PÊCHE DE LA CHEVRETTE A MARÉE BASSE.
Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant
L. Hautefeuille.]
Pendant l'hiver, les Chevrettes se retirent dans de plus grands fonds,
où il n'est plus possible de les atteindre avec les havenaux. On se
sert alors de casiers de filets, de forme assez semblable à ceux qu'on
emploie pour la pêche du Homard. Dans ces derniers temps, le commandant
L. Hautefeuille a eu l'heureuse idée de remplacer les filets que l'on
devait changer tous les mois, par de la toile métallique galvanisée,
dont la durée est de deux à trois ans. Cet excellent engin est déjà
très-répandu.
Les Chevrettes se conservent parfaitement, dans des parcs d'une
contenance restreinte, pourvu que l'eau de mer soit suffisamment
renouvelée. Elles y grossissent même, si on leur donne une nourriture
appropriée. L'expérience en a été faite dans les viviers de Concarneau,
sur plus de 1500 kilogrammes, représentant une valeur de près de 3000
francs.
A la Rochelle, on a des bassins particuliers pour faire reproduire les
Chevrettes.
Les Chevrettes rougissent par la cuisson, mais ne prennent jamais une
teinte aussi foncée que les Homards et les Langoustes. Elles sont
plutôt d'un rose très-vif que d'un rouge très-brillant. Une variété
pêchée dans la Garonne, au-dessus du bec d'Ambez, ne rougit pas; elle
blanchit au contraire, si elle a toujours vécu dans l'eau douce. Mais,
après avoir passé quelques jours dans l'eau salée, l'anomalie commence
à disparaître.
Les autres Crustacés sont loin d'être recherchés comme les Homards, les
Langoustes et les Chevrettes.
Cependant, à Venise, on vend, dit-on, chaque année, pour près de
500 000 francs de Crabes ordinaires. Ce chiffre nous paraît bien élevé:
à un centime la pièce, il représenterait cinquante millions d'individus.
Dans d'autres pays, on mange les _Tourteaux_[184], les _Étrilles_[185],
les _Squinado_[186], les _Salicoques_[187], les _Caramotes_[188], les
_Nika_[189]....
[184] _Platycarcinus pagurus_ Linné.
[185] _Portunus puber_ Fabricius.
[186] _Maia squinado_ Lamarck.
[187] _Palæmon squilla_ Leach.
[188] _Pæneus caramote_ Latreille.
[189] _Nika edulis_ Risso.
L'utilité alimentaire des Crustacés et des autres habitants de la mer
est reconnue par tout le monde. Aussi nous comprenons parfaitement
(et nous approuvons même) la classification peu savante, mais
essentiellement pratique, proposée par le comte Marsigli, pour les
animaux de la Méditerranée: _Animaux que l'on mange_; _Animaux que l'on
ne mange pas_[190].
[190] Le nombre des Homards et des Crabes consommés à Londres est
évalué à deux millions et demi. On porte au même chiffre ceux qu'on
mange dans le reste de l'Angleterre. Somme totale, cinq millions!
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXIV
LE BERNARD L'ERMITE.
Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.
(BOILEAU.)
I
Le _Bernard l'ermite_, ou _Soldat_, est un Crustacé très-bizarre et
très-curieux, qui vit sur les bords de la mer. Il mérite bien un
chapitre spécial.
Il diffère des Crustacés proprement dits en ce que, au lieu d'avoir le
corps protégé par une armure calcaire plus ou moins épaisse et plus
ou moins solide, il n'offre de cuirasse qu'en avant, c'est-à-dire
à la tête et à la poitrine; tout le reste n'est revêtu que d'une
peau molle et peu résistante. La partie vulnérable du Bernard est un
morceau friand pour ses voraces compatriotes. Mais notre malin Crustacé
connaît parfaitement la misérable faiblesse de son train postérieur.
La prudence lui fait chercher quelque coquille vide, d'une taille en
rapport avec la sienne. Quand il n'en trouve pas, il attaque un testacé
vivant, le tue sans pitié, le mange sans remords, et s'empare de son
logement, sans autre forme de procès. Une fois maître de la coquille,
il s'y introduit à reculons; il s'y installe et s'y retranche comme
dans un petit fort.
[Illustration: BERNARD L'ERMITE
(_Pagurus Bernhardus_ Fabr.)]
