En 1862, vers dix heures du soir, l'équipage d'un navire français

surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme

Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse

comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un

perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes

s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir;

ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les

entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on

réussit à la renverser sur le dos.

Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on

l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à

manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans

le corps. (De Jonquières.)

Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les

mouvements plus vifs, pourraient se _déretourner_. A cause de cela, on

les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place.

Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir,

un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé _folle_, qui leur

barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles

engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent

de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de

l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution

de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues

s'en défient et rebroussent chemin.

Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en

pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent

un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une

flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est

attachée. On se sert aussi d'une _varre_, autre harpon à pointe sans

crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument.

Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou

enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands

efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le

trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis

on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation.

Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent

du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer,

s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent

l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la

harponner.

Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur

taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le

faire chavirer.

Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la

Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un

petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche

doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant

d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue

s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après

elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de

vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour

parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle

étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans

cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de

pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint

qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait

plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à

chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait

des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide

que la première. Elle le traîna ainsi _un jour et deux nuits_, sans

qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se

lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où

l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif

et de fatigue.

Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour

prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour

ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus

grands et plus longs. On les appelle _Poissons pêcheurs_ ou _Sucets_.

Les Espagnols les nomment _Revés_ (_reversi_), parce que, au premier

abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre.

Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords

charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles,

formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui

ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs

Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet

particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en

approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons.

Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et

s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique.

Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de

lâcher le corps auquel il adhère.

Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de

palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs

tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la

Tortue.

Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un

mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous

les crochets.

En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et

sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout

d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares.

Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues,

donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés

par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication

de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on

respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur

carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal.

M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues

de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation

s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son

mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas

d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient

privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions

aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois

en nombre considérable.

V

Les Tortues de mer constituent un mets abondant, sain et nutritif.

On peut faire cuire la chair dans sa propre carapace. Cette

casserole naturelle est un moyen expéditif dont se servent les

sauvages.

Les Anglais aiment beaucoup la chair de la Tortue franche; ils la

trouvent supérieure à celle du Bœuf. La graisse de cette Tortue est

d'un vert assez foncé, et si abondante, qu'il n'est pas rare d'en

extraire jusqu'à vingt-huit litres d'un seul individu.

On sait que _la soupe à la Tortue_ jouit d'une certaine réputation chez

nos voisins d'outre-Manche. C'est l'amiral Anson qui apporta en 1752 la

première Tortue qui fut mangée à Londres.

La chair du Caret passe pour très-médiocre, mais les œufs sont fort

délicats. Les paquebots apportent régulièrement en Angleterre des

quantités considérables de Tortues de mer. Malheureusement, le prix

de plus en plus élevé de ces animaux ne permet pas de les servir sur

toutes les tables. C'est pour cela sans doute que, dans la fameuse

soupe à la Tortue, on substitue souvent à la chair du précieux animal

de petits cubes de tête de veau!

Les Tortues de mer fournissent à l'industrie les matériaux d'une foule

de jolis petits meubles.

Carvilius Pollio, d'après Pline, homme extravagant, mais inventif,

paraît être le premier qui tailla et façonna les plaques des Tortues.

Il en orna des armoires et des bois de lit.

Les patriciens, sous le règne d'Auguste, en décoraient les portes et

les colonnes de leurs palais.

Les Romains faisaient venir les plaques de l'Égypte. Lorsque Jules

César s'empara d'Alexandrie, il trouva dans les magasins une si grande

quantité d'écailles, qu'il s'en servit pour embellir son entrée

triomphale.

L'écaille des Tortues est douce au toucher et _riante à l'œil_, comme

disent les marchands, mais en même temps assez fragile.

Le Caret est l'espèce dont les plaques sont les plus estimées.

On distingue dans le commerce quatre variétés de cette écaille. La

meilleure est celle qui vient des mers de la Chine et des Philippines.

