À quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes o

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE

XXVI

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

par

M. DE LAMARTINE

TOME VINGT-SIXIÈME

PARIS

ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR

9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43)

1868

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

CLIe ENTRETIEN

MOLIÈRE ET SHAKESPEARE

I

Voilà Molière.

Voyons Shakespeare.

Jugeons ces deux représentants de deux grands peuples.

L'un est l'art dans un pays déjà civilisé: Molière.

L'autre est la nature dans un pays déjà cultivé aussi, mais sans goût

encore. Voltaire a dit un _sauvage ivre_; nous ne dirons pas une telle

grossièreté, mais nous disons un novice de génie dans un pays à

l'aurore de sa littérature.

Ces deux hommes procèdent d'eux-mêmes et d'eux seuls; ils sortent l'un

et l'autre de la même souche, la souche primitive de la population:

l'artisan. Ils sont grands hommes par hasard. Nous avons vu comment

Molière entre malgré sa famille dans une troupe de comédiens, où

l'amour le convie et le retient; voyons comment Shakespeare échappe

même à la famille et à l'amour pour aller entrer dans une troupe de

comédiens aussi par la porte des plus ignobles emplois; ni dans l'un

ni dans l'autre, aucune prétention, aucun système, le besoin de vivre,

de gagner son pain; à côté du pain ils trouvent, par surcroît, la

gloire. Nous nous acharnons en ce moment à attendre des légions de

grands hommes par l'instruction obligatoire. J'attends plutôt les

grands hommes par nécessité. Ce n'est pas la politique qui enfante le

génie, c'est la nature.

ENTRETIEN CLI

II

Shakespeare arrive à Londres pauvre et inconnu. Il débute comme un

_vendeur de contre-marques_ à la porte d'un de nos théâtres de

boulevard. Il garde et promène les chevaux des spectateurs pendant que

ceux-ci regardent la pièce. Ce triste métier lui donne un pain amer. À

la fin, il s'élève de cette abjection au grade d'_aboyeur_,

c'est-à-dire qu'il appelle les domestiques pour venir mettre le pied à

l'étrier de leur maître. De temps en temps, il entre lui-même dans les

coins obscurs de la salle et il boit l'avant-goût du talent dans la

coupe du pauvre. Cela le fait réfléchir et il se dit: Ne pourrais-je

pas en faire autant? Il laisse la bride de ses chevaux et il tente

quelques _farces_ grossières qui font rire la _taverne_. N'est-ce pas

la même chose que Molière suivant la Béjart en Languedoc et débutant,

par amour, par les rapsodies de Sganarelle et de Georges Dandin,

imitées de mauvais théâtres italiens?

III

Victor Hugo, après une consciencieuse et pénible étude, raconte ainsi

la statistique de ces tréteaux.

«Les décors étaient simples. Deux épées croisées, quelquefois deux

lattes signifiaient une bataille; la chemise par-dessus l'habit

signifiait un chevalier; la jupe de la ménagère des comédiens sur un

manche à balai signifiait un palefroi caparaçonné. Un théâtre riche,

qui fit faire son inventaire en 1598, possédait «des membres de

maures, un dragon, un grand cheval avec ses jambes, une cage, un

rocher, quatre têtes de turcs et celle du vieux Méhémet, une roue pour

le siége de Londres et une bouche d'enfer.» Un autre avait «un soleil,

une cible, les trois plumes du prince de Galles avec la devise: ICH

DIEN, plus six diables, et le pape sur sa mule.» Un acteur barbouillé

de plâtre et immobile signifiait une muraille; s'il écartait les

doigts, c'est que la muraille avait des lézardes. Un homme chargé d'un

fagot, suivi d'un chien et portant une lanterne, signifiait la lune;

sa lanterne figurait son _clair_. On a beaucoup ri de cette mise en

scène de clair de lune, devenue fameuse par _le Songe d'une nuit

d'été_, sans se douter que c'est là une sinistre indication de Dante.

Voir l'_Enfer_, chant XX. Le morisque, épiant si le moment d'entrer en

scène était venu, ou le menton glabre d'un comédien jouant les rôles

de femme. _Glabri histriones_, dit Plaute. Dans ces théâtres

abondaient les gentilshommes, les écoliers, les soldats et les

matelots. On représentait là la tragédie de lord Buckhurst, _Gorboduc

ou Ferrex et Porrex, la mère Bombic_, de Lily, où l'on entendait les

moineaux crier _phip phip, le Libertin_, imitation du _Convivado de

Piedra_ qui faisait son tour d'Europe, _Felix and Philiomena_, comédie

à la mode, jouée d'abord à Greenwich devant la «reine Bess,» _Promos

et Cassandra_, comédie dédiée par l'auteur George Whetstone à William

Fletwood, recorder de Londres, le _Tamerlan_ et le _Juif de Malte_ de

Christophe Marlowe, des interludes et des pièces de Robert Greene, de

George Peele, de Thomas Lodge et de Thomas Kid, enfin les comédies

gothiques, car, de même que la France a _l'Avocat Pathelin_,

l'Angleterre a _l'Aiguille de ma commère Gurton_. Tandis que les

acteurs gesticulaient et déclamaient, les gentilshommes et les

officiers avec leurs panaches et leurs rabats de dentelle d'or,

debout ou accroupis sur le théâtre, tournant le dos, hautains et à

leur aise au milieu des comédiens gênés, riaient, criaient, tenaient

des brelans, se jetaient les cartes à la tête, ou jouaient ensemble

dans l'ombre, sur le pavé; parmi les pots de bière et les pipes, on

entrevoyait le peuple. Ce fut par ce théâtre-là que Shakespeare entra

dans le drame.

