connaît une charte authentique de 1030. Il paraît qu'à cette époque,
des vaisseaux sortis de Dieppe allaient prendre ce précieux poisson
dans la mer du Nord. Mais ces premiers industriels ne furent pas imités
par leurs compatriotes.
Dans le XIIe siècle, la pêche du Hareng commença en Hollande; elle y
prit une grande faveur, à tel point que, dans le siècle suivant, les
Hollandais allaient pêcher jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne.
Ils consacraient au moins deux mille bâtiments à cette exploitation.
Les Anglais suivirent bientôt cet exemple lucratif, et donnèrent à
cette industrie un développement considérable. Les Français, de leur
côté, ne voulurent pas rester en arrière. Les Danois, les Suédois et
les Norvégiens arrivèrent à leur tour.
Parmi ces peuples, les Anglais, les Hollandais et peut-être les
Norvégiens, semblent avoir aujourd'hui le monopole de l'exportation.
Les pêcheries françaises, danoises et suédoises n'excèdent guère la
consommation de leurs pays respectifs.
La quantité de Harengs récoltée chaque année par nos voisins
d'outre-Manche est véritablement énorme. Dans le petit port de Yarmouth
seulement, on équipe quatre cents navires de 40 à 70 tonnes, dont les
plus grands sont montés par douze hommes. Le revenu est d'environ 17
500 000 francs. En 1857, trois de ces navires, appartenant au même
propriétaire, apportèrent 3 762 000 poissons.
Depuis le commencement de ce siècle, les pêcheurs de l'Écosse ont
commencé à rivaliser de zèle avec ceux de l'Angleterre. En 1826, les
pêcheries écossaises employaient déjà 40 633 bateaux, 44 695 pêcheurs
et 74 041 saleurs.
En 1603, la valeur des Harengs exportés par la Hollande s'élevait à
près de 50 millions. Leur pêche occupait 2000 bateaux et 37 000 marins.
Trois ans plus tard, nous trouvons que les Provinces-Unies envoyaient
3000 barques à la mer; que 9000 navires transportaient les Harengs dans
les autres pays, et que le commerce de ce précieux poisson employait
environ 200 000 personnes.
Bloch rapporte que, de son temps, les Hollandais salaient jusqu'à 624
millions de ces animaux. Suivant un dicton des Pays-Bas, _Amsterdam est
fondée sur des têtes de Hareng_.
Quoique aujourd'hui très-active, la pêche hollandaise est loin de la
splendeur qu'elle avait il y a deux siècles. En 1858, elle a employé
quatre-vingt-quinze navires; en 1859, quatre-vingt-dix-sept, et en
1860, quatre-vingt-douze. En 1858, la Hollande a importé 16 940 tonnes
de 1 000 pièces; en 1859, 23 198, et en 1860, 27 230. Cette dernière
année, la pêche a rapporté 1 191 179 francs, soit 12 749 francs par
navire.
Le Hareng, dit Lacépède, est une des productions dont l'emploi décide
de la destinée des empires. Aussi, dans le nord de l'Europe, la pêche
de ce poisson est-elle appelée la _grande pêche_, tandis que celle de
la Baleine est appelée la _petite_.
Quelquefois, chez les peuples où la pêche du Hareng n'est pas
habituellement l'objet d'un grand mouvement industriel, il se fait, par
exception, des prises extraordinaires.
Cuvier et Valenciennes assurent qu'un pêcheur de Dieppe rapporta, dans
une seule nuit, 280 000 Harengs, et qu'il en avait rejeté un nombre
égal à la mer. Total, 560 000 individus.
En 1781, la ville de Gothembourg, en Suède, exporta 136 649 barils de
Harengs, contenant chacun 1 200 poissons. Ce qui donne un chiffre de
163 978 800 Harengs.
[Illustration: UNE PÊCHE AU HARENG.]
«Les Harengs, dit Duhamel, entrent parfois en si grande quantité dans
la Manche, qu'ils ressemblent aux flots d'une mer agitée: c'est ce que
les pêcheurs nomment des _lits_ ou _bouillons de Harengs_. Quand les
filets donnent dans ces bouillons, il arrive qu'ils sont tellement
chargés de poisson, qu'ils se rompent et coulent bas.»
Les bâtiments équipés pour la pêche du Hareng sont du port d'une
soixantaine de tonneaux. On les charge de petits bateaux, de filets, de
sel et de _caques_.
