poignard dans l'air qui, m'avez-vous dit, guidait vos pas vers Duncan.
Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, symptômes qui ne devraient
accompagner qu'une crainte fondée, feraient à merveille dans le récit
d'une histoire qu'une femme raconte au coin du feu, d'après l'autorité
de sa grand'mère.--C'est une vraie honte! Pourquoi faire cette figure?
Tout est fini, et vous êtes là à regarder une chaise!
MACBETH.
Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois. Que me dites-vous? vous
demandez de quoi je m'inquiète?--Puisque tu peux remuer la tête, tu
peux aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doivent nous
renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc
semblables au gésier des milans?
(L'ombre disparaît.)
LADY MACBETH.
Quoi! la folie s'est-elle emparée de tous vos sens?
MACBETH.
Comme je suis ici, je l'ai vu.
LADY MACBETH.
Fi! quelle honte!
MACBETH.
Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le sang. Dans les
anciens temps, avant que des lois humaines eussent purgé de crimes les
sociétés adoucies, oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des
meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le récit; et
l'on a vu des temps où, lorsqu'un homme avait la cervelle enlevée, il
mourait, et tout finissait là. Mais aujourd'hui ils se relèvent avec
vingt blessures sur le crâne, et viennent nous chasser de nos siéges:
cela est plus étrange que ne le peut être un pareil meurtre.
LADY MACBETH.
Mon digne seigneur, vos nobles amis vous attendent.
MACBETH.
Ah! j'oubliais... Ne prenez pas garde à moi, mes dignes amis. J'ai une
étrange infirmité qui n'est rien pour ceux qui me connaissent. Allons,
amitié et santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
remplissez jusqu'au bord. Je bois aux plaisirs de toute la table, et à
notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y
fût! (_L'ombre sort de terre._) Nous buvons avec empressement à vous
tous, à lui. Tout à tous!
LES SEIGNEURS.
Nous vous présentons nos hommages et faisons raison.
MACBETH.
Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes os sont
desséchés, ton sang est glacé; rien ne se reflète dans ces yeux que tu
ouvres ainsi.
LADY MACBETH.
Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui lui est
ordinaire, rien de plus: seulement elle gâte tout le plaisir de ce
moment.
MACBETH.
Tout ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de l'ours
féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie, sous
quelque forme que tu choisisses, excepté celle-ci, et la fermeté de
mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie,
défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure tremblant,
déclare-moi une petite fille au maillot.--Loin d'ici, fantôme
horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (_L'ombre disparaît._) À la
bonne heure.--Dès qu'il disparaît, je redeviens un homme. De grâce,
restez à vos places.
LADY MACBETH.
Vous avez fait fuir la gaieté, détruit tout le plaisir de cette
réunion par un désordre qui a excité le plus grand étonnement.
MACBETH.
De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre, sans
exciter en nous plus d'étonnement que ne le ferait un nuage
d'été?--Vous me mettez de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe
maintenant que vous pouvez contempler de pareils objets et conserver
le même incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches
de frayeur.
ROSSE.
Quels objets, seigneur?
LADY MACBETH.
Je vous prie, ne lui parlez pas; son mal ne fait qu'empirer: les
questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir à tous à
la fois. Ne vous arrêtez pas à conserver l'ordre des rangs; sortez
tous ensemble.
LENOX.
Nous souhaitons à votre majesté une meilleure nuit et une meilleure
santé.
LADY MACBETH.
Bonne et heureuse nuit à tous.
(Sortent les Seigneurs et leur suite.)
MACBETH.
Il y aura du sang: ils disent que le sang veut du sang. On a vu les
pierres se mouvoir et les arbres parler. Par le moyen des devins, par
l'intelligence que nous avons de certains rapports, les pies, les
hiboux, les corbeaux ont souvent mis en lumière l'homme de sang le
mieux caché.--Quelle heure est-il de la nuit?
