paraissait extrême, mais sans incertitude, et sa résolution était
invariablement prise pour être exécutée sur l'heure, soit qu'elle sût
déjà l'événement de Lons-le-Saulnier et toutes ses conséquences, soit
quelle eût conclu de l'état intérieur des Tuileries, d'où elle venait,
la perte absolue de toute espérance. Elle n'eut pas de conversation
générale, mais seulement quelques paroles expressives échangées avec
les personnes les plus considérables de la réunion.
«À quelques nouvelles plus ou moins faussement favorables, à l'annonce
d'une noble lettre de M. Octave de Ségur, parti pour rejoindre, comme
aide de camp, le maréchal, à Lons-le-Saulnier, sa réponse était un
sourire d'une tristesse inexprimable, elle serra longtemps la main de
M. de Lafayette, et lui dit devant deux amis qui mêlaient leurs voeux
aux siens. «Dans ce cahot prochain, vous devez demeurer, vous devez
paraître, pour résister au nom du droit et représenter 1789. Moi, je
n'ai plus que la force de fuir. Cela est affreux.» D'autres paroles,
plus abandonnées, exprimaient, dit-on, avec une lucidité étonnante
dans un pareil trouble public et privé, toutes les conditions de
mécontentement intraitables, de secrètes hostilités, de défections
cachées sous l'alliance dont Napoléon allait être entraîné de toutes
parts à l'intérieur avec les périls et les démonstrations implacables
du dehors.
«Madame de Staël fit encore quelques adieux plus marqués ou plus
intimes que les autres à madame de Rumfort, qui, malgré son calme
ordinaire et sa philosophie de personne riche et invulnérable,
commençait à s'agiter un peu de l'inquiétude universelle; elle dit:
«Restez tranquille ici, vous, chère madame, vos noms vous protégent,
votre maison sera parfois comme a été la mienne, l'hospice des blessés
politiques de tous les partis. Vous aurez encore au profit des
persécutés quelque accès dans la cour de cet homme qui est parti
despote vaincu, et qui revient tyran déguisé. Il sera obligé, cette
fois, de ménager un peu d'abord même ceux qu'il appelait des
_Idéologues_, vos amis Tracy, Sieyès, Volney, Garat; mais, moi, il me
hait, il hait en moi mon père, mes amis, nos opinions à tous, l'esprit
de 1789, la charte, la liberté de la France et l'indépendance de
l'Europe. Il sera ici demain, quelle comédie jouera-t-il au début? Je
l'ignore, mais vous savez ce qu'il a dit à Lyon, ses promesses
générales d'oubli et ses affiches de proscriptions individuelles. Ses
griffes ont déjà reparu tout entières avant qu'il ait bondi jusqu'à
nous. Je n'ai pas d'armée entre lui et moi, et je ne veux pas qu'il me
tienne prisonnière, car il ne m'aura jamais pour suppliante. Adieu,
chère madame.» Et peu de minutes après, madame de Staël et quelques
amis plus affidés de sa personne et de sa famille étaient sortis du
salon pour partir cette nuit même.
