Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du

rivage ou l'embouchure des cours d'eau; qu'ils soient écailleux ou

chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste

la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils

ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils

sont semblables et néanmoins divers. Toujours l'unité et toujours le

changement!

[Illustration: LE MARTEAU MAILLET

(_Zygæna tudes_ [_Cestracion_ Klein] Valenciennes).]

Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les

plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre,

exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme

une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau.

En voici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du

ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s'allonge

en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes

percées comme les trous d'un flageolet!...

[Illustration: LE COFFRE TRIANGULAIRE

(_Ostracion triqueter_ Linné).]

Les Poissons sont couverts d'écailles minces, dures et serrées, nacrées

ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec

symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces

écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans

l'_Anguille_[208].

[208] _Muræna anguilla_ Linné.

[Illustration: MONOCENTRE DU JAPON

(_Monocentris japonicus_ Bloch, Schneider).]

La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux.

Leur tissu est pénétré d'une graisse huileuse qui l'empêche d'être

altéré par l'eau salée.

Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes

les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la

parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés

de l'Océan.

[Illustration: ROUGET

(_Mullus barbatus_ Linné).]

Les _Rougets_ sont vêtus de pourpre. La _Coquette_[209] est tachetée

de vermillon et de violet. La _Jarretière_[210] ressemble à un serpent

argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et

d'azur. Les _Zées_ sont décorés d'une riche et somptueuse broderie. Les

_Scares_, les _Maquereaux_, les _Daurades_, étincellent de l'éclat de

l'émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir.....

[209] _Holacanthus tricolor_ Lacépède.

[210] _Lepidopus argyreus_ Cuvier.

Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses

ou en taches ocellées.

La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement

fugaces: elles s'affaiblissent quand l'animal devient malade ou vieux;

elles se ternissent quand il n'est plus dans son élément; elles se

transforment dans l'hiver; elles s'évanouissent au moment de la mort...

Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur

qu'éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque).

On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues

distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.)

Bennet a fait connaître un _Requin_ remarquable par la phosphorescence

d'un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son

corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le

poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais

elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement.

Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de

l'eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres

parties s'éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires

restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface

inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge.

La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu'elle ne nage

pas facilement.

Comme elle vit de rapine et qu'elle est nocturne, Bennet conjecture

qu'avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur

avec une torche attire le poisson.

III

Les Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de

coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d'autres Poissons,

et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans

respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces

animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le

plus souvent même sans les couper.

[Illustration: SCORPION DE MER OU CHABOT.

(_Cottus bubalis_ Euphrasen.)]

Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et

demie plus long que lui.

John Barrow rapporte qu'un _Chien de mer_ harponné près de l'île de

Java avait dans son estomac un grand nombre d'ossements, fragments

d'une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau.

Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva,

dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé.

Dans un troisième individu des mêmes parages, l'estomac contenait un

soldat avec son sabre.

Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes,

pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif

renfermait un _Cheval tout entier!_ Ce fait est-il bien authentique?

Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau

français _le César_, plusieurs matelots qui s'étaient jetés à la

mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les

deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec

acharnement, sans être effrayés par les bordées d'artillerie qui

tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.)

Le père Labat affirme, de _la façon la plus formelle_, que les Requins

_préfèrent la chair des noirs à celle des blancs_, et cela parce

qu'elle est plus savoureuse et _plus parfumée_. Il ajoute que les

_Anglais sont plus prisés_ des Requins _que les Français_.

Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires,

mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la

langue.

Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n'y a que trois os qui puissent

porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit.

Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes,

ou bien encore déprimées et arrondies.

Celles de la _Raie_ représentent de petites plaques d'ivoire serrées

les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d'un pavé.

Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et

ressemblent moins à des dents qu'à des crochets.

Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux des

_Loups de mer_. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes

et quelquefois _garnies de denticules sur les bords_. Le poisson en

possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu'on

prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L'animal saisit avec

la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un

morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l'empreinte de

ses dents sur les ancres des navires.

Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents

acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l'herbe?

On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si

rapprochées, qu'en promenant les doigts dessus, on croit toucher du

velours.

Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une

organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits

tubes attachés en séries parallèles à des espèces d'arcs osseux,

comme les brins d'une frange. Chez les _Aiguilles de mer_[211] et

les _Chevaux chenilles_[212], au lieu d'être disposés en peigne, ces

organes sont groupés en touffes arrondies.

[211] _Syngnathus acus._

[212] _Hippocampus._

Les orifices des branchies sont les _ouïes_, fermées par les

_opercules_.

Les mouvements habituels de la bouche et des opercules ont donné lieu

à l'opinion vulgaire que le Poisson _boit constamment de l'eau_. De là

le proverbe: _Altéré comme un Poisson_; proverbe absurde, attendu que,

lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J.

Franklin.)

Les branchies offrent l'admirable propriété de s'emparer d'une quantité

d'oxygène d'autant plus considérable, qu'elles fonctionnent à une plus

grande profondeur. (Biot et Delaroche.)

IV

Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d'entre eux

produisent des sons bien caractérisés. Le _Coin-coin_[213] fait

entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la

voix peu harmonieuse du Canard. La _Vieille_[214] jette un cri plaintif

quand on s'empare d'elle. Les _Thons_[215] vagissent comme des enfants,

quand on les tire de l'eau. Le _Tambour_[216] fait, en nageant, un

bruit étrange qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau

d'âne bien tendue. Ce n'est qu'à l'époque du frai que ce Poisson se

fait entendre; le reste de l'année, il est muet: la basane est détendue.

[213] _Pristipoma anas_ Valenciennes.

[214] _Balistes vetula_ Linné.

[215] _Scomber thynnus_ Linné.

[216] _Pogonias chromis_ Linné.

On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou,

située au nord de la province d'Esmeraldas, dans la république de

l'Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches

bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, mais _une

sorte de chant_.

M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucher du soleil,

quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint

frapper son oreille. Notre voyageur crut d'abord au voisinage de

quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et

ne vit rien; il questionna un rameur.

«Monsieur, répondit celui-ci, c'est un Poisson qui chante.

--Comment, un Poisson qui chante!

--Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l'appellent

_Sirène_, les autres _Musico_ (musicien).»

M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène.

Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier

concert.

Ce chant est sonore; il ressemble, à s'y méprendre, aux sons moyens des

orgues d'église entendus d'une certaine distance.

Les Poissons chantent sans sortir de l'eau, comme la _sirène_ de M.

Cagniard-Latour..... C'est vers le coucher du soleil qu'ils commencent

à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence

des auditeurs n'intimide nullement ces musiciens d'une nouvelle

espèce[217]. (Thoron.)

[217] Les Nègres croient que ces petits Poissons, quand on les

mange, rendent _amoureux_, au point qu'on aime toujours sans

pouvoir jamais guérir.

Nous ne dirons plus: _Muet comme un Poisson!_

Les Poissons possèdent des espèces de rames appelées _nageoires_, qui

leur servent à se soutenir dans l'eau et à nager. Le plus grand nombre

en ont deux paires: deux devant (_pectorales_), qui sont les bras, et

deux plus ou moins en arrière (_abdominales_), qui sont les jambes.

Quand on redresse l'animal sur sa queue, la seconde paire se trouve

placée, le plus généralement, à une certaine distance au-dessous de

la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux

antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière.

Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales

sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des

autres, quand l'animal est dans sa position habituelle, ou sur le même

niveau, quand il est vertical.

[Illustration: AMPHACANTHE CERCLÉ

(_Amphacanthus doliatus_ Cuvier et Valenciennes).]

Les autres nageoires sont ordinairement impaires: la _caudale_

(c'est-à-dire la queue); l'_anale_ (simple ou double), à la racine de

cette dernière, en dessous; et la _dorsale_ (simple, double ou triple),

sur le bord supérieur.

Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six

impaires.

Ces organes ont des _rayons_ plus ou moins nombreux, tantôt durs,

tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.

Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et

reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s'élancer et

s'arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d'air,

remontent perpendiculairement du sein des plantes submergées. Les

autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu'aux régions

les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse;

ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des

navettes d'or et d'argent ou comme des paillons d'acier poli. Tous

s'avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons,

s'éparpillent, se réunissent de nouveau, s'égarent, disparaissent,

et la trace de feu qu'ils ont laissée scintille encore à nos yeux

émerveillés.

