analogue à celle d'Angleterre et prendre au sérieux la Constitution,
comme si les droits qu'elle paraissait assurer avaient eu rien de
réel, et que la division prétendue des corps de l'État n'eût pas été
une simple affaire d'étiquette, une distinction entre les diverses
antichambres du consul dans lesquelles des magistrats de différents
noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit
nombre des tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance
avec les conseillers d'État; je croyais surtout que ceux qui
précédemment s'étaient laissé emporter trop loin dans leur amour pour
la république, se devaient de rester fidèles à leur opinion, quand
elle était devenue la plus faible et la plus menacée.
«L'un de ces tribuns, ami de la liberté et doué d'un des esprits les
plus remarquables que la nature ait départi à aucun homme, M. Benjamin
Constant, me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour
signaler l'aurore de la tyrannie. Je l'y encourageai de toute la force
de ma conscience. Néanmoins, comme on savait qu'il était de mes amis
intimes, je ne pus m'empêcher de craindre ce qu'il pourrait m'en
arriver. J'étais vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a
dit jadis: _Je suis Français par Paris_, et s'il pensait ainsi il y a
trois siècles, que serait-ce depuis que l'on a vu réunies tant de
personnes d'esprit dans une même ville, et tant de personnes
accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la
conversation? Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie; c'est par
la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la
tyrannie, si l'exemple de mon père et son sang qui coule dans mes
veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu'il en soit,
Bonaparte la connaissait très-bien; il discerne promptement le mauvais
côté de chacun, car c'est par leurs défauts qu'il soumet les hommes à
son empire. Il joint à la puissance dont il menace, aux trésors qu'il
fait espérer, la dispensation de l'ennui, et c'est aussi une terreur
pour les Français. Le séjour à quarante lieues de la capitale, en
contraste avec tous les avantages que réunit la plus agréable ville du
monde, fait faiblir à la longue la plupart des exilés, habitués dès
leur enfance aux charmes de la vie de Paris.
«La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours,
j'avais chez moi Lucien Bonaparte, MM... et plusieurs autres encore,
dont la conversation, dans des degrés différents, a cet intérêt
toujours nouveau qu'excitent et la force des idées et la grâce de
l'expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d'avoir été proscrit par
le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en
n'exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son
pouvoir. Benjamin Constant s'approche de moi et me dit tout bas:
«Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent. Si je parle,
demain il sera désert; pensez-y.» «Il faut suivre sa conviction,» lui
répondis-je. L'exaltation m'inspira cette réponse; mais, je l'avoue,
si j'avais prévu ce que j'ai souffert à dater de ce jour, je n'aurais
pas eu la force de refuser l'offre que M. Constant me faisait de
renoncer à se mettre en évidence pour ne pas me compromettre.
«Ce n'est rien aujourd'hui, sous le rapport de l'opinion, que
d'encourir la disgrâce de Bonaparte: il peut vous faire périr, mais il
ne saurait entamer votre considération. Alors, au contraire, la nation
n'était point éclairée sur ses intentions tyranniques; et, comme
chacun de ceux qui avaient souffert de la révolution espérait de lui
le retour d'un frère ou d'un ami, ou la restitution de sa fortune, on
accablait du nom de Jacobin quiconque osait lui résister, et la bonne
compagnie se retirait de vous en même temps que la faveur du
gouvernement: situation insupportable, surtout pour une femme, et dont
personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée.