LADY MACBETH.
À ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.
MACBETH.
Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne à nos
ordres souverains?
LADY MACBETH.
Avez-vous envoyé vers lui, mon seigneur?
MACBETH.
Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas un d'eux
dans la maison de qui je ne tienne un homme à mes gages. J'irai
trouver demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: il faudra
qu'elles parlent encore; car à présent je me précipiterai par les
pires moyens dans la connaissance de ce qu'il y a de pire; je ferai
céder à mon avantage tous les autres motifs. Me voilà avancé si loin
dans le sang, que si je m'arrêtais à présent, retourner en arrière
serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans la tête
d'étranges choses qui passeront dans mes mains, des choses qu'il faut
exécuter avant d'avoir le temps de les examiner.
LADY MACBETH.
Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les créatures, du sommeil.
MACBETH.
Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je me suis laissé entraîner
est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener un peu rudement.
Nous sommes jeunes dans l'action.
XI
Ces soeurs du Destin causent entre elles en faisant leurs
enchantements. Ceci est évidemment pour la populace et n'ajoute rien à
l'horreur de la tragédie. Macbeth les interroge:
Je vous conjure par l'art que vous professez, répondez-moi, dussent
les vents par vous déchaînés livrer l'assaut aux églises! dussent les
vagues échevelées bouleverser et engloutir les navires! dût le blé
chargé d'épis coucher abattu sur la terre! les arbres être renversés!
dussent les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens! dût le
faîte des palais et des pyramides s'incliner vers leurs fondements!
dût le trésor des germes de la nature rouler confondu jusqu'à rendre
la destruction lasse d'elle-même! répondez à mes questions.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Parle.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Demande.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Nous répondrons.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre bouche ou de celle de
nos maîtres?
MACBETH.
Appelez-les, que je les voie.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Versons du sang d'une truie qui ait dévoré ses neuf marcassins, et de
la graisse exprimée du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la
flamme.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Viens, haut ou bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.
(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque.)
MACBETH.
Dis-moi, puissance inconnue...
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne dis rien.
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi du thane
de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Qui que tu sois, je te rends grâce de ton bon avis. Tu as touché la
corde de ma crainte. Mais un mot encore.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un autre plus puissant
que le premier.
(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth!
MACBETH.
Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
LE FANTÔME.
Sois sanguinaire, intrépide et décidé. Ris-toi jusqu'à l'insulte du
pouvoir de l'homme. Nul homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant je veux
rendre ma tranquillité doublement tranquille, et prendre mes sûretés
avec le destin. Il faut que tu meures, afin que je puisse dire à la
peur au pâle courage qu'elle en a menti, et dormir en paix en dépit du
tonnerre. (_Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant
couronné, ayant un arbre dans sa main._) Quel est celui qui s'élève
semblable au fils d'un roi, et qui porte sur le front d'un petit
enfant la couronne fermée d'un prince souverain?
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Écoute, mais ne parle pas.
LE FANTÔME.
Sois de la nature du lion, orgueilleux comme lui: ne t'embarrasse pas
de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais
Macbeth ne sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam
marche contre lui vers la haute colline de Dunsinane.
(Le fantôme rentre dans la terre.)
MACBETH.
Cela n'arrivera jamais. Qui peut faire mouvoir la forêt, commander à
l'arbre de mettre en mouvement sa racine attachée à la terre? Ô douces
prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce
que je voie se lever la forêt de Birnam; et Macbeth, au faîte de la
grandeur vivra tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera
le tribut payé à la vieillesse et à la loi de mort.--Cependant mon
coeur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi (si votre
art va jusqu'à me l'apprendre), la race de Banquo régnera-t-elle un
jour dans ce royaume?
TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.
Ne cherche point à en savoir davantage.
MACBETH.
Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, qu'une malédiction
éternelle tombe sur vous!--Faites-moi connaître ce qui en
est.--Pourquoi cette chaudière qui se renverse? Quel est ce bruit?