Comme on pêche pendant la nuit, pour prévenir toute espèce de
collision, et peut-être aussi pour attirer le poisson, chaque
embarcation porte un ou deux petits fanaux. Au banc de Yarmouth, où
plusieurs milliers de bateaux sillonnent la mer à la fois, toutes ces
lumières qui se meuvent et s'entrecroisent, produisent une scène
véritablement féerique. (L. Wraxall.)
Les filets présentent jusqu'à 220 mètres de longueur, et la grandeur
des mailles est telle, que le Hareng y est retenu par les ouïes et les
nageoires pectorales, lorsque sa tête s'y engage.
Le pauvre poisson s'embarrasse dans l'immense mur perpendiculaire qu'on
lui oppose, et reste suspendu, sans pouvoir avancer ni reculer, jusqu'à
ce que le pêcheur vienne le détacher et le prendre.
Les caques sont de bois de chêne. Les autres qualités de bois,
particulièrement les résineux, communiquent au poisson une odeur et une
saveur désagréables.
Les Harengs pêchés sont divisés en trois catégories: les _vierges_,
c'est-à-dire ceux qui n'ont pas encore frayé; les _pleins_, ceux qui
portent de la laite ou des œufs (_laités_ ou _œuvés_); les _vides_,
ceux qui viennent de se débarrasser de leur laite ou de leurs œufs. Ces
derniers sont les moins estimés.
On fait une première salaison à bord des navires, ou bien sur la côte,
si elle n'est pas trop éloignée. Plus tard, on les remanie et les sale
de nouveau. Enfin, avant de les expédier, les négociants les changent
ordinairement de sel, quelquefois même de caque.
Les _Harengs saurs_ sont embrochés, suspendus et exposés à la fumée et
à l'air chaud.
Les Norvégiens accourent, de toute la partie méridionale de leur pays,
vers les parages fréquentés par les Harengs. Ils préparent des filets
de 25 à 30 mètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. Chaque bateau porte
de quarante à soixante filets.
Lorsque le Hareng pénètre dans l'intérieur des baies, on le barre avec
de grands filets de 250 à 300 mètres de longueur, sur une largeur de
33 à 40. On se sert ensuite de filets plus petits pour l'amener à terre.
Dès qu'il est pêché, le Hareng se vend, soit aux petits navires des
environs, qui le transportent frais à Bergen et dans le voisinage, soit
aux saleurs, qui ont des magasins dans tous les parages où se fait la
pêche. (Baars.)
La mi-janvier passée, d'autres masses de Harengs se jettent sur les
côtes de Bremanger, de Batalden et de Kinn, à environ dix ou douze
lieues au nord de Bergen, où les attendent d'autres milliers de
pêcheurs. Ici la pêche se fait presque exclusivement à l'aide de
filets ordinaires, les localités se prêtant moins au barrage que les
parages du sud. A mesure que la saison avance, les masses de Harengs se
dirigent un peu vers le sud-est, et, après avoir frayé vers le milieu
de mars, elles quittent la côte. (Baars.)
Au mois de février et au commencement de mars, on prend aussi beaucoup
de Harengs entre Bremanger et Aalsund.
Le produit de la pêche, au nord de Bergen, se sale sur les lieux mêmes,
où se trouvent de grands magasins, ou bien il est transporté dans
les environs par de petits navires. On l'évalue à 500 000 ou 600 000
barils. Chaque baril contient de 450 à 500 poissons. Ce qui fait, par
conséquent, jusqu'à 300 millions d'individus. On assure qu'en 1860, le
chiffre fut encore plus élevé. Ce sont les Harengs d'hiver.
Cette pêche terminée, les avant-coureurs des Harengs d'été commencent
à se montrer dans les environs de Bergen. Ceux-ci sont d'abord petits
et maigres; mais au fur et à mesure que la saison avance, on les voit
grossir et devenir de meilleure qualité: à la mi-juin, on en trouve de
très-beaux.
La pêche commence à se faire en grand vers le milieu du mois de
juillet; elle dure jusqu'au mois de septembre.
Elle s'opère avec de grands filets à barres. Vers la fin, cependant, on
emploie quelques filets ordinaires.
Cette pêche donne au moins 40 000 barils, ce qui fait jusqu'à 20
millions d'individus. La moitié environ de ces Harengs est consommée
dans le pays.
