dans un appareil semblable à un grand tromblon de cuivre. Au moyen
d'un puissant ressort, cet instrument part comme une flèche, et va
s'implanter dans la peau du Cétacé. Récemment encore on a imaginé un
troisième et plus terrible moyen de destruction: c'est une sorte de
pétard qui éclate quand il a pénétré dans les chairs. Tous ces nouveaux
systèmes sont généralement peu employés.
Cependant l'animal, épuisé, remonte à la surface, où ses apparitions
deviennent plus fréquentes. C'est à peine s'il peut plonger encore à
quelques brasses et retarder sa mort de quelques instants.
A ce moment, les chaloupes, réunies en cercle, le cernent et l'achèvent
à coups de lance: mais, souvent, il arrive que le Cachalot se défend
et vend chèrement sa vie. Malheur alors à l'imprudent canot qui s'est
un peu trop avancé! D'un coup de sa queue puissante, le monstre balaye
tout ce qui se trouve à sa portée.
Le Cachalot mort ou mourant, les embarcations le traînent à la
remorque. Le navire aborde l'animal et le retient fixé à l'avant par la
queue.
L'équipage dîne joyeusement. Il procède ensuite au dépècement,
opération toujours accompagnée de rasades de genièvre et de chansons.
D'abord on enlève tout autour du corps de larges bandes de graisse
destinées à la cuisson dans de grandes cuves de cuivre. On épuise
l'huile et la graisse dans le corps, surtout dans la tête, où on la
recueille quelquefois avec des seaux.
L'huile de la région céphalique est la plus épaisse, et elle forme à
elle seule le tiers au moins de la masse totale.
Lorsque le corps est entièrement épuisé, on le sépare de son chef, et
l'on abandonne la carcasse aux Oiseaux et aux Requins.
La tête seule est hissée sur le pont, où l'on achève de la dépouiller.
Cette opération est possible sur des individus de taille moyenne.
Le dépècement, la cuisson et la préparation demandent quarante-huit
heures, et occupent de vingt à trente hommes.
Une fois épurée, l'huile est mise dans des tonnes.
Un Cachalot peut fournir, suivant sa taille, de quatre-vingts à cent
cinquante tonnes d'huile. Un individu long de 18 mètres, et pesant 60
000 kilogrammes, en rend de quatre-vingt-quinze à cent barils. Rarement
on en trouve qui en donnent davantage.
La pêche d'un trois mâts est d'environ cinquante individus. Il peut les
avoir pêchés dans l'espace variable d'un à trois ans.
Cette pêche est faite de nos jours principalement par les Américains,
quelques Anglais, et peu de Français et de Portugais. (L. Hautefeuille.)
III
Les Cachalots fournissent à l'industrie et aux arts, non-seulement de
l'huile, mais encore de l'ivoire, du blanc de baleine et de l'ambre
gris.
L'ivoire se retire de leurs dents. Il est d'assez mauvaise qualité.
[Illustration: DENT DE CACHALOT.]
La mâchoire inférieure porte de chaque côté de vingt à vingt-cinq
grosses dents[300]. Ces dents sont cylindriques et coniques au
sommet, à peine recourbées d'avant en arrière, légèrement comprimées
inférieurement et un peu pointues. Nous en avons une sous les yeux qui
présente 20 centimètres de hauteur: nous en avons vu une autre qui
pesait plus d'un kilogramme.
[300] «_Dentes 46 inferioris maxillæ._» (LINNÉ.)
Le blanc de baleine se trouve au milieu des grandes cavités de la
partie supérieure du crâne, au-dessus du cerveau. Ce dernier est petit,
relativement au volume de la tête. Camper a trouvé que, sur une tête de
6 mètres de longueur, la cavité crânienne n'avait que 32 centimètres.
Pendant la vie de l'animal, le blanc de baleine est dissous dans
un liquide huileux. Il se fige après la mort. On l'obtient pur en
l'exprimant dans un sac de laine. On le fait bouillir ensuite dans une
lessive alcaline, pour le débarrasser de la partie huileuse restante.
On le lave et on le fond.
