nous a appris que la France avait envoyé à Terre-Neuve 341 navires
jaugeant 36 680 tonneaux, montés par 7085 matelots. Ces navires ont
exporté 25 718 466 kilogrammes de poisson, dont 8 974 238 salé, 16 744
228 de Morue _verte_, et 1 217 008 d'huile. En estimant à 20 francs le
quintal métrique de poisson, et à 100 francs celui de l'huile, nous
trouvons un chiffre de 6 360 746 francs par année moyenne.
On assure que l'Angleterre emploie annuellement près de 2000 navires et
environ 30 000 marins à la pêche de la Morue.
On dit que les Américains mettent en mouvement, pour la même industrie,
3000 navires et 45 000 marins.
On a calculé que les navires anglais et américains rapportent chacun,
en moyenne, 40 000 poissons.
La Hollande n'est pas en arrière des autres nations. Elle a exporté,
en 1856, 1 172 203 kilogrammes de ce poisson préparé de différentes
manières; en 1857, 1 297 666 kilogrammes; en 1858, 1 702 431, et en
1859, 1 507 788.
Sur les côtes de la Norvége, depuis la frontière de la Russie jusqu'au
cap Lindesness, la pêche de la Morue forme la source d'une industrie et
d'un commerce extrêmement considérables. Elle dure environ trois mois.
On évalue à plus de 20 millions le nombre de Morues qu'elle procure à
la consommation.
Dans ce pays, cette pêche occupe plus de 20 000 pêcheurs, montés sur
au moins 5000 bateaux. Elle se fait à une distance de deux lieues
norvégiennes (15 au degré) de la terre, dans une profondeur de 100 à
160 mètres.
D'après le rapport officiel fait au roi de Suède par l'inspecteur en
chef de la pêche à Lofoden, on a mis en mer, en 1856, 4623 bateaux, et
en 1860, 5675. Cette dernière année, on a employé 3453 appareils de
profondeur, 7775 pêcheurs à la ligne, et 13 038 pêcheurs au filet.
Suivant le même rapport, on a salé, cette même année, à l'est de
Lofoden, 10 080 000 Morues _fendues_, et à l'ouest, 2 640 000. On
estime les _poissons ronds_, c'est-à-dire les Morues non fendues, à 9
000 000. Si l'on ajoute à ces chiffres les Morues consommées pendant la
pêche, on arrivera au total de 24 millions.
Les œufs obtenus en 1860 ont rempli 16 000 tonneaux, et l'huile, 40 000.
Les côtes de l'Islande sont aussi très-riches en Morues.
La France a fourni pour la pêche de ce poisson: en 1860, 210 bâtiments
et 3275 hommes; en 1861, 222 bâtiments et 3602 hommes, et en 1862, 232
bâtiments et 3741 hommes. Le port de Dunkerque seul a donné, cette
dernière année, 134 navires et 2157 marins.
III
On prend les Morues, soit avec des filets, soit avec des lignes.
Le filet employé à Terre-Neuve est une seine, grand filet rectangulaire
garni de plomb au bord inférieur et de liége au bord supérieur. On en
fixe une extrémité près de la côte, et, avec un bateau, on va porter
l'autre extrémité en pleine mer, ayant soin de décrire une courbe,
laquelle enferme le poisson dans un enclos circulaire. En tirant sur
les deux extrémités, des hommes entraînent tout le poisson. Un seul
coup en donne quelquefois la charge de plusieurs bateaux. On conçoit
que ce genre de pêche ne peut se pratiquer que le long d'une côte.
En Norvége, chaque bateau porte ordinairement soixante filets de 40
mètres de longueur sur 7 mètres de profondeur. Ces filets sont mis à la
mer le soir, et n'en sont retirés que le matin. On en dispose à la fois
vingt à trente, noués les uns aux autres. Sur le halin ou haussière, et
à 2 mètres l'une de l'autre, sont fixées des pierres qui tiennent les
filets en place. En outre, des bouées, formées de sphères de verre, de
liége ou de bois, maintiennent la partie supérieure des filets à une
distance déterminée de la surface de la mer. A chaque bout, se trouve
un petit baril portant le nom du propriétaire. (Baars.)
Tout le monde connaît l'organisation des lignes. On les tend le jour et
la nuit, par dix ou douze à la fois.
Chaque bateau norvégien en porte une vingtaine, armées chacune de deux
cents hameçons.