LV
Coppet fut comme toujours son asile, mais cet asile cette fois était à
l'abri de la violence de son persécuteur; il n'était pas autant à
l'abri de ses séductions: tout semble indiquer que les plus chers et
les plus habiles intermédiaires entre madame de Staël et Napoléon
furent employés pour assurer une réconciliation dont les deux millions
toujours en suspens dans la main du gouvernement français seraient le
gage. Le retour à main armée de l'île d'Elbe était incontestablement
le plus grand attentat de Napoléon contre la conscience publique,
contre la paix du monde, et contre la fortune de la France. Après
avoir animé par un reflux fatal mais naturel l'invasion étrangère
dans les murs de Paris, après avoir traité libre encore de sa personne
à Fontainebleau, après avoir abdiqué et résigné le trône aux Bourbons,
se servir dès armes d'honneur qu'on lui avait laissées dans son asile
pour violer la foi jurée, les traités, la paix du monde, descendre
avec des troupes et du canon sur le rivage de la patrie, embaucher
l'armée, corrompre les généraux, déchirer la constitution, chasser du
trône le roi nécessaire et réconciliateur, pour ramener par un nouveau
défi l'Europe entière au coeur de la France, et pour lui faire perdre
à Waterloo les dernières gouttes de son sang, certes il n'y avait
d'excuse à un pareil acte que l'ennui personnel de l'empire perdu, et
l'impatience d'une ambition qui comptait le monde pour rien devant un
caprice de domination ou de gloire. Napoléon le sentait lui-même et
cherchait à colorer son attentat d'un prétexte de patriotisme. Il se
présentait avec une impudeur que dénote assez son mépris pour la
conscience humaine, comme le restaurateur de cette liberté qu'il avait
détrônée. Ses paroles, ses proclamations étaient d'un despote
repentant et presque d'un républicain. Ce n'était plus l'empire,
c'était la dictature qu'il demandait l'épée à la main. Il faisait
entreluire à travers les fusils de ses vétérans des lueurs de
constitution populaire et de vieux républicanisme qui fascinaient la
multitude et qui prêtaient un prétexte aux tergiversateurs.
L'accession de madame de Staël à son nouveau règne aurait été une
bonne fortune pour sa politique; sa réputation de libéralisme, son
talent, son nom, son influence sur l'opinion de l'Europe, auraient
donné à sa conversion à l'empire la valeur d'un manifeste européen.
Qui pouvait hésiter à se rallier à un dictateur que sa plus implacable
ennemie déclarait nécessaire à la patrie et à la liberté? Rien ne fut
négligé pour ébranler l'opposition de madame de Staël. Un républicain
sincère, Carnot, venait de consentir à s'allier au despotisme, par
fanatisme pour des frontières. Un terroriste assoupli, _Fouché_,
venait d'accepter le ministère de la police, s'approchant du coeur
pour étudier de plus près l'heure de le frapper. Enfin un exemple plus
sophistique et plus monstrueux de défection aux principes et aux
sentiments venait d'être donné de plus près à madame de Staël par un
homme dont l'ascendant avait été autrefois tout-puissant sur son
coeur. Les versatilités effrontées de Rome sous le Bas-Empire n'ont
rien dans _Tacite_ qui égale l'apostasie de soi-même en quelques
heures par Benjamin Constant. Ce publiciste de la liberté et de la
restauration venait d'appeler aux armes tous les coeurs et tous les
bras contre le tyran qui s'approchait de la capitale; son manifeste,
devenu le dernier cri de la liberté, frémissait encore dans toutes les
voix de l'Europe libre, quand on apprit que ce _Caton_, appelé d'un
signe aux Tuileries et vêtu en courtisan de César, était devenu en
vingt-quatre heures le conseiller intime et salarié du tyran, sur la
tête duquel il venait de conjurer le poignard du monde. Mépris de
soi-même, ou mépris du genre humain, Benjamin Constant laissa cette
énigme à deviner à la postérité. Le cynisme fut avéré, le motif
inconnu; mais ce qu'il y a de plus inexplicable pour les hommes qui
n'ont pas sondé jusqu'au scandale les impudeurs de l'esprit de parti,
c'est que ce même Benjamin Constant devint, trois mois après, un des
_bienvenus_ de la seconde restauration des Bourbons; puis quelques
années plus tard, la voix, l'oracle et le modèle des puritains de la
liberté; puis le complice rémunéré de la révolution de 1830; puis une
renommée de secte; puis une mémoire apprenant à tout mépriser dans les
temps de partis, même l'estime des hommes.
