A l'époque de la reproduction, les femelles s'approchent du rivage et

des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs.

Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.

Pour que le vœu de la Nature s'accomplisse, il n'est pas nécessaire

que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la

plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne

se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les

tendres sentiments! A quoi leur servirait l'affection sexuelle? Sous ce

rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].

[238] Voyez le chapitre XXIII, § 6.

Chez les _Épinoches_[239], les choses se passent un peu différemment.

Quoique ces poissons appartiennent à l'eau douce, nous devons dire

quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d'amour,

construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales

artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu'il est prêt,

l'Épinoche appelle une femelle, l'encourage à le suivre. Si elle

oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l'entraîne

violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille

pendant qu'elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il

entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse

et _reglisse_ par-dessus en _frétillant_; les quitte pour réparer le

dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près

de pondre, et répète le même manége jusqu'à ce que le berceau soit

suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse

qu'une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre

contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid,

le museau à l'entrée, il agite l'eau sans cesse avec ses nageoires. Il

paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.

[239] _Gasterosteus aculeatus_ Linné.

Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien

longtemps, que les _Gobies_ et les _Hippocampes_ ont aussi l'habitude

de construire des nids pour recevoir leurs œufs.

Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées.

Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils

ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière.

Les plus célèbres sont les _Esturgeons_[240], qui abandonnent la mer,

et particulièrement la mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent

en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du

Danube; les _Aloses_[241], si recherchées pour la table quand on les

prend à l'époque de l'émigration, et si peu estimées au contraire au

moment de leur retour; et les _Saumons_, qui remontent les fleuves et

les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant,

à l'aide d'une force musculaire excessive, des obstacles en apparence

insurmontables.

[240] _Acipenser_ Linné.

[241] _Clupea alosa_ Linné.

[Illustration: PÉGASE VOLANT

(_Pegasus volans_ Linné, Gmelin).]

Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à

leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux,

après être retournés à la mer. (A. Duméril.)

Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons

aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre

à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en

reprit quelques-uns.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVII.

P. Lackerbauer Chr. Lit. d'après Mr Gerbe. Imp. Becquet à Paris.

DÉVELOPPEMENT D'UN POISSON.

(SALMO SALAR. Linné.)

1. Apparition de la tache embryonnaire. 2. Premiers linéaments de

l'embryon. 3. Embryon plus développé; apparition du cœur. 4. Embryon

complètement formé. 5. Embryon prêt à éclore. 6 Embryon éclos.]

Les Poissons sont d'une fécondité excessive. Leur multiplicité

dépasserait tout ce qu'on peut imaginer, si mille causes de destruction

ne s'y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur

éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent,

le soleil les dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs,

produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont

dévorés; des quantités considérables d'adultes servent de nourriture

à d'autres Poissons, à des Oiseaux, à d'autres animaux marins et à

l'Homme lui-même.....

On a trouvé par le calcul:

Chez un _Rouget_[242]............................... 81 586 œufs.

Chez une _Sole_[243]................................ 100 362

Chez un _Maquereau_[244]............................ 546 681

Chez une _Carpe_[245] de 45 centim............ 600 000 à 700 000

Chez un _Esturgeon_ pris à Neuilly.................. 1 467 856

Chez une _Plie_[246] de 30 centimètres.............. 6 000 000

Chez un _Turbot_[247] de 50 centimètres............. 9 000 000

Chez un _Muge à grosses lèvres_[248]................ 13 000 000

[242] _Mullus barbatus_ Linné.

[243] _Solea vulgaris_ Cuvier.

[244] _Scomber scombrus_ Linné.

[245] _Cyprinus carpio_ Linné.

[246] _Platessa vulgaris_ Cuvier.

[247] _Rhombus maximus_ Cuvier.

[248] _Mugil chelo_ Cuvier.

