surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme
Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse
comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un
perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes
s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir;
ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les
entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on
réussit à la renverser sur le dos.
Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on
l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à
manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans
le corps. (De Jonquières.)
Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les
mouvements plus vifs, pourraient se _déretourner_. A cause de cela, on
les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place.
Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir,
un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé _folle_, qui leur
barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles
engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent
de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de
l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution
de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues
s'en défient et rebroussent chemin.
Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en
pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent
un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une
flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est
attachée. On se sert aussi d'une _varre_, autre harpon à pointe sans
crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument.
Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou
enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands
efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le
trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis
on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation.
Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent
du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer,
s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent
l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la
harponner.
Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur
taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le
faire chavirer.
Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la
Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un
petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche
doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant
d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue
s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après
elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de
vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour
parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle
étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans
cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de
pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint
qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait
plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à
chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait
des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide
que la première. Elle le traîna ainsi _un jour et deux nuits_, sans
qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se
lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où
l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif
et de fatigue.
Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour
prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour
ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus
grands et plus longs. On les appelle _Poissons pêcheurs_ ou _Sucets_.
Les Espagnols les nomment _Revés_ (_reversi_), parce que, au premier
abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre.
Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords
charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles,
formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui
ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs
Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet
particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en
approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons.
Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et
s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique.
Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de
lâcher le corps auquel il adhère.
Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de
palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs
tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la
Tortue.
Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un
mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous
les crochets.
En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et
sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout
d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares.
Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues,
donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés
par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication
de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on
respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur
carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal.
M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues
de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation
s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son
mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas
d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient
privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions
aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois
en nombre considérable.
V
Les Tortues de mer constituent un mets abondant, sain et nutritif.
On peut faire cuire la chair dans sa propre carapace. Cette
casserole naturelle est un moyen expéditif dont se servent les
sauvages.
Les Anglais aiment beaucoup la chair de la Tortue franche; ils la
trouvent supérieure à celle du Bœuf. La graisse de cette Tortue est
d'un vert assez foncé, et si abondante, qu'il n'est pas rare d'en
extraire jusqu'à vingt-huit litres d'un seul individu.
On sait que _la soupe à la Tortue_ jouit d'une certaine réputation chez
nos voisins d'outre-Manche. C'est l'amiral Anson qui apporta en 1752 la
première Tortue qui fut mangée à Londres.
La chair du Caret passe pour très-médiocre, mais les œufs sont fort
délicats. Les paquebots apportent régulièrement en Angleterre des
quantités considérables de Tortues de mer. Malheureusement, le prix
de plus en plus élevé de ces animaux ne permet pas de les servir sur
toutes les tables. C'est pour cela sans doute que, dans la fameuse
soupe à la Tortue, on substitue souvent à la chair du précieux animal
de petits cubes de tête de veau!
Les Tortues de mer fournissent à l'industrie les matériaux d'une foule
de jolis petits meubles.
Carvilius Pollio, d'après Pline, homme extravagant, mais inventif,
paraît être le premier qui tailla et façonna les plaques des Tortues.
Il en orna des armoires et des bois de lit.
Les patriciens, sous le règne d'Auguste, en décoraient les portes et
les colonnes de leurs palais.
Les Romains faisaient venir les plaques de l'Égypte. Lorsque Jules
César s'empara d'Alexandrie, il trouva dans les magasins une si grande
quantité d'écailles, qu'il s'en servit pour embellir son entrée
triomphale.
L'écaille des Tortues est douce au toucher et _riante à l'œil_, comme
disent les marchands, mais en même temps assez fragile.
Le Caret est l'espèce dont les plaques sont les plus estimées.
On distingue dans le commerce quatre variétés de cette écaille. La
meilleure est celle qui vient des mers de la Chine et des Philippines.
