n'avais pas encore habitée; je l'avais choisie avec soin dans le
quartier et l'exposition qui me plaisaient; et déjà, dans mon
imagination, je m'étais établie dans le salon avec quelques amis dont
l'entretien est, selon moi, le plus grand plaisir dont l'esprit humain
puisse jouir. Je n'entrais dans cette maison qu'avec la certitude d'en
sortir, et je passais les nuits à parcourir ces appartements dans
lesquels je regrettais encore plus de bonheur que je n'en avais
espéré. Mon gendarme revenait chaque matin, comme dans le conte de
Barbe-Bleue, me presser de partir le lendemain, et chaque fois
j'avais la faiblesse de demander encore un jour... Mes amis venaient
dîner avec moi, et quelquefois nous étions gais, comme pour épuiser la
coupe de la tristesse, en nous montrant les uns pour les autres le
plus aimables qu'il nous était possible, au moment de nous quitter
pour si longtemps. Ils me disaient que cet homme, qui venait chaque
jour me sommer de partir, leur rappelait ces temps de la terreur
pendant lesquels les gendarmes venaient demander leurs victimes.
«On s'étonnera peut-être que je compare l'exil à la mort; mais de
grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à
cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre
la perte de la patrie. Dans tous les codes des lois, le bannissement
perpétuel est considéré comme une des peines les plus sévères; et le
caprice d'un homme inflige en France, en se jouant, ce que des juges
consciencieux n'imposent qu'à regret aux criminels! Des circonstances
particulières m'offraient un asile et des ressources de fortune dans
la patrie de mes parents, la Suisse; j'étais à cet égard moins à
plaindre qu'un autre, et néanmoins j'ai cruellement souffert. Je ne
serai donc point inutile au monde, en signalant tout ce qui doit
porter à ne laisser jamais aux souverains le droit arbitraire de
l'exil. Nul député, nul écrivain n'exprimera librement sa pensée s'il
peut être banni quand sa franchise aura déplu; nul homme n'osera
parler avec sincérité, s'il peut lui en coûter le bonheur de sa
famille entière. Les femmes surtout, qui sont destinées à soutenir et
à récompenser l'enthousiasme, tâcheront d'étouffer en elles les
sentiments généreux, s'il doit en résulter, ou qu'elles soient
enlevées aux objets de leur tendresse, ou qu'ils leur sacrifient leur
existence en les suivant dans l'exil.»
XXXVI
On ne peut s'empêcher de s'étonner et cependant de s'émouvoir des
angoisses de cette femme, à qui le monde est ouvert, que sa maison,
son père, ses enfants, sa patrie attendent, et qui se cramponne aux
portes de Paris, comme si la terre et la vie allaient lui échapper
avec l'horizon brumeux de cette ville! Elle part enfin pour Berlin,
avec Benjamin Constant; elle y est accueillie par la belle reine de
Prusse et par le prince Louis de Prusse, dont le sort était de
succomber bientôt, l'une sous les insultes, l'autre sous le fer de
Napoléon. La nouvelle du meurtre du duc d'Enghien lui arriva à Berlin;
sa haine contre le meurtrier s'en réjouit autant que sa pitié s'en
affligea pour la victime. C'était enfin un crime non-seulement contre
la politique, mais contre la nature, à détester dans son persécuteur.
On voit à l'accent du récit qu'elle fait de cet événement, dans son
livre _Dix années d'exil_, qu'elle éprouva quelque chose de semblable
à ce qu'éprouva Agrippine à la première révélation de l'inhumanité de
son fils, une consternation mêlée de joie tragique, parce qu'elle
avait enfin le droit de haïr celui qu'elle craignait.
«Je demeurais, dit-elle, à Berlin, sur le quai de la Sprée, et mon
appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on
m'éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval
sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler. Très-étonnée
de cette visite si matinale, je me hâtai de me lever pour aller vers
lui. Il avait singulièrement bonne grâce à cheval, et son émotion
ajoutait encore à la noblesse de sa figure. «Savez-vous, me dit-il,
que le duc d'Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à
une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son
arrivée à Paris?»--«Quelle folie! lui répondis-je; ne voyez-vous pas
que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit?»
