comme elle le devait, qu'il s'éloignât de la triste cause de cet exil,
et je vis partir cet ami sans savoir si jamais sa présence honorerait
encore ma demeure sur cette terre. C'est le 31 août 1811 que je brisai
le premier et le dernier de mes liens avec ma patrie; je le brisai, du
moins, par les rapports humains qui ne peuvent plus exister entre
nous; mais je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon
respectable ami, et j'ose croire aussi que dans ses prières il me
répond. La destinée ne m'accorde plus une autre correspondance avec
lui.»
XLI
Cette page des mémoires de la femme persécutée dans ses amis respire
la vengeance d'une âme libre; elle atteste aussi plus de constance
dans la dignité de l'âme que le despotisme n'était accoutumé à en
rencontrer autour de lui. Si le gémissement est disproportionné au
malheur chez une exilée au sein de sa famille, de son opulence et de
ses jardins dans _l'Oasis_ enchantée du lac de Genève, on ne peut
s'empêcher de reconnaître que madame de Staël, qui pouvait se relever
de la proscription par une phrase d'éloge au despotisme, montra un
véritable courage en la refusant. Femme, elle fut plus homme que les
hommes: de trop illustres exemples pouvaient excuser sa faiblesse. Peu
d'écrivains de cette époque se firent scrupule d'adorer au moins d'une
génuflexion et d'un enthousiasme le maître de la force. M. Michaud,
l'auteur royaliste du _Printemps d'un Proscrit_, dédiait un _poëme
impérial_, le treizième chant de l'Énéide, à la dynastie
napoléonienne. M. de Chateaubriand célébrait, dans l'exorde d'un
discours de réception à l'Institut, le nouveau _Cyrus_ en style de
prophète; M. de Maistre lui-même, le philosophe du despotisme,
converti à l'usurpation par le succès, écrivait de Pétersbourg dans sa
correspondance, aujourd'hui publiée, des adorations à la fortune de
Napoléon. Si on la compare à ces hommes, madame de Staël paraît seule
plus grande que le sort. Ils y cédaient, elle lui résistait, et sa
résistance est d'autant plus belle qu'on ne lui demandait qu'une ligne
de sa main pour prix de la faveur et de la liberté.
XLII
Elle se décida à la fuite. Le récit de cette fuite rouvre toutes les
cicatrices d'un coeur de fille et de mère déchiré dans ses affections,
dans ses souvenirs et dans ses habitudes.
«Déchirée la veille par l'incertitude, je parcourus, dit-elle, le parc
de Coppet; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de
se reposer pour contempler la nature; je revis ces mêmes beautés des
ondes et de la verdure que nous avions souvent admirées ensemble; je
leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument
qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si
le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une
des principales causes de mes regrets en m'éloignant des lieux que
j'habitais; mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une
sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en
prière devant cette porte de fer qui s'est refermée sur les restes du
plus noble des humains, et là, mon âme fut convaincue de la nécessité
de partir. Je me rappelai ces vers fameux de Claudien, dans lesquels
il exprime l'espèce de doute qui s'élève dans les âmes les plus
religieuses lorsqu'elles voient la terre abandonnée aux méchants et le
sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je
n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui développait en
moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre
parler ceux qui pensaient comme moi pour me fier à ma propre croyance
et conserver le culte que mon père m'avait inspiré. J'invoquai
plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet
homme, le Fénelon de la politique, dont le génie était en tout
l'opposé de celui de Bonaparte; et il en avait du génie, car il en
faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour
évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l'absence des lois divines
et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil,
sa table et ses papiers sont encore à la même place; j'embrassai
chaque trace chérie, je pris son manteau que jusqu'alors j'avais
ordonné de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en
envelopper si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux
terminés, j'évitai le plus que je pus les autres adieux qui me
faisaient trop de mal, et j'écrivis aux amis que je quittais, en ayant
pris soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après
mon départ.
«Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai
dans ma voiture en disant que je reviendrais pour dîner; je ne pris
avec moi aucun paquet quelconque; en descendant l'avenue de Coppet, je
m'évanouis; ma fille me prit la main et me dit: «Ma mère, songe que tu
pars pour l'Angleterre, le pays de la liberté.» À Berne, mon fils me
quitta, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel:
«La douleur de la mort est passée.»
Après avoir traversé l'Allemagne et la Pologne, elle se rendit en
Russie pendant que Napoléon marchait avec un million d'hommes sur
Moscou. L'empereur Alexandre la reçut à Pétersbourg comme il aurait
reçu une alliée qui lui apportait pour concours l'opinion du monde
libre, cette puissance qui équivaut aux armées et qui leur survit.
Cependant elle n'osa pas résider ouvertement dans le seul pays ennemi
de la France où sa résidence eût été un crime, puni peut-être dans la
fortune de ses enfants. Elle chercha un asile à Stokholm auprès de ce
même Bernadotte devenu prince royal de Suède. Tout fait présumer
qu'elle augurait alors une fortune plus haute encore pour cet ancien
ami, transfuge de la république, ennemi caché de Napoléon, allié
secret et bientôt allié avoué de ses ennemis, que le flot de la guerre
avait porté sur le trône de Suède et qu'un autre reflux pouvait
reporter sur le trône de France. Bernadotte, Moreau et madame de Staël
étaient alors les trois _Coriolans_ de leur patrie.
Mais madame de Staël n'était française que par la conquête et par la
servitude. Ce qui était crime dans Moreau et dans Bernadotte n'était
en elle que légitime aspiration de sa liberté personnelle et de la
liberté du monde. Après quelques mois de séjour à Stokholm, elle passa
en Angleterre; elle y fut reçue avec l'enthousiasme dû à son nom, à
son génie, à son indépendance. Ce fut là qu'elle vécut pendant ces
deux dernières années où la fortune de Napoléon, s'écroulant pièce à
pièce aussi rapidement qu'il l'avait construite, coalisa l'Europe
soulevée contre lui et vengea, par l'invasion de Paris, l'invasion de
tant de capitales.
XLIII
Ces représailles déplorables, mais ordinaires, du sort rouvrirent
Paris à madame de Staël. Elle y rentra avec les Bourbons et avec la
liberté constitutionnelle; elle y rentra, de plus, comme une exilée de
la gloire que l'enthousiasme de sa patrie venge d'une longue
oppression. Quel que soit le deuil de convenance qu'elle affectât un
moment de porter sur les revers de l'empereur, sur la ruine de
l'empire, sur l'invasion de la patrie, on ne peut croire à la
sincérité bien poignante de cette douleur. Elle avait été elle-même un
des membres les plus efficaces de cette coalition; elle avait recruté,
comme Annibal, des ennemis à Napoléon dans tout l'univers; elle
n'était rentrée que par la brèche de Paris dans Paris; elle y
retrouvait la patrie, la fortune, la liberté, l'exercice de son génie,
l'écho tout français de sa gloire, une grande influence sur les
esprits, sur les souverains coalisés, sur les Bourbons eux-mêmes. Ces
hypocrisies de sentiment ne siéent pas au véritable génie; le captif
ne maudit pas sincèrement la main qui brise ses chaînes.
La rentrée de madame de Staël fut une restauration comme celle de
Louis XVIII. Le roi la combla de faveurs comme roi et comme lettré; il
caressa dans madame de Staël la fille de M. Necker dont jeune il avait
partagé les opinions libérales, l'ennemie de Napoléon, la femme
éloquente, la femme poëte, la femme politique qui, par son exemple et
par son influence, ramenait aux Bourbons les républicains convertis à
la monarchie tempérée. Elle ne fut pas un débris à cette époque, elle
fut une puissance; son salon, où se groupaient pour l'entendre tous
les hommes éminents de toutes les opinions et de toutes les nations
réunies par la coalition de Paris, devint la tribune du monde. Jamais
elle ne régna plus universellement sur la pensée de l'Europe.
