L'île de Cincha, près du Pérou, à 100 milles au sud de Calao, est un

des endroits les plus riches en guano. Les couches supérieures de cette

matière sont d'un brun grisâtre, et les couches intérieures couleur de

rouille. La dureté du guano est d'autant plus grande, qu'il est situé

plus profondément.

Les Oiseaux producteurs du guano sont surtout le _Fou varié_[267], le

_Goëland modeste_[268], l'_Anhinga_[269], le _Bec-en-ciseaux_, le

_Pélican thagus_, le _Cormoran de Gaimard_[270], et le _Cormoran de

Bougainville_[271].

[267] _Dysporus variegatus_ Ch. Bonaparte.

[268] _Blasipus Bridgesii_ Ch. Bonaparte.

[269] _Plotus anhinga_ Linné.

[270] _Stictocarbo Gaimardi_ Ch. Bonaparte.

[271] _Hypoleucus Bougainvillei_ Lesson.

VI

La voix des Oiseaux marins n'est jamais douce et harmonieuse comme

celle de plusieurs oiseaux terrestres. Elle est nasillarde et

retentissante, et tient souvent du rauque ou du lugubre. Cependant les

Goëlands et les Mouettes jettent des cris aigus qui dominent le bruit

de la tempête. Certains Canards rendent une clangueur perçante comme

celle du clairon.

[Illustration: CANARD MACREUSE

(_Anas nigra_ Linné).]

Quelques Palmipèdes, dont la trachée est grande et recourbée, imitent

plus exactement le son de la trompette.

Il y a des Oiseaux pélagiens qui semblent pleurer comme de petits

enfants, ou ricaner comme de vieilles femmes.

Les Grecs avaient désigné le _Pélican_[272] sous le nom d'_Onocrotale_

(cri de l'âne), parce que cet oiseau semble braire.

[272] _Pelecanus onocrotalus_ Linné.

[Illustration: PINGOUIN COMMUN

(_Alca torda_ Linné).]

Les _Pingouins_ ont un croassement tout aussi grave et tout aussi

désagréable. Lesson dit que, dans l'île de Falkland, le soir, au

coucher du soleil, tous les Pingouins poussaient ensemble, à gorge

déployée, un immense cri, qui retentissait au loin comme les clameurs

d'une armée en révolte.

Un observateur très-original, habitant d'un port de mer, a étudié

pendant huit ans la langue du _Pierre-garin_[273]. Il en a composé

le dictionnaire, prenant pour modèle le travail de Dupont de Nemours

sur la langue du Corbeau. Il a distingué cinquante mots exprimant

chacun, suivant lui, une idée particulière: _Ici... là... en avant...

en arrière... à droite... à gauche... plus vite... plus lentement...

halte... garde à vous... nourriture... danger... Je t'aime... moi

de même... méchant... marions-nous... quel bonheur... un nid...

nos œufs... couvons... nos petits... Maman... papa... j'ai faim...

Tais-toi..._

[273] _Sterna hirundo_ Linné.

Voici le commencement de ce dictionnaire: _Kia, kié, kii, kioi, kioui.

Djia, djié, djii, djioi, djioui. Tsia, tsié, tsii, tsioi, tsioui...._

VII

Les Oiseaux pélagiens ont souvent des pattes courtes, attachées plus ou

moins en arrière; ils marchent avec mauvaise grâce et en se balançant;

plusieurs semblent boiteux.

Les Nageurs se tiennent redressés sur leurs pattes de derrière et

presque verticaux. Les _Manchots_, vus de loin sur la plage, semblent

assis sur leur croupion: on dirait des enfants de chœur en camail

(Pernetty). D'autres se traînent péniblement sur le sable, rampant

presque à plat ventre. Ils se servent quelquefois de leurs ailerons en

guise de pattes, ce qui les convertit momentanément en quadrupèdes.