En effet, je l'avoue, ma haine, quelque forte qu'elle fût contre
Bonaparte, n'allait pas jusqu'à me faire croire à la possibilité d'un
tel forfait. «Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit
le prince Louis, je vais vous envoyer le _Moniteur_, dans lequel vous
lirez le jugement.»
«Il partit à ces mots, et l'expression de sa physionomie présageait la
vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, j'eus entre mes mains ce
_Moniteur_ du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort,
prononcé par la commission militaire séant à Vincennes contre _le
nommé Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Français désignaient le
petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie. Quand on
abjurerait tous les préjugés d'illustre naissance que le retour des
formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on
blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de
Rocroi? Ce Bonaparte qui en a gagné, des batailles! ne sait pas même
les respecter; il n'y a ni passé ni avenir pour lui; son âme
impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour
l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le
prince Louis m'écrivait en commençant son billet par ces mots: «Le
nommé Louis de Prusse fait demander à Madame de Staël, etc.» Il
sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des
héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette
horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier avec un tel
homme? La nécessité? dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l'âme où
jamais son empire ne doit pénétrer; s'il n'en était pas ainsi, que
serait la vertu sur la terre? un amusement libéral qui ne conviendrait
qu'aux paisibles loisirs des hommes privés.
«Une personne de ma connaissance m'a raconté que peu de jours après la
mort du duc d'Enghien elle alla se promener autour du donjon de
Vincennes. La terre encore fraîche marquait la place où il avait été
enseveli. Des enfants jouaient aux petits palets sur ce tertre de
gazon, seul monument pour de telles cendres. Un vieux invalide, à
cheveux blancs, assis non loin de là, était resté quelque temps à
contempler ces enfants; enfin, il se leva, et, les prenant par la
main, il leur dit, en versant quelques pleurs: «Ne jouez pas là, mes
enfants, je vous en prie.» Ces larmes furent tous les honneurs qu'on
rendit au descendant du grand Condé, et la terre n'en porta pas
longtemps l'empreinte.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Entre l'ordre de l'enlever et celui de le faire périr, plus de huit
jours s'étaient écoulés, et Bonaparte commanda le supplice du duc
d'Enghien longtemps d'avance, aussi tranquillement qu'il a depuis
sacrifié des millions d'hommes à ses ambitieux caprices.
«On se demande maintenant quels ont été les motifs de cette terrible
action, et je crois facile de les démêler. D'abord Bonaparte voulait
rassurer le parti révolutionnaire, en contractant avec lui l'alliance
du sang. Un ancien Jacobin s'écria, en apprenant cette nouvelle: «Tant
mieux! le général Bonaparte s'est fait de la Convention.» Pendant
longtemps, les Jacobins voulaient qu'un homme eût voté la mort du roi
pour être premier magistrat de la République: c'était ce qu'ils
appelaient avoir donné des gages à la révolution. Bonaparte
remplissait cette condition du crime, mise à la place de la condition
de propriété exigée dans d'autres pays; il donnait la certitude que
jamais il ne servirait les Bourbons. Ainsi ceux de leur parti qui
s'attachaient au sien, brûlaient leurs vaisseaux _sans retour_.