«Le jour où le signal de l'opposition fut donné dans le tribunat par
l'un de mes amis, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont
la société me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au
gouvernement nouveau. Je reçus dix billets d'excuse à cinq heures; je
supportai assez bien le premier, le second; mais, à mesure que ces
billets se succédaient, je commençais à me troubler. Vainement j'en
appelais à ma conscience, qui m'avait conseillé de renoncer à tous les
agréments attachés à la faveur de Bonaparte; tant d'honnêtes gens me
blâmaient, que je ne savais pas m'appuyer assez ferme sur ma propre
manière de voir. Bonaparte n'avait encore rien fait de précisément
coupable; beaucoup de gens assuraient qu'il préservait la France de
l'anarchie; enfin, si dans ce moment il m'avait fait dire qu'il se
raccommodait avec moi, j'en aurais eu plutôt de la joie; mais il ne
veut jamais se rapprocher de quelqu'un sans en exiger une bassesse,
et, pour déterminer à cette bassesse, il entre d'ordinaire dans des
fureurs de commande qui font une telle peur qu'on lui cède tout. Je ne
veux pas dire par là que Bonaparte ne soit pas vraiment emporté; ce
qui n'est pas calcul en lui est de la haine, et la haine s'exprime
d'ordinaire par la colère.
«Quand il convint au premier consul de faire éclater son humeur contre
moi, il gronda publiquement son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur ce
qu'il venait dans ma maison. Joseph se crut obligé de n'y pas mettre
les pieds pendant quelques semaines, et son exemple fut le signal que
suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui
avaient été proscrits le 18 fructidor prétendaient qu'à cette époque
j'avais eu le tort de recommander à Barras M. de Talleyrand pour le
ministère des affaires étrangères, et ils passaient leur vie chez ce
même M. de Talleyrand qu'ils m'accusaient d'avoir servi. Tous ceux qui
se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu'ils
obéissaient à la crainte de déplaire au premier consul; mais ils
inventaient chaque jour un nouveau prétexte qui pût me nuire, exerçant
toute l'énergie de leurs opinions politiques contre une femme
persécutée et sans défense, et se prosternant aux pieds des plus vils
Jacobins, dès que le premier consul les avait régénérés par le baptême
de la faveur.
«Le ministre de la police, Fouché, me fit demander pour me dire que le
premier consul me soupçonnait d'avoir excité celui de mes amis qui
avait parlé dans le tribunal. Je lui répondis, ce qui assurément était
vrai, que M. Constant était un homme d'un esprit trop supérieur pour
qu'on pût s'en prendre à une femme de ses opinions, et que d'ailleurs
le discours dont il s'agissait ne contenait absolument que des
réflexions sur l'indépendance dont toute assemblée délibérante doit
jouir, et qu'il n'y avait pas une parole qui dût blesser le premier
consul personnellement. Le ministre en convint. J'ajoutai encore
quelques mots sur le respect qu'on devait à la liberté des opinions
dans un corps législatif, mais il me fut aisé de m'apercevoir qu'il ne
s'intéressait guère à ces considérations générales; il savait déjà
très-bien que, sous l'autorité de l'homme qu'il voulait servir, il ne
serait plus question de principes, et il s'arrangeait en conséquence.
Mais, comme c'est un homme d'un esprit transcendant en fait de
révolution, il avait déjà pour système de faire le moins de mal
possible, la nécessité du but admise. Sa conduite précédente ne
pouvait en rien annoncer de la moralité, et souvent il parlait de la
vertu comme d'un conte de vieille femme. Néanmoins une sagacité
remarquable le portait à choisir le bien comme une chose raisonnable,
et ses lumières lui faisaient parfois trouver ce que la conscience
aurait inspiré à d'autres. Il me conseilla d'aller à la campagne et
m'assura qu'en peu de jours tout serait apaisé. Mais, à mon retour, il
s'en fallait de beaucoup que cela fût ainsi.»
XXX
La colère du premier consul adoucie par le ministre n'éclata pas
encore sur l'amie de Benjamin Constant. Madame de Staël employa M.
Necker, son père, pour détourner ou suspendre le coup qui la menaçait.