Ces plaques sont noires, avec des jaspures d'un jaune clair, bien
transparentes et parfaitement détachées. Le Caret des îles Seychelles
(qui arrive par Bourbon) a des plaques plus épaisses, d'une couleur
vineuse, avec des taches d'un jaune moins clair, moins transparent et
moins tranché. Le Caret de l'Inde, appelé souvent _écaille d'Egypte_,
parce qu'il est expédié par la voie d'Alexandrie, offre une teinte
brune nuancée de rouge, avec des taches d'un rouge brun et d'un
jaune-citron.
Les plaques de la Caouane sont les moins recherchées: elles se
rapprochent de l'apparence de la corne. Elles sont de couleur brun
noirâtre ou brun rougeâtre, avec de grandes taches transparentes d'un
blanc sale, et de plus petites opaques ou d'un blanc mat.
La Tortue franche a des plaques minces, flexibles, élastiques,
transparentes, d'un jaune pâle, marquetées de jaune rougeâtre et de
noir.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XLI
LES OISEAUX DE MER.
Voulez-vous aimer, vous aimez.
Un lieu vous déplaît-il, vous allez dans un autre.
(DESHOULIÈRES.)
I
Les Oiseaux sont fils de l'air, comme les Poissons fils de l'eau. Mais,
parmi eux, une tribu considérable réclame ces deux éléments.
Ceux-ci, dits _aquatiques_, habitent en familles nombreuses au milieu
de la mer et sur ses rives, sur les lacs et sur les fleuves.
Les Oiseaux qui fréquentent, soit exclusivement, soit ordinairement,
l'eau salée, sont appelés _marins_ ou _pélagiens_. Ils composent,
suivant Charles Bonaparte, la quatorzième partie de tous les Oiseaux du
globe[261].
[261] Le nombre de toutes les espèces du globe est de 9400.
Les Oiseaux aquatiques offrent généralement des pattes avec les
doigts réunis par des membranes, ce qui les a fait nommer _Palmés_ ou
_Palmipèdes_. Cette structure existe chez presque toutes les espèces
marines.
Les pieds palmés forment comme deux petites rames légères, admirables
pour naviguer.
Ordinairement, les membranes unissent seulement les trois doigts
antérieurs, celui de derrière restant libre; d'où il résulte une
palette triangulaire à trois nervures (_Canards_, _Pétrels_). Mais,
dans quelques espèces (_Cormorans_, _Pélicans_), les doigts de devant
et le postérieur sont tous unis. Ils composent ainsi une rame beaucoup
plus grande que celle des Palmipèdes proprement dits; laquelle n'est
plus triangulaire, mais en forme de trapèze.
[Illustration: PATTES D'OISEAUX PALMIPÈDES.]
Les rames des Oiseaux sont d'autant plus commodes, qu'il n'est pas
besoin, comme pour les rames ordinaires, de les sortir de l'eau à
chaque coup; il suffit que les doigts se rapprochent pour que la patte
puisse, presque sans effort, être ramenée en avant. Là les doigts
s'écartent de nouveau, la membrane s'étend, et la palette se reforme
pour frapper le liquide une seconde fois.
II
Les Oiseaux marins pourraient être rangés géographiquement en quatre
groupes:
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXX.
P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc.
GOËLANDS ARGENTÉS.
Imp. Geny Gros. du Plâtre Jacques, 28.]
1º Les _Voiliers_ (ou _Longipennes_), tels que les _Albatros_ et
les _Pétrels_, qui fréquentent la haute mer. On les rencontre à des
distances inouïes de toute terre; ils s'approchent rarement du rivage.
2º Les _Maritimes ordinaires_, tels que les _Mouettes_ et les Fous, qui
s'avancent assez loin du rivage, mais qui reviennent, chaque soir, vers
les îles ou vers la terre ferme.
3º Les _Riverains_, tels que les _Canards_ et les _Harles_, qui
s'écartent très-peu des côtes, et semblent même préférer à la mer les
étangs, les marais et les embouchures des cours d'eau.
