Le développement de l'œuf n'est plus un mystère. Si l'on brise

délicatement la coque d'un certain nombre d'œufs aux différentes

époques de l'incubation, on peut assister aux diverses phases de

l'évolution du nouvel être.

Au moment de l'incubation, on voit sous la coquille protectrice une

membrane extérieure enveloppant une épaisse couche d'albumine. Au

milieu est suspendu par les _chalazes_ le jaune ou _vitellus_. A la

partie supérieure du jaune se trouve le germe; il est blanchâtre et

composé de deux feuillets: le supérieur deviendra les organes de la vie

animale; l'inférieur produira ceux de la vie végétative; une couche

intermédiaire formera le cœur et les principaux vaisseaux.

Plus tard, le centre du germe est divisé par une ligne médiane

transparente en deux moitiés latérales symétriques. Ce sont là les

premiers linéaments de l'embryon. Puis les contours du crâne se

dessinent, les vertèbres s'accusent; les légers battements du cœur

apparaissent; le sang, d'abord clair et transparent, se colore; et la

respiration, devenue insuffisante dans le réseau vasculaire du jaune,

passe dans un poumon transitoire qui se déploie sous la coque.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXI.

Mesnel pinxt. et lith. Imp. Becquet à Paris.

DÉVELOPPEMENT D'UN OISEAU.

(CHARADRIUS PLUVIALIS. Linné.)

1. Œuf fraîchement pondu. 2. Influence de l'incubation. 3. Apparition

de l'embryon. 4 et 5. Développement de l'organe de la respiration

transitoire (_Allantoïde_.) 6. Terme du développement. 7. Éclosion;

jeune nouvellement éclos.]

L'animal croît alors rapidement. Les tiges des plumes germent en

grand nombre; les écailles des pieds et les ongles se montrent. L'œil

est grand et complet; le squelette prend, par l'ossification, de la

consistance et de la solidité. Le corps tout entier se porte alors de

l'axe transversal de l'œuf dans son axe longitudinal, la tête repliée

contre la poitrine et cachée sous l'aile.

L'oiseau, ainsi constitué, déchire la membrane de la coque, pénètre

dans la chambre à air; et, plus à l'aise dans sa prison, il attaque

la coquille à l'aide du petit corps dur transitoirement placé sur

l'extrémité du bec, la brise, et naît enfin au monde extérieur[292].

[292] Voyez la planche XXXI.

VI

Les Oiseaux marins défendent avec courage leurs œufs et leurs petits.

Lorsque le capitaine Ross découvrit l'île de la Possession, il y trouva

une quantité prodigieuse de Pingouins: on en voyait jusqu'au sommet

des collines. Ces oiseaux s'avancèrent vers le rivage en colonnes

serrées, et attaquèrent hardiment, à coups de bec, les Anglais qui

voulaient occuper leur pays au nom de Victoria. Honneur au courage et

au patriotisme des Pingouins!

La femelle du _Canard sauvage_, quand elle se rend à son nid, s'abat

au moins à cent pas de l'endroit où il se trouve. Une fois à terre,

elle se dirige vers sa couchette obliquement et tortueusement, ayant

toujours l'œil aux aguets, pour observer s'il n'y a point d'ennemi qui

la regarde.

Que de jouissances réservées à ceux qui étudient la Nature!

On assure que le petit _Pluvier à collier_[293], lorsqu'un chien ou

un enfant s'approchent de son nid, n'attend pas leur arrivée, mais

s'avance résolûment; puis, tout à coup, prend son vol avec un grand

cri, comme s'il était surpris sur ses œufs. (Il en est souvent éloigné

d'une trentaine de pas.) Alors il volète, il laisse tomber une aile, il

court, il traîne une patte, il fait le boiteux, jusqu'à ce qu'il ait

conduit le chien ou l'enfant à une grande distance de sa couvée, et

détourne ainsi le danger.

[293] _Charadrius minor_ Meyer.--Ce n'est pas un Palmipède, mais un

Échassier.

VII

La récolte des œufs forme, dans beaucoup de pays, une branche

d'industrie considérable.

Les pauvres habitants des îles Feroë se nourrissent de ceux de presque

tous les Palmipèdes qui fréquentent leurs parages. Ils mangent aussi

les poussins, et même les parents, quand ils peuvent les saisir.

