Chaque Phoque se retire avec sa famille sur un quartier de rocher,

qui devient comme son domicile et sa propriété exclusive. L'intrusion

d'un étranger amène aussitôt un combat terrible. Ordinairement chaque

famille vit à une certaine distance des familles voisines.

Le mâle rassemble d'ordinaire un sérail de femelles, pour lesquelles il

a beaucoup d'affection et dont il défend l'approche aux autres mâles.

Il en a jusqu'à cinquante.

A l'époque des amours, les mâles se battent entre eux avec fureur.

Lorsqu'ils sont vieux, leurs femelles les abandonnent sans pitié.

Quand les femelles vont faire leurs petits, le mâle les conduit sur le

rivage, à une place tapissée de plantes marines. Les mères y déposent

leurs nourrissons, pour lesquels elles montrent un attachement très-vif.

Les petits aiment à jouer et à folâtrer les uns avec les autres. Quand

ils ont atteint l'âge de cinq ou six mois, le père, les jugeant assez

forts pour vivre par eux-mêmes, les chasse et les force à s'établir

ailleurs.

IV

Les Phoques de la Somme sont l'objet d'une chasse remplie d'attraits

pour les amateurs, laquelle donne lieu à une branche d'industrie

maritime qui n'est pas sans importance. M. Ch. de Rylé a publié des

détails fort intéressants sur cette chasse.

La saison la plus favorable est le mois de juin, époque où les

femelles viennent de mettre bas, et sont accompagnées de leurs

petits. Ces derniers, moins rusés que leurs parents, se laissent plus

aisément surprendre. Les Phoques adultes, de leur côté, se résignent

difficilement à abandonner leurs nourrissons. On a donc plus de chance

de les tirer à belle portée.

Il y a deux manières de chasser les Phoques, sur terre, et dans l'eau.

Pour les tirer sur terre, il faut profiter du moment où ces animaux se

trouvent à une certaine distance du rivage: ce qui n'est pas facile.

Les chasseurs se placent dans un canot et suivent les courants.

Ils tirent sur les individus qu'ils surprennent sur les rives. Ils

emploient des armes à longue portée et de grande précision. Car

l'animal, épouvanté à la vue de l'embarcation qui s'avance, cherche à

fuir rapidement, et il faut quelquefois le tirer à 200 ou 300 mètres de

distance.

D'autres fois, le chasseur débarque sans bruit, laissant au matelot qui

l'accompagne la garde du canot. Il se traîne sur le sable, en rampant

comme le sauvage qui veut surprendre un ennemi. Il parcourt souvent, de

cette manière, un kilomètre et plus, poussant sa carabine devant lui.

Il s'arrête par intervalles, pour donner à la proie qu'il ambitionne

le temps de se rassurer, si elle paraît inquiète, et dissimule en un

mot sa présence, autant que possible, jusqu'au moment où, jugeant le

Phoque à portée, il fait feu. M. de Rylé a bien décrit les ruses et la

patience qu'il faut avoir dans cette circonstance.

La chasse dans l'eau est plus simple, mais moins certaine. On tire le

Phoque au moment où il se montre à la surface de la mer. Il faut savoir

que l'animal sort seulement la tête, la laisse voir tout au plus une

minute, et plonge immédiatement. Quand on est assez adroit pour le

toucher, on court risque de le perdre. Si le Phoque n'est que blessé,

il regagne la pleine mer; s'il est tué roide, il coule au fond de

l'eau, et ce n'est pas sans peine qu'on réussit à le pêcher.

V

On a distingué dans les Phoques deux groupes différents:

Les _Otaries_, qui présentent une oreille externe et des incisives

de forme particulière: on rencontre ces espèces dans l'océan

Pacifique[311];

Les _Phoques_ proprement dits, qui sont dépourvus d'oreille externe,

et dont les incisives sont pointues. Dans le Groenland, il en existe

plusieurs espèces différentes du Phoque commun: ce sont le _Phoque

de Gmelin_ ou _capuchonné_[312], celui de _Müller_[313], et celui de

_Schreber_[314].

[311] Voyez la planche XXXIII, dessinée d'après un vélin du Muséum

d'histoire naturelle, et libéralement communiquée par M. Milne

Edwards.

[312] _Phoca cristata_ Gmelin.

[313] _Phoca groenlandica_ Müller.

[314] _Phoca hispida_ Schreber.

La chasse de ces animaux se fait en pleine mer et avec le harpon.

