Madame de Staël, imbue encore des illusions britanniques puisées dans

le salon de son père, abandonnait facilement la monarchie pour la

république, mais continuait à rêver l'aristocratie constituée dans la

république; sa véritable opinion à cette époque était celle des

_Girondins_ avec la démocratie de moins et l'aristocratie de plus pour

suppléer au trône aboli. Une gironde aristocrate, c'était sa vraie

nature. Elle fut, avant madame Roland, _girondine démocrate_, l'âme

des derniers ministères qui tentèrent de sauver à force de

concessions, sinon la monarchie, au moins le roi et sa famille. Le

jeune et beau comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre avant

Dumouriez, puisait ses inspirations dans les pensées de madame de

Staël et sa récompense dans son amitié. Tout fut inutile: les vrais

Girondins, dépassés eux-mêmes par les Jacobins le 10 août, furent

contraints de se précipiter avant leur heure dans la république

d'anarchie, au lieu de la république de principes, puis entraînés

jusqu'à l'échafaud du roi et de là jusqu'à leur propre échafaud. Le

gouvernement de la terreur remplaça le gouvernement de l'opinion. Les

femmes s'enfuirent, les salons se turent; madame de Staël épouvantée

se retira chez son père, à Coppet, pour laisser passer la hache qui

fauchait tout, pour protester et surtout pour vivre. Cette terreur

refoula son âme dans la réflexion et dans le sentiment, les deux

puissances de la solitude.

XXII

Les écrits qu'elle composa alors portent l'empreinte d'une généreuse

émotion. Elle faisait silence, cependant, de peur d'être entendue des

Jacobins et de Robespierre, le Marius des idées dont J. J. Rousseau

avait été le philosophe. Elle écrivit sous le voile de l'anonyme _une

défense de la reine Marie-Antoinette_, adressée aux Français. Cette

apologie au pied de l'échafaud était généreuse, mais sans péril. Tout

porte à croire néanmoins que, s'il eût fallu devenir le _Malesherbes_

des femmes et offrir sa tête aux juges pour sauver celle de la reine,

madame de Staël n'aurait pas hésité à se nommer et à se montrer. Elle

avait la magnanimité du caractère autant que la magnanimité de la

pensée. Derrière l'échafaud elle voyait la gloire de le braver pour

sauver un crime à la liberté; mais en ce moment, et en se montrant

alors, elle n'aurait fait que perdre son père et ses enfants. Une

protestation jetée au peuple par une main cachée, du sein du nuage,

soulageait au moins sa conscience de femme. Les accents en étaient

émus et rappelaient l'éloquence virile du grand orateur anglais Burke,

qui avait fait frémir et pleurer l'Europe entière sur les outrages et

la captivité de Marie-Antoinette.

«Depuis un an, dit en finissant madame de Staël, depuis un an que le

secret le plus impénétrable entoure sa prison, on a dérobé tous les

détails de ses douleurs; mille précautions ont été prises pour en

étouffer le bruit. Un tel mystère honore le peuple français: on a

craint son indignation, on peut donc encore espérer sa justice. Il

aurait su, ce peuple, qu'on apporta devant la fenêtre de

Marie-Antoinette la tête de son amie. Ignorant les fatales nouvelles

de ce jour épouvantable, on la força, par un barbare silence, à

contempler longtemps des traits ensanglantés qu'elle reconnaissait à

peine à travers l'horreur et l'effroi. Elle se convainquit enfin qu'on

lui présentait les restes défigurés de celle qui mourut victime de son

attachement pour elle. Cruels ordonnateurs de cette scène! vous qui

vîtes devant vous votre malheureuse reine prête à mourir de désespoir,

saviez-vous alors tout ce qu'elle devait souffrir? Et les mouvements

d'un coeur sensible, ces mouvements qui devaient vous être inconnus,

les aviez-vous appris pour être plus certains de vos coeurs?

«Pendant le procès du roi, chaque jour abreuvait sa famille d'une

nouvelle amertume; il est sorti deux fois avant la dernière, et la

reine, retenue captive, ne pouvant parvenir à savoir ni la disposition

des esprits ni celle de l'assemblée, lui dit trois fois adieu dans les

angoisses de la mort; enfin le jour sans espérance arriva. Celui que

les liens du malheur lui rendaient encore plus cher, le protecteur, le

garant de son sort et de celui de ses enfants, cet homme, dont le

courage et la bonté semblaient avoir doublé de force et de charme à

l'approche de la mort, dit à son épouse, à sa céleste soeur, à ses

enfants, un éternel adieu; cette malheureuse famille voulut s'attacher

à ses pas, leurs cris furent entendus des voisins de leur demeure, et

ce fut le père, l'époux infortuné qui se contraignit à les repousser.