Dans un Cachalot des Moluques, long de 19 mètres et demi, M. Quoy
a calculé qu'il y avait vingt-quatre barils de blanc de baleine,
contenant chacun 125 kilogrammes. Par conséquent, cet animal en a
fourni 3000 kilogrammes.
Cette matière est solide, blanche, brillante, comme nacrée, un peu
transparente et très-douce au toucher. Elle se casse facilement et par
écailles.
C'est un des éléments de la pommade anglaise, le _cold-cream_,
recommandée pour adoucir la peau.
L'ambre gris n'est autre chose qu'une sorte de calcul intestinal, ou
plutôt une partie des aliments des Cachalots, très-incomplétement et
très-imparfaitement digérés.
Cette matière, si recherchée dans la parfumerie et si estimée par
beaucoup de belles dames, cette matière présente, comme on voit,
une nature très-peu noble et une source très-peu respectable.
L'inconvenance de son origine n'en rend que plus étonnante la suavité
de son odeur!
L'ambre, qui se forme dans le corps du Cachalot, est rendu..... avec
les excréments.
Plusieurs zoologistes pensent que tous les Cachalots rejettent
normalement cette substance. D'autres supposent qu'elle est le résultat
de certaines maladies, et par conséquent un produit accidentel.
On trouve l'ambre gris, tantôt flottant sur la mer ou déposé sur la
plage, parmi les déjections des Cétacés, tantôt dans les intestins
mêmes de ces animaux.
C'est sur les côtes du Japon, des îles Moluques, de l'Inde, de
Madagascar et du Brésil, qu'on récolte habituellement cette substance.
La nourriture prise par les Cachalots semble influer sur la production
de l'ambre. Il paraît que ce sont les Poulpes musqués, nommés
_Élédones_, les Sèches et plusieurs autres Mollusques, même des
Poissons odorants, mal digérés et accumulés, qui donnent naissance à
cette matière. On sait que, parmi les animaux marins, il en est un
certain nombre qui exhalent une odeur de musc plus ou moins forte.
Lorsque les pêcheurs américains découvrent des morceaux d'ambre gris
dans un parage, ils en concluent aussitôt qu'il doit être fréquenté par
quelque Cachalot.
L'ambre gris est une matière solide, assez dure, grasse, cireuse, plus
légère que l'eau. Sa couleur est d'un gris noirâtre un peu cendré,
quelquefois jaunâtre ou brunâtre, souvent masquée par une efflorescence
blanche qui se forme à sa surface et qui pénètre même un peu dans son
intérieur. Cette matière offre une odeur douce, suave, susceptible
d'une grande expansion.
L'ambre gris est en masses irrégulières, composées tantôt de couches
concentriques, comme superposées, tantôt de petits grains inégaux
plus ou moins arrondis. On trouve quelquefois, dans son intérieur,
des débris de mollusques et de poissons, tels que des mandibules, des
écailles, des arêtes.
Ces masses pèsent habituellement de 50 à 500 grammes. On en trouve,
cependant, de 5 à 10 kilogrammes. Le Cachalot échoué en 1741, près
de Bayonne, avait dans ses intestins un morceau d'ambre du poids de
5kil.,30. Un baleinier en retira 20 kilogrammes des entrailles d'un
individu, et 52 de celles d'un autre. La Compagnie des Indes en avait
une masse, en 1695, du poids de 73 kilogrammes. Valmont de Bomare en
vit un bloc, en 1721, de 100 kilogrammes. On a parlé d'un autre de 293
kilogrammes, ce qui paraît bien extraordinaire.
On prétend que les Renards sont très-friands de l'ambre gris, qu'ils
viennent chercher sur les côtes de la mer. Ils le mangent et le
rendent tel qu'ils l'ont avalé, quant à son parfum, mais altéré dans
sa couleur. C'est au résultat de ce goût qu'on attribue l'existence
de quelques morceaux d'ambre blanchâtre, qu'on trouve à une certaine
distance de l'Océan, dans les Landes aquitaniques, et que les habitants
du pays appellent ambre _renardé_ (Bory)?. Cette seconde qualité
de matière parfumée aurait donc traversé le tube digestif de deux
Mammifères différents, et aurait toujours conservé son excellente odeur.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XLV
LES DAUPHINS.
