vue de la société et de la famille, où la femme occupe une place si
distincte de celle que la nature, la société, la famille, assignent à
l'homme, la question prend un autre aspect, et nous présenterons à
notre tour quelques considérations préliminaires à ceux qui cherchent
à cet égard la convenance ou la vérité.
II
La nature, la société, la famille sont d'accord pour assigner aux deux
sexes des rôles différents dans la vie civile. Le rôle public
appartient essentiellement à l'homme; le rôle domestique, à la femme.
L'action extérieure, la guerre, le gouvernement, la magistrature, le
sacerdoce, la tribune, la chaire, la délibération, la parole, tout ce
qui exige la publicité, la force, la lutte, la virilité, est masculin.
Le foyer intérieur, l'allaitement de l'enfant, son éducation première,
le soin des vieillards, la surveillance des serviteurs, l'assistance
aux malades, l'aumône aux indigents, tout ce qui suppose la maternité,
la pudeur, la grâce, la pitié, l'amour sous toutes ses formes et dans
tous ses offices, est féminin. Ce n'est ni le hasard ni la tyrannie du
sexe fort qui ont distribué ainsi les fonctions entre les deux sexes,
c'est la nature. La société et la législation n'ont fait que suivre
ses indications. La femme doit être chaste, par conséquent elle doit
vivre à l'ombre; la femme doit inspirer l'amour à un seul, le respect,
la tendresse, la pitié à tous; elle doit s'abstenir dans son intérêt
même de tout ce qui sent le combat; l'altercation, la polémique, la
haine, la colère, l'émulation envieuse, l'ambition implacable qui
irritent la voix, endurcissent le coeur, défigurent les traits.
Les armes lui sont interdites comme aux prêtres, elle ne doit ni
frapper ni verser le sang. Qui pourrait aimer une femme juge, soldat
ou bourreau?
La femme doit porter neuf mois son fruit dans son sein, l'enfanter
dans la douleur, remplir pour lui ses mamelles du lait, premier
aliment de l'homme; approcher à toute heure du jour ou de la nuit
cette source de vie des lèvres de son enfant, le porter dans ses bras
pendant cette longue période de mois et d'années où le sein de la mère
n'est pour ainsi dire qu'une seconde gestation de l'homme, lui
apprendre à connaître, à balbutier, à aimer, à répondre à son sourire.
_Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem!_ comme dit le poëte.
Quelle fonction de la vie publique, ou dans les camps, ou sur les
champs de bataille, ou dans les cités, ou dans les assemblées
délibérantes, ou dans les tribunaux, ou dans les temples, pourrait
convenir à un être voué par son sexe à de si douces et si maternelles
fonctions? Si les femmes combattaient comme l'homme, chaque coup
mortel tuerait en elles deux êtres au lieu d'un; l'enfant dans son
sein ou à sa mamelle périrait en même temps que la mère; les carnages
humains seraient doubles, l'humanité serait décimée dans sa source
comme dans sa fleur. Qui pourrait supporter la vue d'un champ de
bataille où les nourrissons expirants se traîneraient parmi les
cadavres pour sucer le lait tari dans les mamelles sanglantes des
mères? Il en serait de même dans toutes les autres fonctions
publiques. Qui pourrait supporter sans répulsion et sans dégoût des
assemblées de mégères exaspérées par l'esprit de parti, par l'ardeur
des factions, par les convoitises de l'ambition ou de l'orgueil, se
disputant la tribune au milieu des vociférations de leurs rivales, et
vomissant l'injure, le délire, l'imprécation de ces lèvres d'où ne
doivent sortir que la douceur, la tendresse, la compassion, la paix?