On se sert, pour appât, de Harengs salés, et quand ils manquent, de
rogues de Morue, ou même de petits morceaux de ce poisson.
A Terre-Neuve, chaque pêcheur est muni de deux lignes, qu'il tient
à droite et à gauche du bateau. Il arrive souvent que pendant qu'il
en retire une, un poisson mord à l'autre, et ainsi de suite. On a vu
des pêcheurs habiles prendre chacun jusqu'à quatre cents Morues dans
un jour, ce qui est un terrible travail pour leurs bras. Ces lignes
sont appelées _lignes de main_. On nomme _lignes de fond_, celles qui
consistent en cordes très-fortes, sur lesquelles on fixe un certain
nombre de lignes partielles armées chacune d'un hameçon. A l'une des
extrémités de la corde est attachée une petite ancre à plusieurs pattes
(_grappin_), qui l'entraîne au fond de l'eau, et l'on fixe une autre
ancre à l'autre bout. Chacune de ces ancres tient à un petit câble
(_orin_) amarré à une bouée de liége. On peut disposer ainsi deux à
trois mille hameçons.
IV
Dès que les pêcheurs sont revenus à terre, ils enlèvent aux Morues la
rogue, le foie, la tête et les entrailles.
Les rogues sont salées dans des barils percés de trous, par où s'écoule
la saumure.
Les foies sont mis dans des barils de chêne. Ils se liquéfient en se
décomposant. On soumet leur résidu à l'action du feu et on le comprime.
Les premières huiles sont dites _blanches_ ou _blondes_, et les
dernières _brunes_ ou _noires_. Ce sont les premières surtout dont on
se sert en médecine. Les dernières sont employées principalement par
les corroyeurs. Depuis quelques années, on prépare l'huile de Morue en
plaçant les foies _frais_, coupés par morceaux, dans de grandes cornues
hors du contact de l'air, et en les faisant distiller au bain-marie.
La tête et les entrailles sont séchées, pour être vendues plus tard à
la grande fabrique de _guano de poisson_ établie à Lofoden.
Les corps des Morues sont suspendus et abandonnés à l'action des vents
secs, qui les transforment en _stockfisch_.
[Illustration: PRÉPARATION DES MORUES A TERRE-NEUVE.]
D'autres fois, après avoir fendu l'animal et enlevé presque toute
l'arête, on le lave, on le sale; on le met en presse, on retire les
parties liquides, puis on le sèche au soleil. C'est là ce qui constitue
le _klipfisch_.
La préparation de l'huile de foie et celle du klipfisch ont lieu
ordinairement après la pêche, lorsque les bateaux sont rentrés.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXIX
LE THON.
Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?
I
Le _Thon_ est encore plus grand que la Morue. C'est un des princes de
la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100
kilogrammes.
[Illustration: THON
(_Scomber thynnus_ Linné).]
Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d'un bleu
noir, et son ventre d'un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés,
et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés.
Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pour la course.
Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale
et de l'anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans
les fonctions qu'ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la
nageoire du dos est armé d'un premier rayon qui, au besoin, peut servir
de défense; une rangée d'autres petits ailerons, très-courts et lobés à
leur extrémité, s'étend jusqu'à la naissance de la queue, et ces mêmes
organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que
celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie:
pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.)
Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l'habitude
de s'élancer hors de l'eau d'une manière particulière, en sautant par
bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent
généralement en formant une sorte de triangle.
Ces poissons ne manquent ni d'instinct, ni d'une certaine sagacité.
Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues.
Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches
et de leurs contre-marches, les regardaient comme _très-habiles en
stratégie_; ils assuraient même qu'ils étaient _bons géomètres_.
Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment,
l'auteur des _Essais_ connaissait mieux le cœur de l'Homme que
l'intelligence des Poissons.
II
On pêche le Thon de plusieurs manières différentes.
Les Basques emploient le _grand couple_, et les Provençaux la
_courantille_.
On appelle _grand couple_, un ensemble de lignes gigantesques, qui
portent des centaines d'appâts traînés par des barques montées par huit
ou dix hommes.
La _courantille_ est une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de
longueur, que l'on promène sur un espace de deux à trois lieues.
[Illustration: PÊCHE AU THON.]
Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en
demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte
de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns
contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu'on
s'approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par
une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche.
On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l'on saisit
vivants les plus petits.
III
Mais la plus curieuse des pêches qu'on ait imaginée est bien
certainement celle à la _madrague_[257], si connue des Marseillais.