Quelques espèces aiment à s'arrêter sur les vagues. Le _Pétrel damier_,

ainsi nommé à cause de son dos bigarré de blanc et de noir, se repose

habituellement dans le sillage des navires, où le remous lui apporte

de nombreux petits mollusques. Le nom de _Pétrel_, qui signifie _petit

Pierre_, fait allusion au miracle de saint Pierre marchant sur les

eaux.

Les Palmipèdes savent nager avec autant d'élégance que de facilité.

[Illustration: MANCHOT DE PATAGONIE

(_Aptenodytes patagonica_ Gmelin).]

Les Canards et les Harles se balancent avec grâce à la surface des

eaux, et se jouent avec tranquillité au milieu des flots les plus

rapides. Ces oiseaux ont le corps taillé comme la carène d'un navire;

leurs pattes, comme on l'a vu plus haut, servent de rames, et leurs

ailes demi-déployées représentent les voiles de ce petit vaisseau

vivant.

Les espèces privées de la faculté de voler sont les plus habiles dans

l'art de nager et de plonger. Leurs ailes, plus ou moins courtes,

fonctionnent comme des nageoires, de manière que l'oiseau possède

quatre rames, deux en avant et deux en arrière, exactement comme un

poisson.

Suivant leurs besoins, ces oiseaux s'élèvent ou s'enfoncent dans le

liquide. Ils voguent généralement la tête en l'air. Les Pingouins

s'élancent par bonds, à la manière des Bonites.

[Illustration: PÉTREL DAMIER

(_Procellaria capensis_ Latham).]

Mais le vol constitue la fonction principale des Oiseaux. L'atmosphère

est pour eux ce que l'Océan est pour les Poissons. La natation et le

vol, dit Lacépède, ne sont, pour ainsi dire, que le même acte exécuté

dans des fluides différents. L'Oiseau nage dans l'atmosphère et le

Poisson vole dans l'eau (Virey).

Ce sont surtout les Longipennes et les Maritimes ordinaires qui

excellent à voler.

Les _Hirondelles de mer_, agiles et vagabondes, légères comme le

vent, savent planer, cingler, plonger dans l'air, selon la proie qui

les attire, l'ennemi qui les poursuit ou la gaieté qui les emporte

(Buffon). Rivales des Hirondelles domestiques, elles parcourent

comme elles les régions de l'atmosphère, et dans tous les sens, comme

pour en jouir dans tous les détails. Toujours maîtresses de leur vol,

elles semblent décrire au milieu des airs un dédale mobile et fugitif,

dont les routes se croisent, s'entrelacent, se heurtent, se roulent,

montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser et se

rebrouiller de nouveau. (Montbeillard.)

[Illustration: HIRONDELLE DE MER

(_Sterna hirundo_ Linné).]

Les _Frégates_[274] sont peut-être, de tous les oiseaux, ceux dont le

vol est le plus puissant et le plus fier. Elles se tiennent dans les

régions les plus élevées de l'atmosphère; elles se précipitent comme

une flèche et se balancent comme une nacelle, tantôt résistant à la

puissance du vent le plus violent, et tantôt se laissant emporter par

la plus légère brise.

[274] _Tachypetes aquila_ Vieillot.

Elles pêchent mal, mais elles remplacent la maladresse par l'audace.

Elles suivent et persécutent les Mouettes qui ont pris quelque animal,

leur font rendre gorge, et saisissent prestement la proie dans sa

chute, avant qu'elle soit arrivée à l'eau.

Audubon observa un jour une Frégate qui venait d'enlever un assez gros

poisson à une Hirondelle de mer. L'oiseau emportait sa victime en

travers du bec. Il la jeta en l'air, pour l'avaler la tête la première.

Il la reprit comme elle tombait, mais par la queue. Il la lâcha une

seconde fois, et la rattrapa encore par la queue. Le poids de la tête

en était la cause. La Frégate recommença une troisième fois. Le poisson

fut enfin reçu comme il fallait, la tête en bas, et avalé sur-le-champ.