(Hautbois.)
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Paraissez.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Paraissez à ses yeux et affligez son coeur.--Venez comme des ombres,
et éloignez-vous de même.
(Huit rois paraissent marchant à la file l'un de l'autre, le dernier
tenant un miroir dans sa main. Banquo les suit.)
MACBETH.
Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à bas! ta couronne brûle mes
yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est également ceint d'un
cercle d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier.--Un troisième
ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, pourquoi me
montrez-vous ces objets?--Un quatrième! Fuyez, mes yeux.--Quoi! cette
ligne se prolongera-t-elle jusqu'à ce que le monde se brise au dernier
jour?--Encore un autre!--Un septième! Je n'en veux pas voir
davantage.--Et cependant en voilà un huitième qui paraît, portant un
miroir où j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns qui
portent deux globes et un triple sceptre. Effroyable vue! Oui, je le
reconnais à présent; rien n'est plus certain, car voilà Banquo, tout
souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et me les montre comme
siens.--Quoi! serait-il donc vrai?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Oui, seigneur, de toute vérité.--Mais pourquoi Macbeth reste-t-il
ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, égayons ses esprits, et
faisons-lui connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air
pour en faire sortir des sons, tandis que vous exécuterez votre
antique ronde; il faut que ce grand roi puisse, dans sa bonté,
reconnaître que nous l'avons reçu avec les hommages qui lui sont dus.
(Musique.--Les sorcières dansent et disparaissent.)
MACBETH.
Où sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite dans le
calendrier!--Venez, vous qui êtes là dehors.
(Entre Lenox.)
LENOX.
Que désire votre grâce?
MACBETH.
Avez-vous vu les soeurs du Destin?
LENOX.
Non, mon seigneur.
MACBETH.
N'ont-elles pas passé près de vous?
LENOX.
Non, en vérité, mon seigneur.
MACBETH.
Infecté soit l'air qu'elles traverseront, et damnation sur tous ceux
qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui donc
est arrivé?
LENOX.
Deux ou trois personnes, seigneur, apportent la nouvelle que Macduff
s'est sauvé en Angleterre.
MACBETH.
Il s'est sauvé en Angleterre?
LENOX.
Oui, mon bon seigneur.
MACBETH.
Ô temps! tu devances mes oeuvres redoutées. Le projet trop lent laisse
tout échapper si l'action ne marche pas avec lui. Désormais, les
premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers mouvements
de ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées par les actes,
il faut, par une exécution aussi prompte que ma volonté, surprendre le
château de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa
femme, ses petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'être de sa
race. Il n'est pas question de se vanter comme un insensé; je vais
accomplir cette entreprise avant que le projet se refroidisse. Mais,
plus de visions!.... (_À Lenox._) Où sont ces gentilshommes? Viens,
conduis-moi vers eux.
(Ils sortent.)
XII
Remarquez comme l'ambition devient frénésie et comme le fourbe devient
scélérat à mesure qu'il boit plus de sang.
Maintenant il a ordonné à ses seïdes d'aller tuer Macduff et ses
enfants pour se délivrer d'un compétiteur au trône.
On les voit à l'oeuvre au château de Macduff.
Pourquoi mon mari est-il parti? dit lady Macduff à sa cousine; le
pauvre Roitelet, le moindre des oiseaux, dispute donc son nid, ses
petits au hibou.--Mon enfant, dit la mère à son enfant comme par
pressentiment, votre père est mort, comment vivrez-vous? L'enfant
répond par les vers de Racine: Comme vivent les oiseaux, ma mère.
Pauvre petit oiseau, répond la mère, ainsi tu ne craindras pas le
filet, la glu, le piége, le trébuchet?--Pourquoi les craindrais-je?
répond l'enfant; ils ne sont pas destinés aux tout petits enfants.