M. Necker, à la sollicitation de sa fille, se présenta à Bonaparte
pendant le séjour que le consul fit à Genève, en se préparant le
passage des Alpes, avant la campagne d'Italie. L'entretien du vieux
ministre et du jeune dictateur fut long et dut être intéressant:
c'était la rencontre de deux hommes, dont l'un avait perdu une
monarchie, dont l'autre reconstruisait tout ce que le premier avait
démoli. On sait seulement que le premier consul, en sortant de cet
entretien, témoigna son étonnement du vide d'idées qu'il avait reconnu
sous l'emphase de ce caractère. La fortune et la popularité avaient
évidemment porté M. Necker à un poste trop haut pour ses facultés
natives. Depuis qu'on pouvait le mesurer à terre, il ne restait de lui
qu'un honnête homme, un philosophe ténébreux, un fastidieux écrivain,
la ruine d'une illusion d'homme d'État. Mais il en restait un bon
père, idolâtre de sa fille. Il implora pour cette fille l'indulgence
du consul, et l'autorisation de résider à Paris, où ses talents, dit
M. Necker, ne pourraient que décorer un gouvernement qui s'annonçait
comme une renaissance des lettres. Bonaparte accorda cette faveur aux
prières de M. Necker. Madame de Staël disparut à ses yeux dans la
gloire de la campagne d'Italie: elle passa l'hiver de 1800 à 1801 sans
être recherchée ni inquiétée par le gouvernement; elle s'obstinait
néanmoins encore à rencontrer les occasions de frapper l'imagination
du premier consul; elle en fait l'aveu dans une page de ses mémoires.
«Je fus invitée, dit-elle, chez le général Berthier, à une fête où le
premier consul devait se trouver. Comme je savais qu'il s'exprimait
très-mal sur mon compte, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait
peut-être quelques-unes de ces choses grossières qu'il se plaisait
souvent à dire aux femmes, même à celles qui lui faisaient la cour, et
j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses
réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les
choses qu'il me dirait. Je ne voulais pas être prise au dépourvu, s'il
se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de
caractère que d'esprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'être
pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à
le braver. Heureusement cela fut inutile: il ne m'adressa que la
question la plus commune du monde. Il en arriva de même à ceux des
opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre. En tout
genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus
fort. Pendant le souper, le premier consul était debout derrière la
chaise de madame Bonaparte et se balançait sur un pied et sur l'autre,
à la manière des princes de la maison de Bourbon. Je fis remarquer à
mon voisin cette vocation pour la royauté, déjà si manifeste.»
«J'allai, suivant mon heureuse coutume, passer l'été auprès de mon
père. Je le trouvai très-indigné de la marche que suivaient les
affaires, et, comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté
que détesté l'anarchie populaire, il se sentait le désir d'écrire
contre la tyrannie d'un seul, après avoir combattu si longtemps celle
de la multitude. Mon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût
son caractère, l'aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand
il fallait s'y exposer pour mériter l'estime publique. Je sentais
très-bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui
déplairait au premier consul; mais je ne pouvais me résoudre à
étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le
tombeau de la liberté française. J'encourageai donc mon père à
travailler, et nous renvoyâmes à l'année suivante la question de
savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait.»
XXXI
Le premier consul voyait avec un juste ombrage les liaisons de madame
de Staël à Paris avec un homme ambigu qu'elle cherchait à lui susciter
pour rival. Cet homme était le général Bernadotte, depuis roi de
Suède, qui caressait alors les restes du parti jacobin. Bernadotte,
spirituel et ambitieux, était propre à briguer avec la même
indifférence une dictature populaire ou un trône; il n'avait cherché
dans la révolution qu'une fortune, également prêt à la saisir dans une
contre-révolution.
Cette liaison de madame de Staël avec un homme suspect au premier
consul fut la véritable cause de son exil.
«Je partis pour Coppet dans ces entrefaites, dit-elle, et j'arrivai
chez mon père dans un état très-pénible d'accablement et d'anxiété.
Des lettres de Paris m'apprirent qu'après mon départ le premier consul
s'était exprimé très-vivement contre mes rapports de société avec le
général Bernadotte. Tout annonçait qu'il était résolu à m'en punir;
mais il s'arrêta devant l'idée de frapper le général Bernadotte, soit
qu'il eût besoin de ses talents militaires, soit que les liens de
famille le retinssent, soit que la popularité de ce général dans
l'armée française fût plus grande que celle des autres, soit enfin
qu'un certain charme dans les manières de Bernadotte rendît difficile,
même à Bonaparte, d'être tout à fait son ennemi.