«À la veille de se faire couronner par les mêmes hommes qui avaient
proscrit la royauté, de rétablir une noblesse par les fauteurs de
l'égalité, il crut nécessaire de les rassurer par l'affreuse garantie
de l'assassinat d'un Bourbon. Dans la conspiration de Pichegru et de
Moreau, Bonaparte savait que les républicains et les royalistes
s'étaient réunis contre lui; cette étrange coalition, dont la haine
qu'il inspire était le noeud, l'avait étonné. Plusieurs hommes, qui
tenaient des places de lui, étaient désignés pour servir la révolution
qui devait briser son pouvoir, et il lui importait que désormais tous
ses agents se crussent perdus sans ressources, si leur maître était
renversé; enfin, surtout, ce qu'il voulait, au moment de saisir la
couronne, c'était d'inspirer une telle terreur que personne ne sût lui
résister. Il viola tout dans une seule action: le droit des gens
européens, la constitution telle qu'elle existait encore, la pudeur
publique, l'humanité, la religion. Il n'y avait rien au delà de cette
action; donc on pouvait tout craindre de celui qui l'avait commise. On
crut pendant quelque temps en France que le meurtre du duc d'Enghien
était le signal d'un nouveau système révolutionnaire, et que les
échafauds allaient être relevés. Mais Bonaparte ne voulait
qu'apprendre une chose aux Français, c'est qu'il pouvait tout, afin
qu'ils lui sussent gré du mal qu'il ne faisait pas, comme à d'autres
d'un bienfait. On le trouvait clément quand il laissait vivre; on
avait si bien vu comme il lui était facile de faire mourir!»
Cette interprétation, la seule que puisse adopter l'histoire après un
demi-siècle de conjectures, aurait été celle de Machiavel, comme elle
fut celle de madame de Staël et de M. de Chateaubriand: c'était un
meurtre italien que le génie de la France se refusait à comprendre.
XXXVII
Madame de Staël apprit peu de jours après à Berlin la dernière maladie
de M. Necker; elle partit précipitamment pour Coppet, espérant
recevoir encore le dernier soupir de son père. Sa douleur, comme dans
toutes les âmes émues, devient poésie sous sa plume.
«Dans ce fatal voyage de Weymar à Coppet, j'enviais toute la vie qui
circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches qui volaient
autour de moi; je demandais un jour, un seul jour, pour lui parler
encore, pour exciter sa pitié; j'enviais ces arbres des forêts dont la
durée se prolonge au delà des siècles. Mais l'inexorable silence du
tombeau a quelque chose qui confond l'esprit humain; et, bien que ce
soit la vérité la plus connue, jamais la vivacité de l'impression
qu'elle produit ne peut s'éteindre. En approchant de la demeure de mon
père, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages qui
ressemblaient à une grande figure d'homme qui disparaîtrait vers le
soir, et il me sembla que le ciel m'offrait ainsi le symbole de la
perte que je venais de faire. Il était grand, en effet, cet homme qui,
dans aucune circonstance de sa vie, n'a préféré le plus important de
ses intérêts au moindre de ses devoirs, cet homme dont les vertus
étaient tellement inspirées par sa bonté qu'il eût pu se passer de
principes et dont les principes étaient si fermes qu'il eût pu se
passer de bonté.
«En arrivant à Coppet, j'appris que mon père, dans la maladie de neuf
jours qui me l'avait enlevé, s'était constamment occupé de mon sort
avec inquiétude. Il se faisait des reproches de son dernier livre,
comme étant la cause de mon exil; et, d'une main tremblante, il
écrivit, pendant sa fièvre, au premier consul une lettre où il
affirmait que je n'étais pour rien dans la publication de ce dernier
ouvrage, qu'au contraire, j'avais désiré qu'il ne fût pas imprimé.
Cette voix d'un mourant avait tant de solennité! cette dernière prière
d'un homme qui avait joué un si grand rôle en France, demandant pour
toute grâce le retour de ses enfants dans le lieu de leur naissance et
l'oubli des imprudences qu'une fille, jeune encore alors, avait pu
commettre, tout me semblait irrésistible; et, bien que je connusse le
caractère de l'homme, il m'arriva ce qui, je crois, est dans la nature
de ceux qui désirent ardemment la cessation d'une grande peine:
j'espérai contre toute espérance. Le premier consul reçut cette lettre
et me crut sans doute d'une rare niaiserie d'avoir pu me flatter qu'il
en serait touché. Je suis à cet égard de son avis.»