La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse
aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s'ouvrent
les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre
principale, appelée _chambre de mort_ ou _corpou_, située à l'extrémité
de la construction.
[257] Appelée _tonnara_ en Italie, et _pig's catcher_ en Amérique.
Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement.
Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un
bateau à vapeur.
A l'aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et
de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la
mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l'édifice avec
des ancres, de manière qu'il puisse résister pendant toute la belle
saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide
et plus meurtrier que la toile d'araignée la plus savante. On le tend
ordinairement à l'entrée de quelque baie.
«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d'eau; il va devant lui,
sans quitter la paroi, qu'il côtoie, soit parce qu'il espère en voir
bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur
cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons
qui lui servent de pâture; soit encore parce que c'est le propre des
Poissons en général, voire même de tous les animaux, d'avancer coûte
que coûte, tant qu'ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E.
Carrey.)
Le Thon suit, suit toujours les allées de l'engin destructeur.
Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en
chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes
qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu'à la chambre de
mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent
vivre plusieurs jours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris
sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu'il
pourrait facilement exécuter, mais l'idée ne lui en vient jamais.
Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet
horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un
instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la
surface de la mer.
Lorsqu'on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain
nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d'être
question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi
de moins en moins profonde l'enceinte où sont accumulés ces pauvres
animaux.
Bientôt on voit les Thons s'agiter, nager, bondir dans tous les sens,
passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des
filets, les éviter, y revenir et s'en éloigner encore.
Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le
chef principal de la pêche.
A mesure que le plancher s'élève et que les Thons deviennent apparents,
la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à
s'élancer vers les bords du parc.
Là se trouvent tout autour un certain nombre d'embarcations montées par
des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent
toutes les fois qu'ils s'approchent. Ils les manquent rarement.
Le massacre est bientôt général.
Les Thons, harponnés et retirés de l'eau, se tordent avec force,
donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants.
Les blessés fuient l'ennemi et plongent au plus vite, mais ils
rencontrent l'inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils
viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur
sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre
une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou
plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes,
solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des
morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs
barques.
Quand les Thons sont très-nombreux et qu'on peut les approcher, les
pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une
corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la
victime sur le pont du bateau.
Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi
et enfilé.
Lorsque, par hasard, un d'eux se débat trop vivement aux mains de ses
bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque
chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets,
et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans
mouvement.
En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague
cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d'un
kilogramme environ jusqu'à des Thons vieillards de 120 et même de
150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25
kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E.
Carrey.)
Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa
en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel
enchanta tellement le monarque, peu sensible et peu facile à divertir,
comme chacun sait, qu'on l'entendit dire plusieurs fois que c'était _la
plus agréable journée de son voyage_. Heureux roi!... et pauvres Thons!!
Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XL
LES TORTUES DE MER.
«_Esse et in piscatu voluptatem maxime
Testitudinum._»
(PLINE.)
I
Les Reptiles sont rares dans la mer; mais ceux, en petit nombre,
qu'elle nourrit, se font remarquer par leur organisation, par leurs
mœurs et par leur utilité. Nous voulons parler des _Tortues_. Aristote
désignait ces animaux sous le nom de _Thalassites_.
Comme les Tortues terrestres, les Tortues marines sont revêtues d'une
cuirasse osseuse et écailleuse très-dure et très-solide, fortifiée par
huit paires de côtes.
Cette cuirasse forme en dessus une _carapace_ plus ou moins bombée, et
en dessous, un _plastron_ plus ou moins aplati.
La carapace et le plastron composent une sorte de boîte protectrice,
dans laquelle le reptile tient son corps à l'abri, et retire, au
besoin, son cou et sa queue. Chez les Tortues de terre, dont la tête
et les pattes sont proportionnellement moins grandes, l'animal peut
encore les rentrer et les loger dans son armure[258].
[258] Tutam ad omnes ictus video esse.
(PHÈDRE.)
Si l'on n'avait jamais vu de Tortue, soit de terre, soit de mer,
et qu'on rencontrât pour la première fois une de ces bizarres
organisations, ne serait-on pas bien étonné?
[Illustration: TORTUES.]
Un montagnard du centre de la France trouva un jour, à la fête de son
village, un marchand algérien qui étalait devant lui une cinquantaine
de Tortues communes.
«Et combien vendez-vous ces drôles de petites bêtes?
--Trente sous, monsir, sans marchander.