Indépendamment de ses opinions anglaises, qui la portaient à favoriser
l'établissement d'un régime représentatif en France pour corriger une
longue servitude et pour retremper les moeurs avilies par le
despotisme, elle avait un grand intérêt de famille à complaire au roi.
La France devait à son père deux millions, que M. Necker en fuyant de
Paris avait laissés en gage au trésor public. Ces deux millions,
englobés dans les banqueroutes générales de la révolution, ne
pouvaient être restitués à la famille de M. Necker que par une justice
exceptionnelle du prince; elle en sollicitait la restitution. Cette
faveur dépendait de la bienveillance autant que de l'équité du roi;
une opposition acerbe et prématurée aurait aigri le gouvernement qu'il
fallait fléchir. Les Bourbons n'étaient donc pas seulement pour madame
de Staël la liberté et la patrie, ils étaient la fortune; elle les
accueillait par réminiscence, mais elle les accueillait aussi par
politique.
XLIV
Elle se hâta de profiter de la liberté de la pensée et de la parole
pour publier son premier titre de gloire, ce beau livre de
l'_Allemagne_ que Napoléon avait fait impitoyablement lacérer par ses
censeurs.
Ce livre, retardé ainsi par la brutalité du despotisme, parut bien
plus à son heure en ce moment qu'il n'aurait fait trois ans plus tôt
au milieu des destructions de la guerre européenne et au bruit de
l'écroulement de l'empire. Napoléon sans le vouloir avait servi par
cette tyrannie la gloire de son ennemie: ce livre fut la restauration
du spiritualisme dans la philosophie, de l'originalité dans la
littérature, de la liberté dans sa politique, de la conscience dans
l'esprit humain. Il fit pour la littérature ce que le _Génie du
Christianisme_ de M. de Chateaubriand avait fait pour le catholicisme;
il fit plus, car dans son livre de l'_Allemagne_ madame de Staël
inaugurait une force nouvelle dans le domaine de l'intelligence et de
l'art. Elle créait, au lieu de la monarchie classique et plagiaire des
lettres grecques et latines, la république du génie. La France se
mourait d'imitation dans le fond et dans la forme des oeuvres de
l'esprit; elle lui ouvrait des sources neuves et intarissables
d'inspiration dans l'originalité, cette muse qui se rajeunit avec les
siècles. Elle trouvait le génie dans l'âme au lieu de le chercher dans
l'artifice; elle faisait de la pensée exprimée par la littérature non
plus un métier, mais une religion; elle réhabilitait le verbe humain
avili par les lettrés de profession jusqu'à un vain battelage de mots
et d'images transmis d'Athènes à Rome et de Rome à nous par les
écoles.
Penser fortement, sentir sincèrement, agir dignement, parler
éloquemment, agir au besoin héroïquement étaient à ses yeux une même
condition littéraire. La religion, la liberté, l'amour, la vertu
faisaient partie essentielle du génie. La littérature ainsi comprise,
au lieu d'être un jeu de l'esprit, devenait une sublime morale révélée
par le talent; c'était le culte du beau inséparable du bien et
confondant la vérité et la gloire; en un mot, la littérature de la
conscience au lieu de la littérature de l'imagination.
LXV
Cette critique créatrice de madame de Staël, appliquée avec une
merveilleuse éloquence aux grandes oeuvres philosophiques, lyriques ou
dramatiques des grands écrivains du Nord, procédait par l'admiration
au lieu de procéder par le dénigrement. C'est à la flamme de
l'enthousiasme qu'elle faisait comparaître le génie, non pour énumérer
froidement ses taches, mais pour s'extasier sur ses chefs-d'oeuvre.
