Leur fille était née dans une atmosphère plus libre que celle de

Genève, ville théologique où respire toujours le souffle contentieux

de Calvin; elle vivait depuis son enfance sur les genoux des

philosophes, elle inclinait par sentiment comme par éducation vers la

religion philosophique de son père.

L'âme éloquente de J. J. Rousseau, son compatriote, avait passé dans

cette enfant. Elle était de la religion qui parlait le plus

éloquemment de la nature et de la liberté en s'élevant cependant à

l'adoration du Créateur: c'était alors celle du philosophe de Genève

exprimée dans la profession de foi du _Vicaire Savoyard_.

Les philosophes, plus secs de coeur et plus implacables de logique, ne

pardonnaient pas à J. J. Rousseau sa condescendance pour le

christianisme, qu'ils ne remplaçaient que par l'athéisme: de là, deux

sectes dans la philosophie nouvelle, celle des philosophes impies et

celle des philosophes pieux. Mademoiselle Necker était de celle de son

père et du fils de l'horloger, comme on appelait alors J. J. Rousseau;

mais elle était surtout de la religion littéraire du moment, la

déclamation, l'éloquence, la gloire, le génie humain. Elle brûlait du

désir de prendre place dans la renommée du siècle, dont le salon de

son père était le cénacle.

XIV

Elle essaya ses forces dans la langue qui tente et qui trompe le plus

les jeunes imaginations, celle des vers. Ses premiers essais de

lyrisme et de drame furent malheureux. L'outil était trop lourd pour

une main d'enfant, trop lourd même pour une main de femme. À

l'exception de la virile Sapho, dont cinq ou six vers attestent

l'énergie poétique, aucune femme, dans aucune langue antique ou

moderne, n'a laissé un seul fragment de ces vers que les siècles se

transmettent en les répétant comme un monument du sentiment ou de la

pensée humaine. Cette lacune universelle, dans la littérature de tous

les pays et de tous les âges, est au moins une présomption contre

l'aptitude des femmes à la haute poésie exprimée en vers.