Après la ponte[249], l'œuf devient plus transparent, et l'on voit

apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu

d'un amas de gouttelettes d'huile, une petite tache circulaire

blanchâtre. Chez les Poissons d'été, une heure ou deux suffisent

pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis

qu'il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe

s'affaisser, diminuer d'épaisseur, mais en même temps s'agrandir et

se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus,

envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de

l'œuf. En même temps l'embryon se manifeste sous la forme d'une ligne

blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l'œuf. Plus tard,

les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe,

et les yeux apparaissent comme des points noirâtres. Enfin, les œufs

ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d'incubation dans la

Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois

chez la Truite et le Saumon.

[249] Voyez planche XXVII.

La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les

Salmonidés portent, au sortir de l'œuf, une énorme vésicule, qui les

rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs

ennemis; ils se retirent à l'abri de la vive lumière, et se nourrissent

des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la

cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le

jeune Poisson est semblable à ses parents.

Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu

d'exceptions à cette règle.

On cite comme exemple du contraire le _Hassar_[250], dont nous avons

déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu'on a comparé au nid

de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de

manière que sa partie supérieure arrive jusqu'à la surface de l'eau.

L'orifice est petit: il a juste ce qu'il faut pour laisser passer une

femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu'à

la sortie des petits.

[250] _Doras costata_ Lacépède.

Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid;

on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses

piquants et sort à l'instant de la couchette; il se précipite dans le

panier. (R. Schomburgk.)

Le père poisson, qui montre quelquefois tant d'affection pour les œufs

à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent,

il n'est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes

œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses

propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!

On assure cependant que l'Épinoche mâle, après avoir courageusement

protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui

viennent d'éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins,

les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur

apporte progressivement une nourriture convenable.

On dit aussi que l'_Aiguille de mer_ mâle[251] présente sous la queue

deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant.

Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont

ainsi soumis à une sorte d'incubation. Au mois de juin, les petits

éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes

les fois qu'un danger les menace, ils retournent chercher un refuge

dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la

Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit

poisson, c'est le mâle qui est la mère.

[251] _Syngnathus acus_ Linné, vulgairement _Poisson tube_.

Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que le _Requin_ ne le cède en

_bonté paternelle_ à aucune créature vivante. L'illustre historien dit

que le père et la mère se disputent le soin d'alimenter leurs tendres

nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu'ils les reçoivent dans

leur _gueule protectrice_, quand il survient quelque ennemi.

Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et

gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.

VII

La mer est une abondante source de productions pour les population des

côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La

ligne ou la drague, le filet flottant ou le chalut[252], tout est bon

pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être

de quelque utilité ou de quelque agrément.

[252] Voyez la planche XXVIII.

Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et

protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu'on

réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la

pisciculture.

Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis

un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement

et au luxe de leur table.

On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu'amenait la

marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On

les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On

obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés.

Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points

nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L'industrie

du lac Comacchio est l'une des plus considérables.

Au milieu du XVIIe siècle, une découverte vint transformer la

pisciculture.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVIII.

PÊCHE DE NUIT: AVISO LE SYLPHE RELEVANT LE CHALUT.

Dessin de Riou, d'après le commandant L. Hautefeuille.]

On savait que les Truites et les Saumons, quand vient l'époque de la

ponte, remontent les ruisseaux qui roulent une eau limpide sur un

fond de gravier; y choisissent une place où ils s'arrêtent; écartent

les pierres avec leur tête et leur queue, les rangent de manière à

former des espèces de digues qui puissent faire obstacle à la rapidité

du courant, et dans les interstices desquelles leur progéniture se

trouve à l'abri. C'est là, en effet, que la femelle dépose ses œufs.

Les uns s'arrêtent sous un caillou, les autres sous un coquillage ou

tout autre abri, jusqu'à ce que toutes les anfractuosités du lit

qui a été préparé pour eux en soient garnies. Dans cette position, le

choc continuel de l'eau ne peut les emporter, mais il les conserve

dans un état de propreté indispensable à leur développement ultérieur.