L'homme grandissait aux yeux de l'homme, au lieu de se rapetisser à
cette optique; on sortait de cette étude comme d'un temple où l'on
venait contempler les merveilles de l'esprit humain et où la grandeur
de l'intelligence révélait la grandeur de celui qui l'a créé;
l'admiration devenait piété. Un tel livre était l'hymne du
spiritualisme chanté par une voix émue sur les débris de la
littérature matérialiste qui venait d'apostasier Dieu, l'âme,
l'immortalité, la liberté, et de se ravaler au service et à la
glorification de la tyrannie.
Le style de l'écrivain de l'_Allemagne_ était partout à la hauteur de
cette pensée; c'était un chant plutôt qu'un style. Qu'on en juge par
ce qu'elle dit de la poésie à l'occasion de sa rencontre à Weymar avec
_Goethe_ et _Schiller_, ces deux poëtes dont le génie, au lieu de
faire deux rivaux, fit deux amis immortels.
«Ce qui est vraiment divin dans le coeur de l'homme ne peut être
défini; s'il y a des mots pour quelques traits, il n'y en a point pour
exprimer l'ensemble, et surtout le mystère de la véritable beauté dans
tous les genres. Il est facile de dire ce qui n'est pas de la poésie;
mais si l'on veut comprendre ce qu'elle est, il faut appeler à son
secours les impressions qu'excitent une belle contrée, une musique
harmonieuse, le regard d'un objet chéri, et par-dessus tout un
sentiment religieux qui nous fait éprouver en nous-mêmes la présence
de la divinité. La poésie est le langage naturel à tous les cultes. La
Bible est pleine de poésie, Homère est plein de religion; ce n'est pas
qu'il y ait des fictions dans la Bible, ni des dogmes dans Homère;
mais l'enthousiasme rassemble dans un même foyer des sentiments
divers, l'enthousiasme est l'encens de la terre vers le ciel, il les
réunit l'un à l'autre.
«Le don de révéler par la parole ce qu'on ressent au fond du coeur est
très-rare; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables
d'affections vives et profondes; l'expression manque à ceux qui ne
sont pas exercés à la trouver. Le poëte ne fait, pour ainsi dire, que
dégager le sentiment prisonnier au fond de l'âme; le génie poétique
est une disposition intérieure de la même nature que celle qui rend
capable d'un généreux sacrifice; c'est rêver l'héroïsme que composer
une belle ode. Si le talent n'était pas mobile, il inspirerait aussi
souvent les belles actions que les touchantes paroles; car elles
partent toutes également de la conscience du beau, qui se fait sentir
en nous-mêmes.
«Un homme d'un esprit supérieur disait _que la prose était factice, et
la poésie naturelle_: en effet les nations peu civilisées commencent
toujours par la poésie, et dès qu'une passion forte agite l'âme, les
hommes les plus vulgaires se servent, à leur insu d'images et de
métaphores; ils appellent à leur secours la nature extérieure pour
exprimer ce qui se passe en eux d'inexprimable. Les gens du peuple
sont beaucoup plus près d'être poëtes que les hommes de bonne
compagnie, car la convenance et le persiflage ne sont propres qu'à
servir de borne: ils ne peuvent rien inspirer.
«Il y a lutte interminable dans ce monde entre la poésie et la prose,
et la plaisanterie doit toujours se mettre du côté de la prose; car
c'est rabattre que de plaisanter. L'esprit de société est cependant
très-favorable à la poésie de la grâce et de la gaieté dont l'Arioste,
La Fontaine, Voltaire sont les brillants modèles. La poésie dramatique
est admirable dans nos premiers écrivains; la poésie descriptive, et
surtout la poésie didactique a été portée chez les Français à un
très-haut degré de perfection; mais il ne paraît pas qu'ils soient
appelés jusqu'à présent à se distinguer dans la poésie lyrique ou
épique, telle que les anciens et les étrangers la conçoivent.