De toute la création, la femme est cependant l'être le plus

essentiellement poétique, puisqu'elle est certainement l'être le plus

richement doué des quatre facultés qui font le poëte suprême,

l'imagination, la sensibilité, l'amour, l'enthousiasme. Pourquoi donc

aucune femme ne fut-elle jusqu'ici un grand poëte en vers? C'est

qu'apparemment le vers est un instrument exclusivement viril qui veut,

comme l'éloquence de la tribune, une main d'homme pour le faire vibrer

complétement à l'oreille, au coeur, à la raison, à la passion de

l'humanité. C'est le mystère de la langue plus que celui de la

nature. Le vers français, dont nous avons accusé ailleurs le vice et

la puérilité trop musicale dans notre poésie rimée, est cependant la

dernière expression de la condensation, de l'harmonie, de la

vibration, de l'image, de la grâce ou de l'énergie dans la parole

humaine. C'est la transcendance du langage, c'est la concentration de

la pensée ou du sentiment dans peu de mots, c'est l'explosion de la

phrase éclatant comme le canon sous la charge qu'une main vigoureuse a

introduite et bourrée dans le tube de bronze; c'est l'idée, le

sentiment, l'image, le son, la brièveté fondus ensemble d'un seul jet

au feu de l'inspiration et formant ce métal de Corinthe dont nul n'a

pu découvrir le secret en le décomposant; c'est l'algèbre sans

chiffres qui abrége tout, qui dit tout, qui peint tout d'un seul

trait; c'est la conception et l'enfantement de l'âme en un seul acte,

c'est le délire raisonné surexcitant au dernier degré les facultés

expressives de l'homme, mais c'est le délire se connaissant, se

possédant, s'exaltant en se jugeant, se contenant avec la suprême

autorité du sang-froid comme le coursier emporté qui tiendrait

lui-même son propre frein. Peut-être la tension prodigieuse d'esprit

nécessaire au grand poëte pour cette éjaculation à la fois passionnée

et raisonnée des vers, est-elle disproportionnée à la force et à la

délicatesse des organes de la pensée dans la femme? Peut-être sa main

débile, qui n'a pas été façonnée pour l'effort, ne peut-elle jamais

parvenir à tendre assez puissamment la corde de l'arc pour que la

flèche du vers atteigne le but et touche l'âme en la charmant, comme

le trait invisible de l'archer qui déchire l'air en le traversant et

qui résonne à l'oreille en perçant le coeur? Nous l'ignorons, mais

c'est un fait historique et universel qu'aucune femme encore n'a pu

chanter comme Homère ni parler comme Démosthène.

Le poëme et le discours sont oeuvres viriles, parce que l'un est le

trépied, l'autre la tribune; l'un monte trop haut dans le ciel,

l'autre descend trop bas dans le tumulte humain. La femme, même la

femme de génie, veut un piédestal plus rapproché des yeux et des

coeurs.

XV

Mademoiselle Necker, convaincue par cette première épreuve de

l'inégalité de ses forces à son ambition de gloire poétique, renonça

pour quelque temps aux vers; elle écrivit son premier ouvrage en

prose, les _Lettres sur les écrits et le caractère de J. J. Rousseau_.

Ces premières pages révélèrent plus qu'un grand style, une grande âme

dans cette jeune femme: J. J. Rousseau y est jugé comme il doit l'être

par la pitié et par l'enthousiasme. Mademoiselle Necker n'avait pas

encore atteint les années arides du bons sens.

Les utopies spéculatives de l'auteur du _Contrat social_, de

l'_Émile_, des plans chimériques de constitution de Pologne et de

Corse, n'étaient pas à la portée de sa critique. Mais les malheurs de

Rousseau, sa misanthropie tour à tour chagrine ou plaintive,

l'éloquence de ses sentiments qui cachait le néant de ses idées,

étaient de la compétence de son coeur. Elle emprunta quelque chose du

style de ce grand harmoniste et de ce grand coloriste pour parler de

lui. On reconnut dans le portrait la manière du modèle; on y reconnut

surtout une certaine audace d'idées et une certaine indépendance de

jugements qui rappelaient la séve étrangère et qui marquaient alors

toutes les oeuvres écrites au bord du lac de Genève. Cette vallée de

_Kachemire_ de l'Occident, cette colonie de la liberté religieuse et

de la liberté républicaine, encaissée dans des remparts de neige

entre le Jura et les Alpes, semblait donner de l'étrangeté et de la

hardiesse à la pensée. J. J. Rousseau en était sorti pour étonner la

société de ses invectives, et pour peindre la nature de couleurs

neuves empruntées aux aspects, aux forêts, aux neiges, aux eaux de

cette _Tempé_ de l'Helvétie. Haller y avait chanté des odes

pindariques, hymnes spontanées de la création au Créateur. Gessner y

avait transplanté les scènes pastorales d'un Théocrite des Alpes.

Gibbon y était venu d'Angleterre pour être plus libre dans ses

jugements sur les religions et sur la société; il y avait écrit,

pendant une séance de dix ans, la grande histoire de la décomposition

et de la transformation de l'empire Romain par le christianisme.

L'esprit de parti et l'esprit de secte sont parvenus à le décréditer

aujourd'hui d'un dénigrement inique, mais cette oeuvre n'en ressortira

pas moins de cette éclipse comme le plus inaltérable monument

d'érudition, de saine critique, d'impartialité historique et de récit

sévère que le dix-huitième siècle ait légué à l'Europe.

Voltaire avait abrité en Suisse, à soixante-deux ans, son génie, au

moment où sa vie littéraire finissait, et où il commençait sa vie

philosophique. L'air des montagnes avait retrempé même son talent

politique affadi par l'air des cours. La fille de M. Necker devait

bientôt y écrire les plus beaux livres de sa maturité, et lord Byron

les plus beaux chants de son _Child Harold_, cette odyssée de l'âme

d'un poëte incomparable.