LVI
On croit que madame de Staël, tout en gémissant sur la versatilité de
son ancien ami, eut, sinon quelque faiblesse, au moins quelques
ménagements pour Napoléon pendant les _cent jours_, soit qu'elle eût
une généreuse pitié pour le tyran luttant avec l'adversité qu'il
supportait moins bien que les victoires; soit qu'elle espérât mieux de
la liberté sous un second règne obligé de mendier du républicanisme le
pardon du premier; soit qu'elle se défiât de la fortune et que, dans
l'intérêt de ses enfants, elle crût devoir laisser une porte
entr'ouverte à la restitution des deux millions dont le gouvernement
marchandait son silence. Cet exil, volontaire cette fois, dans la
délicieuse demeure de Coppet, loin du bruit des armes, qui décidaient
du sort du monde sans altérer sa félicité domestique, ressemblait au
recueillement de _Cicéron_ dans son _Tusculum_ pendant que César
l'invitait à venir à Rome pour y partager l'amitié du maître du monde.
C'est dans ces beaux lieux, époque troublée mais culminante de sa vie,
que nous entrevîmes une seule fois la figure de la femme historique,
dont nous retraçons aujourd'hui l'image. Nous retrouvons en ce moment
l'impression fugitive de cette apparition, dans une lettre à un de nos
amis d'enfance qui nous a été restituée après la mort de cet ami; nous
demandons pardon au lecteur d'en détacher cette page. Mais elle
atteste, par le fanatisme de la curiosité dont elle est pleine,
l'enthousiasme et l'éblouissement que le nom de l'auteur de _Corinne_
inspirait à la jeunesse de son temps.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Tu me demandes si j'ai vu madame de Staël, pendant mon séjour sur les
bords du lac de Genève? Tu me rappelles les journées que nous avons
passées ensemble, il y a quelques mois dans la vallée d***, à
circuler vainement autour des murs du parc d'un autre grand poëte pour
apercevoir seulement de loin son ombre se glissant à travers les
arbres sur les allées de son jardin. Hélas! je n'ai guère été plus
heureux à _Coppet_ qu'à ***. Notre timidité nous porte toujours
malheur. À quel titre et sous quel prétexte me présenter aux portes de
son château, et dans quel costume? Tu sais que je voyage à pied et en
veste de toile, portant tout mon bagage dans un mouchoir de soie, au
bout de la branche de houx que tu m'as donnée à Chambéry, quand nous
allâmes visiter les _Charmettes_, ce pauvre Coppet de l'autre grand
homme de Genève. D'ailleurs, cette visite n'aurait pas été convenable
dans ma situation, lors même que j'aurais eu le courage de la risquer.
Les habitants du château de V***, près de Coppet, chez lesquels j'ai
reçu par aventure une hospitalité si imprévue et si maternelle, sont
aussi ennemis de Bonaparte et de la tyrannie que tes oncles et les
miens. Ils sont pleins d'admiration pour madame de Staël, leur
voisine, mais ils ne la voient pas. Les opinions révolutionnaires de
Coppet, leur antipathie contre M. Necker, et la situation réservée de
madame de Staël, depuis le retour de Bonaparte à l'île d'Elbe, les
éloignent de tout rapprochement avec elle. Ils s'occupent de ses
opinions comme nous de ses oeuvres. Je les aurais blessés dans leurs
sentiments en allant à _Coppet_; ils n'auraient pas compris que je
fusse à la fois royaliste et admirateur passionné de madame de Staël.