«La poésie lyrique s'exprime au nom de l'auteur même; ce n'est plus
dans un personnage qu'il se transporte, c'est en lui-même qu'il trouve
les divers mouvements dont il est animé: J.-B. Rousseau dans ses _Odes
religieuses_, Racine dans _Athalie_, se sont montrés poëtes lyriques;
ils étaient nourris des psaumes et pénétrés d'une foi vive; néanmoins
les difficultés de la langue et de la versification française
s'opposent presque toujours à l'abandon de l'enthousiasme. On peut
citer des strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y
en a-t-il une entière dans laquelle le Dieu n'ait point abandonné le
poëte? De beaux vers ne sont pas de la poésie; l'inspiration dans les
arts est une source inépuisable qui vivifie depuis la première parole
jusqu'à la dernière: amour, patrie, croyance, tout doit être divinisé
dans l'ode, c'est l'apothéose du sentiment; il faut, pour concevoir la
vraie grandeur de la poésie lyrique, errer par la rêverie dans les
régions éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l'harmonie
céleste, et considérer l'univers entier comme un symbole des émotions
de l'âme.
«L'énigme de la destinée humaine n'est de rien pour la plupart des
hommes; le poëte l'a toujours présente à l'imagination. L'idée de la
mort, qui décourage les esprits vulgaires, rend le génie plus
audacieux, et le mélange des beautés de la nature et des terreurs de
la destruction excite je ne sais quel délire de bonheur et d'effroi,
sans lequel l'on ne peut ni comprendre ni décrire le spectacle de ce
monde. La poésie lyrique ne raconte rien, ne s'astreint en rien à la
succession des temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur les
pays et sur les siècles; elle donne de la durée à ce moment sublime
pendant lequel l'homme s'élève au-dessus des peines et des plaisirs de
la vie. Il se sent au milieu des merveilles du monde comme un être à
la fois créateur et créé, qui doit mourir et qui ne peut cesser
d'être, et dont le coeur tremblant et fort en même temps,
s'enorgueillit en lui-même et se prosterne devant Dieu.
«Les Allemands réunissant tout à la fois, ce qui est très-rare,
l'imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que
la plupart des autres nations de la poésie lyrique. Les modernes ne
peuvent se passer d'une certaine profondeur d'idées dont une religion
spiritualiste leur a donné l'habitude; et si cependant cette
profondeur n'était point revêtue d'images, ce ne serait pas de la
poésie; il faut donc que la nature grandisse aux yeux de l'homme pour
qu'il puisse s'en servir comme de l'emblème de ses pensées. Les
bosquets, les fleurs et les ruisseaux aux poëtes du paganisme; la
solitude des forêts, l'Océan sans bornes, le ciel étoilé peuvent à
peine exprimer l'Éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens est
remplie.
«Les Allemands n'ont pas plus que nous de poëme épique; cette
admirable composition ne paraît pas accordée aux modernes, et
peut-être n'y a-t-il que l'_Iliade_ qui réponde entièrement à l'idée
qu'on se fait de ce genre d'ouvrage: il faut pour le poëme épique un
concours singulier de circonstances qui ne s'est rencontré que chez
les Grecs, l'imagination des temps héroïques et la perfection du
langage des temps civilisés. Dans le moyen âge, l'imagination était
forte, mais le langage imparfait; de nos jours le langage est pur,
mais l'imagination est en défaut. Les Allemands ont beaucoup d'audace
dans les idées et dans le style, et peu d'invention dans le fond du
sujet; leurs essais épiques se rapprochent presque toujours du genre
lyrique. Ceux des Français rentrent plutôt dans le genre dramatique,
et l'on y trouve plus d'intérêt que de grandeur. Quand il s'agit de
plaire au théâtre, l'art de se circonscrire dans un cadre donné, de
deviner le goût des spectateurs, et de s'y plier avec adresse, fait
une partie du succès; tandis que rien ne doit tenir aux circonstances
extérieures et passagères dans la composition d'un poëme épique. Il
exige des beautés absolues, des beautés qui frappent le lecteur
solitaire, lorsque ses sentiments sont plus naturels et son
imagination plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un
poëme épique, pourrait bien encourir le blâme sévère du bon goût
français; mais celui qui ne hasarderait rien n'en serait pas moins
dédaigné.