L'agitation et l'inconstance de la mer semblent s'empreindre, sur les

êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité

et la vivacité de leurs allures. Que d'harmonies ravissantes dans le

sein de l'Océan!

Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d'autres, au

contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu des

_Bonites_[218] et des _Orbes_[219] amenés par le Gulf-stream dans la

Manche, sur la côte du Devonshire.

[218] _Thynnus vagans_ Lesson.

[219] _Diodon._

La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée,

échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée,

c'est-à-dire verticale.

Chez l'_Hippocampe_, cette nageoire est grêle et susceptible de

s'enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de

certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à

saisir tous les corps qu'elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes

se rencontrent étourdiment, ils s'entrelacent souvent l'un l'autre.

[Illustration: GRONDIN

(_Trigla gurnardus_ Linné).]

Certains Poissons, comme le _Grondin_, ont des nageoires

très-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même

faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des

Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux

sont les _Exocets_[220], le _Trigle_[221] et la _Rascasse_[222].....

Ces poissons s'élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent

une étendue d'environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs

nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l'animal retombe

dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu'ils sont poursuivis

par une Daurade ou par un Dauphin, ils ont beau s'élancer hors du

milieu qu'ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux

et manque rarement son coup. Danger dans l'eau, danger dans l'air,

danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle

destinée[223].

[220] _Exocetus volitans_ Linné, _E. evolans_ Linné, _E. exiliens_

Linné.

[221] _Dactylopterus volitans_ Lacépède.

[222] _Pteroïs volitans_ Cuvier.

[223] Voyez la planche XXVI.

[Illustration: POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.]

Les _Trigles milans_[224] offrent l'intérieur de la bouche lumineux.

Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus

de la mer, on croit voir un groupe d'étoiles filantes[225].

[224] _Trigla lucerna_ Linné.

[225] Voyez le chapitre V.

On trouve au Malabar un petit poisson appelé _Sennal_, qui se donne

le plaisir de sortir de l'eau, non pas en volant, mais en rampant et

grimpant le long d'une tige de Palmier. On en a vu s'élever jusqu'à

deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une

certaine quantité d'eau, et l'animal peut vivre quelque temps dans

l'air.

[Illustration: SENNAL

(_Anabas scandens_ Cuvier).]

Le _Hassar_[226], de l'Amérique méridionale, quand son marais se

dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait

de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec

ses écailles et ses nageoires. On dit qu'il résiste plusieurs heures

au soleil le plus chaud. S'il trouve tous les marais desséchés, il

s'enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui

jusqu'au retour de l'eau.

[226] _Doras costata_ Lacépède.

V

Les Poissons ne manquent pas d'intelligence.

Le _Rémore_, que les marins français nomment _Sucet_, porte sur la tête

un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de

plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A

l'aide de cette espèce de ventouse, l'animal se fixe aux corps solides

sous-marins. Il s'attache quelquefois au ventre du Requin, et se met

ainsi sous la protection de ce monstre, qui l'emporte avec lui et

malgré lui.

Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue.

[Illustration: LE RÉMORE OU SUCET

(_Echeneis remora_ Linné).]

Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvait _arrêter dans

sa course_ le plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les

flots soulevés par la tempête, rien n'était capable de vaincre la

puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place

où il l'avait fixé. A la bataille d'Actium, le vaisseau d'Antoine fut

retenu par cet invisible obstacle, et c'est ainsi qu'Auguste obtint la

victoire et l'empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire,

généralement admise de son temps.

[227] Le Rémore, fichant son débile museau

Contre le moitte bord du tempeste vaisseau,

L'arreste tout d'un coup au milieu d'une flotte.

(DU BARTAS.)

«Que les vents soufflent tant qu'ils voudront, s'écrie le naturaliste

romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande

à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].»

[228] Dy nous en quel endroit, ô Rémore, tu caches

L'ancre qui tout d'un coup bride les mouvemens

D'un vaisseau combattu de tous les élémens?

(IDEM.)

Cette fable ridicule n'était pas la seule, du reste, dont le Rémore

était l'objet. L'innocente bête passait encore pour _entraver le cours

de la justice_, pour _éteindre les feux de l'amour_, et pour _protéger

les femmes dans une situation intéressante_.....