Ce harpon est long de 2 mètres, et terminé par une pointe de fer

mobile, encastrée dans un os, retenue par une courroie et pouvant se

détacher au moment où elle pénètre dans la chair de l'animal. Une

vessie qui flotte au bout de la ligne indique l'endroit où le Phoque

blessé a plongé sous l'eau. Le harpon glisse sur une navette de bois

excessivement polie: ce qui lui donne plus de force et lui fait suivre

plus sûrement la direction voulue.

Les autres projectiles sont confectionnés de la même manière, et on les

lance par le même procédé.

Aussitôt que le Phoque, forcé de venir à la surface de l'eau pour

respirer, a révélé sa présence, l'Esquimau cherche à le surprendre, en

se tenant sous le vent et en tournant le dos au soleil, afin de n'être

ni vu ni entendu. Il se penche sur son kayack, de façon que la vague

dérobe le plus possible sa figure. Arrivé à une trentaine de mètres, il

prend la pagaie de la main gauche, ajuste son harpon sur la navette et

le lance avec vigueur. Si le coup a porté juste, le fer se détache de

la lance et dévide la ligne roulée en spirale sur l'avant du kayack. La

vessie qui termine la ligne est jetée instantanément dans l'eau.

Le Phoque, atteint, plonge avec une extrême rapidité. Nous avons déjà

signalé, chez les Cachalots et les Baleines, ce besoin impérieux de

s'enfoncer dans l'eau, que manifestent tous les Mammifères marins qui

ont été frappés.

Le pêcheur donne ensuite un tour de pagaie, et ramasse son harpon qui

flotte.

Il arrive, parfois, que le Phoque entraîne avec lui la vessie; mais,

forcé de respirer, il reparaît bientôt à la surface de la mer, et il

n'y a pas à craindre qu'on ne le retrouve plus.

L'Esquimau _pousse au monstre_, et lui fait avec sa lance de profondes

blessures. Il l'achève enfin à coups de javelots. Quand l'animal est

mort, il bouche ses plaies avec de petits tampons de bois, empêchant

ainsi la déperdition du sang. Il le gonfle ensuite, en soufflant entre

la chair et la peau, et l'amarre à la gauche de son kayack.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIII.

OTARIES SUR LA PLAGE.

Vélin du Muséum, peint par Bocourt, d'après M. Milne Edwards.]

Cette chasse n'est pas sans danger. Quelquefois la ligne, en se

dévidant, s'enroule autour du bras ou du cou du pêcheur. D'autres

fois, dans les ébats de l'agonie, le Phoque se jette du côté opposé du

kayack, l'entraîne, le renverse, et l'homme est bientôt noyé. Ou bien

encore, quand la chasse est finie, le Phoque, qui n'est pas mort, se

jette furieux sur l'Esquimau, et le mord aux bras et au visage.

Cet animal est surtout terrible quand il défend son petit. Il se

précipite alors sur le kayack et en arrache des lambeaux. La vague

remplit l'embarcation, et le pêcheur, sans aucune chance de salut, est

submergé avec elle.

[Illustration: PHOQUE

(_Phoca vitulina_ Linné).]

La pêche au Phoque se fait, en hiver, dans le même pays, d'une façon

bien différente. On a remarqué que cet animal se pratique alors dans la

glace des ouvertures par lesquelles il vient respirer l'air. L'Esquimau

le guette, et quand la victime a fait son apparition, il se glisse sur

le ventre en imitant son cri. Le Phoque le prend pour un frère, le

laisse approcher, et ne reconnaît son erreur que lorsqu'il a reçu le

coup mortel. (Ch. Edmond.)

VI

La peau des Phoques est assez estimée. Les Esquimaux l'emploient dans

la construction de leurs bateaux, de leurs kayacks et de leurs tentes.

Ils en font aussi des courroies, des vêtements et des chaussures.

On retire de ces animaux une huile recherchée pour les chariots et pour

l'éclairage....., et même pour _fabriquer l'huile de foie de morue_.

Les Esquimaux mangent la chair des Phoques. Ils préparent avec leur

sang un potage épais et substantiel. Ils composent avec ses intestins

une sorte de fil. Ils confectionnent avec sa vessie les rideaux de

leurs tentes, leurs chemises et les petits ballons attachés à leurs

instruments de pêche. Ils façonnent avec leurs os la pointe de presque

tous leurs instruments.....

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLVIII

LE MORSE.

«_Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis._»

(SAINT AUGUSTIN.)