Tel était le théâtre vers 1580, à Londres, sous «la grande reine;» il

n'était pas beaucoup moins misérable, un siècle plus tard, à Paris,

sous «le grand roi;» et Molière, à son début, dut, comme Shakespeare,

faire ménage avec d'assez tristes salles. Il y a, dans les archives de

la Comédie-Française, un manuscrit inédit de quatre cents pages, relié

en parchemin et noué d'une bande de cuir blanc. C'est le journal de

Lagrange, camarade de Molière. Lagrange décrit ainsi le théâtre où la

troupe de Molière jouait par ordre du sieur de Rataban, surintendant

des bâtiments du roi: «... trois poutres, des charpentes pourries et

étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine.» Ailleurs,

en date du dimanche 15 mars 1671, il dit: «La troupe a résolu de faire

un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour

15, n'avait été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec

des cordages.» Quant à l'éclairage et au chauffage de cette salle,

particulièrement à l'occasion des frais extraordinaires qu'entraîna la

_Psyché_, qui était de Molière et de Corneille, on lit ceci:

«chandelles, trente livres; concierge, à cause du feu, trois livres.»

C'étaient là les salles que «le grand règne mettait à la disposition

de Molière.»

IV

Shakespeare obtint à la fin un rôle muet dans une pièce; il fut chargé

d'apporter son casque au géant Agrapardo.

En 1589, il écrivit sa première pièce _Periclès_, qui frappa quelques

lecteurs; en 1597 il écrivit _Roméo et Juliette_, copie exacte d'un

_libretto_ italien, solennisé et éternisé par une touchante et sublime

déclamation de Shakespeare. Six ans après, il écrivit et représenta

_Hamlet_, puis _Othello_, puis la belle tragédie historique de la mort

de Jules César. Il ne livrait point de manuscrit, il écrivait chaque

rôle de la pièce sur des feuilles détachées qu'il distribuait à ses

acteurs. Après la mort de son père, en 1599, il devint chef de troupe

et entrepreneur de théâtre.

Mort obscur quelques années après, il ne ressuscita un peu que sous la

Restauration, et donna alors, sous le nom de Davenant, réputé son

fils, ses pièces. Dryden le déclara hors d'usage; on abattit sa

maison, on coupa son mûrier, tout fut dit.

Voltaire, en revenant d'Angleterre en 1728, en parle, comme on sait:

_barbare de génie, sauvage ivre_. Sa gloire fut ainsi ensevelie

jusqu'au grand comédien Garrik, qui la fit revivre. Depuis Garrik,

elle redevint immense; elle dépassa même la portée du réel. La vraie

immortalité a le temps d'attendre, elle est éternelle. Hugo en fait

plus qu'un homme, une date du genre humain. Examinons juste ce qu'il

mérite; prenons ses pièces, et voyons qui juge mieux de Hugo ou de

Voltaire.

V

Hugo dit: «Shakespeare, c'est le globe dans la sphère; il y a le tout,

il y a l'homme. Ici, le mystère extérieur; là, le mystère intérieur.

Lucrèce, c'est l'être; Shakespeare, c'est l'existence. De là tant

d'ombre dans Lucrèce; de là tant de fourmillement dans Shakespeare.

L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas

interdit à Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le

connaît sous ses deux aspects, obscurité et azur, doute et espérance.

La vie va et vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte

de parenthèse énigmatique entre la naissance et l'agonie, entre l'oeil

qui s'ouvre et l'oeil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a

l'inquiétude. Lucrèce est; Shakespeare vit. Dans Shakespeare, les

oiseaux chantent, les buissons verdissent, les coeurs aiment, les âmes

souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe,

le temps passe, les forêts et les foules parlent, le vaste songe

éternel flotte. La séve et le sang, toutes les formes du fait

multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les vivants

et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les

perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le

pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans

Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent.

Certains côtés sinistres de Shakespeare sont hantés par les spectres.

Shakespeare est frère de Dante. L'un complète l'autre. Dante incarne

tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme

ces deux régions, nature et surnaturalisme, qui nous apparaissent si

diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si

dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le

fond; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantôme dans

Shakespeare. La tête de mort passe des mains de Dante dans les mains

de Shakespeare; Ugolin la ronge, _Hamlet_ la questionne. Peut-être

même dégage-t-elle un sens plus profond et un plus haut enseignement

dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait

tomber des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la

bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins

éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre

réverbération des hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère,

demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que Dante

laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un

comme dans l'autre, il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte

sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en déborde;

partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri

vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa

poésie, c'est lui, et en même temps, c'est vous. Comme Homère,

Shakespeare est élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui

leur convient, surgissent à toutes les crises décisives de l'humanité;

ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère marque

en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe;

Shakespeare marque la fin du moyen âge. Cette clôture du moyen âge,

Rabelais et Cervantès la font aussi; mais, étant uniquement railleurs,

ils ne donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un

total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux

génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la

barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'était là leur

mission, ils l'ont accomplie; c'était là leur tâche, ils l'ont faite.

«Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean,

saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare, ceci est

l'oeuvre des immortels géants de l'esprit humain.--Aux yeux des

songeurs, ces génies occupent des trônes dans l'idéal.»

Cette strophe n'a qu'un défaut: elle exagère, elle n'est pas vraie;

l'enthousiasme y devient engouement.

VI

Examinons ce qui justifie cet engouement devenu immortalité dans le

nom et dans l'oeuvre de Shakespeare; prenons le point culminant de

cette oeuvre; selon moi, c'est le drame de _Macbeth_.

