comme des éléments du plan primitif de l'organisme, et par conséquent
comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries
particulières.
Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments,
des _tendances de la Nature_ vers un but déterminé, c'est-à-dire des
ébauches abandonnées ou des efforts non réussis.
Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire?
La nature active, en d'autres termes la puissance créatrice ne
ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de
la peine, et qui n'aboutit pas toujours. Dieu n'a jamais eu besoin
de tentatives ni d'efforts, même pour ses combinaisons les plus
transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours
fait ce qu'il a voulu et dans le temps qu'il a voulu, appareils
très-compliqués ou très-simples, ensembles d'organes, portions
d'organes, et, si l'on veut, _semblants_ d'organes!.....
Le mot _tendance_ renferme cependant une idée philosophique; il serait
parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il
le remplacer, les animaux étant la création de Dieu?
A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?--Nous l'ignorons
complétement, et nous avouons franchement notre ignorance.
Dieu seul pourrait nous l'apprendre, car _Dieu sait beaucoup de
choses_, comme disait Abd-el-Kader!
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE L
L'OURS BLANC.
Il couche sur la neige, et soupe quand il tue.
(A. DE MUSSET.)
I
On l'a déjà vu, les mers du Nord ne sont pas déshéritées de la vie;
elles ont aussi leurs habitants, même leurs populations insouciantes et
joyeuses, sur les amas de neige ou sur les bancs de glace, au milieu
des eaux les plus froides ou des brouillards les plus épais.
L'_Ours blanc_ ou _polaire_[317] est comme le souverain de ces
populations. Il règne en despote cruel sur les animaux du pôle
arctique. Il habite toutes les mers; il fréquente toutes les côtes. Il
aime le froid comme les autres aiment le chaud.
[317] _Thalarctos maritimus_ Gray.
Il y en avait anciennement un très-grand nombre dans l'île Cherry,
appelée d'abord _Beeren eiland_, c'est-à-dire _île des Ours_.
L'Ours blanc est un véritable quadrupède terrestre. Mais il diffère
de son homonyme l'Ours des Alpes, par sa taille plus grande et plus
élancée, par ses membres plus élevés, pourvus de pieds plus robustes,
par son cou plus long, et par sa tête plus étroite et plus fixe.
Il peut acquérir de grandes dimensions. Certains individus n'ont pas
moins de 2 mètres de longueur (P. Gervais).
En 1596, le voyageur Guillaume Barentz en tua deux dont il conserva les
peaux. L'une était longue de 3 mètres et demi, et l'autre d'environ 4
mètres.
On assure que les plus gros individus pèsent quelquefois jusqu'à 500
kilogrammes.
L'Ours polaire est vêtu d'une fourrure blanche très-légèrement
jaunâtre, à tissu soyeux et serré. Les pêcheurs norvégiens l'appellent
pittoresquement le _gros homme en pelisse_. On conçoit comment, avec
cet excellent habit, il peut résister aux grands abaissements de
température, si communs dans son pays.
Ses yeux offrent une teinte foncée. Il a le bout du museau, l'intérieur
de la gueule et les ongles noirs.
L'Ours blanc se nourrit de Phoques, de Poissons et de plusieurs
autres animaux marins. On dit qu'il attaque les jeunes Baleines. Il
mange aussi des substances végétales, surtout pendant l'été. Il peut
supporter de très-longues abstinences.
Il suit les Phoques à la piste. Pour les saisir, il s'accroupit sur
les pattes de devant, avance peu à peu et sans secousse avec celles
de derrière, confondu par sa couleur avec la neige et les glaçons, et
c'est seulement à quelques mètres qu'il s'élance sur l'animal qu'il
veut saisir.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXV.
Lackerbauer del. C. Pierre et Picart fac-simile sc.
OURS BLANCS]
Quand le dégel commence, il se forme, dans les régions septentrionales,
des ruisseaux qui glissent silencieusement sur la neige, comme des
rubans argentés posés sur du velours blanc. Nos féroces quadrupèdes
viennent se désaltérer dans ces petits ruisseaux.
L'Ours blanc a les doigts unis à leur origine par de fortes membranes.