I

Existe-t-il dans la mer un _Cheval marin_, une _Vache marine_, un

_Éléphant marin_?

En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, le

_Morse_[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms.

[315] _Trichechus rosmarus_ Linné (voy. la planche XXXIV).

Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le

rencontre surtout dans le détroit de Beering.

Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque.

On en trouve qui ont jusqu'à 7 mètres de longueur. On peut donc le

regarder comme une des grandes bêtes de la mer.

Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peu nombreux et de

couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse.

Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils

jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles.

De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d'ivoire,

allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et

très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers

d'une pioche.

A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, la

_bête à grandes dents_.

L'animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps

solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler

le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa

nourriture.

Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque,

celles d'en haut s'emboîtent dans celles d'en bas, _comme un pilon dans

son mortier_. (F. CUVIER.)

Notre Mammifère, comme on le voit, n'offre rien qui permette de

l'assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l'Éléphant.

Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses

qui se jouent, en faisant retentir l'air de leurs mugissements,

lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d'autres sont

paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours

une sentinelle vigilante, l'œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la

troupe s'il survient quelque danger.

On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l'Europe. On leur

donnait de la bouillie d'avoine ou de millet.

Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu'à Londres;

mais il n'y a vécu que quelques jours. On le nourrissait avec des

Crabes; ce qui lui convenait mieux que l'avoine ou le millet.

On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu

âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu'on

voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que

l'éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en

grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.)

On s'accorde à dire que le Morse a moins d'intelligence et de douceur

que le Phoque. Cependant il n'est pas féroce, il n'attaque pas l'Homme,

mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit

au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive

souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les

embarcations, les entoure et cherche à les submerger.

II

Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat,

contre des Morses. C'était en 1818, dans les parages du Spitzberg.

L'équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se

dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt

équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais

le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu'il

dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d'intercepter

leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s'annonçait

avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils

s'élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère,

saisissant les bords des embarcations avec leurs longues dents ou

les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse

pour l'équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un

individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut

sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups.

Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les

lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa

rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient

si vives et si réitérées, que les matelots n'avaient pas le temps de

charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres

avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya

ses balles dans les entrailles. L'animal tomba sur le dos, au milieu

de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l'instant même le champ de

bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent

à la surface de l'eau avec leurs formidables dents. Probablement

ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l'empêcher de

suffoquer. (Buchanan.)

On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg,

un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent

et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus

trouver leur nourrisson, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux,

l'ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu'un

des pêcheurs glissa dans la mer. L'autre Morse se jeta sur lui avec

acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le

malheureux.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIV.

Lackerbauer d'après Biard. C. Pierre et Picart fac-simile sc.

CHASSE AUX MORSES

_Imp. Geny Gros r. Domat, 28._]

Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe

attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant

qu'elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour

se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra

étroitement son nourrisson sous sa nageoire gauche, et se dirigea,

malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois

lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son

petit. Mais, celui-ci, à l'instant même, s'en revint vers l'embarcation

avec une telle rage, qu'il l'eût certainement fait chavirer, s'il en

avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers

sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle,

redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les

dents, et l'entraîna dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût hors d'atteinte.

(Buchanan.)

[Illustration: MORSE ET SES PETITS

(_Trichechus rosmarus_ Linné).]

III

La chasse au Morse est facile et productive.

Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup

de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d'ordinaire

deux à trois cents par saison. En 1608, l'équipage de Welden en tua

plus de mille sur les côtes de l'île Cherry. Au rapport de Gmelin, les

Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures;

en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une

semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en

détruit près de trois à quatre mille.

Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une

colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien

les lui arrache. S'il ne peut pas atteindre l'ennemi, il frappe le sol

de côté et d'autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il

met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage,

il se laisse rouler dans la mer. Si on l'attaque dans l'eau, il se

défend avec fureur.

IV

Comme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d'huile.

On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était

anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières

que l'on tordait, et l'on obtenait ainsi des câbles d'une très-grande

résistance.

Les dents de Morse sont préférables à l'ivoire, parce qu'elles sont

plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n'ont

pas le volume des défenses de l'Éléphant; cependant on en trouve

qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de

circonférence à leur sortie de l'alvéole. L'ivoire des Morses est

compacte, susceptible d'un beau poli, mais sans stries. De petits

grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue,

forment la partie moyenne de la défense (Cuvier).

Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers

russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme

les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des

coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d'autres petits bijoux

élégants, vrais chefs-d'œuvre d'art et de patience.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLIX

LA LOUTRE DE MER.