Qu'est-ce que _Macbeth_? c'est l'_assassinat_ politique, l'ambition

jusqu'à la mort, jusqu'au délire, jusqu'au remords, jusqu'au

désespoir. Régner ou mourir; mourir, non-seulement pour cette vie,

mais même pour l'autre; mourir éternellement!

Macbeth, jeune et pur encore, est le héros de cette ambition. Il a une

femme jeune, belle, ambitieuse aussi, lady Macbeth. L'amour se joint

en elle à sa passion pour son mari, et dans son mari à sa passion pour

elle; il est impossible que ces deux passions n'enfantent pas le

monstre du forfait.

Le drame s'ouvre par un conciliabule de sorcières ou de fées du moyen

âge, pendant une tempête, sur une bruyère montagneuse, aride et

désolée. Elles y préparent leur enchantement et s'envolent à travers

l'air impur.

Le roi d'Écosse, le vertueux Duncan, passe sur la bruyère; les

combattants le rejoignent en armes et lui racontent les exploits de

Macbeth et de Banquo, ses deux généraux, qui ont vaincu le roi de

Norwége et les troupes insurgées de son propre pays, dirigées par le

_thane de Cawdor_. Le récit de leurs exploits est homérique et

héroïque, comme ces combats primitifs des héros du Nord; il

enthousiasme le roi Duncan de reconnaissance et d'admiration pour

Macbeth. Le roi lui donne en souveraineté le pays qu'il a reconquis,

et la scène change (_Macbeth et Banquo_). «Salut à Macbeth, qui est

roi!» s'écrient les sorcières.

Angus, messager du roi Duncan, les aborde et les invite à se rendre au

palais de Fores pour y recevoir l'hospitalité. Ils le suivent.

SCÈNE V

À Inverness.--Un appartement du château de Macbeth.

ENTRE LADY MACBETH, lisant une lettre de Macbeth.

«Les sorcières sont venues à moi au jour du succès, et j'ai appris

par le plus incontestable témoignage qu'en elles résidait une

intelligence plus qu'humaine. Lorsque je brûlais de leur faire

d'autres questions, elles se sont confondues dans l'air et y ont

disparu. J'étais encore éperdu de surprise, lorsque des envoyés du roi

sont venus me saluer _thane de Cawdor_. C'était sous ce titre que les

soeurs du Destin s'étaient d'abord adressées à moi, me renvoyant

ensuite aux événements à venir par ces autres paroles: _Salut, toi qui

seras roi_. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître, chère

compagne de ma grandeur: je n'ai pas voulu te frustrer de ta portion

de joie, en te laissant ignorer les grandes destinées qui me sont

promises. Place ceci dans ton coeur. Adieu.»--(_Lady Macbeth reprend

en rêvant_:)

Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a

prédit.--Cependant, je crains ta nature trop abondamment composée du

lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus

court. Tu voudrais bien t'agrandir, tu n'es pas sans ambition; mais tu

ne la voudrais pas accompagnée du crime: ce que tu veux

orgueilleusement, tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas être

déloyal, et cependant tu voudrais acquérir déloyalement. Noble Glamis,

ce que tu veux obtenir te crie: «Voilà ce qu'il te faut faire si tu

prétends obtenir.» Voilà ce que tu crains de faire plutôt que tu ne

désires que cela ne soit pas fait. Hâte-toi d'arriver, que je

transmette à ton oreille le courage qui m'anime, et que ma langue

valeureuse dompte tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle

d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent,

d'accord, vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur._) Quelles

nouvelles apportes-tu?

LE SERVITEUR.

Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Il faut que tu aies perdu le sens. Ton maître n'est-il pas avec lui?

Si ce que tu dis était vrai, il m'aurait avertie de me préparer à

recevoir le roi.

LE SERVITEUR.

Avec votre permission, rien n'est plus vrai; notre thane est en

chemin: un de mes camarades a été chargé de le devancer. Hors

d'haleine, et presque mort de fatigue, à peine a-t-il eu la force

d'accomplir son message.

LADY MACBETH.

Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le serviteur

sort._) La voix est près de manquer au corbeau lui-même, dont les

croassements annoncent l'entrée fatale de Duncan dans l'intérieur de

mes murailles.--Venez, venez, esprits qui excitez les pensées

homicides; dépouillez-moi de mon sexe en cet instant, et

remplissez-moi du sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds,

remplissez-moi de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang; fermez

tout accès, tout passage aux remords; et que la nature, par aucun

retour d'une pitié repentante, ne vienne ébranler mon cruel projet, ou

faire trêve à son exécution. Venez dans mes mamelles changer mon lait

en fiel, ministres du meurtre; venez, quelque part que vous soyez,

substances invisibles, occupées à épier le moment de nuire au genre

humain.--Viens, épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumées de

l'enfer, afin que mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu'il va

faire, et que le ciel ne puisse, perçant d'un regard ta ténébreuse

couverture, me crier: _Arrête! arrête!_--(_Entre Macbeth._) Illustre

Glamis, digne Cawdor, élevé encore au-dessus de ces deux titres par le

salut qui les a suivis, ta lettre m'a transportée au delà de ce

présent rempli d'ignorance, et je sens déjà l'avenir exister pour moi.

MACBETH.

Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Et quand part-il d'ici?

MACBETH.

Demain; c'est son projet.

LADY MACBETH.