C'est après ce dernier effort qu'il marcha tranquillement au supplice,

dont sa constance a fait la gloire de la religion et l'exemple de

l'univers. Le soir, les portes de la prison ne s'ouvrirent plus, et

cet événement, dont le bruit remplissait alors le monde, retombe tout

entier sur deux femmes solitaires et malheureuses, et qui n'étaient

soutenues que par l'attente du même sort que leur frère et leur époux.

Nul respect, nulle pitié ne consola leur misère; mais rassemblant tous

leurs sentiments au fond de leur coeur, elles surent y nourrir la

douleur et la fierté. Cependant, douces et calmes au milieu des

outrages, leurs gardiens se virent obligés de changer sans cesse les

soldats apostés pour les garder; on choisissait avec soin, pour cette

fonction, les caractères les plus endurcis, de peur qu'individuellement

la reine et sa famille ne reconquissent la nation qu'on voulait

aliéner d'elles. Depuis l'affreuse époque de la mort du roi, la reine

a donné, s'il était possible, de nouvelles preuves d'amour à ses

enfants. Pendant la maladie de sa fille, il n'est aucun genre de

services que sa tendresse inquiète n'ait voulu lui prodiguer; il

semblait qu'elle eût besoin de contempler sans cesse les objets qui

lui restaient encore pour retrouver la force de vivre, et cependant un

jour on est venu lui ôter son fils; l'enfant, pendant deux fois

vingt-quatre heures, a refusé de prendre aucune nourriture. Jugez

quelle est sa mère par le sentiment énergique et profond qu'à cet âge

déjà elle a su lui inspirer! Malgré ses pleurs, au péril de sa jeune

vie, on a persisté à les séparer. Ah! comment avez-vous osé, dans la

fête du 10 août, mettre sur les pierres de la Bastille des

inscriptions qui consacraient la juste horreur des tourments qu'on y

avait soufferts? Les unes peignaient les douleurs d'une longue

captivité, les autres l'isolement, la privation barbare des dernières

ressources; et ne craigniez-vous pas que ces mots: _ils ont enlevé le

fils à la mère_, ne dévorassent tous les souvenirs dont vous retraciez

la mémoire!

«Voilà le tableau de l'année que cette femme infortunée vient de

parcourir. Et cependant elle existe encore; elle existe parce

qu'elle aime, parce qu'elle est mère. Ah! sans ce lien sacré,

pardonnerait-elle à ceux qui voudraient prolonger sa vie? Mais,

lorsque malgré tant de maux, il vous reste encore du bien à faire,

traînerez-vous du cachot au supplice cette intéressante victime?

Regardez-la, cruels! non pour être désarmés par sa beauté; mais, si

les pleurs l'ont flétrie, regardez-la pour contempler les traces d'une

année de désespoir! Que vous faudrait-il de plus si elle était

coupable? Et que doivent donc éprouver les coeurs certains de son

innocence?

«Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre,

immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par

l'anéantissement de la pitié; c'en est fait de votre empire si la

férocité règne, c'en est fait de votre destinée si vos pleurs coulent

en vain! Défendez la reine par toutes les armes de la nature; allez

chercher cet enfant, qui périra s'il faut qu'il perde celle qu'il a

tant aimée; il sera bientôt aussi lui-même un objet importun, par

l'inexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa

tête; mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère; l'enfance peut

prier, l'enfance s'ignore encore.

«Mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain! Malheur

au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! Ce n'est pas à lui que

la liberté serait réservée. L'espérance des nations, si longtemps

attachée au destin de la France, ne pourrait plus entrevoir dans

l'avenir aucun événement réparateur de cette génération désolée.»

XXIV

Le neuf thermidor et la chute de Robespierre permirent à madame de

Staël d'élever la voix. Ce fut alors pour la république modérée

qu'elle écrivit ses réflexions sur la paix extérieure et sur la paix

intérieure. Le premier de ces deux opuscules avait pour but de

convaincre les puissances étrangères qu'il fallait pactiser avec la

république française sous peine de l'irriter jusqu'à la frénésie et de

lui faire révolutionner l'Europe. Le second avait pour objet de

convaincre les partis intérieurs de la nécessité d'une conciliation

dans la liberté mutuelle et légale sous peine d'éterniser l'anarchie

et de recréer la tyrannie. La pensée dans ces deux écrits est d'un

républicain sincère, le style est d'un grand publiciste. Ils

replacèrent très-haut sur la scène politique la fille un moment

oubliée de M. Necker. Les grandes voix de 89 et les grandes voix de la

Gironde, Mirabeau, Barnave, madame Rolland, Vergniaud, André Chénier,

s'étaient éteintes dans la mort naturelle ou dans la mort violente.