«Vestus d'habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»

(SAINT-GELAIS.)

I

Les Mammifères marins, nous l'avons dit dans les chapitres précédents,

ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est

plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à

des nageoires.

Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa

structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un

animal exclusivement marin. C'est peut-être le seul qui existe (?).....

Tout le monde connaît la _Loutre ordinaire_[316], petit Mammifère

carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque

arrondie.

[316] _Lutra vulgaris_ Erxleben.

La _Loutre de mer_, ou _Enhydre_, présente une taille un peu plus

grande. Elle peut atteindre jusqu'à un mètre et demi de longueur.

Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat.

Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et

noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est

proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire.

Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les

postérieures ressemblent moins à des pieds qu'à des nageoires.

[Illustration: LOUTRE DE MER

(_Enhydris marina_ Fleming).]

Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses

et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes,

composent de véritables palettes destinées à frapper l'eau, l'animal,

en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que

comme un Mammifère marin.

Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l'océan Pacifique

boréal, entre le 50e et le 56e degré de latitude nord. On le rencontre

jusque dans les parages du Japon.

On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se

réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C'est

pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s'agit sont désignés

sous le nom de _Choux aux Loutres_.

Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et,

au besoin, de plantes marines.

Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi

longtemps sous l'eau.

[Illustration: LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.]

Il est d'un brun marron en dessus, et d'un brunâtre argenté en dessous.

La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu'un seul

petit. Elle s'en sépare rarement et s'occupe de son éducation avec

beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement

le nourrisson de l'année, mais encore celui de l'année précédente.

Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans

la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à la

surface de l'eau, le ventre en l'air, et qu'elle s'abandonne au gré

des vagues, elle tient son petit au-dessus d'elle, entre ses pattes

de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les

chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et

réussissent presque toujours à les tuer.

Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des

cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses

nourrissons d'une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des

vagissements.

Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son

petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s'approcha

doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger,

éveilla son nourrisson et l'excita à fuir. Mais l'innocent préférait le

sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l'entraîna malgré lui

vers la mer.

II

Le pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré.

On le recherche comme fourrure précieuse, et l'on a bien raison, car

c'est une des plus belles qui existent.

On appelle _bobry_ les mâles adultes, _matka_ les femelles, _koschloki_

les petits d'un an, et _medwieki_ les petits de quelques mois.

Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres

de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en

Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe

distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement

en Europe. Cependant beaucoup de seigneurs russes estiment cette

remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois.

Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur

poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on

constate d'année en année que le nombre des Loutres diminue dans les

parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix

tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais).

On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été

vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu'à 2000 francs (Nordmann).

Du temps de Steller, l'équipage d'un seul navire pouvait tuer

jusqu'à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd'hui, les

pêcheurs d'Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de

peine à s'en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages,

et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne

paraissent plus en quelque sorte qu'accidentellement.

Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le

ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son

espèce n'ait complétement disparu.

La Loutre de mer présente un intérêt historique: c'est, en grande

partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d'abord jusqu'au

Kamtchatka, et plus tard jusqu'en Amérique.

L'Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le

cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été

donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d'histoire naturelle de

Paris s'est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une

femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann.

III

Les Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites.

Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes

bien souvent demandé le _cui bono_ de ces mamelles.

Les organes des animaux ont généralement des _fonctions déterminées_.

L'aile sert au vol, l'œil à la vue, l'oreille à l'audition.....

Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement

modifient la constitution des parties, et l'ensemble peut remplir un

usage différent. C'est ainsi que l'aile du Manchot devient nageoire,

tandis que la nageoire de l'Exocet devient aile.....

Habituellement, l'organe modifié conserve l'ancien usage, en même temps

qu'il s'applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l'Éléphant

sont toujours affectés à l'olfaction, quoiqu'ils soient devenus

_boutoir_ et _trompe_, c'est-à-dire appendice pour creuser et membre

pour saisir.....

Mais quand l'arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure,

l'organe n'apparaît plus que comme un _rudiment_. Dans cet état, _à

quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?_

Quelles sont les fonctions des yeux _atrophiés_ ou couverts par la peau

chez la Taupe? Quelles sont celles des _tubercules oculaires_ chez les

Sangsues, ou des _points oculiformes_ chez les Planariés?

Pourquoi existe-t-il des mamelles _rabougries_ chez le mâle de la

Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes?

Le monde de la mer · 第 34 / 36 段