soit avec toi. Aimable et vertueux enfant, que la bénédiction de Dieu
t'accompagne sur la terre et dans le ciel. J'ai été jeune et je suis
devenu vieux, et, dans cette vie incertaine, le Tout-Puissant m'a
envoyé beaucoup de joie et de douleur. Qu'il soit béni pour toutes
deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma tête blanchie dans le
tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse; elle l'est, parce
qu'elle sait qu'un Dieu paternel soigne notre âme par la douleur comme
par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui de cette jeune
et belle fiancée! Dans la simplicité de son coeur elle s'appuie sur la
main de l'ami qui doit la conduire dans le sentier de la vie; c'est
avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le bonheur et
l'infortune; c'est elle qui, si Dieu le veut, doit essuyer la dernière
sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi remplie de
pressentiments lorsque, le jour de mes noces, j'amenai dans ces lieux
ma timide compagne; content, mais sérieux, je lui montrai de loin la
borne de nos champs, la tour de l'église et l'habitation du pasteur où
nous avons éprouvé tant de biens et de maux.
«Mon unique enfant, car il ne me reste que toi, d'autres à qui j'avais
donné la vie dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique
enfant, tu vas t'en aller en suivant la route par laquelle je suis
venu. La chambre de ma fille sera déserte; sa place à notre table ne
sera plus occupée; c'est en vain que je prêterai l'oreille à ses pas,
à sa voix. Oui, quand ton époux t'emmènera loin de moi, des sanglots
m'échapperont et mes yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps
encore, car je suis homme et père, et j'aime avec tendresse cette
fille qui m'aime aussi sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes
larmes, j'élèverai vers le ciel mes mains suppliantes, et je me
prosternerai devant la volonté de Dieu qui commande à la femme de
quitter sa mère et son père pour suivre son époux. Va donc en paix,
mon enfant, abandonne ta famille et la maison paternelle; suis le
jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à qui tu dois le
jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde, entoure-la de
nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle des félicités
terrestres; mais, si le Seigneur ne fonde pas lui même l'édifice de
l'homme, qu'importe ses vains travaux?»
«Voilà, ajoute-t-elle, de la vraie simplicité, celle de l'âme, celle
qui convient au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches;
enfin, à toutes les créatures de Dieu. On se lasse promptement de la
poésie descriptive, quand elle s'applique à des objets qui n'ont rien
de grand en eux-mêmes; mais les sentiments descendent du ciel, et dans
quelque humble séjour que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien
de leur beauté.»
LAMARTINE.
FIN DU CLIIIe ENTRETIEN.
Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-St-Germain, 43.
CLIVe ENTRETIEN
MADAME DE STAËL
SUITE
XLVII
Les citations de la poésie allemande révèlent sa prédilection pour les
sujets graves, tendres ou pieux, les seuls véritablement poétiques,
parce qu'ils touchent à l'infini par la pensée, par le sentiment ou
par la religion, cet infini du coeur. Wilhelm Schlegel, son ami et son
compagnon de voyage en Allemagne, lui fournit deux de ses plus belles
pages; la première est un sonnet sur l'attachement à la vie.
«Souvent l'âme, fortifiée par la contemplation des choses divines,
voudrait déployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle étroit
qu'elle parcourt, son activité lui semble vaine, et sa science du
délire; un désir invincible la presse de s'élancer vers des régions
élevées dans des sphères plus libres; elle croit qu'au terme de sa
carrière un rideau va se lever pour lui découvrir des scènes de
lumière: mais quand la mort touche son corps périssable, elle jette un
regard en arrière vers les plaisirs terrestres et vers ses compagnes
mortelles. Ainsi, lorsque jadis Proserpine fut enlevée dans les bras
de Pluton, loin des prairies de la Sicile, enfantine dans ses
plaintes, elle pleurait pour les fleurs qui s'échappaient de son
sein.»
La seconde est une ode dialoguée entre l'aigle et le cygne. «La pièce
de vers suivante doit perdre encore plus à la traduction que le
sonnet, dit-elle;» elle est intitulée: _Mélodies de la vie_. Le cygne
y est mis en opposition avec l'aigle, l'un comme l'emblème de
l'existence contemplative, l'autre comme l'image de l'existence
active: le rhythme du vers change quand le cygne parle et quand
l'aigle lui répond, et les chants de tous les deux sont pourtant
renfermés dans la même stance que la rime réunit: les véritables
beautés de l'harmonie se trouvent aussi dans cette pièce, non
l'harmonie mais la musique intérieure de l'âme. L'émotion la trouve
sans réfléchir, et le talent qui réfléchit en fait de la poésie.