4º Les _Nageurs_, tels que les _Pingouins_ et les _Manchots_, qui se
tiennent aussi à une faible distance du rivage. Ceux-ci sont privés
de la faculté de voler, mais ils nagent et plongent d'une manière
merveilleuse.
III
Nous ne connaissons pas d'Oiseaux qui représentent mieux la grande
tribu des Palmipèdes que les _Goëlands_.
Parmi ceux-ci, on pourrait regarder comme type principal le _Goëland
argenté_[262], si commun dans les mers du Nord.
[262] _Larus argentatus_ Brünnich (voy. la planche XVIII).
Ce bel Oiseau est de la taille d'une Corneille, mais il a des ailes
plus longues et plus effilées. Son corps paraît bien pris, ni trop
massif, ni trop élancé. Il porte un manteau uniforme, d'un cendré
clair, légèrement bleuâtre. Les extrémités de ses ailes sont de velours
noir, avec des pointes d'un blanc de neige. Sa tête présente des yeux
d'un jaune pâle (ce qui ne les empêche pas d'être expressifs), et
un bec robuste couleur d'ocre, avec une tache de corail à l'angle
inférieur. Les pieds sont couleur de chair un peu grisâtre.
[Illustration: GOËLAND A MANTEAU GRIS
(_Larus argentatus_ Brünnich).]
Ce Goëland est défiant et farouche, cependant on l'apprivoise avec
facilité. Il tient la tête haute, un peu ramenée en arrière, et la
gorge légèrement renflée, ce qui lui donne un air d'importance,
moins caractérisé, toutefois, que celui des Canards. Tantôt il se
couche doucement et paresseusement sur le sable, au soleil, les yeux
demi-fermés ou fixés sur la mer, dans la situation d'une Poule sur
ses œufs, ou bien les ailes à moitié ouvertes, écartées, pendantes,
comme une Perdrix sur ses poussins; tantôt il se redresse sur un
pied, cachant l'autre dans son duvet, et demeure des heures entières
immobile, muet, méditatif, semblable à un Échassier à pattes courtes
qui digère son repas.
Quand le Goëland argenté marche, il a de l'assurance et de la dignité;
mais il ne se dandine pas. Il court assez vite. Lorsqu'il nage, il fend
l'eau avec lenteur. Il plonge rarement et péniblement: on voit qu'il
n'a pas l'habitude d'aller chercher sa proie au fond de l'eau.
Son vol est ferme et soutenu; il le dirige en ligne droite par des
battements d'ailes énergiques et fréquents, avec des balancements
légers et onduleux qui ajoutent à sa grâce sans rien ôter à sa rapidité.
IV
Les Oiseaux palmipèdes aiment en général les grands balancements de
la mer et le fracas des tempêtes. Ils semblent plus rares dans les
beaux temps ou plus difficiles à approcher. On dirait que l'agitation
des vagues est nécessaire pour leur fournir plus aisément les
Mollusques et les Poissons qui font leur nourriture, et que, dans les
grandes perturbations de l'atmosphère, ils ont un plaisir instinctif
particulier à lutter contre les ouragans et à se jouer des flots en
courroux. (Lesson.)
Les ailes blanches des Mouettes et des Hirondelles de mer, quand ces
oiseaux se jouent au milieu d'une tourmente, produisent un admirable
contraste avec les nuages noirs qui obscurcissent l'horizon.
[Illustration: ALBATROS MOUTON
(_Diomedea exulans_ Linné).]
Les Oiseaux marins varient beaucoup pour la taille. Le plus grand est
l'_Albatros_, surnommé _Mouton du Cap_ ou _Vaisseau de guerre_, qui
offre une envergure de 4 mètres environ. Le plus petit est l'_Oiseau de
tempête_, qui atteint à peine la taille du Moineau. L'Albatros est le
géant des Palmipèdes, l'Oiseau de tempête en est le nain.