III
L'autorité, cette nécessité du gouvernement politique, n'est pas moins
interdite aux femmes que la lutte ou la discussion. Qui dit autorité,
dit force d'un côté, soumission et obéissance de l'autre. La force
suppose la rigueur, l'obéissance suppose souvent la contrainte. Il
faut faire taire son coeur pour commander; il faut faire taire son
orgueil pour obéir. La femme qui fait taire son coeur n'est plus une
femme, les hommes qui obéissent en murmurant n'aiment pas ce qu'ils
craignent. Que deviendrait une famille où les hommes verraient dans
les femmes des maîtres, au lieu d'y voir des mères, des amantes, des
épouses, des consolatrices? Que deviendrait l'amour dans une société
où la femme ordonnerait au lieu de persuader, et punirait au lieu de
plaindre? L'amour s'éteindrait le jour où la femme, affectant une
égalité de droit impossible, lutterait de tyrannie avec l'homme, au
lieu de le dompter par le charme, cette seule tyrannie adorée des yeux
et du coeur. Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de
la vie intérieure pour se hisser dans la vie extérieure sur les
tréteaux de la politique, ne sont pas des femmes; ce sont des êtres
sans sexe, abdiquant l'un sans revêtir l'autre, scandalisant la nature
plus encore que la société. Il n'y avait pas besoin de loi contre
elles, il suffisait de l'ostracisme du dégoût. Quel homme aurait été
chercher son épouse, quel fils sa mère, au pied de ces tribunes
tumultueuses, entre les applaudissements et les huées de la place
publique?
IV
Nous ne pousserons pas plus loin la démonstration de l'incompatibilité
de la vie publique dans les femmes avec la vie domestique qui leur a
été dévolue, non par la loi, mais par la nature, oracle de la loi.
Plus on creuserait, plus on acquerrait l'évidence de cette distinction
que nous avons faite en commençant. Dans la vie commune, l'homme est
l'être public, la femme est l'être domestique. Ils n'agrandissent pas
leur rôle en usurpant celui de l'autre sexe, ils le diminuent. Plus
l'homme est un être public, plus il est viril; plus la femme est un
être domestique, plus elle est femme; l'ombre de la maison la
sanctifie et la divinise presque, la publicité la flétrit.
V
Or, la communication de la pensée par la parole ou par le livre est
une publicité pour la femme. Cette publicité ne livre pas son corps,
mais elle livre son esprit, son coeur, son âme au grand jour. Elle
fait de la femme auteur l'entretien de tous; elle viole le foyer, elle
lève le voile, elle écarte la pudeur, elle appelle sur le nom, sur le
visage, sur l'intelligence, sur l'âme même de la femme célèbre, le
regard, la pensée, l'applaudissement ou le sarcasme du monde; la femme
devient une actrice qui ne monte pas sur la scène, mais c'est une
actrice à domicile, qui s'introduit avec son livre dans le foyer de
chacun, qui passe de mains en mains comme une chose vénale, qui
sollicite, au lieu du silence, le bruit, au lieu du mystère l'éclat,
au lieu de l'estime d'un seul la renommée de tous.
Une femme qui écrit, du jour qu'elle écrit, est de moins pour son
mari tout ce qu'elle est de plus pour le public. Mais ce n'est pas
seulement son nom que la femme célèbre expose à tous les hasards de la
renommée, c'est le nom de son mari, de ses enfants, de sa famille. Si
elle encourt la gloire pour elle seule, elle encourt pour eux tous les
inconvénients de la célébrité, la critique, la calomnie, l'envie, le
ridicule, le mépris, quelquefois la haine. Ce nom, abrité sous son
obscurité, devient malgré lui l'occupation et souvent le jouet de
l'opinion publique. Que de malédictions ceux qui le portent n'ont-ils
pas le droit d'adresser tout bas à la femme téméraire qui les livre
ainsi malgré eux à la merci du bruit littéraire!
VI
D'ailleurs, sur quels sujets convenables la femme ambitieuse de ce
bruit écrira-t-elle?
Écrira-t-elle sur l'amour? La pudeur s'envole à ce mot, et le scandale
s'empare de ses pages.
Écrira-t-elle sur la religion? Toutes les sectes contraires se
déchaîneront contre elle avec les imprécations du fanatisme offensé.
Écrira-t-elle pour le théâtre? Son nom risquera les huées d'un
parterre.
Écrira-t-elle sur la politique? Les partis, les factions, les journaux
ameutés par ses opinions, ne respecteront plus en elle ni la pudeur,
ni le génie, ni la beauté, ni le sexe; les injures, les calomnies, les
sarcasmes, les invectives, armes ordinaires des opinions dans ces
guerres civiles de l'esprit, souilleront son caractère comme son
talent; elle sera traînée dans l'arène des partis jusqu'à l'ignominie,
peut-être jusqu'à l'échafaud, comme madame Roland, et, pour comble
d'infortune, elle y entraînera jusqu'à son mari, jusqu'à ses enfants.