La pêche norvégienne a donné en 1862, dans la saison dite du
_printemps_, 659 000 tonnes de Harengs, c'est-à-dire 764 440
hectolitres, dont il faut retrancher 25 pour 100 pour la consommation
intérieure. Il reste donc, comme objet de commerce avec l'étranger, 494
250 tonnes ou 573 330 hectolitres, représentant sur place une valeur
_minimum_ de 8 551 675 francs, et _maximum_ de 11 274 600 francs.
Les Harengs fournissent une huile qui peut remplacer l'huile de
Baleine. Pour préparer cette huile, on fait bouillir le poisson dans
l'eau douce pendant cinq ou six heures, en ayant soin de remuer
constamment. Lorsque le Hareng est réduit en bouillie, on laisse
refroidir la masse, puis on recueille l'huile qui surnage. On la
clarifie par le filtrage ou par de simples décantations successives, et
on la met dans des barils. (La Morinière.)
Le résidu qui reste au fond des chaudières est appelé _tangrum_. Les
Suédois le regardent comme un excellent engrais.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXVII
LA SARDINE.
«_Est enim divitiarum fructus in copia._»
(CICÉRON.)
I
La _Sardine_[254] est une très-proche parente du Hareng.
[254] _Clupea sardina_ Cuvier.
On prétend qu'elle doit son nom à l'île de Sardaigne. Est-ce bien vrai?
Ne serait-ce pas plutôt cette belle île qui doit son nom à la Sardine?
Quoi qu'il en soit, ce délicieux habitant de l'eau salée jouissait déjà
d'une haute réputation avant que l'Homme ait inventé le moyen de le
_confire_. Épicharme en parle dans ses vers comme d'une des friandises
servies à Hébé _pour son déjeuner de mariage!_ (J. Franklin.)
La Sardine est un joli petit poisson qui a la tête pointue, les yeux
gros et les opercules ciselés. Quand on le retire de la mer, son dos
paraît bleu, diapré de teintes plus obscures; ses côtes sont argentines
et moirées de vert brillant ou de bleu tendre. Mais il faut la voir,
cette élégante nageuse, s'ébattre librement, par un beau soleil de
juillet, dans la transparence d'une mer calme et limpide.
On est émerveillé de la grâce et de la perfection de ses formes, de
la souplesse et de l'agilité de ses mouvements, de l'éclat et de la
variété de ses couleurs. Son riche corsage de nacre semble refléter
l'azur et l'émeraude.....
La fécondité de ce poisson paraît miraculeuse. C'est surtout aux
Sardines, dit un auteur moderne, que semblent s'adresser les promesses
de la Bible: «Je multiplierai ta race, qui deviendra aussi nombreuse
que les grains de sable de la mer et que les étoiles du firmament.»
Si la bénédiction se mesure à la fécondité, comme le croyaient les
Israélites, ces poissons doivent être spécialement bénis entre tous les
animaux.....
Les Sardines habitent l'océan Atlantique boréal, la Baltique et la
Méditerranée. Elles se trouvent dans la profondeur des baies, à l'abri
des rivages. Elles aiment le remous des courants et les endroits où la
mer est peu agitée.
Comme les Harengs, les Sardines se rassemblent par colonnes compactes,
souvent très-longues et très-larges.
Leurs légions émaillées arrivent en Bretagne vers le mois de mai. Leur
présence est indiquée par les bouillonnements de la surface de la mer
et par la teinte de l'eau, tantôt bleuâtre, tantôt blanchâtre, ces
animaux présentant alternativement au soleil leur dos d'azur ou leur
ventre d'argent.
Ces brillants poissons arrivent au printemps dans la Méditerranée. Ils
en sortent avant l'hiver (S. Berthelot).
II
On pêche les Sardines avec des seines et avec d'autres filets
traînants. Les seines sont tirées à terre ou relevées à la mer.
Dans la Méditerranée, on a le _sardinal_, filet à petites mailles
et d'une seule nappe, qui flotte entre deux eaux, verticalement, en
décrivant des courbes à une certaine distance du rivage. On le tend
pendant la nuit. L'une de ses extrémités est attachée au bateau, qui
dérive avec lui au gré des courants. (S. Berthelot.)
En Bretagne, on emploie aussi des filets flottants. La grandeur de la
maille est calculée de telle sorte que le poisson puisse passer la tête.