Oh! jamais le soleil ne verra ce demain.--Votre visage, mon cher

thane, est un livre où l'on pourrait lire d'étranges choses. Pour

cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le maintien qui

convient à la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue

donnent la bienvenue; paraissez tel que la fleur innocente, mais que

le serpent soit caché dessous. Il faut avoir soin de l'hôte qui nous

arrive: c'est moi que vous chargerez de dépêcher le grand ouvrage de

cette nuit, après lequel nos nuits et nos jours ne reconnaîtront plus

d'autre règle que le pouvoir souverain.

MACBETH.

Nous en reparlerons.

LADY MACBETH.

Songez seulement à montrer un visage serein: changer de visage est

toujours un signe de crainte.--Laissez tout le reste à mes soins.

(Ils sortent.)

VII

Le roi Duncan entre avec sa suite, plein de joie et de confiance, il

parcourt du regard le château de Macbeth, où il a pris asile.

SCÈNE VI

Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.--(Hautbois.

Cortége composé des gens de Macbeth.)

entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF,

ROSSE, ANGUS; suite.

DUNCAN.

Ce château occupe une riante situation; l'air, doux et léger, pénètre

agréablement dans les sens calmés.

BANQUO.

Cet hôte des étés, le martinet, habitant des temples, cherchant en ces

lieux le séjour qu'il aime, nous annonce que l'haleine des cieux les

caresse avec amour. Pas une frise saillante, pas une corniche, pas un

seul angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau

de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et se voient

fréquemment, je l'ai remarqué, l'air est toujours pur.

(Entre lady Macbeth.)

DUNCAN.

Voyez, voilà notre honorable hôtesse.--L'amitié qui s'attache à nous

nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore avec

des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis pour

vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de nous récompenser de vos

peines, et à nous remercier de l'embarras que nous vous donnons.

LADY MACBETH.

Tout notre effort, fût-il doublé et redoublé, ne serait qu'une faible

et solitaire offrande à opposer à ce large amas d'honneurs dont votre

majesté accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités

nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières, nous laissent

sous l'engagement de prier pour vous.

DUNCAN.

Où est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et voulions

être son introducteur auprès de vous; mais il est bon cavalier, et la

force de son amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre

sa maison avant nous. Belle et noble lady, nous serons votre hôte pour

cette nuit.

LADY MACBETH.

Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mêmes, les leurs et tout

ce qu'ils possèdent, que comme des biens tenus en compte, pour les

faire sans cesse, et selon le plaisir de votre grandeur, servir à la

balance de ce qu'elle a droit de réclamer comme sien.

DUNCAN.

Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers notre hôte; nous l'aimons

grandement et continuerons de répandre sur lui nos bienfaits.--Avec la

permission de notre hôtesse.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

Toujours à Inverness.--Un appartement dans le château de Macbeth.

Des hautbois, des flambeaux.

Entrent et passent sur le théâtre un maître d'hôtel et plusieurs

domestiques portant des plats et des choses de service. Entre

ensuite MACBETH.

MACBETH.

Si, lorsque ce sera fait, c'était fini, le plus tôt fait serait le

meilleur. Si l'assassinat tranchait à la fois toutes ses conséquences,

et que le moment qui le termine lui livrât le succès; qu'après ce seul

coup on pût dire: Voilà tout, voilà qui finit tout, au moins ici-bas,

sur ce rivage, sur cette île étroite du temps, nous jetterions au

hasard la vie à venir.--Mais, en pareil cas, nous subissons toujours

cet arrêt, que les sanglantes leçons enseignées par nous tournent, une

fois apprises, à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main

toujours égale, fait accepter à nos propres lèvres le calice

empoisonné que nous avons composé nous-mêmes.--Il est ici sous la foi

d'une double sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux

puissants motifs contre cette action; ensuite je suis son hôte et

devrais fermer la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le

couteau. D'ailleurs ce Duncan est né d'un caractère si doux, il a

rempli sa tâche de roi d'une manière si irréprochable, que ses vertus,

comme des anges à la voix de trompette, s'élèveront contre la damnable

atrocité du crime de sa destruction; et la pitié, semblable à un

pauvre petit nouveau-né tout nu, fendant les tourbillons, ou portée

comme un chérubin au ciel sur les invisibles courriers de l'air,

frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de cette action que

leurs larmes en éteindront le souffle du vent. Je n'ai pour presser

les flancs de mon projet d'autre éperon que cette ambition qui,

s'élançant et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse sur

lui.--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien, quelles nouvelles?

LADY MACBETH.

Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous quitté la salle?

MACBETH.

M'a-t-il demandé?

LADY MACBETH.

Sans doute; ne le saviez-vous pas?

MACBETH.

Nous n'avancerons pas plus loin dans ce dessein. Il vient de me

combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les

classes une réputation brillante comme l'or, dont je dois me parer

dans l'éclat de sa première fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si

vite.

LADY MACBETH.

Était-elle dans l'ivresse cette espérance dont vous vous étiez fait

honneur? a-t-elle dormi depuis? et ne se réveille-t-elle maintenant

que pour devenir si pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle a fait

de si bon coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton amour

pour moi. Craindras-tu de montrer tes actions et ta puissance égales

à ton désir? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l'ornement de la

vie pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le pauvre

chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse auprès du _je

voudrais bien_!

MACBETH.

Laisse-moi en paix, je t'en prie; j'ose tout ce qui appartient à un

homme: celui qui ose davantage n'en est pas un.

LADY MACBETH.

À quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes ouvert à

moi de cette entreprise? Quand vous avez osé la former, c'est alors

que vous étiez un homme; et en osant devenir plus grand que vous

n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu ne

vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître

l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mêmes; et vous, par

l'à-propos qu'elles vous offrent, vous voilà défait! J'ai allaité, et

je sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui suce mon lait:

eh bien, au moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle de

ses molles mâchoires, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je

l'avais juré comme vous avez juré ceci.

MACBETH.

Si nous allions manquer notre coup?

LADY MACBETH.

Nous, manquer notre coup! Songez seulement à cheviller votre courage

en quelque lieu d'où il ne bouge plus, et nous ne manquerons pas notre

coup. Lorsque Duncan sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait

aujourd'hui va l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin,

moi, à force de vin et de santés, de décomposer si bien ses deux

chambellans, que leur mémoire, cette gardienne des idées, ne sera plus

qu'une fumée, et le réservoir de leur raison un alambic. Lorsqu'un

sommeil brutal accablera comme la mort leurs corps saturés de boisson,

que ne pouvons-nous pas exécuter, vous et moi, sur Duncan laissé sans

défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers pleins de

vin, qui porteront pour nous le crime de ce grand meurtre?

MACBETH.

Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton âme inflexible ne

peut convenir qu'à des hommes.--En effet, ne pourra-t-on pas croire,

lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces deux

gardiens de sa chambre, et frappé avec leurs poignards, que ce sont

eux qui ont fait le coup?

LADY MACBETH.

Et qui osera le voir autrement, lorsque nous ferons tout retentir de

nos douleurs et des cris que nous donnerons à sa mort?

MACBETH.

Me voilà décidé; et tous les agents de l'action sont tendus en moi à

cette terrible exécution. Sortons et amusons-les par les plus beaux

dehors: la trahison du visage doit cacher les secrets du coeur d'un

traître.

(Ils sortent.)

MACBETH et son serviteur.

Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup de cloche quand ma boisson

sera prête. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce un

poignard que je vois là devant moi, la poignée tournée vers ma main?

Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te

vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme à

la vue? ou n'es-tu qu'un poignard né de ma pensée, le produit

mensonger d'une tête fatiguée du battement de mes artères? Pourtant je

te vois, et sous une forme aussi palpable que celui que je tire en ce

moment. Tu me marques le chemin que j'allais suivre, et l'instrument

dont j'allais me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls

abusés, ou bien ils valent seuls tous les autres.--Je te vois

toujours, et sur ta lame, sur ta poignée, je vois des gouttes de sang

qui n'y étaient pas tout à l'heure.--Il n'y a là rien de réel. C'est

mon projet sanguinaire qui prend cette forme à mes yeux.--Maintenant

sur la moitié du monde la nature semble morte, et des songes funestes

abusent le sommeil enveloppé de rideaux. Maintenant les sorcières

célèbrent leurs sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure où le

meurtre décharné, averti par sa sentinelle, le loup dont les

hurlements lui servent de mot du guet, dérobant, comme Tarquin le

ravisseur, ses pas allongés, s'avance semblable à un spectre vers

l'exécution de ses desseins.--Ô toi, terre solide et ferme, garde-toi

d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que tes

pierres n'aillent se dire entre elles où je suis, et ravir à ce moment

l'horrible occasion qui lui convient si bien.--Tandis que je menace,

il vit.--Les paroles portent un souffle trop froid sur la chaleur de

l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais. C'en est fait, la cloche me

sollicite. Ne l'entends pas, Duncan; c'est la cloche mortuaire qui

t'appelle au ciel ou aux enfers.

(Il sort.)

SCÈNE II

Au même lieu.

LADY MACBETH entre

LADY MACBETH.

Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a éteints m'a remplie de

flamme.--Écoutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui

donne le plus funeste bonsoir.--Il est à son ouvrage; les portes sont

ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent en ronflant du

devoir de leur office. J'ai composé leur boisson du soir de telle

sorte que la Nature et la Mort débattent entre elles s'ils vivent ou

meurent.

MACBETH, derrière le théâtre.

Qui est là? quoi? holà!

LADY MACBETH.

Hélas! je tremble qu'ils ne se soient éveillés et que la chose ne soit

pas faite. Nous sommes perdus si la tentative n'est pas suivie de

l'action. Écoutons.--J'avais apprêté leurs poignards, il ne pouvait

manquer de les voir.--S'il n'eût pas ressemblé à mon père endormi, je

m'en serais chargée.--Mon mari!

MACBETH.

J'ai frappé le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?

LADY MACBETH.

J'ai entendu crier la chouette et chanter le grillon.--N'avez-vous pas

parlé?

MACBETH.

Quand?

LADY MACBETH.

Tout à l'heure.

MACBETH.

Comme je descendais?

LADY MACBETH.

Oui.

MACBETH.

Écoute.--Qui couche dans la seconde chambre?

LADY MACBETH.

Donalbain.

MACBETH regardant ses mains.

C'est là une triste vue!

LADY MACBETH.

Quelle folie d'appeler cela une triste vue!

MACBETH.

L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a crié _au meurtre_!

Ils se sont éveillés l'un et l'autre: je me suis arrêté les écoutant;

mais ils ont fait leurs prières et se sont remis à dormir.

LADY MACBETH.

Ils sont deux logés dans la même chambre.

MACBETH.

L'un s'est écrié: _Dieu nous assiste_! et l'autre: _amen_, comme s'ils

m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, écoutant ce qu'ils disaient;

et je n'ai pu répondre _amen_ lorsqu'ils disaient _Dieu nous assiste_!

LADY MACBETH.

N'allez pas creuser cette idée.

MACBETH.

Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? Je n'avais jamais eu autant

de besoin d'une bénédiction, et _amen_ s'est arrêté dans mon gosier.