«_Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum est DELPHINUS,
ocyor volucre, ocyor telo._»
(PLINE.)
I
Les _Dauphins_ sont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il
y en a cependant d'une taille colossale.
On les rencontre dans toutes les mers.
Le plus commun est le _Delphis_[301], que les pêcheurs nomment _Oie de
mer_ et _Bec-d'Oie_, à cause de son museau effilé et pointu, structure
qui le distingue du _Marsouin_[302], autre espèce à museau court et
tronqué.
[301] _Delphinus delphis_ Linné.
[302] _Delphinus phocæna_ Linné.
Le _Delphis_ offre dans son palais un double sillon recouvert par la
peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.
Sur une tête qui fait partie du musée de l'École de pharmacie de Paris,
nous avons compté 104 dents à la mâchoire supérieure (52 de chaque
côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout,
202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues
et légèrement courbées.
Les Dauphins ne manquent pas d'intelligence. Mais les écrivains grecs
et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes
aptitudes. Ils ont prétendu qu'ils étaient sensibles à la musique et
qu'ils pouvaient rendre à l'Homme des services signalés.....
Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de
Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et
qu'on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion
de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.
On a été jusqu'à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur
leur dos. On a parlé d'un individu très-apprivoisé, qui, n'ayant plus
revu l'enfant qu'il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!
Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu'un oiseau qui
traverse les airs (_ocyor volucre_). Avant-coureurs d'un vent frais,
ils accourent du bout de l'horizon, et bondissent sur la lame comme
pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée
comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes
suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en
sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille,
disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces
troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d'un plus
grand nombre. Cependant on en a vu formées d'une vingtaine. Les
Dauphins chassent en meute dans l'eau, comme les Loups sur la terre.
(Audubon.)
Les Dauphins sont _l'amour et l'orgueil des ondes_, suivant les belles
expressions d'Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une
sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection
prétendue pour l'espèce humaine. Du moment que l'un d'eux est pris,
tous ceux de la troupe s'approchent et l'entourent, jusqu'à ce qu'on
l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent ensemble, et aucun
ne veut plus mordre, quelque chose qu'on lui jette. Cependant cela
n'a lieu que lorsqu'il s'agit de gros individus rusés et méfiants,
qui se tiennent à part des jeunes, comme on l'observe dans plusieurs
espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de
jeunes, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau, et continueront de
mordre, l'un après l'autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce
qu'est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés
(Audubon).
La plus grande espèce connue est l'_Orque_ ou _Épaulard_[303].
[303] _Delphinus orca_ Linné.
On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre
dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu'il peut atteindre
jusqu'à 10 mètres.
Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près
d'Ostende.
Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc.
Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie
supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.
Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages.
Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose
poursuivre la Baleine.
Une troupe d'Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu'à ce
qu'il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier).
Rien n'est intéressant comme d'entendre les récits des pêcheurs du
Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces
dangereux animaux.
Le 1er août 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du
Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur
Eschricht, à Copenhague, lequel s'est rendu sur les lieux. Ce savant
zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s'était
nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomac _treize
Marsouins_ et _quinze Phoques!_
II
La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les
plus fructueuses des habitants des îles Feroë.
L'espèce principale qu'on rencontre autour de ces îles est l'_Épaulard
à tête ronde_[304], remarquable par la saillie excessive de son front,
qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses,
conduites par un grand individu.
[304] _Delphinus globiceps_ Cuvier.
Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés
sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze
dans la baie de Scapay, à Pomona, l'une des Orcades. L'année précédente
on en avait poussé jusqu'à trois cent dix sur le rivage de Shetland.
Scoresby en a vu jusqu'à mille réunis en une seule troupe. (Des
Moulins.)
«Dès qu'un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence
d'une bande de Dauphins, il la signale aussitôt aux habitants de la
côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la
montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique
annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée
flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur
nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées
l'endroit où se trouvent les Dauphins.
»A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents,
ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur
préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A
Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement
dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont
tout effarés à travers la ville, en criant: _Gryndabud! Gryndabud!_
(Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes
s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C'est à qui ira le plus
vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame
avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le _landfogde_
accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur
chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du
mât la banderole danoise.