Pendant la saison des Sardines, il y a, sur les côtes de Bretagne, deux
mille à deux mille cinq cents embarcations occupées à cette pêche.
Chaque barque ou _pesqueresse_ porte quatre ou cinq hommes: le patron,
deux ou trois matelots et un mousse; elle a cinq ou six filets, de la
rogue et des paniers.
Les embarcations partent de grand matin. Elles se rendent à trois ou
quatre lieues de la côte: elles doivent être sur le lieu de pêche au
lever du soleil. Alors on amène les voiles et les mâts, et tandis que
les matelots rament lentement, on laisse couler à la mer un filet, qui
descend verticalement dans l'eau, soutenu par les liéges qui flottent à
la surface. Le patron, debout à l'arrière, jette la rogue par poignées,
tantôt d'un côté du filet, tantôt de l'autre, jusqu'à ce que le poisson
soit monté des profondeurs. Aussitôt, prenant une écuelle d'eau, il la
lance brusquement et bruyamment pour effaroucher et rabattre le poisson
sur le filet. La Sardine s'effraye, fuit précipitamment, et engage
sa tête dans les mailles, où elle reste prisonnière par les ouïes.
Le patron reconnaît que les filets sont chargés de poisson lorsque
les liéges entrent dans l'eau. Alors on les hale à bord les uns après
les autres; on en retire les Sardines, que l'on dépose au fond du
bateau[255].
[255] Voyez planche XXIX.
Lorsque les Sardines sont abondantes, on peut en prendre jusqu'à un
tonneau d'un seul coup de filet. Quand la pêche est bonne, chaque
embarcation revient avec 25 000 à 30 000 individus. On assure en avoir
vu qui en portaient jusqu'à trente-cinq milliers.
Cette pêche dure cinq ou six mois, pendant lesquels on ne compte guère
que cent journées de travail. Elle produit 7500 millions de Sardines,
lesquelles, vendues fraîches, procurent 7 500 000 francs. Le tiers est
la part de l'équipage, ce qui fait, par journée de travail, 2 francs 22
centimes pour le pêcheur et 1 franc 11 centimes pour le mousse.
Le 5 octobre 1767, dans la baie de Saint-Yves en Cornouailles, on a
pêché 7000 barriques de Sardines. Chacune en renfermait environ 35 000;
total, 245 millions. (Borlase.)
Les Basques se servent, pour prendre les Sardines, d'un filet fermé
comme un sac avec des anneaux de corne.
Les Anglais emploient une grande seine, manœuvrée à contre-courant par
trois ou quatre chaloupes montées chacune par six marins. Ils ramènent
quelquefois, d'un seul coup de filet, jusqu'à 40 tonneaux de poisson.
III
On prépare les Sardines de plusieurs manières. Elles sont salées: _en
vert_, quand on les saupoudre seulement de sel blanc; _en grenier_,
lorsqu'on en forme des tas avec du sel entre chaque couche; _en
malestan_, quand on les lave dans de l'eau de mer, qu'on les met en
barils par couches saupoudrées de sel, puis, qu'au bout d'un séjour
d'un mois, et après les avoir lavées de nouveau dans de la saumure
et déposées symétriquement dans de nouvelles barriques, on les presse
jusqu'à ce que leur huile et la saumure se soient écoulées.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIX.
PÊCHE A LA SARDINE, CÔTES DE BRETAGNE.
Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant
L. Hautefeuille.]
On les dit _anchoisées_, lorsqu'on les met en barils, avec du sel mêlé
d'ocre rouge pulvérisée.
On les _saurit_, après les avoir salées, en les suspendant pendant sept
ou huit jours dans un lieu où l'on allume un feu de copeaux de chêne.
On a réussi à confire les Sardines dans l'huile. Dès qu'elles arrivent
de la pêche par paniers de cent à deux cents, des femmes leur tranchent
la tête, et du même coup leur enlèvent les entrailles; puis elles
jettent les poissons dans de la saumure, où ils restent une heure ou
deux, suivant leur grosseur et leur fraîcheur. On les lave ensuite
à grande eau, on les étale sur des claies d'osier ou de fil de fer
galvanisé. Pour les faire sécher, on les plonge dans de l'huile en
ébullition, où on les laisse cuire quelques minutes. Quand ils sont
refroidis, on les met dans de petites boîtes de fer-blanc qu'on remplit
d'huile, et dont on soude le couvercle. Enfin, on passe le tout à l'eau
bouillante pour bien assurer la conservation (Balestrier). C'est ce
qu'on appelle _Sardines en boîtes_. Il faut que l'huile soit _vierge_,
c'est-à-dire de première qualité. Cette huile se fige totalement en
hiver, et ressemble à des flocons de neige safranée.