Madame de Staël restait seule de ces deux partis pour rendre une

parole énergique à la liberté modérée. Tout ce qui restait d'ennemis

de l'anarchie et d'ennemis de la tyrannie fit écho à sa voix et se

groupa autour d'elle. Elle revint à Paris occuper, dans le parti des

républicains d'ordre, la place que madame Rolland égorgée par

Robespierre avait occupée dans le parti des Girondins. Elle pouvait se

flatter et elle se flatta de devenir à son tour l'âme invisible mais

dominante d'une république dont elle inspirerait les conseils et dont

elle dirigerait la main. Ce fut l'époque véritablement civique de sa

vie.

XXV

Tous les hommes d'État, tous les écrivains, tous les orateurs sortis

de la proscription, de l'ombre ou du silence après la terreur, se

pressaient dans ses salons comme sous l'égide de la liberté retrouvée

dans les ruines; elle contenait l'impatience des uns, elle modérait la

réaction des autres, elle relevait le découragement, elle fortifiait

la constance, elle réconciliait dans un patriotisme commun ceux que

les factions avaient séparés pour le malheur de tous. Jamais son

éloquence n'avait été si intarissable et si active; elle fut pendant

quelques mois le seul orateur de la république. Sa tribune était

partout où quelques hommes influents se réunissaient pour discuter les

bases d'une constitution durable de la liberté. La littérature en ce

moment était exclusivement politique; madame de Staël suivit d'autant

plus naturellement ce courant qu'elle-même l'avait créé.

Son livre, sur l'_Influence des passions_, qu'elle publia alors,

ajoute à sa renommée d'écrivain le caractère de moraliste. Ce livre,

jugé aujourd'hui à distance avec le sang-froid de la critique,

n'ajoute rien à sa véritable gloire. Le livre disserte au lieu

d'émouvoir, il ne creuse pas assez profondément dans la nature de

l'homme pour y découvrir des vérités nouvelles. C'est de l'esprit qui

n'arrive pas jusqu'à la méditation, c'est de la métaphysique légère,

c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vain et de plus fastidieux en

littérature, des axiomes sans solidité, de la pesanteur sans prix, de

l'ennui sans compensation. L'âge de la philosophie n'était pas venu

pour elle. Elle était loin des années où le coeur refroidi et la

vanité corrigée par le malheur ne laissent à l'homme et à la femme que

la faculté de l'analyser eux-mêmes. L'ambition d'être un chef de parti

dans la république, la soif de la gloire, l'enivrement des

applaudissements publics, et le besoin plus impérieux d'aimer et

d'être aimée, troublaient trop son âme pour la laisser voir au fond

d'elle-même.

XXVI

Le _dix-huit brumaire_, le coup d'État du général Bonaparte retournant

l'armée contre la révolution, dissipa cruellement dans madame de Staël

une partie de ses illusions. Elle fut étourdie comme tout le monde du

coup, sans en sentir au premier moment toute la portée. C'était le

reflux de toutes les choses refoulées par la philosophie du

dix-huitième siècle; c'était le démenti donné le sabre à la main à

toutes les aspirations de l'Europe; c'étaient toutes les réactions

généreuses, politiques, sociales, incarnées dans un seul homme et

venant forcer le siècle à balbutier effrontément la grande apostasie

de la liberté de penser et de la liberté d'institution; c'était la

représaille de la terreur par une autre terreur plus durable, parce

qu'elle est plus modérée et plus disciplinée, la terreur des soldats

au lieu de la terreur des bourreaux. Ce fut surtout le coup d'État

contre la philosophie.

Madame de Staël n'y vit pendant les premiers mois que l'impatience

d'un jeune héros contre des assemblées inertes ou orageuses, qui

prenait la dictature au nom de son génie pour régulariser la

république, anéantir les factions, grandir la patrie et donner à la

pensée confuse du siècle l'unité d'un grand homme. Elle se flatta même

que ce jeune génie s'inclinerait devant le sien, qu'elle acquerrait

plus facilement sur ce dictateur l'ascendant qu'elle cherchait à se

créer sur des chefs de factions multiples, qu'elle serait l'Aspasie

française de ce futur Périclès.

Dans cette pensée, elle chercha avec anxiété les occasions de

rencontrer le général Bonaparte et de l'éblouir par sa conversation.

