«La théorie des sciences en Allemagne a donné aux esprits un élan

semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l'étude de

l'âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la

volonté dans l'ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les

font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient

dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est

certain au moins, c'est que l'intérêt des sciences est singulièrement

augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées

principales. Les poëtes pourraient trouver dans les sciences une foule

de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la

philosophie de l'univers, et si cette philosophie de l'univers, au

lieu d'être abstraite, était animée par l'inépuisable source du

sentiment. L'univers ressemble plus à un poëme qu'à une machine; et

s'il fallait choisir, pour le concevoir, de l'imagination ou de

l'esprit mathématique, l'imagination approcherait davantage de la

vérité.»

LI

Ses dédains contre la doctrine de la soi-disant vertu, fondée sur

l'intérêt personnel, et sa flétrissure de l'égoïsme, s'élèvent jusqu'à

la sublimité de l'invective.

«Non, certes, la vie n'est pas si aride que l'égoïsme nous l'a faite:

tout n'y est pas prudence, tout n'y est pas calcul, et quand une

action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne

pensons pas que l'homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien

combiné son intérêt personnel; nous pensons qu'il immole tous les

plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu'un rayon divin

descend dans son coeur pour lui causer un genre de félicité qui ne

ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que

l'immortalité à la vie.

«Ce n'est pas sans motif cependant qu'on met tant d'importance à

fonder la morale sur l'intérêt personnel: on a l'air de ne soutenir

qu'une théorie, et c'est en résultat une combinaison très-ingénieuse

pour établir le joug de tous les genres d'autorité. Nul homme, quelque

dépravé qu'il soit, ne dira qu'il ne faut pas de morale; car, celui

même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir à

faire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse d'avoir

donné pour base à la morale la prudence! Quel accès ouvert à

l'ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les

mobiles conseils des événements!

«Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront

jugées d'après le succès: l'homme dont les bons sentiments ont causé

le malheur, sera justement blâmé; l'homme pervers mais habile sera

justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux

que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme

obstacles, et ne s'estimeront pas plus que comme moyens. Le crime même

a plus de grandeur, quand il tient au désordre des passions

enflammées, que lorsqu'il a pour objet l'intérêt personnel: comment

donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait

même le crime?»

LII

L'enthousiasme lui révèle la beauté suprême du sacrifice, cette foi en

action dans l'immortalité.

«C'est manquer, dit-elle, tout à fait de respect à la Providence, que

de nous supposer en proie à ces fantômes qu'on appelle les événements:

leur réalité consiste dans ce qu'ils produisent sur l'âme, et il y a

une égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les

destinées, non pas vues extérieurement, mais jugées d'après leur

influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut

examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux

tissus parfaitement distincts: l'un, qui semble en entier soumis aux

causes et aux effets surnaturels; l'autre, dont la tendance tout à

fait mystérieuse, ne se comprend qu'avec le temps. C'est comme les

tapisseries de haute lice, dont on travaille les peintures à l'envers,

jusqu'à ce que, mises en place, on en puisse juger l'effet. On finit

par apercevoir, même dans cette vie, pourquoi l'on a souffert,

pourquoi l'on n'a pas obtenu ce qu'on désirait. L'amélioration de

notre propre cour nous révèle l'intention bienfaisante qui nous a

soumis à la peine; car les prospérités de la terre auraient même

quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous après que

nous serions coupables de grandes fautes: on se croirait alors

abandonné par la main de celui qui nous livrait au bonheur ici-bas

comme à notre seul avenir.

«Ou tout est hasard, ou il n'y en a pas un seul dans ce monde, et s'il

n'y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie

avec l'ordre universel (qu'il soit pour nous ou contre nous), parce

qu'il est la volonté divine.

LIII

Son dernier chapitre qui est la réhabilitation lyrique de

l'enthousiasme, cette divination de la nature, de la vie, de la mort,

de l'amour, de l'immortalité, est une des plus belles odes raisonnées

qui ait jamais jailli de l'âme d'un homme ou d'une femme.

«Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière

littéraire, que les critiques, les jalousies, tout ce qui doit menacer

la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes; ces

attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie,

l'intime jouissance du talent, peut-elle en être altérée? Quand un

livre paraît, que de moments heureux n'a-t-il pas déjà valu à celui

qui l'écrivit selon son coeur et comme un acte de son culte! Que de

larmes pleines de douceur n'a-t-il pas répandues dans sa solitude sur

les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion? Enfin, dans

ses rêveries, n'a-t-il pas joui de l'air comme l'oiseau, des ondes

comme un chasseur altéré, des fleurs comme un amant qui croit respirer

encore les parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde on

se sent oppressé par ses facultés, et l'on souffre souvent d'être seul

de sa nature au milieu de tant d'êtres qui vivent à si peu de frais;

mais le talent-créateur suffit, pour quelques instants du moins, à

tous nos voeux; il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos

regards les images lumineuses et pures d'un monde idéal, et son

pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire entendre dans notre

coeur la voix d'un objet chéri.

«Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne

sont doués d'une imagination enthousiaste? Leur coeur bat-il pour

l'écho des montagnes? L'air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave

langueur? Comprennent-ils la diversité des pays, l'accent et le

caractère des idiomes étrangers? Les chants populaires et les danses

nationales leur découvrent-ils les moeurs et le génie d'une contrée?

Suffit-il d'une seule sensation pour réveiller en eux une foule de

souvenirs?

«La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme?

Ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables

désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de

chaque homme pour chaque jour? Mais, si notre âme est émue, si elle

cherche un Dieu dans l'univers, si même elle veut encore de la gloire

et de l'amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se

laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous

dire quelque chose de ce qu'on aime.

«Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour

se présenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos

facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui

s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans

notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts,

ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de

s'évanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il

expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni, cependant, pour le

secours qu'il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles

seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos

réflexions qui s'enchaînaient avec clarté, erreront, isolées, sur de

confuses traces; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses

ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les

voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins

d'énergie, nous avions senti que notre coeur était impérissable, et

nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui

remonte vers le ciel.»

Tel est ce livre, le résumé vivant de la pensée d'un grand esprit, que

l'étude approche de la sainteté, l'explosion éclatante d'une âme

chargée par une longue vie et prête à s'évanouir dans sa lumière. Il

eut peu de lecteurs comme ce qui dépasse le vulgaire, mais il forma

entre ceux qui le lurent et qui le comprirent, la famille

intellectuelle de madame de Staël, la secte du beau, la religion de

l'esprit.

Elle se reposait cependant en écrivant, pour le vulgaire cette fois,

un dernier livre bien plus populaire, parce qu'il condescendait à bien

plus de faiblesses d'esprit et à bien plus de banalités de son temps.

Nous voulons parler de ses _Considérations sur la Révolution

française_. Ce livre, publié après sa mort, eut sa récompense dans

l'engouement du jour, cette contrefaçon courte et fausse de la vraie

gloire.

Une femme peut être un grand philosophe, un grand poëte, un grand

écrivain, nous venons de le voir. Elle peut être difficilement un

grand homme d'État et un grand historien politique. L'impartialité est

la condition essentielle de l'histoire et de l'homme d'État. Quelle

femme, et c'est là sa vertu, peut être souverainement impartiale? La

femme est l'être passionné ou elle cesse d'être femme: la passion et

l'impartialité s'excluent. Le sentiment élève souvent la femme jusqu'à

l'héroïsme, jamais jusqu'à l'impassibilité, cette sérénité supérieure

de l'esprit, condition de la politique et de l'industrie. Juger, c'est

n'incliner pour aucun parti; la femme incline toujours du côté du

coeur, madame de Staël inclinait nécessairement du côté de son père.

Ce n'était pas la vérité qui était pour elle la vérité, c'était M.

Necker; or M. Necker n'était qu'un homme de bien, un sophiste

consciencieux. Madame de Staël, élevée à cette école d'où sortit plus

tard la secte politique de 1830, qu'on appela doctrinaire, non à cause

de ses doctrines, mais à cause de son dogmatisme, ne comprenait pas

assez la révolution française pour en écrire.

La révolution française, ou plutôt la révolution européenne, couvant

et éclatant dans le foyer de la France, avait deux buts: un but

humain, l'émancipation de la classe la plus nombreuse, ou du _peuple_,

de toute servitude et de toute inégalité aristocratique; un but

surhumain, l'émancipation de la raison et de la conscience de toute

religion imposée et de toute servitude religieuse; le détrônement des

castes privilégiées par la loi, et le détrônement des églises d'État;

la loi égale et la foi libre, voilà la révolution. La question

monarchique n'y était que secondaire et presque indifférente.