«Boileau, tout en perfectionnant le goût et la langue, a donné à
l'esprit français, l'on ne saurait le nier, une disposition
très-défavorable à la poésie. Il n'a parlé que de ce qu'il fallait
éviter; il n'a insisté que sur des préceptes de raison et de sagesse
qui ont introduit dans la littérature une sorte de pédanterie
très-nuisible au sublime élan des arts. Nous avons en français des
chefs-d'oeuvre de versification; mais comment peut-on appeler la
versification de la poésie? Traduire en vers ce qui était fait pour
rester en prose, exprimer en dix syllabes comme _Pope_, les jeux de
cartes et leurs moindres détails, ou comme les derniers poëmes qui ont
paru chez nous, le trictrac, les échecs, la chimie, c'est un tour de
passe-passe en fait de paroles, c'est composer avec les mots, comme
avec les notes, des sonates sous le nom de poëme.
«Il faut cependant une grande connaissance de la langue poétique pour
décrire ainsi noblement les objets qui prêtent le moins à
l'imagination, et l'on a raison d'admirer quelques morceaux détachés
de ces galeries de tableaux; mais les transitions qui les lient entre
eux sont nécessairement prosaïques, comme ce qui se passe dans la tête
de l'écrivain. Il s'est dit:--Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur
celui-ci, puis sur celui-là.--Et, sans s'en apercevoir, il nous met
dans la confidence de sa manière de travailler. Le véritable poëte
conçoit, pour ainsi dire, tout son poëme à la fois au fond de son âme:
sans les difficultés du langage, il improviserait, comme la sibylle et
les prophètes, les hymnes saints du génie. Il est ébranlé par ses
conceptions, comme par un événement de sa vie. Un monde nouveau
s'offre à lui; l'image sublime de chaque situation, de chaque
caractère, de chaque beauté de la nature frappe ses regards, et son
coeur bat pour un bonheur céleste qui traverse comme un éclair
l'obscurité du sort. La poésie est une possession momentanée de tout
ce que notre âme souhaite; le talent fait disparaître les bornes de
l'existence et change en images brillantes le vague espoir des
mortels.
«Il serait plus aisé de décrire les symptômes du talent que de lui
donner des préceptes; le génie se sent comme l'amour par la profondeur
même de l'émotion dont il pénètre celui qui en est doué; mais si l'on
osait donner des conseils à ce génie, dont la nature veut être le seul
guide, ce ne serait pas des conseils purement littéraires qu'on
devrait lui adresser; il faudrait parler aux poëtes comme à des
citoyens, comme à des héros, il faudrait leur dire:--Soyez vertueux,
soyez croyants, soyez libres, respectez ce que vous aimez, cherchez
l'immortalité dans l'amour, et la divinité dans la nature; enfin,
sanctifiez votre âme comme un temple, et l'ange des nobles pensées ne
dédaignera pas d'y apparaître.»
Ne croit-on pas entendre la poésie elle-même devenue ce que Dieu l'a
faite, la sibylle de la nature et la prêtresse du coeur humain?
XLVI
La poésie intime et domestique des Allemands, la seule épopée possible
de nos jours, parce que les lumières ont fait évanouir de l'esprit
humain les prodiges, cette poésie du mensonge, n'inspire pas moins
bien madame de Staël dans sa critique de Woss, le précurseur de Goethe
dans son poëme d'_Hermann et Dorothée_.
«La pureté naïve et pathétique, qui est le principal charme du poëme
de Woss, intitulé _Louise_, se fait sentir surtout, dit-elle, dans la
bénédiction nuptiale du pasteur allemand en mariant sa fille.