--Trente sous! c'est bien cher pour une espèce de grenouille!..... Et
combien en voulez-vous _sans la boîte_?»
II
On connaît trois espèces principales de Tortues de mer: la _Caouane_,
la _franche_ et le _Caret_.
La _Tortue caouane_ est assez commune dans la Méditerranée, la mer
Rouge, l'archipel de Madagascar et les Maldives.
[Illustration: TORTUE CAOUANE
(_Chelonia caouanca_ Schweigger).]
C'est la reine des Tortues de mer. Il y en a une très-belle dans les
galeries du Muséum d'histoire naturelle, rapportée de Rio-Janeiro par
Delalande. Cette espèce peut arriver à environ 126 centimètres de grand
diamètre et dépasser le poids de 200 kilogrammes.
Sa carapace est couverte de plaques cornées, grandes, minces,
transparentes, et d'un brun moucheté de blanc et de jaune vif.
La _Tortue franche_ ou _Midas_[259] se trouve dans l'océan Atlantique.
On la rencontre quelquefois à Madère et aux îles Canaries.
[259] _Chelonia Midas_ Schweigger; vulgairement aussi, _Tortue
verte_, _Tortue commune_.
Elle a de 150 à 160 centimètres de grand diamètre; elle pèse
généralement une centaine de kilogrammes.
Sa carapace offre des places marron glacées de verdâtre, veinées
longitudinalement de nuances plus claires. Son plastron est d'un
jaune-serin verdâtre.
Pline assure qu'il en existe dans la mer des Indes, qui sont si
grandes, que leur carapace sert de nacelle aux habitants des îles de
la mer Rouge, et qu'une seule suffit _pour couvrir une maison_. La
véracité du naturaliste romain est quelquefois un peu suspecte.....
Quelques voyageurs prétendent qu'on rencontre, aux Antilles, des
Tortues de mer sur le dos desquelles quatorze hommes peuvent se tenir
debout à la fois (?).
Dampierre cite un individu très-grand dont la dépouille formait un
petit bateau. Un enfant de neuf à dix ans, le fils du capitaine Rocky,
s'y embarqua pour aller, à un quart de mille de distance, gagner le
navire de son père.
En 1752, la mer jeta dans le port de Dieppe une Tortue franche qui
avait 2 mètres de long et 130 centimètres de large, et qui pesait 450
kilogrammes.
En 1754, on en prit une autre dans le pertuis d'Antioche, à la hauteur
de l'île de Ré, qui offrait à peu près le même poids. Elle mesurait 2
mètres 60 centimètres depuis le museau jusqu'à la queue. La carapace
seule avait plus d'un mètre et demi de longueur. Quand on lui coupa la
tête, elle répandit huit litres de sang. On en retira 50 kilogrammes
de graisse. Son foie se trouva, dit-on, assez volumineux pour donner à
dîner à plus de cent personnes (?).
La _Tortue caret_ se trouve dans l'océan des Indes et dans l'Océan
américain.
Cette espèce a 73 centimètres de grand diamètre. Elle est, par
conséquent, moins grosse que la précédente.
Sa carapace est marbrée de brun sur un fond fauve et jaune.
[Illustration: TORTUE CARET
(_Chelonia imbricata_ Schweigger).]
Dans ces trois Tortues, la carapace est écailleuse; mais il en existe
une quatrième, qui ne présente autour de cette armure qu'une simple
peau coriace, avec trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement:
c'est le _Luth_[260], espèce assez rare, qui habite la Méditerranée et
l'océan Atlantique.
[260] _Sphargis coriacea_ Gray.
Elle offre environ 2 mètres de longueur.
Rondelet parle d'un Luth long de cinq coudées, qui avait été pêché à
Frontignan.
Amoreux en a décrit un autre pris dans le port de Cette.
Delafond en signale un troisième, capturé à l'embouchure de la Loire en
1726.
Borlase en a figuré un quatrième, harponné sur les côtes de
Cornouailles en 1756.
III
Les Tortues de mer ont des mâchoires sans dents. Leurs gencives sont
cornées, dures, à bords tranchants comme le bec d'un oiseau de proie.
Elles coupent les Zostères, les Ulves, les Varecs, dont ces animaux
font leur principale nourriture.
La Caouane est simplement herbivore, tandis que la Tortue franche mange
non-seulement des matières végétales, mais encore des Zoophytes et des
Sèches.
[Illustration: TÊTE DE TORTUE DE MER.]