Elle afficha l'enthousiasme pour sa gloire. Il n'y avait, selon elle,

que deux grands hommes dans la république, faits pour s'entendre et se

compléter, elle et lui.

Elle était en effet à cette époque la plus haute supériorité

intellectuelle et sociale de Paris, elle régnait sur les salons, elle

maniait les esprits, elle tenait les fils des factions les plus

diverses, elle donnait le ton aux opinions, elle pouvait populariser

ou dépopulariser d'un mot le nouveau gouvernement. Ce fut une des

audaces les plus soldatesques de Bonaparte, que de dédaigner ce

concours ou cette opposition. Négliger madame de Staël était un coup

d'État contre Paris plus dangereux peut-être que celui de Saint-Cloud,

un coup d'État contre l'opinion, contre la popularité, contre la

littérature, contre la conversation, contre les salons.

Mais, décidé à n'en appeler qu'aux baïonnettes d'une armée dont les

chefs ne connaissaient pas même de nom la fille de M. Necker, il

portait, dès le lendemain du 18 brumaire, ce défi aux puissances de la

pensée: tel fut le caractère du gouvernement militaire sous les

_Marius_, sous les _Sylla_, sous les _Césars_ de Rome.

XXVII

Il est curieux d'étudier, dans les confidences intimes de madame de

Staël à cette époque, l'étonnement et l'irritation dont elle fut

saisie en s'apercevant de l'éloignement que le premier consul montrait

en toute occasion pour elle. Il ne se contentait pas de la tenir à

distance, il cherchait à l'humilier quand elle se présentait devant

lui. Tout le monde connaît la brusquerie célèbre dont il repoussa ses

avances à une des réceptions des Tuileries, où madame de Staël

s'efforçait de s'attirer un mot ou un sourire d'encouragement du

dictateur: _Quelle est à vos yeux la femme supérieure à toutes les

femmes?_ lui demanda-t-elle avec une évidente intention de s'attirer

une adulation personnelle. «_Celle qui a eu le plus d'enfants_,» lui

répondit sèchement Bonaparte, manifestant ainsi, avec une rudesse sans

ménagement et sans pitié pour son interlocuteur, qu'elle était à ses

yeux une créature hors de son rôle, et que la seule gloire de la femme

était la gloire domestique de l'obscurité et de la fécondité, ces deux

vertus du foyer de l'homme.

Ce mot juste, mais cruel, fit comprendre à madame de Staël qu'il n'y

avait point de place pour sa renommée, encore moins pour son

influence, sous le gouvernement d'un homme qui reléguait la femme la

plus illustre de son sexe dans l'ombre, dans le silence et dans la

maternité. Elle espéra cependant, contre toute espérance, amollir la

rudesse du dictateur en lui faisant sentir le prix d'un talent comme

le sien pour seconder ses plans politiques de régénération de la

liberté et de la république. Elle se trompait encore: Bonaparte

haïssait la liberté et la république de toute l'ambition qui

l'emportait vers l'empire. Son antipathie contre madame de Staël

tenait moins à la crainte qu'il avait de son génie qu'à sa haine

contre la révolution française. Le nom de M. Necker lui en rappelait

l'origine, les écrits de madame de Staël lui en rappelaient les

doctrines.

Cette femme jeune, éloquente, populaire encore, était à ses yeux une

idée survivante de 1789, qu'il était dangereux de laisser briller au

coeur de la France si près de la servitude qu'il voulait sans voix. Il

aurait accepté volontiers les services de madame de Staël esclave;

mais le contraste de madame de Staël libre dans un pays asservi lui

répugnait. Cette femme était à ses yeux une tribune à elle seule. Il

ne voulait que le silence ou l'applaudissement; il s'en expliqua

nettement avec ses frères, Joseph et Lucien Bonaparte, moins

dédaigneux que lui des influences littéraires et des puissances

morales sur l'opinion.

«Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, dit-elle,

c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable

liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage, et je

les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont

ils dérivent et sur belles actions qu'ils inspirent. Les scènes

cruelles qui ont déshonoré la révolution française, n'étant que de la

tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire

aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait tout au plus s'en

décourager pour la France; mais si ce pays avait le malheur de ne

savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela

le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon du

pays du nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses

rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.

«Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que

j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante dont

je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût été

révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation,

vint me voir et me dit: «Mon frère se plaint de vous. Pourquoi,

m'a-t-il répété hier, pourquoi madame de Staël ne s'attache-t-elle pas

à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dépôt de

son père? je l'ordonnerai: le séjour de Paris? je le lui permettrai.

