d'une étroite issue dont il

emportait la clef, il conçut, dessina et peignit seul ce poëme de

l'infini qu'il avait osé tenter. L'univers connaît cette chapelle du

Vatican, dont les murs et les voûtes, animées et colorées par le

pinceau d'un seul homme, semblent avoir été changés par un Verbe

créateur en monde des vivants et en monde des morts, comparaissant

dans toutes les attitudes de la terre, de l'enfer et du ciel, sous

les regards de la Trinité divine qui évoque son oeuvre pour la juger.

Si jamais l'imagination d'un mortel se jouant des formes et des

couleurs pour reproduire la création par l'image, donna quelque idée

de la conception divine se jouant dans sa puissance créatrice des

temps, des espaces, des éléments, des êtres naissant et disparaissant

sous ses yeux, c'est dans ce monde du pinceau de la chapelle Sixtine

qu'il faut chercher, bien plus que dans la _Divine Comédie_ de Dante,

cette _divine comédie_ de l'infini. Quand on promène ses regards

autour de cette salle du _Jugement dernier_, de la base aux murailles,

des corniches à la voûte, on éprouve un vertige des yeux tout à fait

semblable à ce vertige de l'âme éprouvé par la pensée, quand, dans une

nuit sereine et profonde, on se plonge dans l'infini du firmament,

dont les avenues d'étoiles illuminent la voie en reculant sans cesse

le fond. On commence par le trouble, on arrive à l'enthousiasme, on

finit par l'anéantissement. Michel-Ange a dépassé l'homme; il est

devenu là le Prométhée de l'imagination; le poëme vainement ébauché

par le Dante, il l'a accompli avec le pinceau. La voûte chante mieux

que les chantres de l'autel l'_Hozanna_ visible et palpable de la

création.

X

Le peintre, pendant cette longue gestation et ce long enfantement du

chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, avait tellement le sentiment du

mystère et, pour ainsi dire, de la divinité de sa peinture qu'il ne

permettait pas même au pape de venir la profaner d'un regard curieux.

À la fin, le pontife, impatienté de cette longue attente, viola

l'enceinte, fit renverser les échafaudages, déchirer les toiles qui

masquaient la voûte et jeta une longue exclamation de joie et

d'admiration. Bramante pâlit de terreur; Raphaël, qui s'était glissé

dans la chapelle, confondu dans la suite du pape, oublia tout ce qu'il

avait appris jusqu'à ce jour et comprit que la force faisait partie de

la beauté, dans l'art comme dans la nature. En artiste souverain qu'il

était lui-même, il ne conçut pour toute envie qu'une émulation

respectueuse pour un génie qui n'éclipsait pas le sien, mais qui

l'illuminait d'une révélation nouvelle. Il rentra dans son atelier et

peignit les prophètes et les sibylles où l'on sent, si l'on ose ainsi

parler, l'accent biblique, viril, héroïque de Michel-Ange. Bramante

voulut en vain obtenir du pape que Raphaël fût admis à peindre dans la

chapelle non encore terminée la façade opposée à celle du _Jugement

dernier_. Michel-Ange s'indigna contre Bramante, qui voulait atténuer

une gloire par une autre; Raphaël éluda modestement lui-même ce défi,

le pape ne consentit pas à dégrader le talent qui faisait l'éclat de

son règne. Michel-Ange en deux ans acheva son oeuvre. Les siècles ne

l'effaceront ni ne la renouvelleront jamais. Michel-Ange y avait perdu

son temps, sa fortune et ses yeux; sa vue resta plusieurs années

affaiblie par l'attitude forcée de la tête, qu'il avait dû renverser

en peignant la voûte. Tout grand ouvrier en philosophie, en religion,

en politique ou en art, laisse de sa vie dans son oeuvre. L'homme n'a

que lui-même à dépenser dans ce qu'il fait. Mais la renommée de

Michel-Ange éclata de la chapelle Sixtine comme une illumination du

Vatican. L'Italie et l'Europe furent pleines de son nom. Il n'y eut

plus de miracles qu'on n'attendît de lui.