Madame de*** m'a bien dit: Allez-y si vous voulez, je comprends qu'un
jeune homme de votre âge et qui fait des vers se prive avec peine de
l'occasion de voir cette femme de génie; mais je ne puis vous y
conduire moi-même, on croirait ici et à Genève que je change de
religion. Mais si vous ne tenez qu'à la voir sans lui parler, vous en
aurez très-souvent l'occasion en vous promenant sur la route de
_Coppet_ à Morges. Elle y passe presque tous les jours en se promenant
en voiture avec ses enfants et ses amis. La voir était assez pour moi;
je me hâtai de profiter du renseignement. Hier, en sortant, comme à
l'ordinaire, du château comme pour aller au lac, je pris la grande
route de _Coppet_, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers
du fossé, au bord du chemin. J'avais emporté avec moi un volume de
_Corinne_, comme pour me porter bonheur; le livre ou le jour me
portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de
la journée sans apercevoir autre chose sur la route que les petits
nuages de poussière soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac
vers les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement
mon chemin pour rentrer à V***, quand un grand nuage de poussière et
un bruit de roues attira mes regards du côté de Coppet. Le coeur me
battit, le livre me tomba des mains; j'avais à peine eu le temps de me
rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes,
courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi
voilées par la poussière devant moi. La première ne contenait que des
jeunes gens sur le siége et de jeunes personnes dans la voiture; elles
étaient charmantes, mais ce n'était pas de la beauté que je cherchais;
dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules
et causaient ensemble avec animation. L'une, on m'a dit le soir que
c'était madame _Récamier_, m'éblouit comme le plus céleste visage qui
ait jamais éclairé les yeux d'un poëte, trop beau comme un éclair pour
être autre chose qu'une apparition! La seconde, un peu massive, un peu
colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux
noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec
une vivacité et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes
pensées; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu
s'élancer de la calèche; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au
vent; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait
d'éventail contre le soleil de juin; je ne vis plus qu'elle. Elle
m'aperçut, et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour
pour regarder de mon côté.
«Est-ce mon costume? est-ce mon livre? est-ce l'enthousiasme
involontaire exprimé par la rougeur ou par la pâleur sur mon visage?
Me prirent-elles pour un étudiant allemand qui cherchait des fleurs
dans la poussière des grands chemins, ou pour un poëte italien qui
rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour ou à la gloire de Corinne? Je
ne sais; mais elles se retournèrent plusieurs fois pour regarder en
arrière, et j'entendis, à travers le bruit des roues, quelques
exclamations enjouées, qui me firent croire qu'elles avaient reconnu
en moi un admirateur timide, et qu'elles riaient de mon embuscade
d'enthousiasme sur un revers de fossé. Je tremblai même un instant
qu'elle ne fît arrêter la voiture pour me demander ce que j'avais à
lui dire. Je serais resté confondu et muet, car, pétrifié doublement
par la beauté de l'une et par la gloire de l'autre, je ressemblais à
un dieu _terme_ qui voit passer sans parole le bruit et l'éclat du
temps. Voilà mon cher V***, tout ce qu'il m'a été donné de voir de
cette femme dont l'âme s'est si souvent répandue à la nôtre dans ses
pages. Hélas! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol,
et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand
chemin. Je t'envoie quelques vers que j'écrivis tristement le soir, en
remontant à travers une forêt de châtaigniers, au château de V***, où
l'on se moqua un peu de ma ferveur et de ma déception; mais je me suis
bien gardé de les envoyer à madame de Staël, etc., etc.»
LVII
La rencontre que je racontais ainsi à mon ami avait lieu précisément
le jour et à l'heure où le canon de _Waterloo_ foudroyait du dernier
coup la fortune de Napoléon et rendait l'air libre à madame de Staël.
Les rayons du soleil couchant que j'avais vu briller sur son front
étaient, à son insu les rayons du même soleil qui éclairait au même
instant la chute et la fuite de son ennemi. Tout semblait conspirer
alors au triomphe de sa politique, à la gloire de son nom, à la
félicité de sa vie. La seconde restauration lui rendait Paris, le
gouvernement représentatif, la liberté de la pensée, l'influence de la
parole, la faveur de Louis XVIII, la fortune de M. Necker. Un de ses
fils avait été tué en duel en Suède, mais il lui restait l'aîné,
parfaite image de M. Necker, son grand-père. Ce jeune homme que nous
avons connu après la mort de sa mère, aspirait à un rôle politique en
France. Il avait la gravité précoce, la vertu froide, l'opinion faite,
le caractère infaillible des hommes élevés dans le foyer domestique
d'une grande gloire. Il était religieux envers Dieu, envers la liberté
comme envers sa famille. Il promettait à madame de Staël un nom
dignement continué dans l'avenir. Le mariage de sa fille était
prémédité de loin avec M. le duc de Broglie, jeune orateur, à qui sa
naissance, ses opinions, ses études politiques promettent la faveur
que les principes libéraux assurent d'avance aux noms aristocratiques
prêtés aux opinions populaires. Cette fille unique de madame de Staël,
douée par la nature d'une beauté pour ainsi immatérielle, du génie de
l'âme, supérieur au génie de l'imagination, et d'une vertu mûre au
printemps, que la religion devait accomplir et couronner par une mort
jeune, aurait fait l'orgueil de toutes les mères. Le génie, dans cette
famille, semblait se perpétuer et se sanctifier par les femmes. Les
hommes, depuis M. Necker, n'en avaient que l'effort, les femmes en
avaient le don.