Arrive un messager qui avertit lady Macduff qu'on la poursuit, ainsi
que ses petits enfants, pour les égorger. Les assassins entrent et
tuent son fils sous ses yeux.
Il m'a tué, ma mère!...
XIII
Macduff apprend presque aussitôt la mort de ses enfants.
ROSSE.
Hélas! pauvre patrie! elle n'ose presque plus se reconnaître. On ne
peut l'appeler notre mère, mais notre tombeau, cette patrie où rien
que ce qui est privé d'intelligence n'a été vu sourire une seule fois;
où l'air est percé de soupirs, de gémissements, de cris douloureux
qu'on ne remarque plus; où la violence de la douleur est prise pour
une des prétentions de notre temps à la sensibilité; où la cloche
mortuaire sonne sans qu'à peine on demande pour qui; où la vie des
hommes de bien s'évapore avant que soit séchée la fleur qu'ils portent
sur leur chapeau, ou même avant qu'elle commence à se flétrir.
MACDUFF.
Ô récit trop cruel dans son exactitude, mais trop vrai!
MALCOLM.
Quel est le malheur le plus nouveau?
ROSSE.
Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le raconte:
chaque minute en enfante un nouveau.
MACDUFF.
Comment se porte ma femme?
ROSSE.
Mais, bien.
MACDUFF.
Et tous mes enfants?
ROSSE.
Bien aussi.
MACDUFF.
Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
MACDUFF.
Et faut-il que je n'y sois pas! Ma femme tuée aussi!
ROSSE.
Je vous l'ai dit.
MALCOLM.
Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des remèdes
propres à guérir cette mortelle douleur.
MACDUFF.
Il n'a point d'enfants!--Tous mes jolis enfants, avez-vous dit? tous?
Oh! rejetons d'enfer! Tous! quoi! tous mes pauvres petits poulets et
leur mère, tous enlevés d'un seul horrible coup!
MALCOLM.
Luttez en homme contre le malheur.
MACDUFF.
Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme; il faut
bien que je me rappelle qu'il a existé un jour dans le monde des êtres
qui étaient pour moi ce qu'il y a de plus précieux. Quoi! le ciel l'a
vu et n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous été
frappés pour toi. Misérable que je suis! ce n'est pas pour leurs
fautes, mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le
ciel maintenant leur donne la paix!
MALCOLM.
Que ce soit une pierre à aiguiser votre épée! que votre douleur se
change en colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre coeur, qu'elle
l'enrage!
XIV
Il se sauve en Angleterre avec Malcolm, fils du roi Duncan.
Le cinquième acte les montre rentrant en Écosse avec des forces
nombreuses. Macbeth se moque d'eux du haut de ses remparts
inexpugnables. Sa femme lady Macbeth expire de remords et de terreur.
Un de ses courtisans entre et lui dit: Monseigneur la reine est morte.
MACBETH.
Elle aurait dû mourir plus tard: il serait arrivé un moment auquel
aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain se glisse
ainsi à petits pas d'un jour sur un autre, jusqu'à la dernière syllabe
du temps qui nous est écrit; et tous nos hiers n'ont travaillé, les
imbéciles, qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse. Finis,
finis, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre ambulante; elle
ressemble à un comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre tant
que dure son heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un
conte raconté par un niais avec beaucoup de bruit et de chaleur, et
qui ne signifie rien. (_Entre un messager._)--Tu viens pour faire
usage de ta langue: vite, ton histoire en peu de mots.
XV
Un autre courtisan lui annonce qu'on voit la forêt de Dunsinane
s'avancer vers la forêt de Birnam. Ce sont des soldats anglais qui ont
coupé les rameaux des arbres et qui marchent couverts de leur
feuillage du côté du fort.
Macbeth reconnaît la mort. À ce présage, son désespoir n'atteint pas
son énergie, il meurt en combattant avec intrépidité; on sent dans ses
dernières paroles, comme dans celles de Saül dans la Bible, l'âpre
accent qui défie le ciel.