XI

Léon X, qui succéda peu de temps après à Jules II, était un de ces

jeunes Médicis que Michel-Ange avait familièrement fréquentés dans son

enfance. Ce pape, plus athénien que romain, était le Périclès naturel

de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois à Michel-Ange

l'achèvement du tombeau de Jules II et l'envoya à Florence pour bâtir

et décorer l'église funéraire de _San Lorenzo_, ce tombeau de sa

propre famille. Être enseveli dans un temple et dans des sarcophages

décorés de la main de Michel-Ange paraissait aux Médicis une fortune

dans la postérité égale à leur fortune dans le temps. La terre donne

des empires; le ciel seul donne la gloire aux règnes. Cette gloire est

dans les grands hommes qui les illustrèrent. Le siècle de Léon X ou

des Médicis égalait, à cet égard, celui de Périclès. L'Italie, sous

leurs auspices, avait une seconde fécondité du printemps, supérieure,

en ce qui concerne les arts, à celui d'Auguste. La Rome d'Auguste

imitait lourdement la Grèce; la Rome de Léon X et la Florence des

Médicis inventaient un art, une poésie, une philosophie plus attiques

que la Rome des Césars; on peut même ajouter plus italiennes encore

qu'attiques. C'était une floraison de l'esprit humain plus luxuriante

sur des ruines; un confluent du paganisme retrouvé et du

christianisme; confluent étrange et adultère, sans doute, mais

productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littérature, comme

ces unions illicites, plus fécondes souvent que les unions légales, le

vice même, la licence des dogmes, des idées, des moeurs y favorisant

les libertés du génie; phénomène étrange entre tous les grands

siècles! L'absence d'idée fondamentale et créatrice et le désordre

d'idées incohérentes semblaient par ses aberrations mêmes y grandir

l'esprit humain. L'éclectisme païen, déiste, chrétien, universel,

n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que

des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife

lettré versant à l'Italie renaissante les tributs du monde; tel était

le caractère du siècle de Léon X. Si le scepticisme osait jamais

revendiquer son siècle, on ne pourrait lui contester celui-là; il fut

la grande orgie de la pensée italienne, bruyant, éclatant, scandaleux

et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande débauche de

l'esprit humain; mais du sein de cette débauche, il jeta une lueur

immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts

plus de monuments que les dix siècles de barbarie qui l'avaient

précédé et que les quatre siècles de civilisation disciplinée qui

l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans réplique en faveur

des libertés et des licences même de la pensée. Si la morale en

souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du

christianisme, la puberté du moyen âge, le _jubilé_ donné par la

papauté au monde.

XII

Michel-Ange, revenu à Florence dans toute la force de ses années, de

sa renommée, de sa faveur chez les Médicis et de son génie, s'y

consacra tout entier à ses tombeaux de San Lorenzo. Il était dans sa

destinée d'avoir pour monuments des sépulcres, depuis celui de Jules

II non achevé, et celui des Médicis qu'il allait construire, jusqu'à

celui de l'apôtre saint Pierre qu'il devait bientôt élever dans le

ciel.

La mort de Léon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les

conceptions ébauchées de Michel-Ange pour la construction des tombeaux

des Médicis à San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII,

l'artiste découragé ne rentra pas à Rome. Il s'occupa silencieusement

dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante

statues qu'il avait dessinées sous Jules II pour le monument de ce

pape. Mais Clément VII, aussi fervent que Léon X pour l'embellissement

de la capitale du monde chrétien, ne tarda pas à rappeler à Rome

l'homme que la Providence semblait avoir marqué de son sceau pour

devenir l'_Esdras_ du catholicisme. Le pape, après un long entretien

avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit

d'aller mûrir ses idées sur cet édifice en achevant à Florence les

tombeaux des Médicis commencés. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta

pour les sépulcres de Julien et de Cosme de Médicis les quatre statues

du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_. «Statues,

dit Vasari, qui, par la beauté accomplie des formes, par la majesté

des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la

perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses

mains, suffiraient pour reporter l'art à son apogée, si les vestiges

de l'antiquité n'existaient pas.» On reste frappé de stupeur en

admirant, à côté de ces statues symboliques, les deux célèbres figures

de _Laurent_ et de _Julien_ de Médicis; l'une, appelée le _Penseur_,

parce que jamais la mélancolie muette de la méditation ne fut gravée

en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie

humaine; l'autre appelée le _Guerrier_ parce que jamais la mâle beauté

du soldat ne revêtit une expression à la fois plus calme et plus

fière. Nous avons éprouvé bien souvent nous-même, aux différentes

heures de la journée qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la

lumière sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de

ces tombeaux. À l'exception de quelques tronçons des marbres de

Phidias dorés par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du

Parthénon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux à nos sens et à

notre âme la vie immortelle du marbre et la pensée immatérialisée dans

la matière. Quiconque a passé seul une heure à San Lorenzo, dans la

chapelle des tombeaux, au lever ou au déclin du jour, peut dire qu'il

a respiré l'âme de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand

mort qui revit éternellement de la vie de ses marbres.

La statue incomparable de l'_Aurore_ qui se réveille et celle de la

_Nuit_ qui songe en s'assombrissant ont inspiré aux poëtes des

apostrophes lyriques, célèbres dans la littérature de tous les temps.

La poésie, qui cherche ses images dans la nature, a trouvé cette fois

l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse

de Memnon, en Égypte, n'a pas inspiré aux poëtes plus d'illusions que

la statue du _Penseur_, que celle de la _Nuit_ ou que celle de

l'_Aurore_.

Peu de jours après que ces marbres furent découverts, on trouva les

vers suivants gravés sur le socle de la statue de la _Nuit_:

La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude,

Dormir, a été sculptée par la main d'un demi-dieu,

Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire;

Réveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!

Michel-Ange, déjà las d'un art muet et qui commençait à cultiver l'art

qui parle, consterné en ce moment des guerres civiles et des tyrannies

qui désolaient sa patrie, répondit, au nom de la statue de la _Nuit_,

à son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau

ou un coup de poignard:

Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de pierre

Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent!

Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur!

Ainsi ne m'éveille pas! je t'en conjure, parle bas!

Ses concitoyens, à cette époque, le nommèrent un des neuf commissaires

de la guerre, chargés de fortifier la ville. Il déploya dans la

science des fortifications le même talent et le même zèle que dans les

constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le

moment de sa vie où le dégoût de l'esprit de parti et l'horreur des

compétitions de pouvoir entre les Médicis et leurs rivaux le

rejetèrent de plus en plus dans la pure passion de la liberté

républicaine. Cette généreuse passion devait le tromper comme les

autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de

sa patrie. On ne sait quel accent de liberté classique, souvenir de

l'antiquité, ranimé par les maux présents, se fait sentir depuis ce

jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste

inachevé de Brutus, qu'on voit dans le musée de Florence, doit être de

ce temps. Ce n'est qu'une ébauche à grands coups de maillet; mais

cette ébauche respire la liberté jusqu'à la mort, et le patriotisme

jusqu'à la férocité. C'est le buste de la _Conspiration_.

XIII

À la mort du grand architecte San Gallo qui, avec Bramante, avait

conçu, dessiné et surveillé les plans primitifs de Saint-Pierre de

Rome, Michel-Ange parut le seul homme capable de rectifier et et de

diviniser ce Parthénon chrétien. Sous trois autres papes et pendant

dix-sept années consécutives, il fit de cet édifice le poëme de sa

vie. C'était le seul édifice, en effet, digne de contenir son génie.