Les _Lettres sur J. J. Rousseau_, ainsi que plusieurs opuscules de

cette première adolescence de mademoiselle Necker, n'eurent pas besoin

de l'indulgence due à son âge et de la courtisanerie des familiers de

son père pour faire sensation dans le monde lettré à Paris. On n'était

pas accoutumé à une telle virilité romaine d'idées et d'accents sous

une main de jeune femme. Un immense applaudissement accueillit ces

essais. On ne pouvait y méconnaître une force étonnante sous un peu de

déclamation, mais la déclamation dans la première jeunesse est comme

l'écume du génie qui court trop vite et qui gronde trop fort au

commencement de sa course; on pardonne ce bouillonnement de style au

premier jet.

Quand la déclamation est vide et froide, elle prouve le néant de

l'âme; mais, quand elle est pleine et chaude, elle prouve la

surabondance d'idées. L'une est l'hypocrisie du sentiment, l'autre

n'en est que l'exagération; entre feindre ce qu'on ne sent pas ou

exagérer ce qu'on sent, il y a la distance du mensonge à l'emphase.

D'ailleurs, à l'exception de Voltaire, qui avait trop de muscles dans

la pensée pour recourir à l'enflure, tout le dix-huitième siècle

déclamait un peu: Diderot, Thomas, Buffon, Guibert, Raynal, Marmontel,

la cour entière de philosophes et d'hommes de lettres groupés autour

de M. Necker, n'étaient pas exempts de déclamation dans leur style. J.

J. Rousseau lui-même, excepté dans son chef-d'oeuvre des

_Confessions_, n'avait été que le plus sublime des déclamateurs.

Madame Necker faisait déclamer la vertu; M. Necker faisait déclamer

jusqu'aux chiffres. Il n'est pas étonnant que leur fille ait contracté

dans cette société le vice du temps. C'était un siècle de recherche en

tout genre. Chacun aspirait à la vérité en religion, en politique, en

littérature, en système; chacun enflait sa voix pour se persuader à

lui-même et pour persuader aux autres qu'il l'avait trouvée.

XVI

Ces premiers succès placèrent mademoiselle Necker sur un piédestal

dans le salon et dans le monde de son père. Elle avait été l'enfant de

l'espérance, elle devint le prodige de la jeunesse. Ce fut de cette

époque qu'elle prit le goût et la passion de ce qu'elle appelle sans

cesse dans ses ouvrages la _société_, c'est-à-dire un cercle plus ou

moins étendu d'hommes oisifs et de femmes désoeuvrées qui se

réunissent le soir dans un salon pour causer au hasard de toutes

choses. Cette étrange institution du _commérage_, connue seulement des

grandes courtisanes et des marchandes d'herbes d'Athènes, était

incompatible avec la civilisation antique de l'Orient et même de

l'Occident. Ni dans les Indes, ni dans la Chine, ni en Égypte, ni en

Perse, ni en Arabie, ni en Grèce, ni à Rome, la législation, la

religion, les moeurs n'auraient admis cette promiscuité élégante et

_garrule_ des deux sexes dans des réunions habituelles pour se donner

en spectacle et en divertissement d'esprit les uns aux autres.

Ici régnaient l'esclavage et la polygamie; là les usages, la modestie,

l'ombre du foyer domestique imposés aux filles, aux femmes, aux mères,

les renfermaient dans le sanctuaire de leur foyer ou ne leur

permettaient que les visites et les conversations entre elles. Le

moyen âge ne connaissait pas davantage cette société mixte d'hommes et

de femmes se rencontrant à jour et à heure fixes dans un salon pour

causer ensemble. Les moeurs austères des premières nations chrétiennes

auraient vu dans cette institution de plaisir intellectuel un souvenir

de la bayadère des Indes ou de la courtisane de Rome. Les Tartares de

la Russie, les Germains, les Bretons l'ignoraient; les hommes et les

femmes s'y réunissaient et s'y réunissent encore séparément. La

conversation, bornée aux choses domestiques entre les femmes, aux

choses publiques entre les hommes, ne confondait que rarement, et pour

des solennités religieuses, les deux sexes dans les temples ou dans

les spectacles.