Les Tortues de mer passent pour des animaux lourds, timides et assez
doux. Leurs membres sont transformés en rames aplaties, légèrement
courbées d'avant en arrière. Les antérieurs dépassent du tiers les
postérieurs.
Les Tortues marines nagent et plongent avec la plus grande facilité;
elles peuvent rester longtemps sous l'eau. L'orifice externe de
leur canal nasal est surmonté d'une masse charnue, dans l'épaisseur
de laquelle on distingue le jeu d'une soupape que l'animal soulève
lorsqu'il est dans l'air, et qu'il ferme hermétiquement lorsqu'il
s'enfonce dans l'eau (Duméril). Leur marche est assez pénible. Le
missionnaire Labat s'est fait plus d'une fois porter par cette lourde
et un peu cahotante voiture.
Dans les parages tranquilles, on aperçoit de temps en temps, à la
surface de la mer, à sept ou huit cents lieues de terre, des Tortues
qui flottent dans une immobilité absolue. Elles dorment.
Ces reptiles n'ont pas d'armes pour se défendre, mais leur carapace les
protége jusqu'à un certain point. Ils ont, du reste, la vie très-dure.
On en a vu, la tête coupée et le cœur arraché, remuer encore les
nageoires, et donner des signes de souffrance.
Les Tortues de mer sont ovipares. A l'époque de la ponte, les femelles
se rendent à terre après le coucher du soleil, pour déposer leurs
œufs. Elles creusent un trou sur le rivage, écartant très-habilement
le sable avec leurs pieds postérieurs, qui fonctionnent alors comme
de larges pelles. Ce trou peut avoir une soixantaine de centimètres
de profondeur. Le prince Maximilien de Neuwied rapporte avoir vu une
Tortue franche, sur la côte du Brésil, qui creusait ainsi la grève. On
s'approcha doucement; elle ne se dérangea pas. Il fallut quatre hommes
pour la soulever. Bientôt elle se mit à pondre. Un soldat recueillit
une centaine d'œufs dans l'espace de dix minutes. Cette espèce peut, du
reste, en déposer jusqu'à cent cinquante.
On dit que les Luths en produisent de deux cents à deux cent soixante.
Après avoir pondu, la mère recouvre ses œufs avec le sable amoncelé
derrière elle, et nivelle si parfaitement la surface du sol, que peu de
personnes reconnaîtraient qu'on a remué quelque chose en cet endroit.
Cette opération terminée, l'animal retourne à la mer.
Les œufs sont arrondis, un peu déprimés et revêtus d'une coque coriace.
La chaleur du soleil suffit pour les faire éclore.
Les jeunes Tortues naissent au bout de trois semaines. Au sortir de
l'œuf, elles sont grosses comme de petites Grenouilles, presque
aussi molles, et blanchâtres. Elles se dirigent aussitôt vers la mer.
Les vagues les reçoivent quelquefois avec de rudes caresses, et les
rejettent de leur sein.
Pendant son séjour aux Florides, plusieurs pêcheurs assurèrent au
célèbre naturaliste Audubon, que toute Tortue prise à la place même où
elle dépose ses œufs, et transportée à une distance de plus de cent
milles, si on lui rend ensuite la liberté, regagne le lieu où elle a
coutume de pondre, soit immédiatement, soit dans la saison suivante.
IV
On emploie différents procédés pour prendre les Tortues.
Dans certains parages, on profite de l'époque où les femelles se
rendent à terre pendant la nuit pour déposer leurs œufs. On va les
chercher principalement dans les îles désertes. On reconnaît leur
passage aux traces qu'elles laissent sur le sable. On les guette, on
leur coupe la retraite, et on les renverse sur le dos, soit avec les
mains, soit avec des leviers. Ces animaux, ainsi retournés, cherchent
quelque point d'appui; ils ne peuvent se redresser, et on les retrouve,
le lendemain, à la même place et dans la même situation.
Il existe entre Vera-Cruz et Tampico un petit îlot désert, grand tout
au plus comme la place de la Concorde, appelé _isla de los Lobos_ (île
des Loups), on ne sait pourquoi, attendu que, bien certainement, jamais
Loup, ni carnassier semblable au Loup, n'y a posé le pied.
Les Tortues ont pris cet îlot en affection; elles y trouvent un
asile paisible, entouré de grands récifs et bien défendu contre leurs
ennemis, et, de plus, des plages de sable en pente douce, excellentes
pour leurs œufs.