Voilà une partie des inconvénients, des dangers, des catastrophes de
la célébrité littéraire dans la femme. Les hommes sentent ces périls
d'instinct. Ils encouragent cette ambition de bruit dans celles qui ne
leur appartiennent ni par le sang, ni par le nom, ni par l'amour; ils
la redoutent avec raison dans celles qui leur appartiennent. Nous
sommes convaincu qu'il n'y a pas un jeune homme cherchant une compagne
de sa vie, qui ne reculât d'effroi si on lui disait d'avance: «La
femme que vous recherchez pour épouse deviendra une femme célèbre; au
lieu de placer son bonheur dans son amour, et sa gloire dans sa
modestie, elle placera son bonheur dans l'admiration du monde pour son
génie, et sa gloire dans le vent du bruit public, et le nom modeste
mais honorable que vous allez lui donner sera mis en contraste
perpétuel avec la funeste célébrité du nom importun qu'elle va vous
faire. Votre foyer sera un lieu banal et profané, où sa gloire
éclairera malgré vous votre obscurité. Rien ne sera à vous chez vous,
pas même votre nom; tout sera au public. La mère de vos enfants
couvrira d'avance leur berceau ou d'un nom qu'il faudra excuser pour
les revers de son amour-propre, ou d'un nom difficile à porter par
l'excès même de sa célébrité.»
VII
Et cependant, nous le répétons, il n'y a point de règle si générale
pour laquelle un heureux et invincible génie ne soit une exception.
On ne peut interdire à la nature de donner du génie à une femme, et,
quand ce génie éclate en dépit de toutes les considérations sociales,
il faut plaindre le mari, la famille, les enfants, mais il faut
féliciter le siècle. La célébrité est comme le feu, qui brûle de près
et illumine de loin: heureux ceux qui sont à distance d'une gloire de
femme!
Il y a eu, il y a, il y aura des femmes illustres par le talent
littéraire, sans que cette célébrité ait coûté rien aux vertus de leur
sexe, témoins _Vittoria Colonna_ en Italie et _madame de Sévigné_ en
France. Mais il convient de remarquer que leur célébrité involontaire
n'a été que le resplendissement involontaire aussi de leur nature
féminine, et nullement une prétention ambitieuse à la gloire de
l'écrivain; elles n'ont été écrivains que parce qu'elles étaient
épouses et mères, elles n'écrivaient pas pour le public ou pour la
postérité, elles écrivaient l'une pour son mari, l'autre pour sa
fille. Les poésies conjugales de _Vittoria Colonna_ ne cherchaient
leur écho et leur gloire que dans le coeur d'un époux toujours adoré,
le marquis de Pescaire; les lettres de madame de Sévigné ne briguaient
d'autre prix que la tendresse d'une fille. Elles restaient femmes,
elles restaient mères, elles croyaient rester obscures en écrivant
pour leurs tendresses et non pour leur gloire. Cette gloire
domestique, à son origine, n'a été que l'indiscrétion de leurs foyers.
La postérité a entendu battre leur coeur de femme et a pénétré malgré
elles dans ce secret de leur génie qui n'était, comme il sied à des
femmes, que le génie de leur amour. Ce n'étaient pas des poëtes, ce
n'étaient pas des prosateurs, c'étaient des femmes; leurs oeuvres ne
sont que leurs tendresses, seules oeuvres qui conviennent au sexe fait
pour aimer.
VIII
La femme dont nous allons raconter la vie et les oeuvres sortit de son
sexe; elle affronta le bruit, elle se jeta dans le tumulte d'un grand
siècle, elle parla, elle chanta, elle écrivit sur la religion, la
philosophie, la politique, la liberté, la tyrannie; elle brava
l'échafaud, elle subit l'exil; elle combattit corps à corps tantôt les
factions, tantôt le conquérant de l'Europe, et, si son nom ne nous
rappelait son sexe, nous la placerions par ses oeuvres au rang des
grands hommes; si c'est sa gloire, c'est aussi son malheur; moins
virile, elle nous intéresserait davantage. On ne sort pas impunément
de sa nature: ce qu'on gagne en gloire on le perd en amour. Racontons:
IX
Madame de Staël était fille de M. Necker. On peut dire d'elle qu'elle
naquit en pleine publicité et qu'elle fut bercée sur les genoux de son
siècle.