«Il se formait alors autour du général Bernadotte un parti de généraux
et de sénateurs qui voulaient savoir de lui s'il n'y avait pas
quelques résolutions à prendre contre l'usurpation qui s'approchait à
grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une
mesure législative quelconque, regardant tout autre moyen comme
contraire à ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une
délibération au moins de quelques membres du sénat, et pas un d'eux
n'osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette négociation
très-dangereuse se conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte
et ses amis; c'était plus qu'il n'en fallait pour me perdre, si leurs
desseins étaient découverts. Bonaparte disait que l'on sortait
toujours de chez moi moins attaché à son gouvernement.»
On voit dans ces aveux que madame de Staël, accoutumée à l'influence
politique depuis le salon de son père et depuis ses liaisons avec MM.
de Narbonne, Lafayette, Benjamin Constant, s'obstinait imprudemment à
un grand rôle dans la république et fomentait dans l'âme de Bernadotte
une rivalité qui ne pouvait être pardonnée par Bonaparte. Mais cette
rivalité devait retomber sur la femme assez téméraire pour y attacher
ses espérances. Bonaparte était un parti, Bernadotte n'était qu'une
intrigue.
XXXII
Le premier consul fit insinuer à madame de Staël qu'elle ferait bien
de ne pas revenir à Paris. Cette insinuation fut un coup de foudre
pour une femme qui avait placé depuis son enfance le foyer de sa
gloire, de son importance et de ses sentiments dans la capitale de la
France. Paris était la patrie de ses talents, de son génie, de ses
affections, de ses vanités, de ses ambitions; la France était son
public; l'univers n'existait pour elle qu'à Paris. Cette faiblesse
puérile et presque maladive de son âme lui faisait envisager comme le
comble de l'infortune l'éloignement de ce centre de toutes ses
pensées. La grandeur de son esprit ne la défendait pas contre la
petitesse de cette terreur de l'exil. C'est la paille dans son
caractère; c'est par là qu'il faiblit et qu'il se brisa plus d'une
fois dans sa vie. Certes, pour toute autre âme que la sienne, ce
n'était pas une bien tragique rigueur du sort qu'une résidence plus
ou moins contrainte dans le château de sa famille, auprès d'un père
adoré et d'enfants chéris, au sein de la plus pittoresque contrée de
l'Europe, au bord du lac qui roule autant de poésies que de vagues, au
pied des jardins de Coppet, entre Lausanne et Genève, deux villes
habitées et visitées par l'élite des voyageurs lettrés ou illustres de
toute l'Europe; consolée dans sa propre patrie par toutes les délices
de l'opulence et par tous les charmes d'une grande hospitalité!
Ajoutez à l'agrément de cette résidence la liberté de parcourir et
d'habiter à son gré tout l'univers, excepté l'étroite enceinte de
Paris.
Une telle proscription, qui fait sourire plus que frémir, paraîtrait
le suprême bonheur à la plupart des hommes sensés; pour madame de
Staël, c'était la suprême adversité. Elle en détournait sa pensée
comme elle l'aurait détournée de l'échafaud. Est-ce effémination d'une
âme trop accoutumée dès le berceau aux caresses de la destinée? Est-ce
petitesse d'un esprit si vaste d'ailleurs, mais qui s'est localisé
dans les habitudes d'une seule ville? Est-ce besoin incessant de
l'écho et de l'applaudissement de ces salons qui lui renvoyaient tous
les soirs la gloire et l'enthousiasme pour chaque phrase? Est-ce
regret d'une actrice descendue de la scène avant l'âge, et qui ne
peut renoncer sans désespoir aux rôles qu'elle s'était dessinés pour
sa vie? tout cela à la fois peut-être; mais rien de cela n'est assez
grand pour n'être pas dédaigné au besoin par une grande âme, et pour
motiver l'éternelle désolation qui gémit depuis ce jour dans les
écrits et dans les sanglots de madame de Staël. Il est impossible de
ne pas soupçonner un plus sérieux motif à une telle douleur. Ce motif
non avoué ne peut être qu'une grande ambition irrémédiablement déçue
par la rigueur du premier consul.