On conserve aussi les Sardines dans du beurre fondu (_Sardines en
daube_).
Suivant Marco Polo, les habitants de certaines contrées de l'Arabie en
font une espèce de gâteau, en les séchant au soleil et en les réduisant
en poudre.
Dans d'autres parties de l'Orient, les nègres les font bouillir avec
des herbes et du poivre.
Dans beaucoup de pays, les Sardines sont employées comme assaisonnement.
Ce poisson a une chair très-délicate, mais on n'apprécie bien son goût
exquis qu'en le mangeant au moment où il vient d'être pêché. Lorsqu'il
est bien frais, sa peau s'enlève facilement par la cuisson, et ses
flancs se détachent en entier comme deux _filets_ aplatis.
Les Sardines salées et fumées excitent l'appétit, mais les estomacs
débiles s'en accommodent avec peine.
IV
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de l'_Anchois_, petit
poisson du même genre, si délicat et si précieux dans la science
culinaire.
[Illustration: ANCHOIS ORDINAIRE
(_Clupea encrasicholus_ Linné).]
L'Anchois est le compagnon de la Sardine. On le trouve commun dans la
Méditerranée et rare dans l'Océan.
Les Anchois de la Provence jouissent d'une excellente réputation.
On pêche habituellement les Anchois à Antibes, à Fréjus et à
Saint-Tropez. Les femmes de ce pays ont une habileté très-remarquable
pour enlever avec l'ongle, et d'un seul coup, les ouïes, le foie et
les entrailles. On sale ensuite les Anchois. On les met dans des
miniatures de barils, et on les apporte à la foire de Beaucaire, d'où
ils se répandent dans le monde entier.
V
M. Sabin Berthelot pense que ces myriades de très-petits poissons,
presque imperceptibles, à chair molle, gélatineuse et transparente, qui
pullulent au printemps dans les environs d'Antibes et de Nice, sont
peut-être le fretin des Sardines et des Anchois (?).
Les pêcheurs et les cuisiniers du pays les appellent _Nonnats_ ou
_Non-nats_ (pas encore nés).
Risso en parle dans son _Ichthyologie_; il y découvre trois espèces,
ni plus ni moins! Trop zélé Risso! Il a décrit plus d'un animal auquel
la Nature n'avait jamais songé!..... Voici le signalement qu'il
donne à l'une de ces trois miniatures de poissons: «_Museau pointu;
tête rougeâtre, aplatie; prunelles d'un noir de jais. Un manteau
blanc s'étend sur tout son corps, et n'est relevé que par six taches
rondes d'un noir d'ébène, qui descendent jusqu'à_...» (Le reste est
trop _shocking!_) Il nomme cette espèce _Stolephorus Risso_. Et pour
qu'on ne suppose pas qu'il s'est dédié ledit poisson à lui-même, par
amour-propre (le public est si malin!), notre prudent naturaliste
s'empresse d'ajouter sentimentalement: «_Je l'ai consacré comme un
monument de la piété filiale aux mânes de mon père... La teinte de son
corps est l'image de sa candeur, comme celle des taches noires est
celle de mes regrets!_...»
Quoi qu'il en soit, les Nonnats se plaisent dans les fonds sablonneux,
à l'embouchure des rivières, et pénètrent même dans les étangs salés
en communication avec la mer. A Nice, ils habitent de préférence les
fonds de galets, et s'introduisent dans les vides que ces pierres
roulées laissent entre elles.
La pêche de ces petits poissons est souvent si abondante, qu'ils ne se
vendent que 30 centimes le demi-kilogramme. On en fait d'excellentes
fritures et de délicieux ragoûts au lait (S. Berthelot).
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXVIII
LA MORUE.
_Mar cuajado de peces._
(VIERA.)
I
Les Harengs et les Sardines peuvent être classés parmi les petits
habitants de la mer, mais ils compensent l'exiguïté de leur taille par
la richesse de leur nombre et par l'étendue de leurs phalanges.