Les Albatros ou les Frégates qui ont saisi dans l'air un malheureux

Poisson volant, regagnent aussitôt les hautes régions de l'atmosphère.

Mais, souvent, plusieurs maraudeurs de leur espèce, qui les guettaient,

les suivent au milieu des nuages, s'en approchent, les harcèlent. C'est

à qui leur ravira leur proie. L'un d'eux s'en empare; un autre l'a déjà

reprise, mais la bande entière est à ses trousses. L'infortuné poisson,

ballotté de bec en bec, meurtri, mourant, finit par tomber et par

disparaître sous les flots. Cruel désappointement pour tous ces ventres

affamés! (Audubon.)

Le _Stercoraire parasite_, vrai forban de l'air, fait aussi la chasse

aux espèces plus petites et plus faibles que lui, leur donne des coups

de bec, les force à vomir une partie de leur repas, et se précipite sur

cette proie dégoûtante.

Le vol des _Phaétons_, ou _Pailles-en-queue_, est calme, paisible et

composé de battements d'ailes fréquents, parfois interrompus par des

sortes de chutes ou des mouvements brusques. (Lesson.)

Ces oiseaux défient la furie des orages; au milieu des tempêtes les

plus horribles, ils conservent leur sang-froid. Tranquilles et

contents, ils s'élèvent avec la lame, et redescendent avec elle dans

l'abîme.

Les Phaétons voyagent à plus de cinq cents lieues en mer, et peuvent

regagner, chaque soir, les îles ou les récifs qui leur servent de

refuge. Du reste, ils s'arrêtent à peine le temps nécessaire pour

dormir. Ils semblent faits pour voler, voler, toujours voler.....

[Illustration: STERCORAIRE PARASITE EN CHASSE.]

Les Oiseaux de mer sont en général pour les navigateurs les indices

de la terre. Les vieux matelots interprètent leur apparition et se

trompent rarement. Le Pétrel damier leur annonce le voisinage du cap

de Bonne-Espérance; le Paille-en-queue leur apprend qu'ils sont sous

les tropiques; les Frégates, les Mouettes et les Hirondelles de mer

leur prédisent, par la direction et la hauteur de leur vol, le beau

temps, l'agitation des flots ou l'arrivée de la tempête.

[Illustration: PAILLE-EN-QUEUE PHAÉTON

(_Phaeton phœnicurus_ Latham).]

Le livre de la Nature est une source féconde d'instruction!

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLII

LES NIDS ET LES ŒUFS.

«Le Passereau a bien trouvé sa maison, et l'Hirondelle son nid, où

elle a mis ses petits.»

(DAVID.)

I

Dans la saison des amours, les Oiseaux marins abandonnent les vagues et

les eaux, et gagnent les rives et les grèves.

Beaucoup d'espèces se rassemblent en grandes troupes sur des rochers

stériles ou dans des îles désertes. Faber croit que ces oiseaux

obéissent à un instinct particulier de sociabilité. Boje pense qu'ils

sont attirés par l'abondance de la nourriture. Ces deux raisons peuvent

être également conformes à la vérité. Mais, probablement aussi, il

en existe d'autres: par exemple, la disposition des récifs, dont les

cavités et les saillies présentent d'excellents abris; l'absence

des animaux carnassiers, l'éloignement de l'Homme; en deux mots, la

solitude et la tranquillité.

Graba fait observer que les Palmipèdes choisissent toujours, pour

nicher, les rochers tournés à l'ouest et au nord-ouest, et qu'ils

dédaignent les autres expositions.

Parmi les îles les plus fréquentées par les Oiseaux nicheurs, il faut

placer en première ligne le petit archipel des Feroë, entre l'Islande

et les îles Shetland. Cet archipel est formé par vingt-cinq grands

rochers à Oiseaux (_Vögelberg_).