Pour comble de félicité domestique, le vide que l'échafaud, la mort
naturelle, les années, les affections trompées avaient creusé dans le
coeur de madame de Staël venait d'être, à l'insu du monde, comblé par
un mariage secret et heureux. L'amour, qui débordait de son coeur
comme de son esprit, avait trouvé tard, semblable à un repentir des
jours perdus, son aliment dans un homme épris lui-même d'une sérieuse
passion pour elle. Cet homme, plus jeune que madame de Staël de
quelques années, était M. _Rocca_, d'une famille italienne
transplantée à Genève. Officier de cavalerie dans l'armée française,
blessé presque mortellement dans les guerres d'Espagne, il était
revenu languir et mourir dans sa patrie. Sa rare beauté, la mélancolie
de ses traits, la sombre et courte perspective de sa destinée avaient
attendri sur lui le coeur de madame de Staël. L'enthousiasme et la
reconnaissance avaient rajeuni et embelli de l'éternelle beauté madame
de Staël aux yeux de son amant. Le mystère d'une passion que la
vulgaire sagesse aurait désavouée avait ajouté à cet attachement
mutuel les obstacles, les pudeurs, les charmes d'une secrète
intelligence. L'amour avait triomphé des convenances. Madame de Staël
avait donné sa main, mais sans perdre le nom sous lequel elle avait
illustré son génie. Semblable à Mirabeau, elle n'avait pas voulu, en
changeant de nom, désorienter la gloire. Ce fut une faiblesse de
vanité que la femme n'aurait pas dû s'avouer, que l'amant n'aurait pas
dû consentir. Rougir du nom, c'est rougir d'une partie de l'homme
qu'on adore; quand une femme se donne, elle doit donner, sans retenue,
ce qui est mille fois moins que son coeur, son nom et sa célébrité.
Malgré cette réserve, cette union qui donna un fils à madame de Staël,
fit le charme de ses dernières années. Elle aima comme une mère et fut
aimée comme une amante. Ce second époux, qu'elle avait rendu heureux,
ne put survivre à sa perte. Sa mort atteste la force et le
désintéressement de son amour. Une faute, selon le monde, fut le
tardif, mais suprême bonheur de sa vie.
LVIII
Cette vie, épuisée par tant d'agitation, tant de génie et tant
d'amour, commençait à languir. Son amie, madame Necker de Saussure,
raconte qu'à ses derniers moments elle songeait encore, comme Mirabeau
mourant, à combattre le despotisme, qu'on tentait de réhabiliter sous
le nom redevenu populaire de Napoléon.
«Elle était déjà dangereusement malade, dit madame Necker, lorsque le
manuscrit venu de Sainte-Hélène causa en France une si vive sensation.
Malgré l'état de faiblesse auquel madame de Staël était réduite, elle
voulut que ses enfants lui fissent la lecture de cet ouvrage, et elle
le jugea avec toute la force de son esprit. _Les Chaldéens adoraient
le serpent_, dit-elle, _les bonapartistes en font de même pour ce
manuscrit de Sainte-Hélène; mais je sais loin de partager leur
admiration. Ce n'est que le style des notes du_ Moniteur; _et si
jamais je me rétablis, je crois pouvoir réfuter cet écrit de bien
haut_.»