Ces plaques sont noires, avec des jaspures d'un jaune clair, bien

transparentes et parfaitement détachées. Le Caret des îles Seychelles

(qui arrive par Bourbon) a des plaques plus épaisses, d'une couleur

vineuse, avec des taches d'un jaune moins clair, moins transparent et

moins tranché. Le Caret de l'Inde, appelé souvent _écaille d'Egypte_,

parce qu'il est expédié par la voie d'Alexandrie, offre une teinte

brune nuancée de rouge, avec des taches d'un rouge brun et d'un

jaune-citron.

Les plaques de la Caouane sont les moins recherchées: elles se

rapprochent de l'apparence de la corne. Elles sont de couleur brun

noirâtre ou brun rougeâtre, avec de grandes taches transparentes d'un

blanc sale, et de plus petites opaques ou d'un blanc mat.

La Tortue franche a des plaques minces, flexibles, élastiques,

transparentes, d'un jaune pâle, marquetées de jaune rougeâtre et de

noir.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XLI

LES OISEAUX DE MER.

Voulez-vous aimer, vous aimez.

Un lieu vous déplaît-il, vous allez dans un autre.

(DESHOULIÈRES.)

I

Les Oiseaux sont fils de l'air, comme les Poissons fils de l'eau. Mais,

parmi eux, une tribu considérable réclame ces deux éléments.

Ceux-ci, dits _aquatiques_, habitent en familles nombreuses au milieu

de la mer et sur ses rives, sur les lacs et sur les fleuves.

Les Oiseaux qui fréquentent, soit exclusivement, soit ordinairement,

l'eau salée, sont appelés _marins_ ou _pélagiens_. Ils composent,

suivant Charles Bonaparte, la quatorzième partie de tous les Oiseaux du

globe[261].

[261] Le nombre de toutes les espèces du globe est de 9400.

Les Oiseaux aquatiques offrent généralement des pattes avec les

doigts réunis par des membranes, ce qui les a fait nommer _Palmés_ ou

_Palmipèdes_. Cette structure existe chez presque toutes les espèces

marines.

Les pieds palmés forment comme deux petites rames légères, admirables

pour naviguer.

Ordinairement, les membranes unissent seulement les trois doigts

antérieurs, celui de derrière restant libre; d'où il résulte une

palette triangulaire à trois nervures (_Canards_, _Pétrels_). Mais,

dans quelques espèces (_Cormorans_, _Pélicans_), les doigts de devant

et le postérieur sont tous unis. Ils composent ainsi une rame beaucoup

plus grande que celle des Palmipèdes proprement dits; laquelle n'est

plus triangulaire, mais en forme de trapèze.

[Illustration: PATTES D'OISEAUX PALMIPÈDES.]

Les rames des Oiseaux sont d'autant plus commodes, qu'il n'est pas

besoin, comme pour les rames ordinaires, de les sortir de l'eau à

chaque coup; il suffit que les doigts se rapprochent pour que la patte

puisse, presque sans effort, être ramenée en avant. Là les doigts

s'écartent de nouveau, la membrane s'étend, et la palette se reforme

pour frapper le liquide une seconde fois.

II

Les Oiseaux marins pourraient être rangés géographiquement en quatre

groupes:

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXX.

P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc.

GOËLANDS ARGENTÉS.

Imp. Geny Gros. du Plâtre Jacques, 28.]

1º Les _Voiliers_ (ou _Longipennes_), tels que les _Albatros_ et

les _Pétrels_, qui fréquentent la haute mer. On les rencontre à des

distances inouïes de toute terre; ils s'approchent rarement du rivage.

2º Les _Maritimes ordinaires_, tels que les _Mouettes_ et les Fous, qui

s'avancent assez loin du rivage, mais qui reviennent, chaque soir, vers

les îles ou vers la terre ferme.

3º Les _Riverains_, tels que les _Canards_ et les _Harles_, qui

s'écartent très-peu des côtes, et semblent même préférer à la mer les

étangs, les marais et les embouchures des cours d'eau.