Tel est Macbeth dans son ensemble.
Dans ses détails, il est aussi complet et aussi pathétique.
C'est la plus magnifique analyse de l'ambition qui ait jamais été
tracée par un génie humain.
On voit comment le crime se présente d'abord comme une tentation vague
et facile à écarter.
Comment l'amour d'une femme vaine et perverse l'échauffe, l'embrase et
y participe du coeur et de la main, en le facilitant et en
l'accomplissant à demi elle-même.
Comment, une fois accompli, on en veut enfin le prix, et comment pour
cueillir la paix et pour étouffer le remords, il mène à tous les
crimes, puis à la mort.
La peinture de ce remords rendu visible par la tache indélébile de
sang sur la main de l'assassin, que toutes les vagues de l'Océan ne
peuvent faire disparaître, est une image digne de Job.
La mort de lady Macbeth et la féroce intrépidité de son époux en lutte
désespérée contre le destin, mais sans fléchir, même en succombant,
relèvent tout, même le crime; on déteste, mais on admire. C'est
l'horreur qui fait pitié, c'est le chef-d'oeuvre du tragique. C'est
Macbeth, la plus belle des tragédies. Lisez, relisez, et ne fermez le
livre que pour vous en souvenir éternellement.
XVI
Comparez maintenant Molière à Shakespeare! Mais non, ne comparez rien,
jouissez de tout. Il n'y a rien de commun entre les deux talents, pas
plus qu'entre les deux peuples. Ce sont deux _saisons_ qui ne se
ressemblent pas et qu'il faut également admirer. Molière, qui ne
ressemble à rien dans l'antiquité comique, rend en vers plaisants et
merveilleux les plus facétieux détails des caractères humains; il n'a
point d'égal, comme il n'eut point de modèle. Le comique est son nom,
on ne l'effacera jamais.
Shakespeare plonge dans l'abîme des fortes passions humaines avec
quelque sauvagerie sans doute, mais avec un élan, une profondeur, une
largeur qui n'ont de comparaison dans aucune langue. Ne comparons donc
pas ces deux grands esprits, l'un de l'abîme, l'autre des régions
tempérées. Mais déclarons notre insuffisance en ne tentant pas de les
rapprocher: l'un est au-dessus du goût, l'autre est au-dessus du
sublime. Ineffables tous deux!
XVII
Hugo, dans une oeuvre d'un style égyptien mais souvent taillé en blocs
comme les pyramides, a analysé Shakespeare; il est difficile de
mesurer et plus difficile de porter ces blocs; ils sont jetés avec
profusion et souvent sans symétrie et sans choix les uns sur les
autres, mais il y en a beaucoup qui révèlent la pensée et la force
d'un cyclope du style.
Aimé Martin, le plus doux des hommes, a commenté Molière: _trahit sua
quemque coluptas_. Il a écrit avec l'atticisme d'un écrivain du siècle
de Louis XIV. C'était l'homme qu'il fallait pour comprendre et pour
analyser cette charmante nature du poëte cultivé sous un grand roi
biblique, devant un grand peuple poli comme son époque de génie
renaissant et d'imitation classique; leur mérite est divers, mais leur
entreprise est également recommandable. D'ailleurs, j'aime trop le
commentateur de Molière pour être juste; je suis surtout ami!
pardonnez aux faiblesses de l'amitié!
XVIII
Quand il eut fini _son Molière_ et son _Bernardin de Saint-Pierre_,
Aimé Martin quitta le secrétariat de la Chambre et se retira, jeune
encore, dans les lettres. Il y vécut de ses travaux passés et
persévérants avec sa charmante épouse, soeur de Virginie; lui-même,
digne frère de Paul. C'est alors que la conformité du goût et du
talent nous unit plus intimement, que j'allai plus souvent m'asseoir à
leur vie de famille, et qu'ils vinrent eux-mêmes habiter plus
fréquemment ces deux asiles de Saint-Point et Monceaux que la suite
des événements politiques me laissait encore libres pour moi et pour
mes amis.