L'égalité devant la loi, et la liberté devant la foi solidement

constituée, il importait peu à cette révolution que le pouvoir

exécutif ou le ressort actif du gouvernement politique s'appelât roi

ou président, monarque ou dictateur, qu'il fût héréditaire, ou qu'il

fût électif; mais il importait infiniment que ce grand ressort actif

du gouvernement fût affranchi de toute aristocratie privilégiée et de

toute théocratie prédominante. Les citoyens égaux, les prêtres libres,

les religions volontaires, les cultes salariés par eux-mêmes et dans

la mesure de la foi qu'ils admettront, les concordats abolis, Dieu

hors la loi parce qu'il est au-dessus de toute loi, tels étaient et

tels sont les dogmes que la révolution française s'est donné mission

d'établir en faits. Elle a pu être entravée comme toute entreprise

humaine, tantôt par les anarchies, tantôt par les despotismes

militaires, ces phases habituelles et courtes de toutes les

révolutions; mais elle se continuera jusqu'à ce qu'elle soit parvenue

à ses deux fins. Elle n'est pour cela ni antisociale, ni

antireligieuse, puisqu'elle a pour objet de faire triompher la justice

des priviléges, cette tyrannie des castes, et de faire triompher la

foi des superstitions, cette tyrannie de l'esprit. C'est un second

accès, mais plus radical, de la réforme du seizième siècle, mais au

lieu de la réforme ou le protestantisme qui ne fut qu'un schisme dans

la politique et dans la foi, c'est une réforme par la raison,

c'est-à-dire une rénovation progressive du corps et de l'âme de la

société européenne. Quiconque ne discerne pas cette double philosophie

de la révolution française ne peut ni la comprendre, ni la juger, ni

l'aimer, ni la raconter. Il en verra, tour à tour, avec fanatisme ou

avec horreur, tantôt une phase, tantôt une autre: ici une vertu, là un

crime; ici une sédition, là une réaction; aujourd'hui 1789, demain

1793; ici la gloire, là la _terreur_; un flux et reflux, un échafaud,

un trône, une anarchie, un despotisme; mais il n'en saisira jamais

d'un seul coup d'oeil l'ensemble, la tendance, les fausses routes,

les progrès, les chutes, les repos, les recrudescences, les colères,

les découragements, le vrai courant.