4º Les _Nageurs_, tels que les _Pingouins_ et les _Manchots_, qui se

tiennent aussi à une faible distance du rivage. Ceux-ci sont privés

de la faculté de voler, mais ils nagent et plongent d'une manière

merveilleuse.

III

Nous ne connaissons pas d'Oiseaux qui représentent mieux la grande

tribu des Palmipèdes que les _Goëlands_.

Parmi ceux-ci, on pourrait regarder comme type principal le _Goëland

argenté_[262], si commun dans les mers du Nord.

[262] _Larus argentatus_ Brünnich (voy. la planche XVIII).

Ce bel Oiseau est de la taille d'une Corneille, mais il a des ailes

plus longues et plus effilées. Son corps paraît bien pris, ni trop

massif, ni trop élancé. Il porte un manteau uniforme, d'un cendré

clair, légèrement bleuâtre. Les extrémités de ses ailes sont de velours

noir, avec des pointes d'un blanc de neige. Sa tête présente des yeux

d'un jaune pâle (ce qui ne les empêche pas d'être expressifs), et

un bec robuste couleur d'ocre, avec une tache de corail à l'angle

inférieur. Les pieds sont couleur de chair un peu grisâtre.

[Illustration: GOËLAND A MANTEAU GRIS

(_Larus argentatus_ Brünnich).]

Ce Goëland est défiant et farouche, cependant on l'apprivoise avec

facilité. Il tient la tête haute, un peu ramenée en arrière, et la

gorge légèrement renflée, ce qui lui donne un air d'importance,

moins caractérisé, toutefois, que celui des Canards. Tantôt il se

couche doucement et paresseusement sur le sable, au soleil, les yeux

demi-fermés ou fixés sur la mer, dans la situation d'une Poule sur

ses œufs, ou bien les ailes à moitié ouvertes, écartées, pendantes,

comme une Perdrix sur ses poussins; tantôt il se redresse sur un

pied, cachant l'autre dans son duvet, et demeure des heures entières

immobile, muet, méditatif, semblable à un Échassier à pattes courtes

qui digère son repas.

Quand le Goëland argenté marche, il a de l'assurance et de la dignité;

mais il ne se dandine pas. Il court assez vite. Lorsqu'il nage, il fend

l'eau avec lenteur. Il plonge rarement et péniblement: on voit qu'il

n'a pas l'habitude d'aller chercher sa proie au fond de l'eau.

Son vol est ferme et soutenu; il le dirige en ligne droite par des

battements d'ailes énergiques et fréquents, avec des balancements

légers et onduleux qui ajoutent à sa grâce sans rien ôter à sa rapidité.

IV

Les Oiseaux palmipèdes aiment en général les grands balancements de

la mer et le fracas des tempêtes. Ils semblent plus rares dans les

beaux temps ou plus difficiles à approcher. On dirait que l'agitation

des vagues est nécessaire pour leur fournir plus aisément les

Mollusques et les Poissons qui font leur nourriture, et que, dans les

grandes perturbations de l'atmosphère, ils ont un plaisir instinctif

particulier à lutter contre les ouragans et à se jouer des flots en

courroux. (Lesson.)

Les ailes blanches des Mouettes et des Hirondelles de mer, quand ces

oiseaux se jouent au milieu d'une tourmente, produisent un admirable

contraste avec les nuages noirs qui obscurcissent l'horizon.

[Illustration: ALBATROS MOUTON

(_Diomedea exulans_ Linné).]

Les Oiseaux marins varient beaucoup pour la taille. Le plus grand est

l'_Albatros_, surnommé _Mouton du Cap_ ou _Vaisseau de guerre_, qui

offre une envergure de 4 mètres environ. Le plus petit est l'_Oiseau de

tempête_, qui atteint à peine la taille du Moineau. L'Albatros est le

géant des Palmipèdes, l'Oiseau de tempête en est le nain.