[Illustration: MORUE
(_Morrhua vulgaris_ H. Cloquet).]
Les _Morues_ sont à la fois de gros poissons et des poissons nombreux.
Elles fréquentent principalement les mers du Nord. Chaque année,
vers le milieu de janvier, on voit arriver des masses considérables
de Morues qui viennent du grand Océan et pénètrent à l'entrée de
l'archipel de Lofoden. Ces pauvres bêtes accourent pour frayer, et ne
prévoient guère le sort cruel qui les attend.
D'un autre côté, un nombre vraiment incalculable de ces poissons se
rassemble périodiquement sur la montagne sous-marine américaine,
appelée _banc de Terre-Neuve_. Les Morues occupent, assure-t-on, un
espace long de deux cents lieues et large de soixante.
Les Morues sont en forme de fuseau; leur corps est arqué comme les
bâtiments bons marcheurs. Les habitants des villes, qui n'ont jamais
vu ces poissons que chez les marchands de comestibles, les croient
_aplatis comme des Soles_. Ils ignorent qu'avant de les sécher, on leur
coupe la tête, on les ouvre et on les _étale_. Les Morues vivantes
ont la peau d'un gris jaunâtre, le dos tacheté de brun et le ventre
blanchâtre. Elles offrent une ligne longitudinale claire de chaque
côté. Leur longueur moyenne est de 80 centimètres, et leur poids de 12
kilogrammes.
De leur mâchoire inférieure descend un petit barbillon.
Ce poisson est vorace. Il se nourrit surtout de Harengs.
La Morue appartient à la famille des Gadoïdes, tribu gloutonne s'il en
fut, qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, et
qui n'est, pour ainsi dire, qu'estomac. (Michelet.)
La fécondité de ce poisson a toujours été citée comme exemple.
Leuwenhoeck a calculé qu'une seule femelle peut porter environ 9 384
000 œufs. Un autre observateur en a compté 11 millions.....
Supposez, dans le banc de Terre-Neuve seulement, cent millions de
Morues femelles, et calculez le nombre effrayant de germes qu'elles
produiront, même en n'admettant qu'une ponte par individu! O
intarissable et merveilleuse puissance créatrice!.... Le chanoine
canarien Viera pourrait bien dire, dans son style si expressif et
si poétique, en parlant de la fécondité des Morues, que _la mer est
caillée de poissons_[256].
[256] _Mar cuajado de peces_ (Viera).--_Cuajar_ (_coagulare_)
signifie littéralement «épaissir, figer, cailler».
On a réussi à élever des Morues dans des étangs en communication avec
la mer. Le docteur Jonathan Franklin rapporte qu'il a visité, il y
a quelques années, un de ces étangs, sur la côte ouest de l'Écosse.
Les Morues s'approchaient familièrement pour happer des Moules qu'on
leur présentait débarrassées de leur coquille. Elles se poussaient, se
bousculaient les unes les autres, comme font les volailles dans une
basse-cour, à la vue de la fermière qui leur apporte à manger. Elles
venaient prendre les Moules jusque dans la main. La femme du gardien
mit un de ces poissons, des plus grands, sur ses genoux, le caressa, le
flatta, disant: _Pauvre ami! pauvre ami!_ absolument comme si c'eût été
un enfant. Elle lui ouvrit la bouche, et y introduisit une Moule, que
le poisson avala en donnant des signes qu'il la trouvait bonne. Puis,
elle le remit dans l'eau.
II
La pêche de la Morue forme la source principale des richesses de
Granville, Saint-Malo, Saint-Brieuc, dans les départements de la
Manche, de l'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord.
Les Anglais et les Américains se livrent à cette lucrative industrie
avec la même ardeur que les Français.
C'est principalement sur le banc de Terre-Neuve qu'on va chercher ce
précieux poisson.
La Morue y arrive au printemps.
La quantité des poissons qui s'y rassemblent est vraiment
phénoménale. Il y a plus de trois siècles que toutes les nations du
monde s'y donnent rendez-vous, y viennent prendre des chargements
considérables, et l'on n'y a pas encore constaté de diminution sensible.
En 1578, la France avait, sur le banc de Terre-Neuve, 150 navires;
l'Espagne, 125; le Portugal, 50, et l'Angleterre, 40.
Pendant la moitié du XVIIIe siècle, la pêche fut exploitée par les
Français, les Anglais et les Américains.