Les Italiens, dans la décadence des moeurs sous les papes à Rome et

sous les Médicis à Florence, et les Français après les Italiens,

furent les premiers qui ouvrirent ces lices d'esprit dans des cours,

dans des salons privés, où la conversation devint la seule fête des

conviés. L'Italie les borna aux délices de la poésie et de l'amour,

ces consolations des pays esclaves; la sociabilité française, vice et

qualité de la nation, les multiplia et les étendit à tous les sujets,

depuis la galanterie et la littérature jusqu'à la politique et à la

philosophie. Elle appela ces entretiens la _société_ par excellence.

La conversation, besoin d'échange des esprits et des coeurs, devint

une nécessité et presque une institution du pays.

Le commérage relevé à la dignité d'entretien, tantôt léger, tantôt

sérieux, passa en loi. Les visites furent des devoirs de société, les

salons des assemblées publiques, sans contrôle des gouvernements.

L'opinion publique, cette atmosphère, cette _aura_ dont vivent et

meurent les gouvernements, y naquit pour devenir peu à peu la

véritable souveraineté nationale; les fauteuils furent des tribunes,

les causeurs des orateurs, les causeries des harangues.

XVII

Beaucoup de femmes éminentes par l'esprit ou les grâces y portèrent

l'agrément; mademoiselle Necker essaya d'y porter pour la première

fois l'éloquence. Le temps s'y prêtait autant que la nature toute

littéraire et toute politique de l'esprit des salons. La révolution

française, prête à éclater dans les actes, fermentait déjà partout

dans les âmes. La France était travaillée des frissons et des douleurs

d'un grand enfantement; elle sentait remuer dans son sein quelque

chose, un génie ou un monstre, elle ne savait pas bien quoi; mais les

vieilles choses s'écroulaient pour faire place aux nouveautés.

La parole était à tout le monde; c'était le bruit général d'un grand

déplacement de foi, d'idées, d'institutions, de souveraineté, de lois,

de moeurs, de préjugés, devant la raison, devant la philosophie,

devant la nation, qui s'avançaient pour tout remplacer ou pour tout

confondre.

Le salon de M. Necker, que l'on croyait l'initiateur et le modérateur

du mouvement, était le foyer le plus retentissant de tout ce bruit.

Hommes de lettres, hommes de cour, femmes avides d'adoration ou

d'importance, diplomates étrangers, voyageurs de toutes les nations du

continent, orateurs du parlement britannique, républicains d'Amérique

consacrés par l'auréole de leur liberté naissante, se pressaient

chaque soir dans ce salon. Le silence obligé du premier ministre, la

réserve un peu contrainte de la mère affligée de l'éclat prématuré de

sa fille, y laissaient la parole à mademoiselle Necker. L'admiration

ou l'adulation générale l'encourageait; les applaudissements

devançaient le mot; l'enthousiasme éclatait à chaque phrase. La

société transformée en auditoire provoquait, au lieu de l'entretien,

le discours. La jeune femme, habituée de bonne heure au monologue par

l'exercice quotidien de sa plume et par l'éloquence des hommes

supérieurs entendus dès l'enfance chez son père, se laissait emporter

par son enthousiasme; la charmante timidité de son sexe et de son âge,

cette pudeur de l'âme, aussi rougissante que celle du corps, n'était

jamais née en elle. La publicité de son enfance l'avait supprimée. Il

ne manquait à son esprit que cette grâce, mais cette grâce eût été en

même temps son silence. On regrettait un moment en elle cette

innocence du génie qui s'ignore et doute de lui-même; on finissait par

l'oublier au charme de son improvisation virile. Ce n'était plus une

femme, c'était un poëte et un orateur.

Le personnage oratoire et poétique de Corinne, qu'elle a dépeint plus

tard dans son voyage d'Italie, n'est pas une fiction; c'est le

portrait de mademoiselle Necker peinte devant sa glace par elle-même.