C'est encore un caractère qui le distingue de l'Ours brun. Du reste,
comme ce dernier, il marche sur la plante des pieds, et peut au besoin
se tenir debout sur ses membres postérieurs.
Il nage rapidement et plonge avec facilité. Mais il ne passe pas toute
l'année au sein de la mer; pendant la belle saison, il vient à terre,
et se rend dans les bois. Il court sur le terrain comme les quadrupèdes
ordinaires. Il peut faire jusqu'à trois milles par heure. Pendant
l'hiver, quand les neiges recouvrent le sol, il retourne à l'Océan,
accompagné de ses petits. Lorsque le froid augmente, on voit les Ours
blancs rôder sur la glace, grimper sur les blocs, et plonger dans
l'eau qui n'est pas encore gelée. Ils se réunissent, à cette époque,
en nombre plus ou moins considérable. Ce sont, du reste, les seuls
Mammifères du même groupe chez lesquels on observe des dispositions
pour la sociabilité (P. Gervais). Ce qui est d'autant plus remarquable,
qu'ils sont extrêmement cruels, et que les animaux d'un naturel
semblable vivent généralement plus ou moins isolés.
Quelques Ours blancs, placés sur des glaçons flottants comme sur des
radeaux, se laissent entraîner et emporter d'un pays dans un autre.
C'est ainsi qu'on a vu des individus en quelque sorte échoués sur
les côtes de l'Islande et de la Norvége. On assure même que d'autres
ont traversé, accidentellement, le détroit de Beering, et qu'on en a
rencontré jusque dans l'archipel du Japon (Siebold).
Parfois, emportés vers la haute mer par les glaces, ils ne peuvent plus
regagner la terre, ni quitter leur îlot; alors ils meurent de faim, ou
se dévorent les uns les autres.
Cet animal est plus terrible que l'Ours des Alpes. La force de sa
mâchoire est telle, qu'on l'a vu couper en deux une lame de fer de 10
millimètres d'épaisseur. (Scoresby.)
[Illustration: TÊTE D'OURS BLANC
(_Thalarctos maritimus_ Gray).]
Lorsqu'un Ours blanc débarque dans une île peu habitée, il en attaque
les troupeaux et leurs propriétaires avec fureur. Il égorge et dévore
tous les malheureux qui tombent sous ses griffes. Il dévaste même les
cimetières: les cadavres conservés par le froid lui fournissent une
nourriture abondante.
Rien n'est sûr en son passage,
Ce qu'il trouve, il le ravage.
(MALHERBE.)
A l'apparition d'un Ours en Islande, les insulaires alarmés se
rassemblent pour combattre le redoutable carnassier et pour sauver
le bétail. Ce sont les côtes du Groenland qui sont le plus exposées
aux invasions de ces déprédateurs. Le capitaine Scoresby en vit dans
ces parages un si grand nombre, qu'il compare leurs réunions à des
troupeaux de moutons.
II
Il y a quelques années, trois jeunes chasseurs passant ensemble l'hiver
au Labrador laissèrent leur cabane pour aller visiter des piéges tendus
dans la forêt. A leur retour, ils furent étonnés de trouver leur
porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d'abord que quelque
voisin, mauvais plaisant, avait voulu leur jouer un tour pendant leur
absence. Tout avait été bouleversé: le poêle et son tuyau étaient par
terre, l'armoire vidée, la provision de lard pillée; le sac de farine
avait disparu; il manquait encore une tasse de fer-blanc, un paletot
et une paire de bottes..... Il y avait eu vol avec effraction. Nos
trois jeunes gens se mettent en quête du voleur ou des voleurs.....
On cherche, et l'on découvre que tout le dégât avait été causé par
deux Ours blancs. A peu de distance de la cabane était le sac vidé
et déchiré; un peu plus loin gisait la tasse, portant l'empreinte de
fortes dents... Quant au paletot, à la paire de bottes, les gaillards
les avaient emportés! (Ferland.)
III
En général, les Ours blancs n'attaquent pas l'Homme, à moins qu'ils
ne soient affamés; ils évitent même ordinairement sa rencontre.