Depuis son enfance jusqu'à la _terreur_, depuis le 9 thermidor
jusqu'au consulat, madame de Staël avait aspiré, par l'éloquence et
par l'influence sur les hommes marquants, à l'action politique.
Habituée pendant dix ans à gouverner l'esprit de son père qui
gouvernait la France, le gouvernement était devenu un besoin pour
elle; elle l'avait repris sous les Girondins, elle l'avait perdu sous
les Jacobins, elle l'avait recouvré sous le Directoire, elle avait
espéré le perpétuer sous le Consulat; elle le cherchait de nouveau
dans une conspiration nouvelle avec les Jacobins et avec Bernadotte.
L'éloigner de Paris, c'était la destituer à jamais de toute influence
sur le gouvernement; l'absence la détrônait, voilà pourquoi elle la
redoutait à l'égal de la mort. L'exil, il est vrai, lui laissait le
génie et la gloire des lettres; on ne pouvait exiler sa pensée; mais
la gloire des lettres n'était que la moitié de son existence. Elle
voulait régner, on la laissait seulement briller. C'est là, selon
nous, le secret de cette douleur sans proportions et sans bornes, dont
l'expression dans ses mémoires excite presque la pitié à force
d'exagération.
XXXIII
Elle parut se résigner néanmoins à la seule célébrité littéraire par
la publication du roman de _Delphine_, celle de ses oeuvres qui
respire le plus de passion. L'impression de la jeunesse de la femme
s'y fait sentir plus que dans les autres livres, c'est une
réminiscence toute chaude encore de sentiments mal éteints. L'intérêt,
quoique allongé par des dissertations étrangères au sujet, mais
analogues au temps comme dans _la Nouvelle Héloïse_ de J. J. Rousseau,
y est entraînant. Le style égale souvent celui du Génevois, son modèle
et son maître.
Le succès du livre fut immense, le bruit s'accrut de toutes les
critiques acharnées dont les hommes de lettres complaisants du
gouvernement nouveau s'efforcèrent de dénigrer le livre et l'auteur:
on l'accusa de corrompre les moeurs que le consulat voulait épurer par
sa police plus que par ses exemples. L'accusation n'avait ni
fondement, ni prétexte: le livre triompha de l'opposition, et madame
de Staël, qui n'avait signalé jusque-là que son génie de controverse
et d'éloquence, signala sa puissance dans l'expression de la passion.
Nulle part elle ne fut plus femme que dans _Delphine_; elle ne perdit
pas un enthousiasme, elle conquit des émotions. Elle méditait dès ce
moment _Corinne_, son oeuvre la plus lyrique, où elle voulait fondre
ensemble l'émotion et l'enthousiasme pour éblouir à la fois
l'imagination par le génie et pénétrer le coeur par l'amour.
XXXIV
Protégée par le succès de _Delphine_, elle crut pouvoir se rapprocher
assez de Paris pour entendre le bruit de sa gloire. Regnault de
Saint-Jean d'Angély qui, tout en servant la tyrannie, ne la concevait
contre les femmes que comme une lâcheté, lui offrit l'asile d'une de
ses maisons de campagne à quelques lieues de Paris. Elle n'accepta pas
l'hospitalité, de peur de compromettre l'hôte. Elle emprunta le toit
de madame de la Tour qu'elle ne connaissait que par des amis communs.