[Illustration: OISEAU DE TEMPÊTE

(_Thalassidroma pelagica_ Temminck).]

Les Oiseaux grands voiliers ont un corps élancé, des ailes effilées

et une longue queue. Ils sont organisés pour le vol de longue haleine.

Mais les nageurs présentent un corps trapu, des ailes réduites à des

moignons et une queue rudimentaire. Tous portent un plumage serré,

garni de duvet et enduit d'une humeur huileuse qui le protége contre

l'eau.

V

Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et

de Poissons.

Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du _Stercoraire parasite_[263]; il

leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il

poursuit.

[263] _Lestris parasitica_ Boje.

Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les

Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse.

Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une

distance vraiment considérable.

Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles,

admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote,

de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati

comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il

semble frapper l'eau.

[Illustration: TÊTE DE HARLE

(_Mergus serrator_ Linné).]

Les _Harles_, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards,

présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues,

à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces

dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne

peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être

dirigée facilement vers le gosier.

Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent

et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les

plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec

la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant

au bec quelque animal.

Les _Hirondelles de mer fuligineuses_[264] ne plongent jamais la tête

en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent

au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant

avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin,

tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant

jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté,

l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un

ou deux petits poissons. (Audubon.)

[264] _Haliplana fuliginosa_ Wagler.

Le _Bec-en-ciseaux_ possède des mandibules comprimées et tranchantes,

disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la

surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre.

[Illustration: TÊTE DE BEC-EN-CISEAUX

(_Rhynchops nigra_ Linné).]

Les _Pélicans_ offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement

extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs

petits.

M. Nordmann raconte, dans sa _Faune de la mer Noire_, que les

Pélicans, très-nombreux dans l'Orient, font souvent des pêches en

commun sur les lacs qui avoisinent cette mer.

[Illustration: PELICAN BLANC

(_Pelecanus onocrotalus_ Linné).]

«C'est ordinairement, dit-il, dans les heures de la matinée ou le

soir que ces oiseaux se réunissent dans ce but, procédant d'après un

plan systématique qui est apparemment le résultat d'une espèce de

convention. Après avoir choisi un endroit convenable, une baie où l'eau

soit basse et le fond lisse, ils se placent tout autour, en formant un

grand croissant ou un fer à cheval. La distance d'un oiseau à un autre

semble être mesurée; elle équivaut à son envergure (3 à 4 mètres). En

battant fréquemment la surface de l'eau avec leurs ailes déployées et

en plongeant de temps en temps avec la moitié du corps, le cou tendu

en avant, les Pélicans s'approchent lentement du rivage, jusqu'à ce

que les poissons réunis de la sorte se trouvent enfermés dans un espace

étroit. Alors commence le repas commun.

»Outre les quarante-neuf Pélicans dont la compagnie se composait ce

jour-là, il s'était rassemblé sur les tas d'ulves, de conferves et

de coquilles rejetées par les vagues et amoncelées sur le rivage,

des centaines de Mouettes, d'Hirondelles de mer, de Choucas, qui se

préparaient à happer les poissons chassés hors de l'eau et à partager

entre eux les restes du repas. Enfin, plusieurs Grèbes, de la petite

et de la moyenne espèce, nageant dans l'espace circonscrit par le

demi-cercle, tant que cet espace fut encore assez grand, prirent, eux

aussi, leur part du festin, en plongeant fréquemment après les poissons

effrayés et étourdis.

»Quand tous furent rassasiés, la compagnie entière se rassembla sur

le rivage pour attendre le commencement de la digestion. Les Pélicans

lustraient leur plumage, recourbaient le cou pour le laisser reposer

sur le dos, et faisaient ainsi, à côté des petites et frêles Mouettes,

l'effet de colosses informes. Leur troupe se composait d'oiseaux de

différents âges; il y en avait de tout blancs, de bigarrés et de gris.