»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se
rangent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux,
en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans
cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent
jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là le cercle se
resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés
d'un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l'autre par
la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....
»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent,
égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge;
et ceux des Dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans
la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les
autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.
»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Le
_sysselmand_ apprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque
sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à
titre de dîme, une part pour le roi, pour l'Église, pour les prêtres,
une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une
quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et
tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir
le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont
souffert quelque avarie dans l'expédition ont une part supplémentaire.
Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où
la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui
est le plus grand propriétaire du pays.
»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire
la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui
forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la
graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la
contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer,
afin de ne pas infecter la côte.
»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile,
qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à
peu près la même valeur.» (_Mag. pittor._)
Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes
Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme
de l'or bruni à travers la lumière et semblables en éclat aux météores
de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement
avec l'hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes,
appelé _pique_.
Quand il a senti l'hameçon, le Dauphin se débat violemment et s'élance
avec impétuosité jusqu'au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain
arrêté, il saute souvent tout droit hors de l'eau, et parvient
quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur
expérimenté le laisse d'abord faire ses évolutions; bientôt l'animal
s'apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le
tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques
secousses, lorsqu'il se sent hors de son élément, suffisent en général
pour le dégager. (Audubon.)
III
Les Dauphins nous rappellent naturellement le _Narwal_, ou _Licorne de
mer_[305], grosse espèce des mers arctiques, agile et audacieuse, armée
d'un instrument de combat très-puissant et très-redoutable.
[305] _Monodon monoceros_ Linné.
Le Narwal est long de 6 à 9 mètres. Il porte au devant de la gueule
une sorte de grande hallebarde, de longue épée d'ivoire, horizontale,
étroite, pointue, cannelée, comme tordue en spirale. Cette énorme dent
sort d'un alvéole commun à la partie extérieure de l'os maxillaire et
à l'os incisif de l'un des côtés. Elle dépasse quelquefois de 2 mètres
l'extrémité du museau.
C'est cette défense qu'on appelait autrefois _corne de Licorne_.
On en conserve deux dans le musée de la Faculté de médecine de Paris,
dont la plus grande offre 2m,25 de longueur et une circonférence, à la
base, de 48 centimètres. Ces deux dents faisaient anciennement partie
du trésor de l'abbaye de Saint-Denis. Dans quel but des cornes de
Licorne étaient-elles conservées par des abbés?
[Illustration: NARWAL
(_Monodon monoceros_ Linné).]
La dent correspondante, c'est-à-dire celle de l'autre côté, est
habituellement très-peu développée, et reste cachée dans l'os de la
mâchoire.
Le Narwal est un Cétacé d'un blanc grisâtre, avec des taches blanches
qui semblent pénétrer dans la peau.
Dans l'estomac d'un individu, on a trouvé un bras de Sèche et des
morceaux de Carrelet.
Pendant son voyage au Groenland, Scoresby rencontra un jour un grand
nombre de Narwals qui nageaient près du vaisseau, en bandes de quinze à
vingt. La plus grande partie étaient des mâles. Ils paraissaient fort
gais, élevaient leurs défenses au-dessus de l'eau, et les croisaient
comme pour faire des armes. Ils produisaient un bruit tout à fait
extraordinaire et qui ressemblait au _glouglou_ que fait l'eau dans la
gorge..... La plupart suivaient le navire et semblaient attirés par la
curiosité. Comme l'eau était transparente, on put très-nettement les
voir descendre jusqu'à la quille, et s'amuser avec le gouvernail.....
Il n'est guère possible de reconnaître le Narwal dans le passage où
Pline a décrit la Licorne. Il donne à cet animal la tête du Cerf, les
pieds de l'Éléphant et la queue du Sanglier. Ce qui ne l'empêche pas,
dit-il, de ressembler à un Cheval. Sa corne est noire et naît au milieu
du front!!
IV
On mange les différentes espèces de Dauphins. Que ne mange-t-on pas?
Les plus petites passent pour les plus délicates. Les Saxons et les
Anglais, au moyen âge, estimaient beaucoup la chair des Marsouins.