«Le _cygne_: Ma vie tranquille se passe dans les ondes, elle n'y trace
que de légers sillons qui se perdent au loin, et les flots à peine
agités répètent comme un miroir pur mon image sans l'altérer.»
«L'_aigle_: Les rochers escarpés sont ma demeure, je plane dans les
airs au milieu de l'orage; à la chasse, dans les combats, dans les
dangers, je me fie à mon vol audacieux.»
«Le _cygne_: L'azur du ciel serein me réjouit, le parfum des plantes
m'attire doucement vers le rivage, quand, au coucher du soleil, je
balance mes ailes blanches sur les vagues pourprées.»
«L'_aigle_: Je triomphe dans la tempête quand elle déracine les
chênes des forêts, et je demande au tonnerre si c'est avec plaisir
qu'il anéantit.»
«Le _cygne_: Invité par le regard d'Apollon, j'ose me baigner dans les
flots de l'harmonie; et reposant à ses pieds, j'écoute les chants qui
retentissent dans la vallée de Tempé.»
«L'_aigle_: Je réside sur le trône même de Jupiter: il me fait signe
et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon sommeil, mes ailes
appesanties couvrent le sceptre du souverain de l'univers.»
«Le _cygne_: Mes regards prophétiques contemplent souvent les étoiles
et la voûte azurée qui se réfléchit dans les flots, et le regret le
plus intime m'appelle vers ma patrie, dans le pays des cieux.»
«L'_aigle_: Dès mes jeunes années, c'est avec délices que dans mon vol
j'ai fixé le soleil immortel; je ne puis m'abaisser à la poussière
terrestre, je me sens l'allié des dieux.»
«Le _cygne_: Une douce vie cède volontiers à la mort: quand elle
viendra me dégager de mes liens et rendre à ma voix sa mélodie, mes
chants jusqu'à mon dernier souffle célébreront l'instant solennel.»
«L'_aigle_: L'âme, comme un phénix brillant, s'élève du bûcher, libre
et dévoilée; elle salue sa destinée future, le flambeau de la mort la
rajeunit en la consumant.»
XLVIII
Mais rien ne surpasse son analyse et sa traduction du drame de
_Faust_, par Goethe, et cette scène à laquelle ni l'antiquité ni
Shakespeare n'ont de scène tragique à opposer. Laissons parler ici
madame de Staël:
«Le séducteur Faust, dit-elle, apprend que Marguerite emprisonnée a
tué l'enfant qu'elle a mis au jour, espérant ainsi se dérober à la
honte. Son crime a été découvert, on l'a mise en prison, et le
lendemain elle doit périr sur l'échafaud. Faust maudit Méphistophélès
avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec sang-froid, et lui
prouve que c'est lui qui a désiré le mal, et qu'il ne l'a aidé que
parce qu'il l'avait appelé. Une sentence de mort est portée contre
Faust, parce qu'il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il
s'introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les
moyens de délivrer Marguerite, et pénètre de nuit dans son cachot,
dont il a dérobé les clefs.
«Il entend de loin murmurer une chanson qui prouve l'égarement de son
esprit; les paroles de cette chanson sont très-vulgaires, et
Marguerite était naturellement pure et délicate. On peint d'ordinaire
les folles, comme si la folie s'arrangeait avec les convenances et
donnait seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et
de briser à propos le fil des idées; mais cela n'est pas ainsi: le
véritable désordre de l'esprit se montre presque toujours sous des
formes étrangères à la cause même de la folie, et la gaieté des
malheureux est bien plus déchirante que leur douleur.
«Faust entre dans la prison; Marguerite croit qu'on vient la chercher
pour la conduire à la mort.»
MARGUERITE, se soulevant sur lit de paille, s'écrie
Ils viennent! ils viennent! oh! que la mort est amère!
FAUST, bas.
Doucement, doucement, je vais te délivrer.
Il s'approche d'elle pour briser ses fers.
MARGUERITE.
Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.
FAUST.
Plus bas, plus bas, tu éveilleras la garde par tes cris.
MARGUERITE se jette à genoux.