LADY MACBETH.

Il ne faut pas se travailler ainsi l'esprit sur ces sortes d'actions;

on en deviendrait fou.

MACBETH.

Il m'a semblé entendre une voix crier: «Plus de sommeil! Macbeth tue

le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui remet en ordre

l'écheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort tranquille de la

vie de chaque jour, bain accordé à l'âpre travail, baume de l'âme

malade, loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du tutélaire

festin de la vie.»

LADY MACBETH.

Que voulez-vous dire?

MACBETH.

Elle criait toujours dans toute la maison: «Plus de sommeil! Glamis a

tué le sommeil; ainsi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira

plus!»

LADY MACBETH.

Qui criait donc ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez votre noble

courage se relâcher jusqu'à ces rêveries d'un cerveau malade? Allez,

prenez de l'eau, et lavez votre main de cette tache qui témoigne

contre vous.--Pourquoi avez-vous apporté ici ces poignards? Il faut

qu'ils restent de l'autre côté. Allez, reportez-les, et teignez de

sang les deux serviteurs endormis.

MACBETH.

Je n'y rentrerai pas; je suis effrayé en songeant a ce que j'ai fait.

Le regarder de nouveau! non, je n'ose.

LADY MACBETH.

Que vous êtes faible dans vos résolutions!--Donnez-moi ces poignards.

Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ressemblent à des figures

peintes: il n'y a que l'oeil de l'enfance qui s'effraye à la vue d'un

diable en peinture. S'il a coulé du sang autour de lui, j'en rougirai

la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur soit

attribué.

(Elle sort.)

(On frappe derrière le théâtre.)

MACBETH.

Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que suis-je donc devenu, que le moindre

bruit m'épouvante?--Quelles mains j'ai là! Elles me font sortir les

yeux de la tête.--Prétendre que tout l'océan du grand Neptune puisse

laver ce sang et nettoyer ma main! Non, en vérité, ma main

ensanglanterait plutôt l'immensité des mers, et ferait de leur teinte

verdâtre un seule teinte rouge.

(Rentre lady Macbeth.)

LADY MACBETH.

Mes mains sont de la couleur des vôtres; mais j'ai honte d'avoir

conservé mon coeur si blanc.--J'entends frapper à la porte du

sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de

cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre courage vous a

abandonné en chemin. (_On frappe._)--Écoutez: on frappe encore plus

fort. Prenez votre robe de nuit, de crainte que nous n'ayons occasion

de paraître et de laisser voir que nous étions éveillés. Ne restez

donc pas ainsi misérablement perdu dans vos réflexions.

MACBETH.

Il me faut rester maintenant avec la connaissance de ce que j'ai

fait!--Mieux vaudrait n'avoir plus la connaissance de moi-même. (_On

frappe._)--Éveille Duncan à force de frapper.--Plût au ciel vraiment

que tu le pusses!

(Ils sortent.)

VIII

La nuit a été bien étrange, dit le portier du château d'Inverness.

LENOX.

La nuit a été bien étrange! Dans le lieu où nous couchions, les

cheminées ont été abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans

les airs les lamentations, d'horribles cris de mort, et des voix

prédisant avec des accents terribles d'affreux bouleversements, des

événements confus, nouvellement éclos du sein de ces temps désastreux.

L'oiseau des ténèbres a poussé toute la nuit des cris aigus;

quelques-uns prétendent que la terre, saisie de fièvre, a tremblé.

MACBETH.

Ç'a été une cruelle nuit!

LENOX.

Ma mémoire n'est pas assez ancienne pour m'en rappeler aucune qu'on

puisse comparer à celle-là.

MACDUFF entre en s'écriant:

Ô horreur! horreur! horreur! il n'y a ni coeur ni langue qui puisse te

concevoir ou t'exprimer.

MACBETH ET LENOX.

Qu'est-ce que c'est?

MACDUFF.

L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus

sacrilége a ouvert par force le temple sacré du Seigneur, et a dérobé

la vie qui en animait la structure.

MACBETH.

Que dites-vous? la vie?

MACDUFF.

Meurtre! trahison! éveillez-vous! Malcolm, Banquo, éveillez-vous!

secouez ce tranquille sommeil qui n'est que l'image de la mort; venez

voir la mort elle-même! ô Banquo! Banquo, votre maître est assassiné!

Emportez lady Macbeth.

Malcolm et Macbeth se réfugient en Angleterre. Ils s'évadent.

IX

Le troisième acte commence. Un crime en commande un autre; Banquo doit

périr pour que le forfait de lady Macbeth soit utile.

MACBETH.

Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs. Allez donc vous confier à

leur dos. Adieu! (_Banquo sort._) (_Aux courtisans._) Que chacun

dispose à son gré de son temps jusqu'à sept heures du soir. Pour

trouver nous-même plus de plaisir au retour de la société, nous

resterons seul jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec

vous!--(_Sortent lady Macbeth, les seigneurs_, _les dames_, etc.)

Holà, un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?

UN DOMESTIQUE.

Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.

MACBETH.