«J'arrivai donc dans la campagne d'une personne que je connaissais à
peine, au milieu d'une société qui m'était tout à fait étrangère, et
portant dans le coeur un chagrin cuisant que je ne voulais pas laisser
voir. La nuit, seule avec une femme dévouée depuis plusieurs années à
mon service, j'écoutais à la fenêtre si nous n'entendrions point les
pas d'un gendarme à cheval; le jour, j'essayais d'être aimable pour
cacher ma situation. J'écrivis de cette campagne à Joseph Bonaparte
une lettre qui exprimait avec vérité toute ma tristesse. Une retraite
à dix lieues de Paris était l'unique objet de mon ambition, et je
sentais avec désespoir que, si j'étais une fois exilée, ce serait pour
longtemps, peut-être pour toujours. Joseph et son frère Lucien firent
généreusement tous leurs efforts pour me sauver, et l'on va voir
qu'ils ne furent pas les seuls.
«Madame Récamier, cette femme si célèbre pour sa figure, et dont le
caractère est exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir
demeurer à sa campagne, à Saint-Brice, à deux lieues de Paris.
J'acceptai, car je ne savais pas alors que je pouvais nuire à une
personne si étrangère à la politique, je la croyais à l'abri de tout,
malgré la générosité de son caractère. La société la plus agréable se
réunissait chez elle, et je jouissais là, pour la dernière fois, de
tout ce que j'allais quitter.»
Le silence du gouvernement lui fit espérer sa tolérance. Elle quitta
la maison de madame Récamier pour revenir avec une pleine sécurité à
son premier asile. Cette sécurité n'était que le sommeil de la
tyrannie. Elle raconte ainsi son lugubre réveil.
XXXV
«J'étais à table avec trois de mes amis, dans une salle d'où l'on
voyait le grand chemin et la porte d'entrée. C'était à la fin de
septembre. À quatre heures, un homme en habit gris, à cheval, s'arrête
à la grille et sonne; je fus certaine de mon sort. Il me fit demander;
je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs
et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent
par les combinaisons de la société sont si différentes de celles de la
nature! Cet homme me dit qu'il était le commandant de la gendarmerie
de Versailles, mais qu'on lui avait ordonné de ne pas mettre son
uniforme dans la crainte de m'effrayer; il me montra une lettre signée
de Bonaparte, qui portait l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de
Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures
en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom
connu. Il prétendait que j'étais étrangère, et, comme telle, soumise à
la police. Cet égard pour la liberté individuelle ne dura pas
longtemps, et bientôt après moi d'autres Français et d'autres
Françaises furent exilés sans aucune forme de procès. Je répondis à
l'officier de gendarmerie que partir dans vingt-quatre heures
convenait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des enfants,
et en conséquence je lui proposai de m'accompagner à Paris, où j'avais
besoin de passer trois jours pour faire les arrangements nécessaires à
mon voyage. Je montai donc dans ma voiture avec mes enfants et cet
officier, qu'on avait choisi comme le plus littéraire des gendarmes.
En effet, il me fit des compliments sur mes écrits. «Vous voyez, lui
dis-je, monsieur, où cela mène, d'être une femme d'esprit;
déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous
en avez l'occasion.» J'essayais de me monter par la fierté, mais je
sentais la griffe dans mon coeur.
«Je m'arrêtai quelques instants chez madame Récamier; j'y trouvai le
général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d'aller parler le
lendemain au premier consul. Il le fit en effet avec la plus grande
chaleur. On croirait qu'un homme si utile par son ardeur militaire à
la puissance de Bonaparte devait avoir sur lui le crédit de le faire
épargner une femme; mais les généraux de Bonaparte, tout en obtenant
de lui des grâces sans nombre pour eux-mêmes, n'ont aucun crédit.
Quand ils demandent de l'argent ou des places, Bonaparte trouve cela
convenable; ils sont dans le sens de son pouvoir, puisqu'ils se
mettent dans sa dépendance; mais si, ce qui leur arrive rarement, ils
voulaient défendre des infortunés, ou s'opposer à quelque injustice,
on leur ferait sentir bien vite qu'ils ne sont que des bras chargés de
maintenir l'esclavage en s'y soutenant eux-mêmes.