[Illustration: OISEAU DE TEMPÊTE
(_Thalassidroma pelagica_ Temminck).]
Les Oiseaux grands voiliers ont un corps élancé, des ailes effilées
et une longue queue. Ils sont organisés pour le vol de longue haleine.
Mais les nageurs présentent un corps trapu, des ailes réduites à des
moignons et une queue rudimentaire. Tous portent un plumage serré,
garni de duvet et enduit d'une humeur huileuse qui le protége contre
l'eau.
V
Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et
de Poissons.
Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du _Stercoraire parasite_[263]; il
leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il
poursuit.
[263] _Lestris parasitica_ Boje.
Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les
Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse.
Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une
distance vraiment considérable.
Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles,
admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote,
de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati
comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il
semble frapper l'eau.
[Illustration: TÊTE DE HARLE
(_Mergus serrator_ Linné).]
Les _Harles_, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards,
présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues,
à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces
dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne
peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être
dirigée facilement vers le gosier.
Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent
et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les
plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec
la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant
au bec quelque animal.
Les _Hirondelles de mer fuligineuses_[264] ne plongent jamais la tête
en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent
au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant
avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin,
tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant
jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté,
l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un
ou deux petits poissons. (Audubon.)
[264] _Haliplana fuliginosa_ Wagler.
Le _Bec-en-ciseaux_ possède des mandibules comprimées et tranchantes,
disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la
surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre.
[Illustration: TÊTE DE BEC-EN-CISEAUX
(_Rhynchops nigra_ Linné).]
Les _Pélicans_ offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement
extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs
petits.
M. Nordmann raconte, dans sa _Faune de la mer Noire_, que les
Pélicans, très-nombreux dans l'Orient, font souvent des pêches en
commun sur les lacs qui avoisinent cette mer.
[Illustration: PELICAN BLANC
(_Pelecanus onocrotalus_ Linné).]
«C'est ordinairement, dit-il, dans les heures de la matinée ou le
soir que ces oiseaux se réunissent dans ce but, procédant d'après un
plan systématique qui est apparemment le résultat d'une espèce de
convention. Après avoir choisi un endroit convenable, une baie où l'eau
soit basse et le fond lisse, ils se placent tout autour, en formant un
grand croissant ou un fer à cheval. La distance d'un oiseau à un autre
semble être mesurée; elle équivaut à son envergure (3 à 4 mètres). En
battant fréquemment la surface de l'eau avec leurs ailes déployées et
en plongeant de temps en temps avec la moitié du corps, le cou tendu
en avant, les Pélicans s'approchent lentement du rivage, jusqu'à ce
que les poissons réunis de la sorte se trouvent enfermés dans un espace
étroit. Alors commence le repas commun.
»Outre les quarante-neuf Pélicans dont la compagnie se composait ce
jour-là, il s'était rassemblé sur les tas d'ulves, de conferves et
de coquilles rejetées par les vagues et amoncelées sur le rivage,
des centaines de Mouettes, d'Hirondelles de mer, de Choucas, qui se
préparaient à happer les poissons chassés hors de l'eau et à partager
entre eux les restes du repas. Enfin, plusieurs Grèbes, de la petite
et de la moyenne espèce, nageant dans l'espace circonscrit par le
demi-cercle, tant que cet espace fut encore assez grand, prirent, eux
aussi, leur part du festin, en plongeant fréquemment après les poissons
effrayés et étourdis.
»Quand tous furent rassasiés, la compagnie entière se rassembla sur
le rivage pour attendre le commencement de la digestion. Les Pélicans
lustraient leur plumage, recourbaient le cou pour le laisser reposer
sur le dos, et faisaient ainsi, à côté des petites et frêles Mouettes,
l'effet de colosses informes. Leur troupe se composait d'oiseaux de
différents âges; il y en avait de tout blancs, de bigarrés et de gris.