Ces écueils ont été souvent décrits. Il y en a un, surtout, qui mérite

une attention particulière.

Qu'on imagine un rocher noir, composé d'assises horizontales, s'élevant

verticalement à 400 ou 500 mètres au-dessus de la mer, qui mugit et

brise à ses pieds. L'eau s'élance souvent, pendant les tempêtes, à

plus de 30 mètres de hauteur, et retombe en cascade le long de la

paroi verticale. Mais, par un temps calme, elle ondule doucement,

en se jouant autour des écueils. Ces escarpements présentent alors

l'aspect le plus singulier: des milliers d'Oiseaux sont rangés sur les

corniches, à côté les uns des autres; les femelles sur leurs nids,

les mâles près d'elles ou volant à une faible distance. Une salle

de spectacle, un cirque, un amphithéâtre remplis de spectateurs, ne

donnent qu'une faible idée du nombre prodigieux d'animaux qui sont

ainsi placés avec symétrie, la tête tournée vers la mer. L'arrivée de

l'Homme ne les trouble nullement, et le bruit d'un coup de fusil ne

fait envoler que les mâles, les femelles restent sur leurs œufs. Elles

ne les quittent même que lorsqu'on s'approche d'elles, et la plupart se

laissent prendre sur leur couvée.

Les différentes espèces d'Oiseaux établies sur ces rochers ne sont pas

éparpillées au hasard. Chacune semble avoir son campement particulier.

Sur la plage, on trouve le _Goëland à manteau noir_[275] et le

_Perroquet de mer_[276].

[275] _Larus marinus_ Linné.

[276] Vulgairement, _Macareux moine_.

[Illustration: PERROQUET DE MER (MACAREUX)

(_Mormon fratercula_ Temminck).]

Au second rang, dans les endroits couverts de plantes, paraît la

_Mouette argentée_[277].

[277] _Larus argentatus_ Brünnich.

Au-dessus, sur les rochers les plus découverts, sommeillent les

stupides _Cormorans_[278].

[278] _Phalacrocorax carbo_ Ch. Bonaparte.

Non loin de là, sur les falaises baignées par la mer, s'entassent les

élégantes _Mouettes à trois doigts_[279] et les _Guillemots à miroir

blanc_[280].

[279] _Larus tridactylus_ Latham.

[280] _Uria grylle_ Latham.

Tout à côté, parmi les Varecs amoncelés, se redressent les _Guillemots

à capuchon_[281] et les ineptes _Pingouins_[282].

[281] _Uria troile_ Latham.

[282] _Alca torda_ Linné.

Tous ces oiseaux vivent en bonne intelligence. Souvent des femelles

d'espèces différentes sont assises, côte à côte, sur leurs œufs, et

l'on croirait, en voyant les mouvements de leur tête et les claquements

de leur bec, qu'elles sont engagées dans une conversation animée, pour

faire diversion aux ennuis d'une incubation un peu trop longue.

On peut indiquer encore, comme rendez-vous général des Oiseaux marins,

les îles Hébrides, et particulièrement celle de Saint-Kilda.

Cette dernière offre cinq milles environ de tour. Elle sort presque

perpendiculairement du sein des flots, et forme à son extrémité

orientale, qui s'élève à plus de 440 mètres, le promontoire le plus

haut des îles Britanniques.

En approchant de l'île de Saint-Kilda, on aperçoit un spectacle presque

impossible à décrire. Les rocs sont cachés par des myriades d'Oiseaux

aquatiques occupés à couver.

D'énormes essaims de _Fous_[283] blanchissent les sommets sur

lesquels ils reposent. Ces plateaux ou ces pics semblent de loin

couverts de neige. Les _Mouettes à trois doigts_ et les _Mouettes à

pieds bleus_[284] ont envahi chaque crête un peu élevée. Plus bas,

les _Fulmars_[285], les _Puffins_[286] et les Guillemots ont pris

possession de tous les talus, de toutes les pentes, de tous les

endroits où il existe un peu d'herbe. Au bord de la mer, à l'entrée des

excavations, perchent des Cormorans, droits et immobiles, comme des

sentinelles avancées. (L. Wraxall.)