Amenez-les devant nous.--Être où je suis n'est rien si l'on n'y est

en sûreté.--Nos craintes se sont profondément fixées sur Banquo, et

dans ce naturel empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de plus à

craindre. Ce qu'il sait oser va bien loin, et à cette disposition

intrépide il joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la

plus sûre. Je ne vois que lui dont l'existence m'inspire de la

crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on, celui de

Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs lorsqu'elles

m'imposèrent le nom de roi; il leur commanda de lui parler; et alors,

d'une bouche prophétique, elles le proclamèrent père d'une race de

rois.--Elles n'ont placé sur ma tête qu'une couronne sans fruit et ne

m'ont donné à saisir qu'un sceptre stérile que m'arrachera une main

étrangère, sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en est

ainsi, c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé mon âme; c'est

pour ses enfants que j'ai assassiné cet excellent Duncan; pour eux

seuls j'ai mêlé d'odieux souvenirs la coupe de mon repos, et j'aurai

livré à l'ennemi du genre humain mon éternel trésor pour les faire

rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit ainsi, je

t'attends dans l'arène, Destin; viens m'y combattre à outrance.--Qui

va là? (_Rentre le domestique avec deux assassins._) Retourne à la

porte, et restes-y jusqu'à ce que nous t'appelions. (_Le domestique

sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons eu ensemble un entretien?

PREMIER ASSASSIN.

C'était hier, avec la permission de votre grandeur.

MACBETH.

Eh bien, avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai dit? Soyez sûrs que

c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce que vous

m'avez attribué, à moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus

dans notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence

comment vous aviez été amusés, traversés, quels avaient été les

instruments, qui les avait employés, et tant d'autres choses qui,

n'eussiez-vous que la moitié d'une âme et une intelligence altérée,

vous diraient: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»

PREMIER ASSASSIN.

Vous nous l'avez fait connaître.

MACBETH.

Complétement: allons plus loin, c'est l'objet de notre seconde

entrevue.--Sentez-vous en vous-mêmes la vertu de patience tellement

dominante que vous laissiez passer toutes ces choses? Êtes-vous si

pénétrés de l'Évangile que vous puissiez prier pour cet homme et ses

enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe et réduits pour

toujours à la misère?

PREMIER ASSASSIN.

Nous sommes des hommes, mon seigneur.

MACBETH.

Oui, je sais que dans le catalogue on vous compte pour des hommes, de

même que les chiens de chasse, les bassets, les métis, les épagneuls,

barbets, loups, demi-loups y sont tous appelés du nom de chien.

Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue l'agile, le

tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun selon la

qualité qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il en reçoit

un titre particulier ajouté au nom commun sous lequel on les a tous

inscrits. Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir

quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés dans la

dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce

projet dont l'exécution vous délivre de votre ennemi, vous fixe dans

notre coeur et notre affection; car nous ne pouvons avoir, tant qu'il

vivra, qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.

SECOND ASSASSIN.

Je suis un homme, mon seigneur, tellement indigné par les indignes

traitements du monde, ses outrageants rebuts, que pour me venger du

monde toute action me sera indifférente.

PREMIER ASSASSIN.

Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté de la fortune, que je

mettrais ma vie sur le premier hasard qui me promettrait de

l'améliorer ou de m'en délivrer.

MACBETH.

Vous savez tous deux que Banquo était votre ennemi?

SECOND ASSASSIN.

Nous en sommes persuadés, mon seigneur.

MACBETH.

Il est aussi le mien, et notre inimitié est si sanglante, que chaque

minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus près à la

vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le

balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volonté; mais

je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns de mes amis qui sont

aussi les siens, dont je ne dois pas négliger l'affection, et avec qui

il me faudra déplorer la chute de l'homme que j'aurai renversé

moi-même. Voilà ce qui me rend votre assistance précieuse: elle me

donne les moyens de cacher cette action à l'oeil du public, comme je

le désire par un grand nombre de puissants motifs.

SECOND ASSASSIN.

Nous exécuterons, mon seigneur, ce que vous nous commanderez.

PREMIER ASSASSIN.

Oui, quand notre vie.....

MACBETH.

Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au plus, je

vous indiquerai le lieu où vous devez vous poster. Ayez le plus grand

soin d'épier et de choisir le moment convenable, car il faut que cela

soit fait ce soir, et à quelque distance du palais, et ne perdez pas

de vue que j'en veux paraître entièrement innocent, et afin qu'il ne

reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, qu'avec Banquo son fils

Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins importante

pour moi que celle de son père, subisse les destinées de cette heure

de ténèbres. Consultez-vous ensemble, et prenez votre résolution. Je

vous rejoins dans un moment.

LES ASSASSINS.

Elle est prise, seigneur.

MACBETH.

Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre palais.

(_Les assassins sortent._) C'est une chose arrêtée.--Banquo, si c'est

vers les cieux que ton âme doit prendre son vol, elle les verra ce

soir.

(Il sort.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans le palais.

Entrent LADY MACBETH et UN DOMESTIQUE.

LADY MACBETH.

Banquo est-il sorti du palais?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame; mais il revient ce soir.

LADY MACBETH.

Avertissez le roi que je voudrais, si cela est possible, lui dire

quelques mots.

LE DOMESTIQUE.

J'y vais, madame.

(Il sort.)

LADY MACBETH.

On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu son désir sans

en être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous détruisons,

que de vivre par sa destruction dans des joies toujours inquiètes.

(_Macbeth entre._)--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi vous enfermer

dans la solitude, ne cherchant pour compagnie que les images les plus

funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en vérité, devraient

être mortes avec celui dont elles vous occupent? Les choses sans

remède devraient être sans importance: ce qui est fait est fait.

MACBETH.