L'histoire ne doit dérober ni à San Gallo ni à Bramante la gloire

d'avoir conçu, exhaussé sur ses premières assises et fondé le plus

vaste, le plus magnifique temple du culte moderne. Mais Michel-Ange

l'affermit, le simplifia, l'éclaira, donna à ses piliers les muscles

qui leur manquaient pour _porter un Panthéon dans le ciel_, le décora

de son _unité_, de sa _lumière_, de son _harmonie_, ces trois

attributs de la Divinité qu'il renferme, et mit, pour ainsi dire et

pour la première fois, le christianisme en plein jour et en plein

firmament; enfin il fit le modèle, il commença les premières courbes

de cette immense et sublime coupole qui écraserait le sol, si elle ne

paraissait soutenue par le miracle de la pensée qui l'éleva dans les

airs; il attacha à jamais ainsi son nom et sa mémoire au plus grand

acte de foi que l'humanité moderne ait construit en pierres.

Saint-Pierre de Rome, grâce à Michel-Ange, est le relief d'une

religion sur le globe. Ses débris, comme ceux des pyramides, de

Thèbes, de Palmyre ou de Balbek, feront encore la stupeur de l'homme

qui ose incarner ainsi ses dieux.

Ces grands et continuels travaux, consacrés à Saint-Pierre de Rome, ne

suffisaient pas à l'activité de son âme et de sa main. Il sculptait,

il peignait, il chantait au bruit des milliers de scies, de marteaux,

de truelles qui exécutaient le jour, en travertin, en marbre, en

porphyre, la pensée de ses nuits. Comme son _Moïse_, au milieu de tout

ce tumulte de l'édifice en construction, il cherchait l'inspiration

dans la solitude. Les grands hommes, comme les grandes choses,

recherchent d'instinct l'isolement. Les hommes les offusquent; il ne

leur faut que leur ombre. L'entretien de Michel-Ange avec lui-même

avait besoin de ce silence où l'homme s'entend penser. Sa seule

volupté était de s'enfermer dans l'atelier mystérieux que le pape

Jules II lui avait fait construire au milieu de ses blocs accumulés

sur la rive du Tibre, ou d'errer, pendant des journées entières, dans

la Campagne de Rome, parmi les tombeaux de la voie Appienne. Sa vie,

tout opposée à celle de Raphaël, ivre de jeunesse, d'amour et de luxe,

était celle d'un cénobite.

Jusque-là il n'avait point aimé; une femme qu'il avait épousée et

perdue dans sa jeunesse lui avait laissé, si l'on en juge par quelques

expressions de ses lettres, un souvenir amer du mariage. Il n'avait

dans sa maison ni femme, ni enfant, ni parent. Un vieux serviteur

florentin, nommé Urbin, du lieu de sa naissance, composait toute sa

domesticité. Une lettre touchante, conservée par son ami Georges

Vasari, à qui il ouvrait son âme dans une correspondance fréquente,

atteste l'attachement paternel qu'il avait pour ce serviteur de ses

longues années.

«Mon cher Giorgio, lui dit-il dans cette admirable lettre, je n'ai

plus le courage d'écrire; cependant, en réponse à votre lettre, il

faut bien vous écrire quelque chose. Vous savez comment mon pauvre

Urbin est mort: ce qui a été tout à la fois pour moi une grande grâce

de Dieu et une grande et infinie douleur. La grâce de Dieu a été que,

puisqu'il veut que je vive encore ici-bas, il m'a enseigné par cette

mort à mourir moi-même non-seulement sans regret, mais encore avec un

immense désir de mourir. J'ai eu chez moi Urbin pendant vingt-sept

ans, et je l'ai toujours éprouvé fidèle et admirable serviteur; et

maintenant que je l'avais fait riche et que je comptais sur lui comme

sur le bâton et le repos de ma vieillesse qui s'approche, il m'est

enlevé, et il ne m'est resté d'autre espérance que de le revoir en

paradis; et ainsi Dieu m'a fait entendre par la bienheureuse mort

qu'Urbin a faite que ce véritable ami regrettait bien moins de mourir

que de me laisser en proie à tant d'angoisse dans ce monde traître et

pervers, bien que la meilleure part de moi-même s'en soit allée avec

lui et qu'il ne me reste qu'une misère infinie. Je me recommande à

vous.»

XIV

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 13 / 17 段