Au péril de leur vie, ils se suspendent à une corde, ou bien ils

grimpent aux parois verticales des rochers, en marchant le long des

étroites corniches sur lesquelles couvent ces oiseaux. Là le moindre

faux pas est une mort inévitable, et, chaque année, plusieurs Feroëens

sont les victimes de cette chasse périlleuse.

Une poursuite sans danger est celle qui se fait en canot. Le chasseur

s'arme d'un filet conique, qui rappelle celui avec lequel on prend

les papillons; mais il est tissu d'un fil de laine, et par conséquent

plus fort. Comme ces oiseaux ne sont nullement sauvages, on s'approche

d'eux, on abat le filet sur leur tête, qui s'engage dans les mailles,

et l'on s'en empare facilement. De cette manière, on se rend maître

des oiseaux qui volent à la surface de la mer ou qui pêchent sur les

rochers à fleur d'eau.

Mais le plus grand nombre se trouve sur les escarpements des falaises.

Pour les atteindre, quatre chasseurs se réunissent. L'un, armé d'une

perche terminée par une petite planche horizontale, pousse l'autre

jusqu'à ce qu'il soit au niveau d'une corniche; celui-ci, à son tour,

hisse son camarade avec une corde. Là ils saisissent les oiseaux sur

leurs œufs ou les attrapent au vol avec le filet. Ils les tuent à

mesure, et les jettent à leurs camarades qui maintiennent la barque

au-dessous du rocher. Ils voyagent ainsi de corniche en corniche,

et l'on a vu des chasseurs prendre en quelques heures des centaines

d'oiseaux.

Enfin, la méthode la plus profitable, mais la plus dangereuse de

toutes, est la suivante. Les chasseurs sont munis d'une corde épaisse

de 6 centimètres et longue de 200 à 400 mètres, laquelle porte une

espèce de siége. On place une poutre sur le bord du rocher, afin que le

câble ne se coupe pas en raguant sur la pierre. Six hommes descendent

le preneur d'oiseaux (_fuglemand_). Celui-ci tient à la main une

cordelette avec laquelle il peut faire à ses compagnons certains signes

convenus. Il faut une habileté toute particulière pour empêcher le

câble de se tordre, sans quoi le malheureux tourne sur lui-même, et se

brise contre les rochers. Arrivé à une corniche, le _fuglemand_ quitte

la corde, l'amarre à une saillie de rocher, et tue le plus grand nombre

d'oiseaux possible, en les prenant à la main ou en les attrapant avec

son filet. Aperçoit-il une caverne ou une corniche qu'il ne puisse

atteindre, et où perchent beaucoup de Palmipèdes, alors il s'assoit

de nouveau sur la planchette, et imprime à la corde des mouvements

d'oscillation qui atteignent quelquefois 30 mètres, et le lancent à la

partie du rocher qu'il veut explorer. (_Mag. pittor._)

On assure que sur un seul petit écueil des îles Feroë, on prend

annuellement jusqu'à 2400 Perroquets de mer.

Les gardiens des îles du Texel sont exclusivement en possession de

tous les œufs. Mais, pour jouir de ce privilége, ils payent une somme

considérable au gouvernement.

[Illustration: VÖGELBERG.]

On prétend que les œufs du seul Goëland argenté, recueillis

journellement, s'élèvent à trois ou quatre cents, et souvent même

jusqu'à huit cents! Passé la Saint-Jean, on n'enlève plus les œufs, et

on laisse ces oiseaux couver en paix ceux qu'ils pondent après cette

époque. (Schinz.)

Naumann rapporte que, chaque année, on retire de la petite île de

Sylt 50 000 œufs de grandes Mouettes, et tout autant d'espèces moins

grosses et d'Hirondelles de mer. Parmi les premiers, il y en a au moins

10 000 qui appartiennent au Goëland argenté. Trois hommes sont occupés

à recueillir ces œufs depuis huit heures du matin jusqu'à l'entrée de

la nuit. Ils reçoivent en payement les œufs des petites espèces.

Le Fulmar est pour les habitants de Saint-Kilda une des productions les

plus précieuses de leur île.

Les dénicheurs risquent leur vie pour atteindre ces oiseaux. Ils sont

ordinairement par deux. L'un, solidement attaché sous les bras avec

une grosse corde, est descendu par l'autre sur quelque roche escarpée

bien peuplée de Fulmars. Il fait sa provision d'œufs, de petits et de

couveuses; puis, il est hissé par son compagnon. L'habileté de ces

hommes est très-grande; la moindre surface leur suffit pour se tenir.