M. Necker, son père, était un de ces hommes de bruit et de vent que
l'engouement de leur époque enfle jusqu'aux proportions d'un grand
homme, qui passent la moitié de leur vie à surexciter les espérances
de leurs contemporains et l'autre moitié à les détromper de leur
fausse supériorité; routinier en finances, banquier plutôt
qu'administrateur du trésor public, novateur en paroles, stérile en
mesures, pompeux en éloquence, vide en idées, boursoufflé en style,
obscur en chiffres, nul en politique, soulevant témérairement toutes
les questions sans avoir le génie d'en résoudre aucune, les laissant
retomber de tout leur poids, tantôt sur le peuple, tantôt sur le roi,
et ne sauvant jamais que sa propre popularité du naufrage.
Mais M. Necker, l'histoire doit le reconnaître, était en même temps un
honnête homme: en trompant le roi, la cour et la nation, il se
trompait lui-même. Le vertige dont il avait été saisi, en s'élevant de
la banque de M. Thelusson au ministère des finances, lui faisait
croire à son infaillibilité comme à un décret de la Providence. Il
était vertueux avec faste et orgueilleux avec conscience. Il voulait
le bien public non-seulement parce que le bien public était honnête,
mais parce que le bien public était lui. Il remplissait de son
importance l'État tout entier; il effaçait le roi, la cour, la
noblesse, le peuple. Le peuple le rassasiait de confiance, de
déférence, d'adulation, de popularité. Oracle pour les uns, idole pour
les autres, il était passé à l'état de divinité.
Les hommes de lettres du dix-huitième siècle, depuis _Buffon_ jusqu'à
_Thomas_, lui formaient une cour de gloire et lui escomptaient
l'immortalité. Voltaire même, tout en le mesurant, affectait de le
grandir. Sa femme, madame Necker, plus enivrée encore que lui de
cette apothéose, groupait dans sa maison tous les rayons de célébrité
contemporaine pour faire autour de lui un éblouissement d'opinion.
Cette femme était une institutrice génevoise, froide, vertueuse, un
peu puritaine, sincère dans sa tendresse, mais habile à donner
l'exemple du fanatisme pour son mari. La maison de M. Necker était de
verre; on y attirait sans cesse les regards du public; on y voyait,
dans un temps de licence et de corruption des moeurs, des scènes un
peu apprêtées de philosophie, de religion, de bienfaisance, d'amour
conjugal, d'éducation maternelle, de culte filial. C'était un théâtre
domestique de vertu privée, servant à accréditer l'homme public.
Tel était le berceau de mademoiselle Necker. Faut-il s'étonner qu'une
enfant, respirant dans cette atmosphère de célébrité, en soit sortie
avec la soif et la prédestination de la gloire? Il faut s'étonner
seulement que tant de faveurs du sort n'aient pas étouffé le génie.
Mais rien ne le donne et rien ne l'étouffe. Le génie n'est pas de la
compétence de la société, il est arbitraire comme la nature.
X
L'éducation de la jeune fille fut conforme à cette opulence et à ce
caractère de ses parents. Elle n'eut pas d'enfance; elle grandit et
fleurit, comme une plante rare en serre chaude, sous la vertu de sa
mère, sous la gloire de son père, sous les caresses et sous les
admirations précoces des familiers illustres de la maison: ébauche de
statue destinée au piédestal, sans cesse exposée dans le salon de son
père comme dans un atelier de gloire à laquelle chacun des hôtes de la
maison donnait tour à tour son coup de ciseau! Le public était sa
perspective, la renommée son horizon; vivre pour elle, c'était
briller. On doit admirer comme un prodige qu'après une pareille
éducation il soit resté un coeur à l'idole. Le coeur y survécut, mais
non la grâce.