Nous avons tranché le serpent, mais nous ne l'avons pas tué; il

réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre

impuissante malice sera exposée aux dents dont il aura retrouvé la

force. Mais que la structure de l'univers se décompose, que les deux

mondes périssent avant que nous consentions ainsi à prendre notre

repos dans la crainte, à passer le temps du sommeil dans l'affliction

de ces terribles songes qui viennent nous bouleverser toutes les

nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver où nous

sommes, nous avons envoyé reposer en paix, que de demeurer ainsi,

l'âme sur la roue, dans une angoisse sans relâche.--Duncan est dans

son tombeau: sorti des redoublements de la fièvre de la vie, il dort

bien; la trahison est à bout avec lui: ni le fer, ni le poison, ni les

conspirations domestiques, ni les armées ennemies, rien ne peut plus

l'atteindre.

LADY MACBETH.

Venez, mon cher époux, que le calme reparaisse dans vos regards

troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.

MACBETH.

Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y exhorte: que

votre continuelle attention s'occupe de Banquo; indiquez sa

prééminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en

sûreté tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver de notre grandeur

dans ce cours de flatteries, et faire de nos visages le masque qui

doit servir à déguiser nos coeurs.

LADY MACBETH.

Ne pensez plus à cela.

MACBETH.

Ô chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais que Banquo

et son fils Fleance respirent?

LADY MACBETH.

Mais la copie de nature qui leur a été remise n'est pas éternelle.

MACBETH.

Il y a même de plus cette consolation qu'ils ne sont pas

inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant que la chauve-souris

ait cessé son vol circulaire, avant qu'aux appels de la noire Hécate

l'escarbot cuirassé ait sonné, par son murmure assoupissant, le

bourdon qui appelle les bâillements de la nuit, on aura consommé une

action importante et terrible.

LADY MACBETH.

Que doit-on faire?

MACBETH.

Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère poule,

jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.--Viens, ô nuit, apportant

ton bandeau: couvre l'oeil sensible du jour compatissant, et de ta

main invisible et sanguinaire arrache et mets en pièces le lien

puissant qui fixe la pâleur sur mon front.--La lumière s'obscurcit, et

déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les

honnêtes habitués du jour commencent à languir et à s'assoupir, tandis

que les noirs agents de la nuit se lèvent pour saisir leur proie.--Tu

es étonnée de mes discours; mais sois tranquille: les choses que le

mal a commencées se consolident par le mal. C'en est assez; je te

prie, viens avec moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Toujours à Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des

portes du palais.

Entrent trois ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.

Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?

TROISIÈME ASSASSIN.

Macbeth.

SECOND ASSASSIN.

Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous le voyons

parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous avons à

faire.

PREMIER ASSASSIN.

Reste donc avec nous.--Le couchant luit encore de quelques traits du

jour: c'est le moment où le voyageur attardé pique avec ardeur pour

gagner l'auberge située à la fin de sa journée; et celui que nous

attendons ici en approche de bien près.

TROISIÈME ASSASSIN.

Écoutez; j'entends des chevaux.

BANQUO derrière le théâtre.

Donnez-nous de la lumière, holà!

SECOND ASSASSIN.

C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste des personnes

attendues sont déjà rendus à la cour.

PREMIER ASSASSIN.

On emmène ces chevaux.

TROISIÈME ASSASSIN.

À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous en font autant,

d'aller d'ici au palais en se promenant.

(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec

un flambeau.)

SECOND ASSASSIN.

Un flambeau! un flambeau!

TROISIÈME ASSASSIN.

C'est lui.

PREMIER ASSASSIN.

Tenons-nous prêts.

BANQUO.

Il tombera de la pluie cette nuit.

PREMIER ASSASSIN.

Qu'elle tombe!

(Il attaque Banquo.)

BANQUO.

Ô trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras me

venger.--Ô scélérat!

(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)

TROISIÈME ASSASSIN.

Qui a donc éteint le flambeau?

PREMIER ASSASSIN.

N'était-ce pas le parti le plus sûr?

TROISIÈME ASSASSIN.

Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.

SECOND ASSASSIN.

Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.

PREMIER ASSASSIN.

Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est préparé.

Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX et

autres SEIGNEURS; suite.

MACBETH.

Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le

premier jusqu'au dernier, je vous souhaite à tous une sincère

bienvenue.

LES SEIGNEURS.

Nous rendons grâces à votre majesté.

MACBETH.

Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les

convives. Notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment

favorable nous lui demanderons sa bienvenue.

(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siége au

milieu pour Macbeth.)

LADY MACBETH.

Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis; car mon coeur leur dit

qu'ils sont tous les bienvenus.

(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)

MACBETH.

Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur coeur.--Le

nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai ici au

milieu.--Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une

rasade à la ronde. (_À l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.

L'ASSASSIN.

C'est donc du sang de Banquo.

MACBETH.

J'aurai plus de plaisir à te voir hors de cette salle que lui dedans.

Est-il expédié?

L'ASSASSIN.

Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu ce service.

MACBETH.

Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; mais il a son mérite

aussi celui qui en a fait autant à Fleance. Si c'était toi, tu

n'aurais pas ton pareil.

L'ASSASSIN.

Mon royal seigneur, Fleance a échappé.

MACBETH.

Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait: j'étais

entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre de me

répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis

comprimé, resserré et emprisonné.

X

Entrent les assassins de Banquo. Pendant que Macbeth traite ses amis

dans la salle du festin, il apprend que Fleance son fils a échappé à

l'assassinat. Son remords le reprend sous la forme de l'inquiétude.

Lady Macbeth s'en aperçoit et révèle aux convives une prétendue

maladie de son mari; lui-même l'avoue pour s'excuser, puis il retombe

dans ses transes nerveuses. Lady Macbeth le rassure et tâche de donner

le change à ses convives.

Cours familier de Littérature - Volume 26 · 第 1 / 17 段