On les voit, déjà chargés de butin, se traîner sur les genoux et sur

les mains, et marcher sur les saillies les plus étroites et les moins

avancées. La force de celui qui tient la corde est telle, que si le

dénicheur fait un faux pas et tombe dans l'espace, il supporte le choc

et sauve le malheureux. (L. Wraxall.)

On dit que dans les Hébrides on tue annuellement plus de 20 000 Fous.

On a calculé que dans le Groenland on consomme, dans le même espace de

temps, 200 000 œufs d'Oiseaux aquatiques.

Audubon a vu des chercheurs d'œufs espagnols, venus de la Havane

dans l'_île aux Oiseaux_ (golfe du Mexique), emporter une cargaison

d'environ huit tonnes d'œufs de deux espèces d'Hirondelles de mer. Il

leur demanda quel pouvait en être le nombre; ils répondirent qu'ils ne

les comptaient jamais, même en les vendant, et qu'ils les donnaient à

raison de 75 _cents_ par gallon. En un seul marché, ils se faisaient

quelquefois 200 dollars, et il ne leur fallait qu'une semaine pour

aller et revenir compléter un nouveau chargement. D'autres chercheurs,

qui arrivent de la Clef de l'ouest, vendent leurs œufs 12 cents et demi

la douzaine.

VIII

Disons, en terminant, quelques mots sur le fameux _Canard eider_[294].

[294] _Anas mollissima_ Linné.

Cette remarquable espèce a près de deux fois la taille du Canard

ordinaire. Son cou est comparativement court; ses jambes sont un peu

hautes.

Ce Canard pond principalement en Islande. Il est protégé par les lois.

Tout homme qui se permet de le tuer à l'époque de sa reproduction, est

condamné à une amende qui s'élève jusqu'à 30 dollars. On sauvegarde

ainsi une des industries les plus lucratives que puissent fournir les

Oiseaux de mer: nous voulons parler de l'exploitation et de la vente de

ce moelleux duvet connu sous le nom d'_édredon_.

Mackensie rapporte, dans son _Voyage en Islande_, que lorsque son

bateau approcha de cette île, il traversa de véritables troupeaux de ce

précieux Canard. Les Eiders ne prenaient pas la peine de se déranger

sur son passage: ils semblaient comprendre qu'ils étaient protégés par

le gouvernement! Entre le rivage et la maison du bailli, le terrain

était littéralement couvert d'oiseaux, si serrés, que les visiteurs

étaient obligés de marcher avec beaucoup de précaution pour ne pas

les blesser. On voyait des Eiders occupés à couver, sur les murs des

jardins, sur les toits des maisons, dans leur intérieur, et _même dans

l'église_. Quand on les approchait, ils ne changeaient pas de place;

ils se laissaient toucher, et frappaient légèrement avec le bec la main

des étrangers.

Les nids des Eiders sont arrondis et peu profonds; ils sont construits

avec des bûchettes sèches entrelacées avec soin, de la mousse et des

plantes marines. L'oiseau y dépose cinq ou six œufs, rarement sept ou

huit. Audubon en a compté une fois jusqu'à dix. Ces œufs sont plus gros

que ceux du Canard ordinaire, lisses et d'un gris olivâtre clair. Ils

passent pour un mets très-délicat.

Chaque nid est tapissé de _duvet_, que l'oiseau arrache de sa poitrine.

Les œufs y sont profondément enfoncés. Autour de la couchette on voit

une quantité de plumes suffisante pour couvrir les œufs, quand la mère,

à marée basse, va chercher sa nourriture.

«On ne peut contempler, sans être attendri, cette bonté divine qui

donne l'industrie au faible et la prévoyance à l'insouciant!»

On enlève le duvet à deux époques différentes. Mais la pauvre femelle

est quelquefois obligée de fournir à une troisième récolte. Elle se

plume et se replume, pour tenir son nid convenablement chaud.

Lorsqu'elle a épuisé sa provision de duvet brunâtre, le mâle arrive et

lui vient en aide. Il sacrifie, à son tour, son édredon blanc de neige

et rosé.

Chaque nid peut fournir environ 125 grammes de beau duvet.

IX

Quand on réfléchit aux rassemblements considérables d'Oiseaux marins

qui habitent et qui nichent sur les côtes de toutes les îles de

l'Europe septentrionale, on est vraiment pénétré d'admiration. Les

grèves les plus arides, les rochers les plus escarpés, les crevasses

les plus inaccessibles, tout est envahi et souvent encombré par des

nids et par des couveurs.