[283] _Sula alba_ Meyer.

[284] _Larus canus_ Linné.

[285] _Procellaria glacialis_ Linné.

[286] _Procellaria puffinus_ Linné.

Tout autour, au sein des eaux, des milliers de nageurs de toute espèce

plongent, barbotent, se poursuivent, se becquètent ou se battent.

D'autres remplissent l'air de leurs cris rauques ou aigus, allant de la

mer à leurs nids ou de leurs nids à la mer; appelant leurs femelles,

tournoyant au-dessus d'elles, caressant leurs petits, jouant avec

leurs frères, et manifestant, d'une manière bruyante et naïve, leurs

craintes, leurs besoins, leur joie ou leur bonheur.....

Lorsqu'un fragment de rocher se détache et roule du haut de l'île dans

les flots, il devient le signal d'un tumulte extraordinaire. La frayeur

s'empare de toute la colonie. Le bloc écrase de malheureux Fulmars

accroupis sur leur couchette, et entraîne, en bondissant au milieu d'un

fracas épouvantable, les herbes et le sable, les œufs et les poussins.

Des nuées d'oiseaux épouvantés s'enfuient sur son passage. Mais bientôt

ils reviennent à leurs nids, et tout reprend le calme habituel. (L.

Wraxall.)

En Hollande, d'innombrables troupes de Mouettes et d'Hirondelles de mer

nichent, toutes les années, dans l'île d'_Eierland_ (pays des œufs), et

dans les autres îles septentrionales du Texel. Il en est de même dans

celles du Slesvig et du Jutland.

Dans la saison de la ponte, les Palmipèdes arrivent par milliers.

Beaucoup d'Échassiers se mêlent à leurs troupes.

Les œufs sont pondus par des Goëlands, des Mouettes, des Hirondelles

de mer, des Guillemots, des Pingouins, des Canards, et aussi par des

Huîtriers, des Pluviers, des Barges, des Vanneaux.....

II

Les Oiseaux marins placent leur nid, soit dans un simple enfoncement,

derrière deux ou trois galets, soit parmi les herbes, entre les joncs

ou sous quelque arbrisseau, soit encore dans les creux des rochers.

La Mouette tridactyle a l'instinct de s'établir dans les lieux les plus

inaccessibles; aussi est-elle rarement troublée par les ramasseurs

d'œufs.

Les Pingouins et les Manchots se creusent dans le sable un trou

horizontal. Les Macareux s'emparent des terriers des lapins; ils

aiment à nicher en société et à couver les uns près des autres.

L'endroit qu'ils ont choisi est quelquefois tellement miné, qu'en

posant le pied dessus, on s'enfonce jusqu'au genou. Les _Tadornes_[287]

ont aussi l'habitude de nicher dans des souterrains. Les anciens

donnaient à ces oiseaux le nom d'_Oies-renards_.

[287] _Anas tadorna_ Linné.

Naumann a vu, dans la petite île de Sylt, un très-grand nombre de

Tadornes réunis par groupes dans des excavations artificielles. Il

a compté jusqu'à treize nids dans un espace quadrangulaire, avec

une entrée commune. Au-dessus de chaque nid était un trou couvert

d'une touffe de gazon. Quand on soulevait cette touffe, on voyait un

Tadorne accroupi. Chaque habitant du village possédait plusieurs de

ces souterrains, d'où il retirait par jour, pendant trois semaines, de

vingt à trente œufs. Il en laissait six à chaque nid pour l'incubation.

Dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, les Albatros se réunissent

en colonies pour nicher. Ils partagent le terrain en carrés réguliers,

un pour chaque nid. Ces carrés communiquent par des chemins. L'ensemble

est défendu par une chaussée de pierres.

Les Cormorans nichent tantôt au milieu des joncs et des roseaux, tantôt

sur les troncs des vieux saules ou sur des arbres élevés, tantôt encore

sur des rochers, toujours dans le voisinage de la mer. Ils construisent

de grands nids informes, composés de rameaux et de bûchettes

grossièrement assemblés. On trouve souvent plusieurs de ces nids sur le

même arbre.

[Illustration: CORMORAN ORDINAIRE

(_Phalacrocorax carbo_ Cuvier).]

Au commencement de ce siècle, les Cormorans étaient assez rares sur les

bords de la mer Baltique. Vers 1810, plusieurs couples vinrent nicher

dans la proximité de l'île de Fionie, parmi les rochers du rivage et

dans les forêts. Leur nombre augmenta peu à peu. Au printemps de 1812,

quatre paires de ces oiseaux se rendirent dans la terre de Neudorf,

près de la ville de Leutjenbourg, et s'établirent dans un bois voisin

de la mer, sur de grands hêtres qui, depuis plusieurs années, servaient

de retraite à une multitude de Hérons et de Freux. Ils expulsèrent de

leurs nids ces derniers oiseaux, firent deux pontes, l'une en mai et

l'autre en juillet, et quittèrent la contrée en automne. Leur nombre

s'élevait alors à une trentaine. Pendant le printemps de 1813 et les

années suivantes, ils revinrent régulièrement. Bientôt on calcula qu'il

y avait 7000 couples de nicheurs. Au mois de juin 1815, on voyait

des cinquantaines de nids sur certains arbres, et les innombrables

vols des Cormorans, mêlés avec les Hérons, remplissaient l'air de

leurs cris sauvages. L'âcreté de leurs ordures brûlait la feuille

des arbres, et les débris des poissons corrompus dont ils jonchaient

le sol empoisonnaient au loin l'atmosphère. D'après les ordres du

gouvernement, on leur fit la chasse. Il y eut des jours où l'on en tua

jusqu'à cinq cents. Ce ne fut que l'année suivante que l'on parvint à

les éloigner de la contrée. (Boje.)

Dans certaines îles, les nids des Oiseaux marins sont si rapprochés,

qu'on ne saurait faire un pas sans écraser des œufs, et qu'il arrive

souvent à une mère de pondre dans la couchette d'une autre mère.

(Schinz.)

C'est ainsi que Naumann a trouvé un œuf d'_Hirondelle de mer à longue

queue_[288] dans le nid d'un _Huîtrier_[289], et ailleurs, un œuf de

ce dernier oiseau dans le nid d'un Goëland. Cependant chaque couveuse

reconnaît ses propres œufs et ne s'y trompe jamais. Ce que nous

croirions impossible, si l'instinct des animaux ne nous avait pas

habitués à des miracles.

[288] _Sterna Dougalli_ Montagu.

[289] _Hæmatopus ostralegus_ Linné.

III

La plupart des œufs, chez les Oiseaux marins, ont un gros et un petit

bout, et ressemblent, à cet égard, aux œufs de la Poule. Ceux des

Cormorans sont plus allongés et paraissent avoir deux petits bouts.

Ceux de quelques Manchots sont tout à fait ronds.

Les œufs des Cormorans sont assez petits relativement à la taille de

l'oiseau. Ceux des Guillemots sont au contraire assez grands. Celui du

Guillemot à capuchon est plus gros que l'œuf de l'Oie; l'oiseau est un

peu plus petit que le Pigeon ramier.

Le _Pingouin brachyptère_, ou _grand Pingouin_, est l'oiseau d'Europe

qui donne l'œuf le plus volumineux. Cet œuf, très-recherché par les

amateurs, devient chaque jour plus rare. On le paye aujourd'hui de 500

à 800 francs.