On voit que l'impatience de madame de Staël pour le séjour de Paris
l'emportait encore dans son âme sur l'horreur du meurtre du duc
d'Enghien et qu'elle consentait à implorer celui qu'elle avait cessé
d'estimer (dégradation de dignité du caractère qu'on ne pardonnerait
pas dans un homme et qu'on déplore même dans une femme)! Implorer la
tyrannie qu'on déteste, c'est s'enlever le droit de la détester.
Toute cette époque de la vie de madame de Staël fut pleine
d'oscillations féminines qu'on ne peut justifier; on y sent la
mauvaise influence d'un homme qui faisait fléchir son caractère sous
ses propres versatilités. Elle se glorifiait devant les ennemis de
Bonaparte du titre de victime, mais les seules victimes méritoires
sont les victimes volontaires; l'héroïsme malgré soi est plus voisin
de l'ostentation et du ridicule que de la vraie gloire. Éloignée de
Paris, madame de Staël avait besoin de changer de scène.
XXXVIII
Après avoir payé à la mémoire de son père le tribut d'affection
qu'elle lui avait toujours portée dans une notice apologétique de sa
vie et dans la publication de ses manuscrits, elle partit pour
l'Italie, terre de son imagination. Son voyage était un poëme. Elle y
prépara les matériaux de son plus important ouvrage littéraire, le
roman poétique de _Corinne_. Corinne était sa propre personnification.
Elle se retraçait elle-même sous ce nom. Une jeune femme, dont
l'imagination enthousiaste anime, colore, passionne toute la nature et
toute l'histoire en parcourant la plus grande scène du monde antique,
inspire un amour d'admiration plutôt que de coeur à un voyageur
anglais qu'elle rencontra à Rome.
L'amour plus méridional et plus absolu qu'elle ressent elle-même pour
lui redouble son génie et divinise, pour ainsi dire, son enthousiasme.
Les chants qu'elle improvise au Capitole ou au cap Misène lui méritent
la couronne du Tasse et de Pétrarque.
Mais son amant s'épouvante de la splendeur même de son idole; il
craint avec raison que cette divinité d'intelligence ne puisse
redescendre sur la terre au rôle modeste d'épouse obscure et de mère
de famille. Ses faibles yeux ne peuvent supporter tant d'éclat, son
coeur modéré ne peut fournir d'aliment à tant de flammes. Il
s'éloigne, il se décourage, il épouse dans sa patrie une jeune parente
d'une beauté virginale, d'un esprit médiocre, d'un caractère plus
rassurant pour sa félicité domestique. Corinne, punie de sa beauté et
de son génie, expire de tristesse sous l'excès même des dons qu'elle
a reçus de la nature. Elle perd l'amour et la vie pour avoir conquis
le bruit et la gloire.
Voilà le livre. On y sent à chaque page l'amertume d'une âme qui
aurait voulu réunir dans une seule vie ce qui illustre l'existence et
ce qui la voile, mais qui combat contre la nature des choses et contre
la véritable destinée de la femme, qui est vaincue par le bons sens ou
par ce qu'elle appelle les préjugés de la société.
Le livre de _Corinne_ fut l'apogée du talent de madame de Staël. Le
style est un reflet brûlant du ciel d'Italie, aperçu par-dessus les
cimes des Alpes. Tantôt voyage, tantôt roman, le voyage est incomplet,
le roman est déclamatoire. Mais l'âme, tantôt virile, tantôt féminine
de madame de Staël, en inonde les pages d'une si magique et d'une si
touchante poésie de coeur et de style, qu'on oublie le livre pour
admirer l'écrivain. La jalouse persécution que madame de Staël
subissait ajoutait son intérêt à l'ouvrage. Le succès fut immense, le
nom de madame de Staël atteignit ou dépassa toutes les renommées
littéraires du temps. Le siècle n'avait point de poëte français en
vers, point d'orateur en action; il adopta cette femme comme la poésie
et l'éloquence de l'époque. Elle revint jouir de sa gloire à Coppet, à
Genève, à Rouen, à Auxerre, enfin dans une terre de M. de Castellane,
à douze lieues de Paris, sans oser s'en rapprocher davantage. Le bruit
qu'elle y faisait était trop grand pour le silence absolu que l'empire
faisait en France.