Cette amitié, devenue entre nous presque une parenté, me fut douce et
chère. Elle subsista sans vicissitude et sans langueur jusqu'à la
veille de sa mort. Il y avait un adoucissement dans ses souffrances
quand j'allai l'embrasser au moment de mon départ pour la Bourgogne.
J'appris quelques jours après que j'avais été, comme sa femme, trompé
sur son état et que sa belle âme était remontée à Dieu inopinément,
en me laissant comme monument de tendresse, et en encourageant sa
veuve à me laisser, après lui, la meilleure partie de son héritage.
Ils n'avaient point d'enfants et ils m'adoptaient ainsi tous deux en
quittant la terre! Jamais portion de fortune ne fut plus sacrée; elle
est encore confondue dans le peu qui me reste, et forme à Saint-Point
le complément du victuaire de couvent annexé au château pour
l'éducation rurale d'une cinquantaine de jeunes filles des champs.
XIX
Sa chère et charmante femme ne lui survécut pas longtemps. Elle mourut
retirée à Saint-Germain, fidèle à son attachement pour lui et à son
amitié pour moi. Que Dieu les bénisse et me permette de les retrouver
dans l'immortelle réunion promise à ceux qui s'aiment ici bas! La
bonté est le génie de l'amitié.
Ô bons et tendres amis, vous dont l'affection si délicieuse, pendant
que vous viviez, me donna tant de douceurs ici-bas et qui voulûtes
vous survivre encore après la séparation comme une immortelle
providence du haut du ciel, il ne se passe pas de jour depuis qui ne
soit adouci, ou attendri, ou consolé dans ce monde de larmes par votre
vivante mémoire. Les vicissitudes éclatantes du temps où vous m'avez
laissé poursuivre ma route ici-bas m'ont éprouvé, dénudé, accablé. Je
vis par grâce, et sans savoir si le morceau de pain amer que je mange
ne m'étouffera pas d'angoisses; j'ai eu tort, mais je n'en suis que
plus infortuné.
Un jour est venu inopinément pour moi où tout l'établissement
politique de notre pays s'est évanoui et où, surpris à l'improviste
par ce vaste écroulement, j'ai été appelé par mon nom à décider le
sort de notre patrie et peut-être de l'Europe. J'ai prononcé le nom de
république, appel suprême à l'intérêt et à la raison de tous. Ce mot
était tellement sur toutes les lèvres qu'il est sorti à la fois et à
l'unanimité du fond du pays; de cette heure, il n'y a pas eu un moment
de repos pour moi; comme le bouc expiatoire d'Israël, j'ai été rejeté
hors des murs et déclaré coupable du salut commun. Dieu seul connaît
ce que j'ai souffert et ce que je suis destiné à souffrir encore en
disputant, par un travail forcé, l'ombre de la dernière tuile de mon
toit à l'inimitié du monde. Que vous êtes heureux, vous, d'avoir
échappé par la mort à ce drame lugubre de votre ami! Si nous étions au
temps de Caton d'Utique, j'y aurais depuis longtemps échappé par la
même voie moi-même; mais nous vivons sous une loi plus patiente et qui
nous commande d'attendre avec résignation la justice des hommes et le
pardon de Dieu!
Vous qui vivez maintenant plus près de lui, aimez encore votre ami
d'exil et priez pour lui.
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CLI.
Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-St-Germain, 43.
CLIIe ENTRETIEN
MADAME DE STAËL
I
On agite sans cesse, sans la résoudre jamais, cette question en effet
insoluble: _Convient-il aux femmes d'écrire et d'aspirer à la gloire
des lettres?_ S'il s'agissait de résoudre cette question d'une manière
absolue, nous aimerions presque autant dire: _Convient-il à la nature
de donner du génie aux femmes?_