Mais, lorsqu'on les provoque et qu'on les met dans la nécessité de
se défendre, le combat n'est pas sans danger pour les assaillants. A
cause de cela, les Ours sont très-redoutés par les petites embarcations
qui cherchent à leur donner la chasse. On assure, toutefois, que
ces animaux sont moins courageux qu'on ne serait tenté de le croire,
et qu'ils désertent vite le champ de bataille lorsqu'ils se sentent
blessés.
Un baleinier se trouvait bloqué par les glaces dans le détroit de
Davis, sur les côtes du Labrador. Un Ours blanc s'approcha du navire à
la distance de quelques mètres. Un matelot fut tenté de s'en emparer
tout seul, pendant que ses compagnons étaient encore à table. Il
descendit sur la glace, armé d'une pique; il courut sur l'animal.
Celui-ci ne recula point, désarma son faible adversaire, le saisit par
le milieu du dos avec les dents, et l'entraîna si rapidement, qu'il fut
impossible de lui porter secours.
Un autre baleinier arrêté sur les côtes du Groenland était amarré
à un bloc de glace. Il découvrit au loin un Ours énorme occupé à
guetter des Phoques. Un matelot, dont le courage était exalté par une
forte dose de rhum, forma le projet d'aller attaquer le redoutable
animal. Aucune remontrance ne put calmer son ardeur belliqueuse. Il
part sans autre arme qu'un harpon, traverse les neiges, et, après
une course d'une demi-heure, harassé et commençant à reprendre son
sang-froid, il se trouve devant l'ennemi, lequel, à sa grande surprise,
n'est nullement intimidé, et l'attend de pied ferme. L'effet du rhum
s'affaiblissait, et l'Ours était si grand, et son regard annonçait
tant d'assurance!..... Le matelot fut sur le point de renoncer à
l'offensive. Il s'arrête, préparant son arme. L'Ours ne bougeait point.
Le marin essaye de se donner du courage, excité surtout par la crainte
des railleries dont ses camarades ne manqueraient pas de l'accabler.
Mais, tandis qu'il songeait aux moyens de commencer le combat,
l'Ours, moins préoccupé que son adversaire, se met en mouvement, et
semble vouloir attaquer le premier. Cette fois, la valeur du matelot
s'évanouit, et la honte d'une retraite ne peut le retenir: il prend la
fuite. L'Ours le poursuit. Accoutumé aux courses sur la neige et sur
la glace, l'animal gagnait continuellement du terrain sur l'imprudent
matelot, et la terreur de celui-ci était au comble. L'arme qu'il
portait encore n'était qu'un poids inutile, un embarras de plus; il
la jette afin de courir plus lestement. L'Ours aperçoit cet objet, le
flaire, le soumet à l'épreuve de ses pattes et de ses dents, et, en
perdant ainsi quelques minutes, il donne au fuyard un répit dont il
profite de son mieux. Enfin, l'Ours abandonne le harpon et reprend sa
course. Le matelot, se sentant près d'être atteint, cherche encore
quelque autre moyen de distraire et d'arrêter son terrible ennemi,
il lui jette une de ses mitaines. Ce fut assez pour occuper pendant
quelques minutes l'insouciant et curieux animal, et ce retard vint très
à propos, car les forces du pauvre matelot étaient presque épuisées.
L'Ours ayant laissé l'objet de sa distraction pour continuer sa
poursuite, le fugitif fit le sacrifice de son autre mitaine; il en vint
ensuite à son chapeau.
L'équipage, qui assistait de loin à cette comédie, vit enfin qu'elle
devenait trop sérieuse, que l'irritation du carnassier se montrait de
plus en plus menaçante, et que le malheureux matelot allait succomber.
Une troupe vint arrêter l'impétuosité de la poursuite et protéger le
pauvre fuyard aussi tremblant qu'épuisé de fatigue. A l'aspect de
ses nouveaux et nombreux adversaires, l'Ours fit d'abord mine de se
battre; mais, ayant été blessé, il reconnut habilement qu'une honorable
retraite était le seul parti convenable. Il mit bientôt entre les
poursuivants et lui un espace de neiges et de glaces raboteuses que les
matelots n'osèrent pas franchir. (_Mag. pittor._)
IV
Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par
Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris
pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes
parts, qu'aucun effort humain n'aurait pu le dégager. Barentz fut donc
réduit à la triste perspective d'hiverner dans cette région d'horreur.
Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons,
craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le
canot à terre, et l'on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de
la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on
construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu'on travaillait,
un matelot vit venir trois Ours d'inégale grosseur. Le plus petit
demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d'avancer.
L'un d'eux plongea la tête dans un cuvier où l'on avait mis de la
viande à tremper. L'équipage tira, et l'animal tomba mort. L'autre Ours
s'arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et,
comme s'il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D'après
l'ordre de Barentz, on ouvrit l'Ours mort, on lui ôta les entrailles,
et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette
posture, et le porter en Hollande, si l'on parvenait à dégager le
vaisseau.
Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans
une fente de la montagne: on n'avait pu ouvrir la terre pour y creuser
une fosse.....
L'équipage ne consistait plus qu'en seize hommes.
Le 27, il gela si fort, que si quelqu'un mettait un clou dans sa
bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le
tirer sans emporter la peau.....
Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur
des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui
s'avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des
matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n'en furent pas
effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement
deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l'autre. Les
matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un
d'entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour
lui; on ne douta point qu'il ne fût le premier dévoré. Cependant les
Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D'un autre côté,
Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le
matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre
l'équipage. Tout le monde était dans le navire.
Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta
d'abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu'on se hâta de
leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque
fois, comme les chiens après les pierres qu'on leur jette. Il n'y avait
point à bord d'autres armes que les deux hallebardes dont il vient
d'être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées
de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu'on entreprenait ne
pouvait s'exécuter.
Cependant, les Ours revenant à l'assaut avec la même furie, on
commençait à manquer d'ustensiles et de bois pour les amuser. Les
Hollandais ne durent leur salut qu'au plus heureux des hasards.
Barentz, réduit à l'extrémité, agissant par désespoir plutôt que par
prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux.
L'Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu'il jeta un
grand cri et fit retraite tout de suite.
Les deux autres le suivirent, quoique d'un pas assez lent.....
Les Ours ne reparurent qu'avec le retour du soleil.
Le 6 avril, il en descendit un jusqu'à la porte de la hutte. Elle était
ouverte. On se hâta de la fermer et de la soutenir. L'Ours s'en alla.
Cependant il revint deux heures après, et monta sur la hutte, où il fit
un bruit effroyable. Il essaya de renverser la cheminée. On le crut
plus d'une fois maître de ce passage. Il déchira la voile dont elle
était entourée. Enfin, il ne s'éloigna qu'après avoir fait un ravage
extraordinaire.
Le mois suivant, pendant qu'on mettait la chaloupe en état de partir,
parut un Ours énorme. Les pauvres marins rentrèrent aussitôt dans la
hutte, et les plus habiles tireurs se distribuèrent les trois portes,
attendant l'animal de pied ferme; un autre monta sur la cheminée avec
son fusil. L'Ours marcha fièrement sur la hutte. Un coup de mousquet le
renversa; on acheva aisément de le tuer. On trouva dans son ventre des
morceaux entiers de Chien marin, avec la peau et le poil.
Le 30, les matelots, travaillant au radoub du vaisseau, furent surpris
par un Ours, qui vint hardiment à eux. Tous prirent la fuite vers la
hutte. L'animal les suivit, mais une salve de trois coups de fusil, qui
portèrent tous, l'étendit mort sur la neige. Cette victoire coûta cher
aux pauvres marins; car, ayant dépecé la terrible bête, et en ayant
fait cuire le foie, qu'ils mangèrent avec plaisir, ils en furent tous
malades. Trois, entre autres, parurent comme morts pendant quelques
heures. (G. de Veer.)