Qui t'a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n'est que minuit:
pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes larmes, laisse
moi vivre encore: demain matin, n'est-ce pas assez tôt? (_Marguerite
se relève._) Je suis pourtant si jeune, si jeune; et dois-je déjà
mourir? J'étais belle aussi, c'est ce qui a fait ma perte; mon ami
était alors près de moi; il est maintenant bien loin. Les fleurs de
ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas la main avec tant de
violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. Jamais,
jusqu'à ce jour, je ne t'ai vu.
FAUST.
Comment supporter sa douleur?
MARGUERITE.
Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement, laisse-moi allaiter mon
enfant; je l'ai pressé sur mon coeur toute la nuit. Ils me l'ont ôté
pour m'affliger. N'ont-ils pas prétendu que je l'avais tué? Jamais je
ne redeviendrai ce que j'étais. N'ont-ils pas chanté des chansons
contre moi, ces méchants! que voulaient-ils donc dire?
FAUST, se jette à ses pieds.
Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette
horrible prison.
MARGUERITE.
Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours. Les
cris de l'enfer se font entendre et les mauvais génies nous attendent
sur le seuil de mon cachot.
FAUST.
Marguerite! Marguerite!
MARGUERITE, attentive.
C'était la voix de mon ami. (_Elle se précipite vers Faust, et ses
fers tombent._) Où est-il? Je l'ai entendu m'appeler. Je suis libre.
Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m'appuierai sur son
bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite, il est là,
devant la porte. Au milieu des hurlements de l'impitoyable mort,
j'entends la douce et touchante harmonie de sa voix!
FAUST.
Oui, c'est moi, Marguerite!
MARGUERITE.
C'est toi; dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son coeur._)
C'est lui! c'est lui! Qu'est devenue l'angoisse des fers et de
l'échafaud? C'est toi! je suis sauvée! J'aperçois devant moi la route
où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où Marthe et
moi nous attendions.
FAUST.
Viens, viens.
MARGUERITE.
Il m'est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t'éloigne pas!
FAUST.
Hâte-toi, nous payerions bien cher le moindre retard.
MARGUERITE.
Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si peu
de temps que nous nous sommes quittés! as-tu donc déjà désappris à me
serrer contre ton coeur? Jadis tes paroles, tes regards appelaient sur
moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce, embrasse-moi! Ton coeur est
donc froid et muet? Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?
FAUST.
Viens, suis-moi, chère amie; prends courage; je t'aime avec transport;
mais suis-moi, c'est ma seule prière.
MARGUERITE.
Es-tu bien Faust? est-ce bien toi?
FAUST.
Oui, sans doute; oui, viens.
MARGUERITE.
Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes
bras. D'où viens que tu n'as pas horreur de Marguerite? Sais-tu bien,
mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?
FAUST.
Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.
MARGUERITE.
Ma mère! c'est moi qui l'ai tuée! Mon enfant! c'est moi qui l'ai noyé!
N'appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai, Faust, que
je te vois? N'est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta main chérie.
Oh! ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang!
Cache-moi ton épée; où est mon frère? je t'en prie, cache-la moi.
FAUST.
Laisse donc dans l'oubli l'irréparable passé; tu me fais mourir.
MARGUERITE.
Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu
feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma
mère; mon frère doit être près d'elle. Moi, tu me mettras un peu plus
loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite sur mon
sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J'aurais voulu que
tu fusses près de moi; mais c'était un bonheur doux et pur. Il ne
m'appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il me semble que
tu me repousses avec violence; cependant tes regards sont pleins de
tendresse et de bonté.
FAUST.
Ah! si tu me reconnais, viens.
MARGUERITE.
Où donc irais-je?
FAUST.
Tu seras libre.
MARGUERITE.
La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais conduis-moi
dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu veux partir?
Oh! mon ami, si je pouvais....
FAUST.
Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.
MARGUERITE.
Je n'ose pas sortir; il n'est plus pour moi d'espérance. Que me
sert-il de fuir? Mes persécuteurs m'attendent. Mendier est si
misérable; et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste
aussi d'errer dans l'étranger; et d'ailleurs partout ils me saisiront.
FAUST.
Je resterai près de toi.
MARGUERITE.
Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui borde le
ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt; à gauche, près
de l'écluse, dans l'étang, saisis-le tout de suite, il tendra ses
mains vers le ciel; des convulsions les agitent. Sauve-le! Sauve-le!