Enfin, qu'est-ce qu'elle veut?»--Mon Dieu! répliquai-je, «il ne s'agit

pas de ce que je veux, mais de ce que je pense.» J'ignore si cette

réponse lui a été rapportée, mais je suis bien sûre du moins que, s'il

l'a sue, il n'y a attaché aucun sens; car il ne croit à la sincérité

des opinions de personne, il considère la morale en tout genre comme

une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une

lettre; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son

très-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de

vous, ainsi Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la

liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son

intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière

reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses ou ses calculs

égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas

bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion,

quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels

hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont,

c'est-à-dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le

verra par la suite, ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur

les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.»

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLII.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CLIIIe ENTRETIEN

MADAME DE STAËL

SUITE.

XXVIII

La guerre ouverte entre le dictateur et la femme de génie ne tarda pas

à éclater; Bonaparte avait laissé subsister, dans le tribunat, une

ombre de tribune libre, mais en corrompant les orateurs. Un de ces

orateurs était _Benjamin Constant_. Ce nom tant de fois fait, défait

et refait par les factions alternatives qu'il a servies et desservies

tour à tour avec un talent plus effronté qu'éclatant, est retombé déjà

dans l'indifférence, et il ne fut jamais qu'une gloire de parti. La

liaison de Benjamin Constant avec madame de Staël fut le malheur de

cette femme politique. Cet homme n'avait ni dans sa nature, ni dans

son âme, ni dans son caractère, l'enthousiasme, l'énergie, la vertu

publique, faits pour justifier un tel attachement. Son amitié

abaissait au lieu de relever l'âme qui s'inspirait de lui. Né dans les

rangs de l'aristocratie helvétique, élevé dans les préjugés et dans

les intrigues des réfugiés français en Allemagne pendant l'émigration,

familier du duc de Brunswick, généralissime de l'armée prussienne en

1792; rédacteur présumé du fameux manifeste de la coalition contre la

France[1], rentré en France grâce à un nom cosmopolite, après la

terreur; zélateur ardent des modérés contre les terroristes,

publiciste attaché au Directoire, auteur, après le 18 fructidor, d'une

adresse aux Français pour rappeler les terroristes au secours du coup

d'État contre les royalistes, nommé tribun après la constitution

nouvelle pour contrôler le gouvernement des consuls, lié avec les

aristocrates par sa naissance, avec les républicains par ses services,

avec les consuls par ses espérances, avec les hommes de lettres par sa

littérature, avec les révolutionnaires par la tribune où rien ne

résonne mieux que l'opposition, affamé de bruit, nécessiteux de

fortune, sceptique d'idées, homme à tout comprendre, à tout dire et à

tout contredire, il avait, par le charme de sa conversation, séduit

madame de Staël. L'esprit de Benjamin Constant, étincelant dans un

salon, lui réverbérait le sien. Elle avait pris cet éblouissement pour

de la lumière et ce phosphore pour de la chaleur. L'extérieur de

Benjamin Constant, mélange d'élégance française et de profondeur

germanique, sa taille haute, frêle et souple, son visage oblong, son

teint pâle, ses cheveux blonds et soyeux déroulés en ondes sur ses

épaules, on ne sait quoi de mystique ou de satanique dans le regard,

qui rappelait à volonté un Méphistophélès politique ou un Werther de

la liberté, avaient complété la fascination.

[Note 1: Les _Lettres de Lausanne_, si bien commentées par M. de

Sainte-Beuve, démentent cette supposition.]

Madame de Staël avait livré son amitié politique sans être sûre

d'avoir livré toute son estime. L'amitié passionnée d'une telle femme

était pour Benjamin Constant une trop haute fortune pour qu'il n'en

décorât pas sa vie. Cette amitié persuadait aux autres son génie.

L'ascendant qu'il exerçait sur son amie lui donnait deux forces pour

une: il était pressé d'en user et d'en abuser pour sa gloire, il la

précipitait plus vite et plus loin dans l'opposition prématurée au

Consulat qu'elle ne l'aurait voulu. Il jugeait, comme il avait tout

jugé, trop légèrement, cette nouvelle phase de la révolution; il

voulait prendre les devants sur l'opinion, se faire craindre,

peut-être apprécier; il méditait un éclat de tribune, dont le

retentissement rejaillirait sur son amie et ferait cesser les

ménagements que le gouvernement avait encore pour elle. Madame de

Staël s'enorgueillissait et tremblait à la fois de cette rupture.

Écoutons-la raconter cette scène d'intérieur, qui précéda de quelques

heures l'exil et les agitations de toute sa vie.

XXIX

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 5 / 17 段