Souvent chaque femelle ne pond qu'un œuf, et cet œuf est placé dans un

endroit tel, qu'on a peine à comprendre comment l'incubation peut avoir

lieu.

Les Aigles de mer, les Faucons, les Mouettes, sucent les œufs ou

emportent les petits.

Le _Stercoraire parasite_[295] nourrit sa couvée avec de jeunes Fous,

des Pingouins et des Fulmars qu'il arrache à leurs parents.

[295] _Lestris parasitica_ Boje.

Les grands Poissons happent aussi plus d'un pauvre oiseau, gros ou

petit.....

Des centaines d'individus meurent de froid pendant l'hiver.

Des nichées entières sont surprises par les marées, ou balayées par les

ouragans.

Et combien en périt-il sacrifiés pour nos besoins et pour nos plaisirs?

(L. Wraxall.)

Malgré ces causes de pertes, le nombre des Oiseaux marins se maintient

constamment le même, et les déserts de l'Océan sont toujours animés par

leur présence et embellis par leurs amours!...

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLIII

LES CÉTACÉS.

«Ce sont des quadrupèdes _estropiés_.»

(UN VIEIL AUTEUR.)

I

Chez les animaux très-simples en structure, le tissu est homogène, et

remplit toutes les fonctions par toutes ses parties. A la vérité, ces

fonctions se trouvent singulièrement bornées et réduites généralement

au nécessaire ou à l'indispensable.

A mesure que les animaux se compliquent, des organes plus ou moins

distincts apparaissent, et les fonctions se _localisent_. Chaque partie

est alors chargée d'un rôle spécial.

La _division du travail_ est, sans contredit, une des lois les plus

importantes et les plus curieuses de la Nature. (Milne Edwards.)

Cette division est d'autant plus grande, que l'animal est plus

_parfait_. Quand elle augmente, les organes et les fonctions deviennent

plus nombreux.

Chez les animaux les plus voisins de l'Homme, l'instrument de chaque

fonction est tantôt simple, tantôt double; mais, dans le premier

cas, formé de moitiés semblables, cohérentes. Voilà le maximum de la

perfection organique.

Les organes essentiels d'un Vertébré (cerveau, cœur) sont ceux qui, par

soudure, acquièrent l'unité.

Les autres organes (oreilles, mains) conservent la dualité.

Chez les Annelés, presque tous les organes sont multiples. Certaines

espèces ont 10 mâchoires, d'autres 60 tentacules, d'autres 200 dents;

celles-ci 300 pattes, celles-là 3000, 15 000, 30 000 petits yeux!.....

Le plus souvent, ce sont les organismes tout entiers (zoonites) qui se

répètent. On en compte une vingtaine dans une Sangsue; il y en a au

moins 2000 dans un Ténia[296]. Cependant l'animal s'éloigne beaucoup

d'un Vertébré, et par sa constitution, et par son intelligence.

[296] Voyez le chapitre XXIX.

Il est autrement compliqué; car sa complication résulte, non de la

perfection de ses organes, mais du nombre de ses organismes. Chaque

zoonite, pris séparément, diffère notablement de l'admirable ensemble

d'un Mammifère ou d'un Oiseau, et la réunion de ces zoonites, quoique

formant un tout supérieur à celui d'un zoonite isolé, se trouve encore

bien au-dessous de l'organisme d'un Vertébré quelconque.

Chez les animaux les plus inférieurs, ce ne sont plus les organes ou

les organismes qui se répètent, mais les individus eux-mêmes tout

entiers. Ils s'associent et forment un être collectif, un animal

composé.

Dans la _division du travail_, il y a donc quatre modes à considérer:

1º Plusieurs individus pour une association.

2º Plusieurs ensembles d'organes (zoonites) pour un individu.

3º Plusieurs instruments pour une même fonction.

4º Des instruments spéciaux (doubles) pour des fonctions spéciales.

Une notion même légère des grandes choses a son prix (Leibnitz); c'est

pourquoi on nous pardonnera le caractère un peu sérieux (nous allions

dire un peu savant) de cette introduction. Arrivons maintenant aux

Mammifères.