De temps en temps quelqu'un de ces oiseaux vidait sa poche bien garnie,

en étendait le contenu devant lui, et se plaisait à le contempler. Les

poissons qui se débattaient encore avaient bientôt la tête écrasée d'un

coup de bec.»

Les _Cormorans_ ont une gibecière du même genre que celle des Pélicans,

mais beaucoup moins développée. Les Chinois élèvent ces animaux et les

emploient comme pêcheurs. Ils leur passent au cou un anneau étroit

pour les empêcher d'avaler les proies qu'ils ont saisies. Mais quand

l'oiseau a travaillé quelque temps pour son maître, celui-ci enlève le

collier, et permet au Cormoran de pêcher pour son propre compte.

Certains Oiseaux de mer, qui ne possèdent ni bec tranchant, ni

gibecière gutturale, et qui se nourrissent de coquillages operculés et

solidement barricadés, ont l'instinct de les porter dans les hauteurs

de l'atmosphère, et de les laisser tomber sur un rocher pour briser

leur enveloppe.

Les _Pétrels_, qui ne mangent guère que des poissons, sont tellement

huileux, que les habitants des îles Feroë tuent ces oiseaux, leur

passent une mèche à travers le corps, l'allument, et se servent du

Palmipède comme d'une lampe.

Du reste, beaucoup d'Oiseaux piscivores sont chargés d'une graisse peu

consistante, qu'ils doivent à leur genre de nourriture. A cause de

cette circonstance, certains d'entre eux ont été nommés _Pingouins_,

mot dérivé du latin _pinguis_ (gras, huileux).

Sur les côtes de la Patagonie, où les _Manchots_ sont abondants, on

prend ces oiseaux, on les écorche, et l'on fait de l'huile avec leur

peau. Cette enveloppe, doublée d'une couche de graisse plus ou moins

forte, est soumise à l'action d'une presse, qui ne laisse d'autre

résidu que le derme et le duvet. On retire un demi-litre d'huile de

chaque animal. Il faut 2000 Manchots pour remplir un tonneau.

Quand on saisit un _Fulmar_[265], il vomit une huile couleur d'ambre,

qui est regardée par les habitants de Saint-Kilda comme un bon remède

dans plusieurs maladies extérieures, surtout dans le rhumatisme.

On brûle aussi cette huile. La meilleure est produite par les vieux

oiseaux.

[265] _Procellaria glacialis_ Linné.

On surprend les Fulmars pendant la nuit. On leur presse le bec, et on

leur fait rendre environ deux cuillerées d'huile. (L. Wraxall.)

Ce sont les Oiseaux marins qui produisent cette matière précieuse

appelée _guano_, ou, pour mieux dire, _huanu_, si recherchée par les

agriculteurs.

Le guano[266] est un amas d'excréments déposés au sein de la mer, sur

des rochers ou sur des îles. On a calculé qu'un Palmipède de taille

moyenne en fournit à peu près 25 grammes par jour. Or, sur certains

rochers, on trouve des couches de guano offrant jusqu'à 30 mètres

d'épaisseur. Il a donc fallu des centaines d'années et des milliers

d'oiseaux pour former ces dépôts. (Boussingault.)

[266] Le guano n'étant que du poisson digéré, il est évident que

le poisson naturel doit constituer aussi un engrais d'une grande

valeur. Dans les localités maritimes où l'on se livre aux grandes

pêches du Hareng, de la Sardine, de la Morue, on utilise les

poissons avariés ou les débris inutiles, pour composer un fumier

appelé _engrais-poisson_, lequel remplacera peut-être, un jour, le

guano, dont les couches sont loin d'être inépuisables.

A cet effet, on fait cuire le poisson; on le presse, on le

dessèche, on le réduit en poudre. Cet engrais étant à un point de

décomposition moins avancé que le guano, agit moins rapidement que

ce dernier. Il en a toutefois les principales propriétés.

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