De temps en temps quelqu'un de ces oiseaux vidait sa poche bien garnie,
en étendait le contenu devant lui, et se plaisait à le contempler. Les
poissons qui se débattaient encore avaient bientôt la tête écrasée d'un
coup de bec.»
Les _Cormorans_ ont une gibecière du même genre que celle des Pélicans,
mais beaucoup moins développée. Les Chinois élèvent ces animaux et les
emploient comme pêcheurs. Ils leur passent au cou un anneau étroit
pour les empêcher d'avaler les proies qu'ils ont saisies. Mais quand
l'oiseau a travaillé quelque temps pour son maître, celui-ci enlève le
collier, et permet au Cormoran de pêcher pour son propre compte.
Certains Oiseaux de mer, qui ne possèdent ni bec tranchant, ni
gibecière gutturale, et qui se nourrissent de coquillages operculés et
solidement barricadés, ont l'instinct de les porter dans les hauteurs
de l'atmosphère, et de les laisser tomber sur un rocher pour briser
leur enveloppe.
Les _Pétrels_, qui ne mangent guère que des poissons, sont tellement
huileux, que les habitants des îles Feroë tuent ces oiseaux, leur
passent une mèche à travers le corps, l'allument, et se servent du
Palmipède comme d'une lampe.
Du reste, beaucoup d'Oiseaux piscivores sont chargés d'une graisse peu
consistante, qu'ils doivent à leur genre de nourriture. A cause de
cette circonstance, certains d'entre eux ont été nommés _Pingouins_,
mot dérivé du latin _pinguis_ (gras, huileux).
Sur les côtes de la Patagonie, où les _Manchots_ sont abondants, on
prend ces oiseaux, on les écorche, et l'on fait de l'huile avec leur
peau. Cette enveloppe, doublée d'une couche de graisse plus ou moins
forte, est soumise à l'action d'une presse, qui ne laisse d'autre
résidu que le derme et le duvet. On retire un demi-litre d'huile de
chaque animal. Il faut 2000 Manchots pour remplir un tonneau.
Quand on saisit un _Fulmar_[265], il vomit une huile couleur d'ambre,
qui est regardée par les habitants de Saint-Kilda comme un bon remède
dans plusieurs maladies extérieures, surtout dans le rhumatisme.
On brûle aussi cette huile. La meilleure est produite par les vieux
oiseaux.
[265] _Procellaria glacialis_ Linné.
On surprend les Fulmars pendant la nuit. On leur presse le bec, et on
leur fait rendre environ deux cuillerées d'huile. (L. Wraxall.)
Ce sont les Oiseaux marins qui produisent cette matière précieuse
appelée _guano_, ou, pour mieux dire, _huanu_, si recherchée par les
agriculteurs.
Le guano[266] est un amas d'excréments déposés au sein de la mer, sur
des rochers ou sur des îles. On a calculé qu'un Palmipède de taille
moyenne en fournit à peu près 25 grammes par jour. Or, sur certains
rochers, on trouve des couches de guano offrant jusqu'à 30 mètres
d'épaisseur. Il a donc fallu des centaines d'années et des milliers
d'oiseaux pour former ces dépôts. (Boussingault.)
[266] Le guano n'étant que du poisson digéré, il est évident que
le poisson naturel doit constituer aussi un engrais d'une grande
valeur. Dans les localités maritimes où l'on se livre aux grandes
pêches du Hareng, de la Sardine, de la Morue, on utilise les
poissons avariés ou les débris inutiles, pour composer un fumier
appelé _engrais-poisson_, lequel remplacera peut-être, un jour, le
guano, dont les couches sont loin d'être inépuisables.
A cet effet, on fait cuire le poisson; on le presse, on le
dessèche, on le réduit en poudre. Cet engrais étant à un point de
décomposition moins avancé que le guano, agit moins rapidement que
ce dernier. Il en a toutefois les principales propriétés.