II

Les Mammifères, ou, comme on les appelait anciennement, les

_Quadrupèdes vivipares_, sont les Vertébrés les plus rapprochés de

l'Homme. Ceux qui vivent dans la mer constituent trois sections

d'animaux assez différentes, et par leur structure, et par leurs mœurs:

1º Les Mammifères dont les membres antérieurs, plus ou moins

incomplets, sont transformés en rames ou nageoires, et qui manquent de

membres postérieurs: on les appelle _Cétacés_.

2º Ceux qui ont quatre membres tous convertis en rames ou nageoires: ce

sont les _Phoques_ et les _Morses_.

3º Ceux qui ont quatre membres plus ou moins semblables à ceux des

Quadrupèdes ordinaires: ce sont les _Loutres de mer_ et les _Ours

blancs_.

Les premiers et les seconds peuvent être regardés comme les _Mammifères

marins_ proprement dits.

Les Cétacés sont les moins _parfaits_ en organisation.

III

Les Cétacés sont des Mammifères marins essentiellement aquatiques.

La plupart ne viennent jamais à terre. En général, ils se tiennent

toujours dans l'eau; mais comme ils respirent par des poumons, ils sont

forcés de monter à sa surface pour prendre de l'air.

Lorsque, par suite de quelque gros temps, les grandes espèces se sont

échouées, il leur est ordinairement impossible de se remettre à flot.

La tête des Cétacés se joint à leur tronc par un cou si court et si

gros, qu'on n'aperçoit en cet endroit aucun rétrécissement. Leur

tronc se termine par une queue épaisse et charnue. Cette queue est

déprimée ou horizontale, et non verticale ou comprimée, comme celle des

Poissons. A cause de cette structure, on leur avait donné anciennement

le nom de _Plagiures_ (_Pisces plagiuri_). Ils frappent l'eau de haut

en bas et non de droite à gauche.

Un vieux marin, qui avait toujours une histoire prête, disait un jour à

un jeune novice, à propos d'un Marsouin[297] qu'on venait de harponner:

«Vois-tu, mon petit, le Marsouin, c'est comme le Dauphin[298], deux

cousins germains qui naviguent depuis le commencement du monde. Dans

le principe, ils avaient la queue _en travers_; aussi filaient-ils si

vite, si vite, qu'ils dépassaient les chevaux du père Tropique. Ça le

vexa, le bonhomme. C'est pourquoi il leur tordit la queue pour leur

ralentir le pas!» (S. Berthelot.)

[297] Voyez le chapitre XLV.

[298] Ibidem.

Les Cétacés ont au-dessus de la tête un ou deux orifices appelés

_évents_, qui communiquent avec le fond de la bouche, au moyen desquels

l'animal expulse, sous forme de jet de vapeur, l'air humide qu'il

a pris pendant sa respiration. Cet appareil leur a valu le nom de

_Souffleurs_.

Les meilleurs plongeurs que l'on connaisse ne peuvent rester sous l'eau

qu'un petit nombre de minutes. Les Cétacés demeurent submergés des

demi-heures entières, sans paraître souffrir le moins du monde. Un de

nos plus savants anatomistes, le professeur Breschet, a découvert, en

disséquant un de ces animaux qu'il possédait, le long de la colonne

vertébrale, un réseau considérable de grosses veines, lequel n'existe

pas chez les autres Mammifères. Ce réseau lui a paru destiné à servir

de refuge au sang durant le temps que l'amphibie reste plongé sous

l'eau. Il forme comme un réservoir où se rend le trop-plein de la tête

et des organes importants. Aussitôt que le Cétacé retourne à l'air,

et que le jeu de la respiration se rétablit, le sang s'échappe de ce

réseau et se précipite dans les poumons.

Les Cétacés vivent par troupes souvent nombreuses. Il en existe une

centaine d'espèces.

Les uns sont carnassiers, les autres herbivores. Ces derniers sortent

parfois sur le rivage, y rampent à l'aide de leurs nageoires, et y

_paissent_ comme des Ruminants. Ils font ainsi exception à la règle

générale.

Plusieurs espèces, quand elles allaitent leur petit, dressent leur

corps verticalement, et tiennent toute sa partie supérieure hors de

l'eau. Elles embrassent leur nourrisson avec les nageoires, comme

une femme tient son enfant avec ses bras. En apercevant de loin ces

femelles dans cette posture et dans cette occupation, on a pu leur

trouver une certaine ressemblance avec l'espèce humaine, et de là les

noms de _Femmes marines_, de _Nymphes marines_, de _Sirènes_.....