Les _Raies_ et les _Pastenagues_ se tiennent en embuscade pour saisir

les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite.

Le _Filou_[229] demeure immobile au fond de l'eau; quand il voit

un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et

s'empare aussitôt de l'imprudent.

[229] _Epibulus insidiator_ Cuvier.

La _Baudroie_ possède des appendices flexibles, terminés par deux lobes

charnus qu'elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans

sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât.

Rondelet rapporte qu'une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques

saisit avec les dents la patte d'un jeune Renard, et le retint

prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes

aquatiques?

Les _Rascasses_ poursuivent avec audace et déchirent avec acharnement

les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands

qu'elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!

Le _Soufflet_[230] de l'Inde, dont le museau est long et tubuleux,

quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent

dans ses eaux, s'en approche doucement; puis, avec une dextérité

surprenante, il lance une goutte d'eau, qui frappe le diptère et le

précipite dans la mer.

[230] _Chelmon longirostris_ Cuvier.

L'_Archer_[231] de Java fait la chasse aux insectes de la même manière,

avec la même adresse et le même succès.

[231] _Toxotes jaculator_ Cuvier.

La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs

ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de

crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires,

et percent vivement la main qui les saisit; d'autres ont le corps

tout couvert d'aiguillons, ils s'arrondissent en boule et prennent

l'apparence d'un Hérisson contracté.

Ces derniers sont appelés _Orbes épineux_[232]. Le père Dutertre

raconte d'une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles:

«La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On

luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon

d'acier, couvert d'un morceau de cancre de mer, duquel il s'approche

tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l'ameçon, il entre en

deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste

quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte

à l'encontre et le frappe de sa queuë, comme s'il n'en avoit aucune

envie: et s'il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant

cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement

dessus, avalle l'ameçon et l'appas, et se met en estat de fuyr. Mais,

se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre

en une telle rage et furie, qu'il dresse et herisse toutes ses armes,

s'enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d'Inde

qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour

offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s'il

faut ainsi dire, qu'il enrage de bon cœur et creve de despit, les

spectateurs s'eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences

ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait

ses pointes, soufle tout son vent dehors, et devient flasque comme un

gand moüillé: en sorte qu'il semble, qu'au lieu du poisson armé qui

menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon

moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute

son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d'avoir

sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il

entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene

estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes,

qu'il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si

bien qu'on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu

loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»

[232] Ou _Diodons_.

Dans l'_Espadon_[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme

d'épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale,

puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus

grands animaux marins. Les coups qu'il porte sous l'eau, contre les

navires, sont assez forts pour en _percer_ les bordages. On possède,

au Musée royal de Londres, un fragment de carène _traversé_ par l'épée

d'un Espadon.

[233] _Xiphias gladius_ Cuvier.

La _Scie_[234] offre en avant du museau, non plus un glaive, mais,

comme son nom l'indique, une véritable scie. C'est une lame longue

(quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur

les deux bords d'épines osseuses un peu écartées, très-fortes et

très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et

ressemblent à des dents, mais elles n'en ont pas la texture. (Les

vraies dents de l'animal se trouvent sur ses mâchoires; elles

ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, le

monstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des

Cachalots... Quelles affreuses blessures!

[234] _Pristis antiquorum_ Latham.

Le _Chirurgien_[235] et le _Docteur_[236] présentent aussi une arme

dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve

à la queue et non à la bouche; elle est petite. C'est une sorte de

_lancette_.

[235] _Acanthurus chirurgus_ Bloch.

[236] _Acanthurus cœruleus_ Bloch.

Enfin, plusieurs espèces sont armées d'un appareil admirable, avec

lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et

frapper avec la rapidité de l'éclair. Nous voulons parler des Poissons

électriques, dont le plus connu est la _Torpille_[237], poissons qui

semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l'eau, une étincelle

du majestueux météore qui éclate dans les airs.

[237] _Torpedo Galvanii_ Risso.

VI

La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la

reproduction de l'espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le

grand but ne manque jamais d'être atteint.

Le monde de la mer · 第 25 / 36 段