En 1426, on acheta plusieurs de ces animaux pour la table de Henri III.
L'évêque de Swinfield, qui vivait à cette époque, s'en régalait toutes
les fois qu'il en trouvait l'occasion.
On servit des Marsouins dans un somptueux banquet offert à Richard II,
à Durham-House. On dit qu'à l'installation solennelle de l'archevêque
Nevill, quatre Cétacés de cette espèce figurèrent honorablement.
En 1491, les baillis d'Yarmouth firent présent à lord Oxford d'un
beau Marsouin, qu'ils accompagnèrent d'une adresse dans laquelle ils
disaient qu'ils lui envoyaient ce présent parce qu'ils pensaient que
rien ne pouvait être plus agréable à Sa Seigneurie. (Révoil.)
On servit, au repas de noce de Henri V, plusieurs plats de haut goût,
préparés avec la chair de ce Dauphin. Au festin du couronnement de
Henri VII, parurent encore des Marsouins; il y en avait de rôtis, de
bouillis, en pâtés et en puddings.
La reine Élisabeth elle-même, qui avait le goût très-raffiné, aimait la
chair de Marsouin.
On vendit de ces animaux sur les marchés d'Angleterre jusqu'en 1575,
époque où ils cessèrent d'être recherchés.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XLVI
LA BALEINE.
«_Maximum omnium animalium._»
(LINNÉ.)
I
Les _Baleines_ sont les plus grands animaux de la mer, et en même temps
les plus grands animaux connus.
La _Baleine franche_[306], ou _Nordcaper_, a fixé de très-bonne heure
l'attention des marins et des naturalistes.
[306] _Balæna mysticetus_ Linné.
On a fait observer que cette bête gigantesque devait être
nécessairement aquatique. Si elle avait été terrestre, quelles jambes
auraient pu la soutenir? Si elle avait été aérienne, quelles ailes
auraient pu la soulever? La Providence a donc bien fait de placer les
Baleines dans l'eau. Elle leur a donné en même temps la forme d'un
poisson, pour s'y mouvoir avec plus de facilité.
Les dimensions de la Baleine sont telles qu'on peut saisir sans peine
leur rapport avec les plus grandes mesures terrestres. Des auteurs ont
prétendu que des individus très-âgés ont offert une longueur égale à
la cent millième partie du quart du méridien (?).
Lacépède affirme qu'une Baleine dressée contre une des tours de
Notre-Dame la dépasserait d'un tiers (?).
[Illustration: BALEINE DU GROENLAND
(_Balæna mysticetus_ Linné).]
En réduisant les exagérations des marins..... ou des naturalistes,
on peut dire que les plus grosses Baleines présentent de 25 à 30 et
peut-être 35 mètres de longueur. Tout récemment (avril 1863), la plage
de Dunkerque a été visitée par un de ces énormes Cétacés, jeté à la
côte par un violent coup de vent de sud-est. Il avait 30 mètres de
longueur et 20 mètres de circonférence. L'agonie du pauvre Léviathan
a duré près de deux heures après son échouement; dans ses derniers
débats, il faisait voler le sable à 100 mètres de la plage. Puis,
un effroyable sifflement annonça que la nature était enfin vaincue.
(_Mémorial d'Amiens._)
Les auteurs prétendent que le poids de cet animal peut atteindre 250
000 kilogrammes (?). Une Baleine de 20 mètres, mesurée par Scoresby,
n'en pesait que 70 000.
Le corps de la Baleine franche est un cylindre colossal et irrégulier,
dont le petit diamètre égale à peu près la troisième partie du plus
grand.
Ce corps «_n'ha ny poil, ny escailles, mais est couvert d'un cuir uny,
noir, dur et espez, soubz lequel y a du lard environ l'espesseur d'un
grand pied._» (Belon.)
La peau de ce géant de la mer offre cependant quelques poils, surtout
chez les jeunes sujets.
Sa tête égale en grosseur presque le tiers du volume total; elle a une
forme arquée. On voit de loin cette tête colossale s'élever au-dessus
de la mer, comme un monticule d'un brun noir.
II