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLIV

LES CACHALOTS.

Grosse tête et petit cerveau.

I

Les _Cachalots_ sont des Cétacés de grande taille, caractérisés par la

grosseur de leurs dents inférieures. Un Cachalot ordinaire mesure 25

mètres; sa tête plus de 10 mètres (L. Hautefeuille).

Plusieurs zoologistes pensent qu'il en existe au moins dix espèces;

d'autres n'en reconnaissent que trois; quelques-uns n'en admettent

qu'une seule. Les grandes bêtes ne sont guère mieux connues que les

petites.

Le _Cachalot grosse tête_, appelé aussi et plus pompeusement,

_macrocéphale_[299], se rencontre dans presque toutes les mers.

[299] _Physeter macrocephalus_ Linné (_Sperma ceti Whale_ des

Anglais, _Pottfisch_ des Allemands).

Anderson en a mesuré un qui avait à peu près 70 pieds anglais de

longueur.

Cet animal est d'un noir bleuâtre, plus foncé sur le dos. Sa mâchoire

d'en haut est sans dents, ou n'en offre que de rudimentaires cachées

sous les gencives. La mâchoire d'en bas est plus courte d'un mètre et

plus étroite; elle semble hors de proportion avec cette dernière. Nous

parlerons tout à l'heure des grosses dents qu'elle présente.

L'évent est unique. Les yeux sont placés sur des éminences.

La nageoire dorsale est réduite à une saillie calleuse. La queue est

bilobée.

L'ensemble de l'animal est épais, lourd et disgracieux. Dans sa

physionomie sans élégance, il y a moins du Poisson que du Têtard.

Le Cachalot grosse tête nage ordinairement à fleur d'eau, montrant le

dos et l'éminence charnue qui entoure l'évent. Il vient donner l'essor

aux humides bouffées de son organe, comme un bourgeois hollandais vient

fumer sa pipe au soleil (Melville). Sa progression n'est pas rapide.

Dans les bas-fonds, on le voit quelquefois dresser verticalement hors

de la mer toute la partie supérieure de son corps.

Quand les Cachalots voyagent, le plus grand et le plus fort marche

toujours à la tête de la phalange. C'est lui qui donne ordinairement le

signal du combat.

En 1741, un individu énorme échoua vers l'embouchure de l'Adour, près

de Bayonne.

En 1769, un autre fut jeté sur la côte, à peu de distance de

Saint-Valery, dans la baie de la Somme.

En 1784, trente-deux Cachalots échouèrent dans la baie d'Audierne, sur

le rivage de la commune de Primelin, en basse Bretagne.

Le squelette conservé dans une des cours du Muséum de Paris a été

acheté à Londres en 1821.

[Illustration: CACHALOT GROSSE TÊTE

(_Physeter macrocephalus_ Linné).]

Tout récemment (novembre 1862) un petit Cachalot a été trouvé par les

douaniers dans les récifs du Darmon (Var). Sa longueur est de 12m,70,

et sa circonférence de 8 mètres. Sa gueule, ouverte, peut recevoir un

homme debout et l'avaler sans lui faire subir la moindre pression. On

estime son poids à 40 000 kilogrammes. Il a été acheté par M. Bienvenu,

ex-maître de port, pour la somme de cinquante francs. Le squelette a

été vendu pour le musée de Draguignan.

II

La pêche des Cachalots est l'objet d'une industrie considérable.

Nous devons au commandant L. Hautefeuille quelques détails sur cette

pêche intéressante et lucrative.

Chaque capitaine possède à son bord deux hommes en observation au

sommet des mâts, et quatre ou cinq canots aigus aux deux extrémités

(_baleinières_). Aussitôt qu'un malheureux Cachalot a été signalé, les

canots sont détachés, chacun monté par quatre rameurs intrépides, par

un officier qui dirige l'embarcation à l'aide d'un aviron de queue, et

par un harponneur expérimenté, ordinairement vieux loup de mer, doué de

sang-froid, d'un coup d'œil juste et d'un poignet vigoureux.

Dès que l'animal se sent harponné, il s'élance rapidement vers le

fond de la mer. Après quelques minutes, il reparaît à la surface pour

respirer. La colonne d'air et d'eau jetée par son évent est parfois

ensanglantée. Il replonge, mais auparavant un second et même un

troisième harpon ont été lancés d'une autre chaloupe.

Le monde de la mer · 第 31 / 36 段