XXXIX
Madame de Staël reçut le 9 avril, anniversaire de la mort de son père,
l'ordre de sortir de France et de résider à Coppet, sous la
surveillance du préfet de Genève annexée par la conquête à l'empire.
Le besoin de mouvement et de public la poussa bientôt au delà du Rhin.
Elle séjourna quelque temps à Vienne et s'y prépara dans la société
des poëtes et des hommes de lettres à illustrer la Germanie comme elle
avait illustré l'Italie. Revenue à Coppet, en 1809, elle écrivit son
livre de l'_Allemagne_, titre modeste sous lequel se cachait le plus
beau commentaire du génie littéraire moderne en philosophie, en
politique, en poésie; Corinne était éclipsée par l'auteur de
_Corinne_. Le livre de l'_Allemagne_ était plus qu'un livre; c'était
un manifeste européen contre le matérialisme de la philosophie du
dix-huitième siècle et contre la brutalité du despotisme français
abaissant la pensée dans tout l'univers, afin d'abaisser les
caractères.
Ce livre terminé, elle obtint avec peine l'autorisation de se
rapprocher de quarante lieues de Paris pour en surveiller
l'impression. Elle croyait que l'intention secrète de ce livre, cachée
sous des commentaires littéraires, échapperait à la police
inintelligente de l'Empire. Mais la police avait la divination du
despotisme; elle ordonna des retranchements sans nombre au manuscrit.
Madame de Staël les consentit tous pour enlever le prétexte de
l'interdiction du livre. L'ouvrage, enfin imprimé, devait paraître
dans quelques jours et récompenser par une légitime admiration les
longues veilles de l'écrivain, quand un ordre arbitraire du ministre
de la police, Savary, duc de Rovigo, fit mettre en pièces les dix
mille exemplaires. Le manuscrit échappa à peine à l'inquisition
impériale par les soins furtifs de quelques amis. Cette mesure fut
suivie d'un ordre de sortir de France dans le délai de trois jours.
Frappée inopinément dans sa sécurité, dans sa liberté, dans sa gloire,
madame de Staël implora pour toute grâce une prolongation de huit
jours pour se préparer à cette transplantation de son existence.
Napoléon avait dit à ceux qui lui demandaient grâce pour une femme:
«Cette femme monte les esprits dans un sens qui ne convient pas à mes
vues; je ne sais comment il se fait que, quand on l'a lue, on m'aime
moins.» L'exécuteur impassible de ses rigueurs, Savary, ajouta, dans
la lettre qu'il répondit à madame de Staël, l'humiliation à la
douleur. Cette lettre est un monument du dédain soldatesque du moment
pour les suspects de génie et d'indépendance.
«J'ai reçu, madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire. M. votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas
d'inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit
jours. Je désire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous restent à
prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.
«Il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai
signifié dans le silence que vous avez gardé à l'égard de l'empereur
dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur: il ne pouvait pas y
trouver une place qui fût digne de lui. Mais votre exil est une
conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis
plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous
convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des
modèles dans les peuples que vous admirez.
«Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai
arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au
libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.
«Vous savez, madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir de
Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en
Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissée habiter le département de
Loir-et-Cher, vous n'avez pas dû regarder cette tolérance comme une
révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard.
Aujourd'hui vous m'obligez à les faire exécuter strictement; il ne
faut vous en prendre qu'à vous-même.
«Je mande à M. Corbigny de tenir la main à l'exécution de l'ordre que
je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.