On savait encore qu'au moment où la femelle vient de pondre, le mâle

verse sa laitance sur les œufs, et que cette laitance, entraînée

par le liquide qui lui sert de véhicule, passe sur eux comme un

nuage bienfaisant, les imprègne, leur communique la propriété de se

développer, et se dissipe après avoir troublé la transparence de l'eau.

(Coste.)

Le savant naturaliste Jacobi eut l'idée d'imiter dans un ruisseau

artificiel ce que tous les jours il voyait se passer normalement dans

la nature; il alla plus loin: il comprit toute la portée industrielle

de sa découverte, et démontra, par des essais d'une précision et d'un

bon sens pratique admirable, l'excellence des résultats.

C'est dans le Hanovre, près de Nortlem, que ces premiers essais furent

tentés. Ils devinrent la source d'un commerce important. L'Angleterre

accorda une récompense publique à leur auteur.

Dans ces dernières années, à l'occasion d'une réclamation de priorité

à l'Académie des sciences, on apprit que, dans une des vallées les

plus reculées de la chaîne des Vosges, un pêcheur de la Bresse, doué

d'un remarquable esprit d'observation, et voulant porter remède au

dépérissement de son industrie, avait passé plusieurs années de sa

vie à refaire laborieusement la série des procédés de la fécondation

artificielle. La nouvelle de cette application faite pour la première

fois en France avec plein succès eut un grand retentissement.

On se demanda si l'on n'était pas en droit d'espérer le repeuplement

des rivières et des lacs, et si l'on ne pourrait point étendre la main

sur les champs inexplorés de la mer.

Un savant que sa position et ses travaux d'embryogénie comparée

appelaient, tous les ans, à exposer dans ses cours les principes sur

lesquels repose la nouvelle méthode, concourut puissamment à son

organisation naissante, en lui accordant un bienveillant patronage et

mettant à son service les laboratoires du Collége de France. C'est dans

ces laboratoires que furent construits et perfectionnés les modèles de

tous les appareils de pisciculture envoyés par les différents pays à la

dernière exposition de Londres (Coumes).

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE L'ÉTABLISSEMENT D'HUNINGUE.]

M. Coste fit ressortir de quelle utilité serait pour les populations

l'ensemencement des eaux, et éleva la question à la hauteur d'un

intérêt public (Coumes).

Sur sa proposition, fut décrétée la création de l'établissement

d'Huningue pour la pisciculture d'eau douce, et des viviers

laboratoires de Concarneau pour l'étude des animaux marins.

L'établissement d'Huningue est un vaste appareil d'éclosion. Des

bâtiments considérables contiennent les auges d'incubation, et les

bassins pour recevoir les jeunes nouvellement éclos. Des réservoirs

extérieurs sont destinés à la stabulation de l'alevin et à son

acclimatement aux intempéries de l'atmosphère.

[Illustration: BASSINS POUR LES ESSAIS D'ÉLEVAGE A L'EXTÉRIEUR

(HUNINGUE).]

Cet établissement distribue un grand nombre d'œufs et de jeunes dans

les lacs et les rivières de la France et des pays voisins. Son utilité

est si générale, que sa construction a été suivie de constructions

semblables à l'étranger.

Les viviers de Concarneau sont des laboratoires où la science et la

pratique se prêtent un mutuel appui dans l'étude des animaux marins.

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DES VIVIERS DE CONCARNEAU.]

Des bassins sont réservés pour les animaux en expérience; d'autres,

plus spacieux, servent au parcage des Crevettes, des Langoustes

et des Homards, qui donnent lieu à un commerce considérable. Des

aquariums nombreux contiennent une grande variété d'animaux. On voit se

développer, dans cette maison transparente, les moindres particularités

de la vie marine; Lucine elle-même n'a plus de mystère.

[Illustration: ŒUFS DE CHAT DE MER PONDUS EN CAPTIVITÉ (CONCARNEAU).

(_Squalus catulus_ Linné).]