Dans le voyage au Spitzberg de Manby, le capitaine Lewis, accompagné
de cinq hommes, voulut attaquer un Ours blanc. A quarante pas environ
de l'animal, quatre matelots firent feu en même temps et blessèrent
le quadrupède. L'Ours, furieux, courut sur les assaillants, la gueule
ouverte. Comme il s'en approchait avec des hurlements épouvantables,
le matelot et le capitaine, qui n'avaient pas tiré, firent feu et lui
brisèrent l'épaule.
Avant qu'on eût eu le temps de recharger, l'Ours était tout près des
chasseurs. Ceux-ci se sauvèrent vers le rivage. L'animal courait
toujours, quoique boiteux. Il était sur le point de les atteindre,
quand deux d'entre eux se jetèrent dans le bateau; les autres se
cachèrent derrière des blocs de glace, et firent feu aussitôt qu'ils
purent. Les nouvelles blessures de l'animal ne firent qu'augmenter sa
rage. Enfin, il s'approcha de si près, que les marins sautèrent dans
la mer, d'un roc perpendiculaire assez élevé. L'Ours sauta après eux,
et il avait presque saisi un de ces pauvres matelots, lorsque, fort
heureusement, les forces lui manquèrent, et il rendit le dernier soupir.
Quand on eut porté son corps sur le rivage, on constata qu'il avait
reçu huit balles.
V
Le cri de l'Ours blanc ressemble plutôt, assure-t-on, à l'aboiement
d'un chien enroué qu'au murmure grave des autres espèces. (Boitard.)
Ce quadrupède a de l'intelligence et de la sagacité.
Un Phoque reposait sur la glace, près d'un trou qui devait assurer sa
fuite, en cas de péril. Un Ours, qui l'épiait, s'approche en silence et
à couvert, aussi près qu'il peut. Il plonge alors dans la mer, gagne
sous les flots le trou de la retraite, s'élance par ce trou, et saisit
le malheureux Phoque.
Le capitaine d'un vaisseau baleinier voulait avoir une peau d'Ours
blanc bien entière, et, par conséquent, il fallait prendre l'animal
sans le tuer avec une arme à feu. Il imagina d'étendre sur la neige une
corde avec un nœud coulant dans lequel il mit un appât. Un Ours qui
rôdait sur les glaces des environs fut attiré; il saisit l'insidieuse
pâture, serra la corde, et l'une de ses pattes s'y trouva prise. Il
parvint à se dégager à l'aide de l'autre patte, et emporta la provision
pour la manger en lieu sûr.
On rétablit le piége. L'Ours revint, et, conservant le souvenir de ce
qui lui était arrivé, il écarta prudemment la corde et saisit la proie.
Dans une troisième épreuve, la corde fut recouverte de neige et
parfaitement cachée. On ne fut pas plus heureux.
Pour dernière tentative, on plaça l'appât au fond d'un trou assez
profond, pour que l'Ours ne pût le prendre qu'en y plongeant la tête.
On arrangea le nœud coulant autour de l'ouverture, toujours masquée
par de la neige. Le succès semblait certain. Vain espoir! L'animal
méfiant commença par enlever délicatement la neige, découvrit la corde,
l'écarta prudemment, enleva l'appât, et disparut. (_Mag. pittor._)
Scoresby prétend que, lorsqu'un Ours frappé réussit à fuir, il se
retire derrière quelque éminence, et là, en sûreté, comme s'il avait
connaissance de l'effet styptique du froid, il applique de la neige sur
sa blessure avec la patte.
VI
La femelle met bas au mois de mars. Elle fait habituellement un ou deux
petits, rarement trois.
Les jeunes Ours blancs sont proportionnellement d'une petitesse
remarquable.
L'attachement des femelles pour leurs petits leur inspire quelquefois
un courage bien digne d'admiration.
Voici ce qui a été observé par la frégate sur laquelle le fameux Nelson
commença sa carrière navale. Cette frégate se trouvait en 1773 dans
les régions polaires. A l'aube du jour, on signala, du haut des hunes,
trois Ours blancs qui marchaient sur la glace avec une grande vitesse,
et qui se dirigeaient vers le vaisseau. On reconnut que c'était une
femelle accompagnée de deux Oursons déjà presque aussi forts que leur
mère. Tous les trois coururent vers un foyer où l'on avait jeté les
restes d'un Morse. Ils en tirèrent les chairs que le feu n'avait pas
encore consumées. La mère fit la distribution, donnant à ses petits la
plus grosse part.