FAUST.
Reprends tes sens; encore un pas, et tu n'as plus rien à craindre.
MARGUERITE.
Si seulement nous avions déjà passé la montagne.... L'air est si froid
près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et sa
vieille tête est branlante. Elle ne m'appelle pas; elle ne me fait pas
signe de venir; seulement ses yeux sont appesantis; elle ne
s'éveillera plus. Autrefois nous nous réjouissions quand elle
dormait.... Ah! quel souvenir.
FAUST.
Puisque tu n'écoutes pas mes prières, je veux t'entraîner malgré toi.
MARGUERITE.
Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis pas
ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n'ai que trop fait ce que tu as
voulu.
FAUST.
Le jour paraît, chère amie! chère amie!
MARGUERITE.
Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce cachot; il
vient pour célébrer mes noces éternelles; ne dis à personne que tu as
vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne, elle est flétrie:
nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes. La foule va se
presser, le bruit sera confus; la place, les rues suffiront à peine à
la multitude. La cloche sonne, le signal est donné. Ils vont lier mes
mains, bander mes yeux; je monterai sur l'échafaud sanglant, et le
tranchant du fer tombera sur ma tête.... Ah! le monde est déjà
silencieux comme le tombeau.
FAUST.
Ciel! pourquoi donc suis-je né?
MÉPHISTOPHÉLÈS paraît à la porte.
Hâtez-vous, ou vous êtes perdus; vos délais, vos incertitudes sont
funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait sentir.
MARGUERITE.
Qui sort ainsi de la terre? C'est lui, c'est lui; renvoyez-le. Que
ferait-il dans le saint lieu? C'est moi qu'il veut enlever.
FAUST.
Il faut que tu vives.
MARGUERITE.
Tribunal de Dieu, je m'abandonne à toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Viens, viens, ou je te livre à la mort avec elle.
MARGUERITE.
Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi: troupes
sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c'est ton sort qui
m'afflige....
MÉPHISTOPHÉLÈS
Elle est jugée.
Des voix du ciel s'écrient
Elle est sauvée.
MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.
Suis-moi.
Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le
fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement son
ami.
Faust! Faust!
La pièce est interrompue après ces mots. L'intention de l'auteur est
sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la
vie de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue.
XLIX
Mais le génie de madame de Staël s'élève encore avec le sujet dans le
troisième volume de l'_Allemagne_, qui traite de la philosophie, de la
conscience, de la liberté, de la politique. Elle plane en philosophe,
en moraliste, en citoyen, en homme d'État, sur tous les ouvrages
qu'elle analyse; et comme un créateur, elle complète tout ce qu'elle
touche. Les mépris du matérialisme sont sublimes.
«Les preuves de la spiritualité de l'âme ne peuvent se trouver dans
l'empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais
le monde invisible ne saurait y être soumis; et si l'on n'admet pas
des idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier
des sensations, comment l'âme, dans une telle servitude, serait-elle
immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits
transmis, les sens sont sujets à l'erreur, qu'est-ce qu'un être normal
qui n'agit que lorsqu'il est excité par des objets extérieurs et par
des objets même dont les apparences sont souvent fausses?
«Un philosophe français a dit, en se servant de l'expression la plus
rebutante, _que la pensée n'était autre chose qu'un produit matériel
du cerveau_. Cette déplorable définition est le résultat le plus
naturel de la métaphysique qui attribue à nos sensations l'origine de
toutes nos idées. On a raison, si c'est ainsi, de se moquer de ce qui
est intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n'est pas
palpable.
«Si notre âme n'est qu'une matière subtile, mise en mouvement par
d'autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle a
le désavantage d'être passive; si nos impressions et nos souvenirs ne
sont que les vibrations prolongées d'un instrument dont le hasard a
joué, il n'y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces
physiques dans le monde, et tout peut s'expliquer d'après les lois
qui les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés
sur l'origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien
simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en
nous-mêmes tous les désirs et toutes les espérances que le génie,
l'amour et la religion font concevoir; car l'homme ne serait alors
qu'une mécanique de plus dans le grand mécanisme de l'univers: ses
facultés ne seraient que des rouages, sa morale un calcul, et son
culte le succès.