On y est témoin de la voracité des Vieilles et des Turbots, des Poulpes

et des Sèches. On y voit la délicate opération de la mue des Homards

et des Langoustes; l'accouplement des Aplysies, l'incubation des Plies

toutes rondes de frai; la ponte pénible du Chat de mer, qui attache

ses dix-huit œufs, par leurs longs filaments contournés en vrille,

aux Goëmons et aux rochers, où ils seront retenus tout le temps que

durera le travail embryonnaire. Enfin, on assiste à l'accouchement

laborieux des Syngnathes et de l'Hippocampe. Rien de plus curieux que

de voir cette pauvre bête fixée par l'enroulement de sa queue à une

branche de Gorgone, tantôt noire, tantôt verte, tantôt pâle de douleur,

donner successivement naissance, par intervalles irréguliers, à plus

de cent cinquante petits, qui, aussitôt nés, se mettent à nager dans

toutes les directions, emportés par leur caprice ou leur étourderie,

indifférents aux souffrances de leur mère; tandis que le mâle, tournant

autour de sa femelle, la caressant, l'entourant de sa queue, imite ses

attitudes et ses changements de couleur, comme pour lui témoigner sa

sympathie pour tant de souffrances.

Sous la haute direction et la puissante activité de l'inspecteur

général des pêches, s'accumulent des matériaux considérables pour

l'histoire des animaux et pour le progrès de la pisciculture marine.

(L. Soubeiran.)

Ce n'est que par l'observation et l'expérience que l'on peut connaître

les mœurs et les habitudes des Poissons, et que la science, mieux

informée, fournira les données nécessaires pour concilier les intérêts

de la reproduction des eaux avec ceux de la libre pratique, les

exigences de l'industrie avec les besoins permanents du repeuplement.

On ne verra plus détruire par _centaines de millions_ (Coste) ces

tourbillons de jeunes poissons de toute espèce, qui surgissent sur les

plages vers le mois d'avril. Ces générations nouvelles descendront

dans les vallées sous-marines pour aller s'y transformer en troupeaux

de grande taille, ou seront retenues dans des viviers-parcs, où on

les contraindra suivant qu'on les nourrira en liberté ou en prison

cellulaire, à grandir soit en longueur, soit en épaisseur, comme le

Bœuf et le Mouton que l'art façonne dans nos étables, comme le Turbot

que l'on voit engraisser dans les viviers-laboratoires de Concarneau.

(Coste.)

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXXVI

LE HARENG.

«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder

de deviner le nombre de ces légions?»

(MICHELET.)

I

«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart

de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n'a jamais blâmé leur

occupation; tandis qu'il a condamné celle des scribes et des changeurs

d'argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses

disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.»

(J. Walton.)

La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable.

Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs

à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement

perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d'autres genres de pêche

plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs.....

On assure que les pêcheurs d'Angleterre retirent annuellement, de

l'Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n'avons pas de peine

à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547

francs de marée!

II

Parmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à

l'eau salée, on doit ranger les _Harengs_.

Tout le monde connaît ces poissons. Il n'est personne qui n'en ait vu,

sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à

l'état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées.

[Illustration: TÊTE DE HARENG

(_Clupea harengus_ Linné).]

Les Harengs sont des Poissons sociaux et voyageurs, qui se réunissent

en bandes nombreuses et serrées, lesquelles présentent jusqu'à 30

kilomètres de longueur et 5 ou 6 de largeur!..... Qui pourrait calculer

le nombre immense des individus qui composent ces effrayantes masses!

Elles émigrent du pôle boréal vers les côtes de la Norvége, de la

Hollande et de l'Angleterre..... Philippe de Maizières écrivait à

Charles VI: «Les Harengs font leur passage de la mer du Nord dans la

Baltique de septembre en octobre, et tant y en passe, qu'on pourroit

_les tailler avec l'espée_.»

Les Harengs glissent rapidement à travers les flots. La lumière,

décomposée dans leurs écailles, semble se transformer en rubans de

nacre ou en navettes de métal, qui contrastent avec l'azur de leur

habitation; et leurs lueurs phosphorescentes scintillent, ondulent et

dansent sur les flots, comme le dit si bien M. Michelet.