«Je suis aux regrets, Madame, que vous m'ayez contraint de commencer
ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur: il m'aurait
été plus agréable de n'avoir qu'à vous offrir le témoignage de la
haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
«Madame,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
_Signé_: «Le duc de ROVIGO.»
«P. S. J'ai des raisons, Madame, pour vous indiquer les ports de
Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls
ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me
faire connaître celui que vous aurez choisi.»
XL
Les deux fils de madame de Staël, innocents des opinions et du génie
de leur mère, se présentèrent en vain à Fontainebleau pour intercéder
auprès de Napoléon; ils reçurent l'ordre de s'éloigner et furent
compris dans l'exil. Le séjour de Coppet fut converti en prison d'État
par le préfet de Genève. Les habitants ne pouvaient étendre leurs
promenades que dans un rayon de deux lieues du château: les amis qui
venaient les visiter encouraient eux-mêmes l'exil. M. Mathieu de
Montmorency et madame Récamier, deux coeurs tentés par le péril quand
il fallait avouer ou consoler l'amitié, bravèrent cet ordre et
subirent la peine de leur courageuse générosité.
«Le même jour, Napoléon frappa l'illustration et la vertu dans M. de
Montmorency, la beauté dans madame Récamier, et, si j'ose le dire, en
moi quelque réputation de talent. Peut-être s'est-il aussi flatté
d'attaquer le souvenir de mon père dans sa fille, afin qu'il fût bien
dit que sur cette terre, ni les morts, ni les vivants, ni la pitié, ni
les charmes, ni l'esprit, ni la célébrité, n'étaient de rien sous son
règne. On s'était rendu coupable quand on avait manqué aux nuances
délicates de la flatterie, en n'abandonnant pas quiconque était frappé
de sa disgrâce. Il ne reconnaît que deux classes d'hommes, ceux qui le
servent et ceux qui s'avisent, non de lui nuire, mais d'exister par
eux-mêmes. Il ne veut pas que dans l'univers, depuis les détails de
ménage jusqu'à la direction des empires, une seule volonté s'exerce
sans relever de la sienne.
«Madame de Staël, disait le préfet de Genève, s'est fait une existence
agréable chez elle; ses amis et les étrangers viennent la voir à
Coppet; l'empereur ne veut pas souffrir cela.» Et pourquoi me
tourmentait-il ainsi? Pour que j'imprimasse un éloge de lui? Et que
lui faisait cet éloge, à travers les milliers de phrases que la
crainte et l'espérance sont empressées à lui offrir? Bonaparte a dit
une fois: «Si l'on me donnait à choisir entre faire moi-même une belle
action ou induire mon adversaire à commettre une bassesse, je
n'hésiterais pas à préférer l'avilissement de mon ennemi.» Voilà toute
l'explication du soin particulier qu'il a mis à déchirer ma vie. Il me
savait attachée à mes amis, à la France, à mes ouvrages, à mes goûts,
à la société; il a voulu, en m'ôtant tout ce qui composait mon
bonheur, me troubler assez pour que j'écrivisse une platitude dans
l'espoir qu'elle me vaudrait mon rappel. En m'y refusant, je dois le
dire, je n'ai pas eu le mérite de faire un sacrifice. L'empereur
voulait de moi une bassesse, mais une bassesse inutile; car, dans un
temps où le succès est divinisé, le ridicule n'eût pas été complet, si
j'avais réussi à revenir à Paris, par quelque moyen que ce pût être.
Il fallait, pour plaire à notre maître, vraiment habile dans l'art de
dégrader ce qu'il reste encore d'âmes fières, il fallait que je me
déshonorasse pour obtenir mon retour en France, qu'il se moquât de mon
zèle à le louer, lui qui n'avait cessé de me persécuter, et que ce
zèle ne me servît à rien. Je lui ai refusé ce plaisir vraiment
raffiné; c'est le seul mérite que j'aie eu dans la longue lutte qu'il
a établie entre sa toute-puissance et ma faiblesse.