«Tout ce qui est visible parle à l'homme de commencement et de fin, de
décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous
l'indice de l'immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les
sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi,
dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l'univers, la
splendeur des cieux qui frappe nos regards, ne nous attestent-elles
pas la magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est
contradictoire, l'on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en
égale proportion; et il en est ainsi pour que l'homme puisse exercer
sa liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des
espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît
comme les parois de la divinité; mais tous les maux et tous les vices
des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans
parole, non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame
un Dieu au fond de notre coeur: tout ce qui est vraiment beau dans
l'homme naît de ce qu'il éprouve intérieurement et spontanément: toute
action héroïque est inspirée par la liberté morale; l'acte de se
dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations
combattent et que l'enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur,
que les anges eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle,
pourraient l'envier à l'homme.
«On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit
avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser
et s'aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable
découverte ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l'esprit à
s'immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois
communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à
Dieu, et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je,
ce système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu'en
ont tiré ceux qui soutenaient la cause de l'immortalité est une
preuve de plus des erreurs qu'il renferme.
«Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie
matérialiste, lorsqu'ils ont voulu s'avilir méthodiquement et mettre
leurs actions en théorie, c'est qu'ils croyaient, en soumettant l'âme
aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur
conduite. Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait
profondément affligé, car il craindrait sans cesse que l'influence
toute-puissante des objets extérieurs n'altérât la pureté de son âme
et la force de ses résolutions. Mais, quand on voit des hommes se
réjouir en proclamant qu'ils sont en tout l'oeuvre des circonstances,
et que ces circonstances sont combinées par le hasard, on frémit au
fond du coeur de leur satisfaction perverse.
«Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l'on dit qu'ils se
chauffent avec plaisir à l'incendie qu'ils ont allumé: ils exercent
alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont
coupables, ils font servir la destruction à leur usage; mais, quand
l'homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en
profitera?»
L
«C'est de la poésie, s'écrie-t-elle ailleurs, que toute cette manière
de considérer le monde physique; mais on ne parvient à le connaître
d'une manière certaine que par l'expérience; et tout ce qui n'est pas
susceptible de preuves peut être un amusement de l'esprit, mais ne
conduit jamais à des progrès solides.--Sans doute les Français ont
raison de recommander aux Allemands le respect pour l'expérience; mais
ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments de la
réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par la connaissance
des faits. La plupart des grandes découvertes ont commencé par
paraître absurdes, et l'homme de génie ne fera jamais rien s'il a
peur des plaisanteries; elles sont sans force quand on les dédaigne,
et prennent toujours plus d'ascendant quand on les redoute. On voit
dans les contes des fées des fantômes qui s'opposent aux entreprises
des chevaliers et les tourmentent jusqu'à ce que ces chevaliers aient
passé outre. Alors tous les sortiléges s'évanouissent, et la campagne
féconde s'offre à leurs regards. L'envie et la médiocrité ont bien
aussi leurs sortiléges; mais il faut marcher vers la vérité, sans
s'inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
«Lorsque Keppler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des
corps célestes, c'est ainsi qu'il exprima sa joie: «Enfin, après
dix-huit mois, une première lueur m'a éclairé, et, dans ce jour
remarquable, j'ai senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à
présent ne me retient: j'ose me livrer à ma sainte ardeur, j'ose
insulter aux mortels, en leur avouant que je me suis servi de la
science mondaine, que j'ai dérobé les vases d'Égypte pour en
construire un temple à mon Dieu. Si l'on me pardonne, je m'en
réjouirai; si l'on me blâme, je le supporterai. Le sort en est jeté,
j'écris ce livre: qu'il soit lu par mes contemporains ou par la
postérité, n'importe; il peut bien attendre un lecteur pendant un
siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six mille années, d'un
contemplateur tel que moi.» Cette expression hardie d'un orgueilleux
enthousiasme prouve la force intérieure du génie.
«Goethe a dit, sur la perfectibilité de l'esprit humain, un mot plein
de sagacité: _Il avance toujours en ligne spirale_. Cette comparaison
est d'autant plus juste qu'à beaucoup d'époques il semble reculer, et
revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus.
Il y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des
sciences; il en est d'autres où, selon Hemsterhuis, _l'esprit
merveilleux doit l'emporter sur l'esprit géométrique_. Quand l'homme
est dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité, cet
esprit merveilleux est le seul qui rende à l'âme une puissance
d'admiration, sans laquelle on ne peut comprendre la nature.