Ses derniers moments furent illuminés comme un soir de fête; ils
resplendirent pour elle de la gloire de la vie terrestre qui allait
s'éteindre sur sa couche, et des espérances de sa vie immortelle qui
allait éclore. Son dernier soupir fut encore éloquent: «Quand je
n'aurais pas la certitude d'une vie future, dit-elle à ses amis, je
rendrais encore grâce à Dieu d'avoir vécu. Toutes les fois que je suis
seule, je prie, disait-elle à sa fille, il n'y a point de solitude
pour ceux qui vivent en présence de Dieu, il n'y a point d'absence,
pour ceux que la mort ou la distance séparent, quand ils se
rencontrent dans la prière.» Elle mourut ainsi dans les bras de sa
fille. Dieu n'aurait pas pu lui envoyer la foi et la piété sous la
forme d'un ange consolateur, plus fait pour sanctifier le dernier
adieu. Le siècle entier porta ce deuil de famille; elle n'eut ni les
funérailles populaires de Mirabeau, ni les funérailles littéraires de
Voltaire, mais elle eut les pieuses funérailles de fille, d'épouse, de
mère, sous les chênes de _Coppet_, au pied du cercueil de son père,
sur les bords de ce lac, en face de ces Alpes, où sa mémoire se
confond à jamais avec celle de J.-J. Rousseau, son maître, de
Voltaire, son voisin, de Byron, son hôte et son ami. Heureuse dans son
berceau, heureuse dans sa vie, heureuse dans sa tombe.
Fille d'un ministre dont elle respira en naissant la popularité,
favorite d'une nation qui flattait en elle son père, élevée sur les
genoux des grands, des philosophes, des poëtes, habituée à entendre
les premiers balbutiements de sa pensée applaudis comme des oracles de
talent; mêlée, sans en être trop rudoyée, au commencement d'une
révolution qui grandit tout ce qu'elle touche, ses apôtres comme ses
victimes; abritée de la hache pendant les proscriptions par le toit
paternel, au sein d'une nature poétique, écrivant dans le silence de
cette opulente retraite des ouvrages politiques ou littéraires égaux
aux plus beaux monuments de son siècle; ne subissant qu'un peu les
inconvénients de trop de gloire, en butte à une de ces persécutions
modérées qui méritent à peine le nom de disgrâce, et qui donnent à
celle qui les subit la grâce de la victoire sans les rigueurs de
l'adversité; vengée par l'Europe, de son ennemi, qu'elle a la
consolation de voir tomber et de plaindre, remplissant le monde de son
bruit, et mourant encore aimée dans son triomphe et dans son amour.
Il n'a manqué à cette femme, pour être la première des femmes d'action
et des femmes de gloire, que l'échafaud de Marie-Antoinette ou de
madame Roland. Et cependant, pour en revenir aux considérations qui
ouvrent ce récit et qui doivent le clore: quelle est la plus grande de
cette femme de bruit ou d'une femme de silence, voilant jusqu'à son
âme de la chaste pudeur de son sexe, renfermée dans l'ombre de son
pauvre foyer conjugal, entre un époux qu'elle aime, des enfants
qu'elle élève, des vieillards qu'elle honore, des infirmes qu'elle
soulage, des misères qu'elle nourrit, des talents même qu'elle
sacrifie à d'humbles devoirs? Si la vanité littéraire hésite à
prononcer, le bon sens et la vertu n'hésitent pas: la plus grande des
deux, c'est celle qui est le plus femme, c'est-à-dire la plus obscure;
car selon la juste expression d'un ancien, la gloire déplacée n'est
que la plus grande des petitesses. Le grand jour, sur la femme, est
contre nature; tout ce qui la dévoile la flétrit, la célébrité n'est
pour elle qu'une illustre exposition. Que serait-ce qu'une femme sur
la tombe de laquelle on ne pourrait écrire, pour toute épitaphe, que
ce vain mot: ELLE A BRILLÉ!
LIX