À cette époque de sa vie, dans ce portrait, elle flatta sa figure,

mais non son talent.

«Elle était vêtue, comme la sibylle du Dominiquin, d'un châle des

Indes, tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir,

étaient entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche; une draperie

bleue se rattachait au-dessous de son sein; son costume était

très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour

que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude (sur le char)

était noble et modeste; on apercevait bien qu'elle était contente

d'être admirée, mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et

semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa

physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et

le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une

impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante

beauté; sa taille, grande, mais un peu forte, à la manière des statues

grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son

regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait, dans sa manière de

saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une

sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire

dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une

prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil et d'une

femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie;

enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et

la curiosité, l'étonnement et l'affection.»

XVIII

La célébrité de mademoiselle Necker, qui aurait effrayé les hommes

supérieurs qui cherchent dans une femme une épouse et non une émule de

gloire, éblouissait les hommes médiocres; ils se flattaient de donner

leur nom à une femme qui ajouterait à ce nom le lustre du génie; ils

s'imaginaient qu'un reflet futur de cette gloire rejaillirait sur leur

propre médiocrité; ils oubliaient qu'un homme ordinaire n'est jamais

que l'ombre de cet éclat emprunté, que le mari d'une femme célèbre n'a

plus même pour abriter sa vie intérieure l'obscurité de son foyer

domestique. Partout où une telle épouse porte la lumière, elle attire

le regard du public; son mari et sa famille deviennent visibles aux

yeux importuns qu'ils voudraient en vain éviter.

Ces considérations cependant éloignaient ces prétendants français,

anglais ou italiens de la main de cette fille unique, malgré la

fortune, le crédit, la popularité de son père; mais les hommes du

Nord, plus candides et plus enthousiastes, ne sont pas retenus par ce

scrupule de leur amour-propre. La supériorité d'une épouse les

offusque moins, parce qu'ayant moins de prétention pour eux-mêmes, ils

placent leur orgueil dans la gloire de leur idole; ils s'honorent

d'admirer de plus près l'épouse que le monde admire loin; leur amour

n'a pas besoin de l'égalité, il est un culte; ils se sacrifient en se

subordonnant à celles qu'ils adorent.

Le baron de Staël, ami de Gustave III et ambassadeur de Suède à Paris,

brigua et obtint la main de mademoiselle Necker. Il ne manquait à

cette famille, parvenue au sommet de l'importance et du crédit par la

richesse et par la faveur, qu'une alliance illustre qui les

naturalisât dans l'aristocratie européenne. La naissance, le nom, le

rang du baron de Staël anoblissaient l'épouse et rejaillissaient sur

les parents. M. et madame Necker, qui tendaient à la supériorité

sociale par toutes les voies avaient trop senti les froissements de

leur vanité à la cour pour ne pas apprécier à leur prix de hautes

alliances; en anoblissant leur fille en Suède, ils anoblissaient en

France leur propre sang; ils s'apatriaient dans toutes les noblesses

de l'Europe.

Le baron de Staël fut agréé. Le roi de Suède promit, pour faciliter le

mariage, qu'il conserverait pendant de longues années à ce gentilhomme

la place d'ambassadeur à Paris. M. de Staël, de son côté, s'engagea,

par contrat, à ne jamais forcer sa femme à le suivre en Suède. À ce

prix, il obtint la main de mademoiselle Necker.

C'était un homme déjà mûr d'années, d'une figure noble, d'une

distinction de manières qui répondait à sa considération personnelle

dans le monde, d'un esprit suffisant pour jouir des succès de sa

femme sans prétendre à l'égaler, un de ces hommes qui acceptaient les

seconds rangs partout, même dans leur maison.

Cette union sans tendresse, mais sans orages, ne fit qu'ajouter le

nom, le rang, la liberté, la considération d'une ambassadrice de Suède

à Paris, à la célébrité littéraire précoce de madame de Staël et à sa

qualité de fille du ministre le plus influent du conseil du roi.