Sa figure, à quatorze ans, inspirait déjà plus d'étonnement que
d'attrait. Toute sa beauté était dans les yeux, foyer de
l'intelligence, qui doivent avoir dans la femme moins d'éclat que de
douceur. Ses yeux étaient noirs et bien ouverts, mais ils supportaient
le regard avec trop de fermeté pour une jeune fille; ses cheveux,
noirs comme ses yeux, étaient naturellement bouclés, mais ils
n'avaient pas cette finesse de tissu qui fait suivre mollement à la
chevelure les contours du front, des joues, des épaules, et qui déplie
un voile naturel sur la femme; son front était large, carré, un peu
trop haut comme celui de son père; son nez régulier, mais large comme
celui des fils de l'Helvétie, où la grasse fécondité du sol donne à la
charpente du visage humain, comme à celle du boeuf de ces pâturages,
un peu plus de matière et de solidité qu'il ne convient à la
délicatesse des traits. Les pommettes de ses joues étaient saillantes
et nuisaient à la courbe de l'ovale; la bouche, grande et presque
toujours entr'ouverte, respirait à grands souffles l'air et
l'enthousiasme. Le contour de lèvres épaisses était éloquent, même
dans le silence; ces lèvres palpitaient de paroles muettes qui
montaient de l'âme perpétuellement. Le menton était trop accentué et
trop lourd pour un visage de femme. Le cou, gros et court, se
rattachait par des muscles vigoureux à de belles épaules. Des bras
arrondis, charnus, rappelaient la vigueur paysanesque des montagnards
de sa patrie; la gorge était riche; la taille, massive sans
flexibilité et sans affaissement, avait trop d'aplomb pour le poids
d'une femme; sa stature courte et virile ne donnait ni élégance ni
noblesse de race à sa personne. Mais la richesse de la séve et la
fraîcheur alpestre du teint répandaient sur cette figure une jeunesse
et un éblouissement qui suppléaient au dessin par le coloris: on
croyait voir une vigoureuse fille des neiges de la Suisse, mais
étrangère au milieu de l'aristocratie de Paris.
XI
La chaleur de l'âme répondait à cette teinte animée du visage. Une
jeune fille de Genève, que madame Necker avait appelée auprès d'elle
pour donner un objet aux premières amitiés de sa fille encore enfant,
raconte ainsi les premiers épanchements de son amie: «Elle me parla
avec une chaleur et une facilité qui étaient déjà de l'éloquence et
qui me firent une grande impression. Nous ne jouâmes point comme des
enfants; elle me demanda tout de suite quelles étaient mes leçons, si
je savais quelques langues étrangères, si j'allais souvent au
spectacle. Quand je lui dis que je n'y avais été que trois ou quatre
fois, elle se récria, me promit que nous irions souvent ensemble à la
comédie, ajoutant qu'au retour il faudrait écrire le sujet des pièces
et ce qui nous aurait frappées, que c'était son habitude... Ensuite,
me dit-elle encore, nous nous écrirons tous les matins.
«Nous entrâmes dans le salon. À côté du fauteuil de madame Necker
était un petit tabouret de bois où s'asseyait sa fille, obligée de se
tenir bien droite. À peine eut-elle pris sa place accoutumée, que
trois ou quatre vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent
avec le plus tendre intérêt. L'un d'eux, qui avait une petite perruque
ronde, prit ses mains dans les siennes, où il les retint longtemps, et
se mit à faire la conversation avec elle comme si elle avait eu
vingt-cinq ans.
Cet homme était l'abbé Raynal. Les autres étaient MM. Thomas,
Marmontel, le marquis de Pesay et le baron de Grimm.
«On se mit à table. Il fallait voir comment mademoiselle Necker
écoutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et cependant elle semblait
parler à son tour, tant ses traits mobiles avaient d'expression! Ses
yeux suivaient les regards et les mouvements de ceux qui causaient; on
aurait dit qu'elle allait au-devant de leurs idées. Elle était au fait
de tout, même des sujets politiques, qui, à cette époque, faisaient
déjà un des grands intérêts de la conversation.
«Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun, en s'approchant de
madame Necker, disait un mot à sa fille, lui faisait un compliment ou
une plaisanterie... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce;
on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter cette petite
imagination qui se montrait déjà si brillante. Les hommes les plus
marquants par leur esprit étaient ceux qui s'attachaient davantage à
la faire parler; ils lui demandaient compte de ses lectures, lui en
indiquaient de nouvelles, lui donnaient le goût de l'étude en
l'entretenant de ce qu'elle savait ou de ce qu'elle ignorait.»
XII
Dès cette époque la partialité de monsieur Necker pour les qualités
brillantes de l'esprit de sa fille, et la sévérité de madame Necker,
qui voyait des dangers dans la précocité de ce génie, établirent entre
le père et la fille une intimité d'esprit qui blessa la mère. Madame
Necker dissimula mal sa jalousie contre une enfant qui l'éclipsait
dans son salon et jusque dans le coeur de son père. Une froideur qui
ne se réchauffa plus jamais glaça les rapports de la mère et de la
fille. Madame Necker avait voulu faire de sa fille un modèle, la
nature en avait fait un prodige; elle s'alarma d'un éclat qu'elle ne
pouvait ni modérer ni voiler. Elle ne fut bientôt plus que la seconde
merveille dans sa propre maison. Son orgueil ne souffrit pas moins que
sa prévoyance maternelle: elle fut la première éclipsée par le
chef-d'oeuvre qu'elle avait voulu montrer aux mères. Ce fut dès ce
jour l'amertume du reste de sa vie.
On retrouve les traces de cette tristesse de la mère et de cet
éloignement de la fille dans les entretiens de madame Necker et dans
les écrits de madame de Staël. L'une gémit, l'autre se tait; on sent
le froid qui s'est introduit dans la famille.
La passion de la célébrité qui possède également ces trois personnes
devient leur châtiment; cette célébrité attire de loin les regards du
monde sur la fille et glace de près ces trois coeurs qui éprouvent la
rivalité dans leur propre sang. Il y a peu de leçons comparables à cet
exemple: la publicité à laquelle on a témérairement voué la fille
devient le fléau du foyer.
XIII
La conversation ne suffisait déjà plus à cette ardeur de gloire que
l'éducation avait allumée dans l'âme de la jeune fille. L'époque
toute littéraire et la société toute lettrée au milieu de laquelle on
l'avait jetée ne s'entretenaient que des chefs-d'oeuvre de la
littérature; la gloire de la tribune et celle des champs de bataille,
qui allaient naître pour la France révolutionnaire, n'étaient pas
encore nées. Un livre était un homme, une nation, un siècle, une
postérité. Voltaire et J. J. Rousseau étaient, l'un par son aptitude
universelle, l'autre par son éloquence morose, les rois du bruit. Tout
le monde aspirait à quelques lambeaux de leur gloire: écrire alors
c'était régner. Une renaissance de la pensée libre éclatait sur
l'Europe. Le foyer de cette renaissance, allumé en Angleterre un
demi-siècle auparavant, était alors Paris. Cette renaissance
s'appelait la philosophie française; chacun y empruntait ou y
apportait son rayon. Le salon de M. Necker les condensait tous; mais,
par une politique personnelle qui s'appliquait à recruter des
partisans dans tous les partis de la pensée, monsieur et madame Necker
gardaient une certaine neutralité caressante entre tous ces
philosophes et tous ces écrivains, promulguant les principes,
ajournant les applications, ménageant les rivalités, vénérant le
passé, saluant l'avenir, se réfugiant dans la tolérance pour n'avoir
pas à se prononcer entre la philosophie et le christianisme, entre
l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la république.
Par indulgence pour le crédit du ministre dont on briguait les
faveurs, on était tacitement convenu de respecter cette équivoque. On
s'extasiait également sur les théories philosophiques du père et sur
les oeuvres pieuses de la mère. Tout se conciliait dans une
religiosité supérieure et élastique qui se prêtait à toutes les
opinions théologiques et qui enveloppait d'une égale tolérance les
sectes contraires. Mais en réalité M. Necker était alors un théiste,
madame Necker une protestante. L'un et l'autre se séparaient au moins
du scepticisme ou de l'athéisme régnant par une foi vive dans la
Divinité, dans la Providence et dans la destinée immortelle de l'âme.