Le poids de ces poissons atteint bien rarement deux cents grammes. Ils

ont le dos d'un bleu verdâtre, et le reste du corps d'un blanc argenté.

Leur mâchoire inférieure est un peu plus courte que la supérieure.

L'une et l'autre sont garnies de jolies petites dents; on observe même,

sur leur langue, des papilles pointues, assez fortes pour retenir une

proie. Ils aiment à lever la tête au-dessus de l'eau, comme pour humer

l'air. Les mille mouvements d'une colonne de Harengs imitent le bruit

d'une pluie qui tombe à grosses gouttes. (J. Franklin.)

Quelques centaines de Cétacés et plusieurs milliers d'Oiseaux de mer

accompagnent ces pauvres bêtes et les détruisent par millions. On

assure que, dans le voisinage des Hébrides, les seuls Fous dévorent

annuellement plus de cent millions de Harengs. Un autre poisson, appelé

Sey[253], poursuit nos voyageurs à outrance, se jette au milieu de

leurs colonnes, et les disperse, au grand préjudice des pêcheurs.

[253] _Merlangus virens_ Cuvier.

La mer, comme la terre, est un théâtre éternel de naissances et de

destructions. Tout s'y reproduit pour s'y détruire, et s'y détruit pour

s'y reconstituer! (Virey.)

«Les Harengs vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle

destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux;

ils vont, ils voguent toujours. Il ne faut pas s'en étonner: c'est

qu'en naviguant, ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et

multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans

l'électricité commune, flottent livrées uniquement à la grande œuvre

du bonheur. Le tout va à l'impulsion du flot, et du flot électrique.

Prenez dans la masse, au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en

trouverez qui le furent, et d'autres qui voudraient l'être. Dans ce

monde qui ne connaît pas l'union fixe, le plaisir est une aventure,

l'amour une navigation. Sur toute la route ils épanchent des torrents

de fécondité.» (Michelet.)

On a trouvé dans un Hareng 20 000 œufs; dans un autre, 36 000; dans un

troisième, 70 000!.....

Aussi, malgré les pertes annuelles, si considérables, si effroyables

que leur font éprouver les autres hôtes de la mer... et les filets des

pêcheurs, on ne s'est jamais aperçu que leur nombre diminuât. Cette

fécondité a bien de quoi calmer les inquiétudes des économistes alarmés

sur le sort des générations futures.

III

En Norvége, à la côte méridionale et occidentale de l'île de Karnsa,

l'avant-garde des Harengs d'hiver se présente vers les premiers jours

de janvier. Ces Harengs sont bientôt suivis de phalanges nombreuses et

compactes.

Divers auteurs ont prétendu que les migrations régulières des Harengs

sont soumises à une discipline rigoureuse, et que leurs nombreuses

évolutions étaient dirigées par un ou plusieurs chefs, qu'on a nommés

_Harengs royaux_ ou _rois_. Les Hollandais respectent beaucoup ces

prétendus chefs. Ils les épargnent avec soin, quand ils les trouvent

dans leurs filets, et les rejettent dans la mer, afin de ne pas

détruire les guides de la nation Hareng. Les ichthyologistes n'ont pas

confirmé cette discipline; ils ont reconnu seulement que les divers

mouvements des bandes voyageuses sont gouvernés par les saisons.

L'arrivée annuelle de ces poissons dans les diverses régions de l'Océan

est ordinairement assez régulière. Cependant elle éprouve, de temps à

autre, des vicissitudes qui influent non-seulement sur l'époque de la

visite, mais encore sur la quantité de visiteurs.

On a eu l'idée tout récemment de mettre à profit le télégraphe

électrique qui longe la Scandinavie, pour annoncer aux pêcheurs

l'avant-garde et le corps d'armée de ces malheureux et bienfaisants

poissons.

Le document le plus ancien, relatif à la pêche du Hareng, est daté de

709. Il existe dans les chroniques du monastère d'Evesham.

Le monde de la mer · 第 26 / 36 段