Trois enfants, deux fils et une fille naquirent de ce mariage. Il ne

fut troublé que plus tard par des séparations de fortune dans

l'intérêt des enfants, séparations de biens qui amenèrent des

séparations de personnes; mais, quoique relâchés et peu intimes, les

rapports entre deux époux si disproportionnés de nature, d'âge et

d'opinion, conservèrent toujours la décence, cette seule vertu que le

monde avait le droit de demander alors à ces unions de convenance. La

séparation même ne dura pas jusqu'à la mort; le baron de Staël revint,

après la révolution française, mourir entre les soins de sa femme et

les respects de ses enfants.

XIX

La révolution qui se précipitait par toutes les innovations que la

popularité de M. Necker et la déférence de Louis XVI à ses avis lui

avaient ouvertes, ne tarda pas à dépasser les idées de 89 et à

détrôner le roi. Les états généraux du royaume, comme tout esprit

politique l'avait prévu excepté M. Necker, s'étaient révolutionnés

eux-mêmes le premier jour de leur réunion à Versailles. M. Necker, ne

pouvant plus être leur modérateur, avait été leur jouet; la cour

l'avait congédié comme leur complice; le peuple l'avait rappelé par

l'insurrection du 14 juillet. Rejoint à Bâle par les messagers du roi

et du peuple, il était rentré à Paris avec sa femme et sa fille, comme

un triomphateur, par la dernière brèche de la monarchie.

Ce triomphe n'avait été que d'un jour; le lendemain, le peuple s'était

indigné d'avoir accordé à son favori quelques têtes proscrites. M.

Necker avait repris, sans influence et sans dignité, le rang,

désormais illusoire, de premier ministre. Le ministère ne consistait

plus qu'à être le témoin officiel des dégradations coup sur coup de la

royauté, et à ratifier les empiètements de l'Assemblée et les émeutes

de la capitale. Mirabeau, le vrai ministre de cette démolition,

bafouait M. Necker de ses ironiques éloges; le peuple, à qui il

n'avait plus rien à refuser, le livrait aux Jacobins qui lui

promettaient des ruines plus complètes; le ministre déconcerté

n'apportait au conseil que des plans de finances avortés, des

gémissements et des déceptions.

XX

Aucun remords généreux ne lui inspira dans sa déchéance un parti

capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la

chute du trône par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme

un débris inerte et sans volonté par ce courant de ruine. Quand il vit

sa propre vie menacée par les séditions croissantes à Paris, il

abandonna enfin le timon qui ne gouvernait déjà plus qu'au gré des

tempêtes, et il se réfugia avec sa femme et sa fille dans son château

de Coppet, à l'abri de la révolution, sur une terre étrangère.

Sa fille, protégée par son titre d'ambassadrice, ne tarda pas à

revenir à Paris où la rappelaient ses opinions, ses attachements et

son ardeur politique. Sa jeunesse, sa passion, ses enthousiasmes, ses

liaisons avec les publicistes et les orateurs du temps lui avaient

fait dépasser les opinions de son père.

M. Necker avait rêvé une monarchie à trois pouvoirs pondérés comme

l'Angleterre, sans considérer que les gouvernements ne se copient pas,

mais qu'ils se moulent sur le type des traditions, des idées, des

moeurs, des classes préexistantes dans un pays. Les plagiats en

politique ne sont pas seulement des platitudes, ce sont des chimères.

La France qui n'a d'aristocratie que dans l'intelligence, et où par

conséquent l'aristocratie est personnelle, ne pouvait reconstituer

d'une main les priviléges politiques qu'elle détruisait de l'autre.

Aristocratie et France moderne sont deux mots qui se nient l'un à

l'autre. La force ou l'idée, voilà alternativement le gouvernement de

la France; mais il n'y a point de place pour le gouvernement de

convention et de préjugé. Les esprits y marchent trop vite pour

s'arrêter dans les institutions moyennes. L'extrême en tout, c'est le

vice et la vertu de cette nation.

XXI

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 4 / 17 段