Les chasseurs embusqués saisirent ce moment pour faire feu sur les deux
Oursons, qui restèrent sur la place. Ils tirèrent ensuite sur la mère,
qu'ils atteignirent aussi, mais qui ne fut point abattue. Son désespoir
eût ému les cœurs les moins accessibles à la compassion. Sans faire
attention aux blessures dont elle était couverte, ni au sang qu'elle
répandait, elle ne s'occupait que de ses deux petits, les appelait par
des cris lamentables, plaçait devant eux la part de nourriture qu'elle
s'était réservée et la leur dépeçait. Comme ils restaient immobiles,
ses gémissements devinrent encore plus touchants. Elle essaya de
relever les pauvres créatures, et, reconnaissant l'impuissance de
ses efforts, elle s'écarta de quelques pas et renouvela ses appels.
Retournant auprès des deux morts, elle lécha leurs blessures, et ne les
quitta que lorsqu'elle fut bien convaincue qu'ils avaient perdu la vie.
Alors des hurlements épouvantables dirigés vers le vaisseau accusèrent
les meurtriers, qui leur répondirent par une nouvelle décharge. La
malheureuse mère vint expirer auprès de ses petits, léchant leurs
blessures jusqu'au dernier moment.
VII
Les Ours blancs s'habituent facilement à nos ménageries.
Comme ils souffrent presque toujours de la chaleur, on leur jette
de temps en temps un seau d'eau fraîche sur le corps. On a soin
d'entretenir près d'eux un bassin d'eau froide, dans lequel ils vont se
mouiller le museau, se désaltérer ou se plonger.
Ceux du Jardin des plantes de Paris attirent constamment, devant leur
fosse, un nombre considérable de curieux.
Ces animaux ont souvent une apparence haletante, comme les chiens dans
l'été, lorsqu'ils viennent de courir. Ils exécutent avec leur tête,
leur cou et leur train de devant une sorte de balancement continuel qui
captive d'abord l'attention par sa singularité, mais qui la fatigue
bientôt par sa monotonie.
Dans la servitude, ces Ours ne se montrent susceptibles d'aucune
éducation et d'aucun attachement. Ils conservent toujours leur
sauvagerie brutale et stupide. (Boitard.)
Il paraît que cette espèce était connue des anciens. Cuvier pense que
c'est un Ours blanc que Ptolémée Philadelphe fit venir à Alexandrie, et
dont parlent Callixène le Rhodien et Athénée.
[Illustration]
[Illustration]
TABLE DES CHAPITRES
Préface V
Avertissement IX
CHAPITRE Ier Considérations générales. 1
CHAPITRE II La Vie dans la mer. 19
CHAPITRE III La Phosphorescence de la mer. 35
CHAPITRE IV Les Plantes de la mer. 43
CHAPITRE V Les Animaux infusoires. 73
CHAPITRE VI Les Foraminifères. 85
CHAPITRE VII Les Éponges. 97
CHAPITRE VIII Les Polypes. 105
CHAPITRE IX Les Polypiers. 115
CHAPITRE X Le Corail. 145
CHAPITRE XI La Plume de mer. 159
CHAPITRE XII Les Anémones de mer. 167
CHAPITRE XIII Les Méduses. 183
CHAPITRE XIV Les Étoiles de mer. 209
CHAPITRE XV Les Oursins. 223
CHAPITRE XVI Les Holothuries. 233
CHAPITRE XVII Les Bryozoaires. 241
CHAPITRE XVIII Les Mollusques Agrégés. 247
CHAPITRE XIX Les Mollusques Acéphales. 257
CHAPITRE XX L'Huître. 273
CHAPITRE XXI La Moule. 297
CHAPITRE XXII La Nacre et les perles. 305
CHAPITRE XXIII Les Mollusques Céphalés. 319
CHAPITRE XXIV La Pourpre des anciens. 343