Or madame de Staël ne comprenait de cette révolution que ce qui en

était compris, en 1789, dans le salon aristocratique et

courtisanesque, et dans l'esprit étroit de M. Necker. La révolution ne

fut jamais pour elle, comme pour M. Necker, que la dépossession de la

noblesse de cour par une bourgeoisie aristocratique, une meilleure

répartition de l'impôt en faveur des plébéiens propriétaires, une

administration des finances contrôlées par des États-Généraux composés

de trois ordres, et tout au plus une représentation nationale divisée

en deux assemblées, l'une héréditaire, l'autre élective, partageant le

pouvoir législatif avec un roi limité. Tout ce qui dépassait dans

l'âme de la révolution ce cadre étroit et arbitraire n'existait pas

pour ces familiers de M. Necker. C'était là leur horizon, ils ne

voyaient rien au delà et encore avait-il fallu l'insurrection

nationale des États-Généraux et le grand geste de Mirabeau à la

tribune, le 14 juillet, pour lui faire accepter cette fusion des

ordres de l'État et cette limitation de la royauté et de

l'aristocratie. Toute la politique de madame de Staël se résumait

donc, en 1814 comme en 1790, dans un plagiat de la constitution

anglaise, constitution antipapale et antiplébéienne, faite par la

révolution tout aristocratique et tout ecclésiastique de 1688, et qui

s'était arrêté selon sa nature à une aristocratie parlementaire et à

une église d'État. Tel était le modèle de la révolution et le type de

constitution que M. Necker et ses amis rêvaient pour la France. Tel

était le texte que madame de Staël commentait avec une vaine éloquence

dans ses considérations sur la révolution française. Un texte si faux

ne pouvait découler qu'en sophismes plus ou moins spécieux et en

applications plus sophistiques encore. C'était le lit de Procuste sur

lequel une femme plébéienne de naissance, aristocrate de société,

protestante de religion, couchait le géant révolutionnaire du

dix-huitième siècle pour l'y rapetisser à la mesure de la féodalité et

du puritanisme anglais du seizième siècle. Il ne pouvait sortir d'un

tel effort qu'une constitution imitée et caduque, une royauté

enchaînée, une chambre des pairs héréditaire, une chambre des communes

ombrageuse, une anarchie à trois pouvoirs, placées en face les unes

des autres, pour se condamner à la lutte ou à l'immobilité. Mais il y

a des mensonges de circonstance qui ont pour un moment le succès

d'une vérité. On voit souvent ce phénomène dans les révolutions au

moment où les partis fatigués ou impuissants ont besoin de se mentir à

eux-mêmes et aux autres, pour feindre une transaction nécessaire à

tous, et pour attendre une occasion de rompre la trêve. Tel fut le

prétexte du succès du livre de madame de Staël sur la révolution

française. La royauté restaurée jouissait des respects qu'une fille de

M. Necker affectait pour elle; ces respects lui paraissent une grande

sanction donnée par une femme révolutionnaire elle-même, de sa

nécessité; l'aristocratie, relevée de ses chutes dans une chambre des

pairs souveraine, se félicitait d'une institution qui l'élevait

politiquement plus haut qu'avant la révolution; enfin les

révolutionnaires de toute date et de toute nature, abrités dans une

constitution quelconque, ne tarissaient pas en feinte admiration pour

un livre qui accordait dans une chambre plébéienne la réalité du

pouvoir aux plébéiens ambitieux et éloquents.

Une secte qui naissait alors dans le salon de madame de Staël, et qui

a possédé le pouvoir sous deux règnes depuis, la secte jeune, lettrée

et publiciste des doctrinaires, ces habiles exploitateurs des

demi-révolutions, fit de ce livre son évangile; la France devint

anglaise avec eux. Ils préconisèrent jusqu'au fanatisme du plagiat

cette monarchie parlementaire importée de Londres à Paris, qui les

éleva et qui les précipita deux fois avec elle. Ils crurent avoir

arrêté la révolution à leur formule, mesurant sa dose de royauté au

roi, sa dose de privilége à l'aristocratie, sa dose d'influence à

l'église, sa dose de liberté à la nation. Madame de Staël le crut avec

eux; elle enfanta cette génération d'hommes d'État. Ce fut le fruit de

son livre et l'éblouissement de ses dernières années. Quel homme

d'État véritable pourrait relire aujourd'hui ce livre sans être arrêté

à chaque ligne par un contre-sens, par un sophisme, par une illusion?

Le style seul est viril, la politique est chimérique, l'histoire est

une histoire de famille, un piédestal à M. Necker, de la philosophie

de coterie, de la littérature sur la révolution! Mais il y a une heure

pour tout dans la vie des peuples, c'était en France l'heure de

l'Angleterre. L'engouement britannique possédait Paris. Madame de

Staël en le caressant devint l'oracle du jour. Elle écrivait avec

génie le non-sens du vulgaire. Une seule vertu émane de son livre,

une haine romaine contre la tyrannie.

LIV

Le retour de Napoléon au 20 mars 1815 la surprit dans ce travail de

Pénélope que quelques baïonnettes allaient déchirer. L'état de son âme

est trop fidèlement et trop admirablement retracé par un écrivain de

génie, M. Villemain, dans ses souvenirs de cette époque, pour que nous

laissions peindre à un autre qu'à ce grand peintre les angoisses d'une

femme qui furent en ce moment les angoisses de toute une nation.

«Souvent depuis quelques mois, dit M. Villemain, j'avais vu madame de

Staël dans cette maison et ailleurs éclairer d'une vive lumière

quelques entretiens accidentels sur la politique, les lettres, les

arts, parcourir le passé et le présent comme deux régions ouvertes

partout à ses yeux, deviner ce qu'elle ne savait pas, aviser par le

mouvement de l'âme ou l'éclair de la pensée ce qui n'était qu'un

souvenir enseveli dans l'histoire, peindre les hommes en les

rappelant, juger, par exemple, le cardinal de Richelieu avec une

sagacité profonde, et il faut ajouter une noble colère de femme, puis

l'empereur Napoléon qui résumait pour elle tous les despotismes, et

que sa parole éloquente retrouvait à tous les points de l'horizon

comme une ombre gigantesque qui les obscurcissait. Elle ne lui gardait

pas de haine dans sa chute; mais elle haïssait l'autorité de ses

exemples, la corruption funeste qu'ils avaient répandue, et cette

doctrine de la fatalité, du mensonge et de la force qu'elle sentait et

qu'elle prévoyait survivante après lui; avec quelle admiration

curieuse nous l'avions encore entendue remuer tant de questions

naguère interdites et comme inconnues en France, les principes de

l'ancien droit public de l'Europe, les causes populaires de la

victoire actuelle des droits coalisés, le travail tardif et la

solidarité pour longtemps indissoluble de la coalition, les instincts

différents et pourtant compatibles des monarques héréditaires et des

parvenus au trône, d'Alexandre et de Bernadotte; enfin le génie

collectif et pourtant inépuisable de l'Angleterre pouvant au besoin se

passer du hasard d'un grand homme pour faire de grandes choses, et,

forte d'une institution qui lui fournit toujours à temps des hommes

résolus et capables, achevant, par la ténacité de lord Liverpool et de

lord Castelreagh, ce qui avait consumé le génie et l'espérance de

Pitt!