[Illustration: GRAND PINGOUIN

(_Pinguinus impennis_ Ch. Bonaparte).]

Les Pétrels ont les œufs blancs; ceux des Harles sont jaunâtres, et

ceux des Canards verdâtres. Les Goëlands et les Mouettes en pondent

d'olivâtres, avec des marbrures brunes généralement plus nombreuses et

plus fortes vers le gros bout.

Le grand Pingouin, dont nous venons de parler, donne un œuf d'un blanc

isabelle, avec des raies et des taches peu nombreuses, qui rappellent,

dit Temminck, les formes singulières des caractères chinois.

Le _Guillemot bridé_[290] produit un œuf plus remarquable encore par

les traits ou les zigzags nombreux qui décorent sa coquille.

[290] _Uria rhingvia_ Brünnich.

Les Plongeons sont les oiseaux connus qui offrent les œufs les plus

foncés en couleur. Ces œufs sont couleur chocolat plus ou moins

olivâtre, avec des taches noirâtres plus ou moins irrégulières.

[Illustration: PLONGEON IMBRIM

(_Colymbus glacialis_ Linné).]

Les œufs des Cormorans et des Fous sont revêtus d'un enduit crétacé,

blanc, qu'on enlève facilement avec l'ongle. Cet enduit est tellement

friable sur l'œuf du _Flamant_[291], que si l'on promène sa coque sur

la manche d'un habit noir, on la blanchit comme si on l'avait frottée

avec un morceau de plâtre.

[291] _Phœnicopterus ruber_ Linné.

IV

Quand le nid d'un Oiseau est préparé, la jeune mère doit être bien

surprise, après les douleurs de l'enfantement, de trouver sur sa

couchette, au lieu d'un poussin délicat qui lui ressemble, un sphéroïde

inanimé, qui _ne dit rien_; elle a mis au monde une espèce de boule,

blanche comme de la craie, quelquefois d'un bleu clair de turquoise,

ou d'un rouge vineux d'acajou, pointillée, maculée, veinée comme du

marbre ou de l'agate!..... Un œuf n'est pas un Oiseau, pas plus qu'une

graine n'est un arbre; c'est quelque chose d'antérieur, quelque chose

qui contient les rudiments d'un animal, mais qui n'est pas encore un

animal, quelque chose qui ressemble plus à une production minérale qu'à

un germe organisé.

L'instinct de la mère vient en aide à son inexpérience. Elle s'attache

à ce corps inerte avec une passion que nous ne comprenons pas et

que nous ne pouvons pas comprendre. Est-ce de l'amour maternel?

Certainement non! C'est un sentiment voisin, très-voisin, préliminaire,

si l'on veut; mais à coup sûr bien différent. L'amour maternel n'existe

pas encore; il ne viendra que plus tard, il viendra quand les petits

seront éclos....

Cet attachement pour les œufs pousse les Oiseaux à s'accroupir sur ces

bizarres produits et à les échauffer..... Ils _pressent ces cailloux

contre leur cœur_ (Michelet).

Les parents qui couvent pour la première fois savent-ils quels seront

les résultats de leur incubation? L'instinct est encore ici leur

directeur et leur mobile. Aussi voit-on souvent des femelles et même

des mâles (ce qui est plus étonnant), quand ils couvent, oublier le

boire et le manger. Tant est grand l'_amour de l'œuf_.

Pendant que la femelle de l'Hirondelle de mer fuligineuse couve, son

mâle arrive de temps en temps et vient se reposer près du nid. Là il

dégorge quelque petit poisson à portée de sa compagne. Il regarde

ensuite cette dernière. Les deux époux se font plusieurs inclinations

de tête, souvent singulières, par lesquelles très-probablement ils

se témoignent l'un à l'autre leur tendre affection et leur doux

contentement. (Audubon.)

V

Le monde de la mer · 第 30 / 36 段