«Puis de ces hauteurs et de ces mille points de vue spéculatifs et

anecdotiques où se plaisait madame de Staël, nous l'avions entendue

revenant sans cesse à la France, insistant avec une joie naïve

d'amour-propre sur l'ascendant que la paix et la liberté légale

allaient rendre à cette terre natale de l'intelligence, disait-elle, à

cette métropole des esprits dont la civilisation de l'Europe était une

colonie. Et que de fois encore du milieu de toutes ces thèses si

animées, de tout ce déplacement soudain de raison virile et

d'éloquence, je l'avais vue passer vivement à des intérêts privés, les

faire valoir avec le même feu, donner à quelque mérite modeste ou

disgracié un appui décisif, par ces paroles d'une séduction impérative

ou d'une bonté touchante, comme elle en savait dire aux hommes

politiques le plus à l'abri de l'émotion!

«Que de fois, par cette ardeur conciliante qui lui était un lien avec

les meilleurs représentants de tous les partis, et par ce droit

légitime de son esprit qui ne lui donnait guère moins de pouvoir sur

M. de Blacas ou sur M. de Montmorency, que sur M. de Lafayette ou sur

le baron Louis, je l'ai vue dans la même soirée, faire admettre dans

la maison du roi un homme de mérite aussi indépendant que malheureux,

réintégrer dans leurs emplois quelques agents impériaux et dévoués,

mais avec honneur, au pouvoir qu'elle avait combattu, et servir de son

crédit des hommes de lettres qui, pendant son exil, avaient eu le

malheur de nier son talent.

«Mais ce soir-là toute sa vivacité de libres pensées et de verve

originale, toute cette chaleur de sympathie et de bienfaisance était

comme éteinte par un seul et absorbant intérêt. Sous la parure qu'elle

portait d'ordinaire à la fois brillante et négligée, sous ce turban de

couleur écarlate qui renfermait à demi ses épais cheveux noirs et

s'alliait à l'éclat expressif de ses yeux, madame de Staël ne semblait

plus la même personne: son visage était abattu et comme malade de

tristesse. Le feu d'esprit, qui habituellement le traversait et

ranimait de mille nuances rapides, ne s'y marquait plus que par une

expression singulière de mobile et pénétrante inquiétude, une sorte de

divination dans le chagrin: on se sentait affligé en la voyant. On

avait devant les yeux non pas l'historien, mais la victime de _dix

années d'exil_, la personne qui avait soutenu au prix de tant de

douleurs, un long défi contre le pouvoir absolu, avait compté en

désespérant chacun de ses victorieux progrès, avait souffert ses

rigueurs croissantes, les avait pressenties plus dures encore, et

s'était enfin délivrée du mal par une fuite hardie, semant sur sa

route de Genève à Londres, en passant par la Russie et la Suisse, la

protestation contre la conquête universelle et le serment d'une

résistance à vie.

«Seulement à l'affliction grave et agitée de ses traits, il semblait

que toute cette série d'épreuves épuisées successivement par elle lui

réapparaissait en masse dans l'avenir, à elle plus avancée dans la vie

et d'une santé déjà languissante, et on eût dit en même temps, à

l'effort de courage qui dominait sa tristesse, qu'elle se résignait à

être frappée à mort par le triomphe de ce qu'elle avait le plus haï,

le plus redouté, mais qu'elle en attendait, avec plus d'indignation

encore que d'effroi personnel, bien d'autres maux pour le monde, pour

la France et pour la grande cause qu'elle avait tant aimée. Un intérêt

intime se mêlait alors en elle à l'anxiété publique; quelques jours

auparavant son âme était tout entière à des soins de famille, à

l'union la plus digne préparée pour sa fille, à la pensée du jeune

homme de si noble nom et de si grandes espérances que sa fille et elle

avaient choisi, et maintenant c'était des apprêts d'une fuite

nouvelle, l'attente d'un nouvel ébranlement de l'Europe, d'une ruine

publique où pouvait s'abîmer tout bonheur privé, qui de toutes parts

obsédaient cette âme active, que les incertitudes ordinaires de la vie

suffisaient à troubler parfois jusqu'à la souffrance.

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 10 / 17 段