Aux heures des repas (et à celles des amours), le Bernard montre la
tête et les pattes, surtout les grosses pinces. Il agite au-devant
de lui ses deux cornes, qui sont _longuettes et menues_, suivant
les expressions d'Ambroise Paré. Quand il marche, il accroche avec
ses tenailles les corps qui l'avoisinent, et entraîne avec lui son
habitation, comme l'Escargot la sienne. Mais les parties de son corps
mal défendues restent toujours enfermées et protégées.
Voyez, à la marée basse, les Bernards disséminés sur les grèves
rocailleuses. On croit apercevoir un grand nombre de coquillages
de diverses grandeurs, qui se meuvent dans toutes les directions,
avec des allures différentes de celles qui appartiennent à leur race
essentiellement lente et mesurée. Si on les touche, ils s'arrêtent
brusquement. On découvre bientôt que chaque maisonnette sert de
résidence non pas à un Mollusque, mais à un Crustacé.
Le Bernard vit seul dans sa petite citadelle, comme un cénobite dans
sa cellule ou une sentinelle dans sa guérite. Il serait bien difficile
qu'il en fût autrement. C'est pourquoi on l'a surnommé l'_ermite_ ou le
_soldat_.
Quand notre Crustacé grossit et que son habitation d'emprunt devient
gênante, il se met en quête d'un autre coquillage un peu plus grand et
mieux approprié à sa taille, et il change de maison.
Le Bernard profite souvent, avons-nous dit, des coquilles vides
abandonnées. Quand la marée se retire, il n'en manque pas. Il faut
le voir, alors, chercher, tourner, retourner, et surtout essayer son
nouveau domicile. Il fait glisser lestement son abdomen, qui est
gros et contourné, tantôt dans une coquille, tantôt dans une autre,
regardant avec méfiance autour de lui, et revenant bien vite à son
ancien logis, si le nouveau ne lui paraît pas confortable. Il en essaye
souvent un grand nombre, comme on essaye des vêtements neufs, avant
d'en avoir rencontré un qui lui convienne.
Dans ses déménagements successifs, le petit sybarite, tout en se
donnant un ermitage de plus en plus spacieux, ne manque pas de suivre
son goût et son caprice, dans la couleur et dans l'architecture de sa
nouvelle habitation.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité!
Le rusé compère choisit une maisonnette tantôt grise ou jaune, tantôt
rouge ou brune, globuleuse ou cylindrique, en forme de tourelle ou
de tonneau, souvent armée de dentelures, de créneaux, de lames
tranchantes ou de prolongements pointus.
Cependant notre Diogène Crustacé préfère les coquilles en spirale un
peu allongée: par exemple, les Cérites, les Buccins et les Rochers.....
[Illustration: HABITATION D'UN BERNARD L'ERMITE[191].]
Le Bernard est timide. Au moindre bruit, il se retire dans son gîte,
et s'y tapit sans mouvement. Il rentre la plus petite de ses pinces et
ferme la porte avec la plus grosse. Celle-ci offre souvent des poils,
des tubercules ou des dents. Notre prudent cénobite se cramponne si
fortement au fond de sa retraite, qu'on le mettrait en pièces plutôt
que de l'en arracher. Sa queue est transformée en une sorte d'appareil
d'adhérence (_haftorgan_) à l'aide duquel elle le fixe solidement à sa
nouvelle habitation.
[191] Pêché à la drague par trente brasses de profondeur, au sud
des îles de Glenans.
Ce Crustacé est robuste et vorace. Il mange avec délices les Poissons
morts et les débris de Mollusques et de Vers. Il attaque aussi les
animaux vivants.
Quand on introduit un Bernard dans un aquarium, il l'a bientôt
bouleversé et dévasté, avec ses courses désordonnées et avec sa
rapacité insatiable.
On réussit quelquefois à conserver en bonne harmonie plusieurs
individus dans le même réservoir, mais cela tient plutôt à
l'impossibilité où ils se trouvent de s'attaquer entre eux, étant
bien barricadés et bien rusés, qu'à la douceur de leur caractère ou à
l'amour de leur prochain.
En effet, ces animaux sont très-querelleurs. Deux Bernards ne peuvent
guère se rencontrer sans manifester des sentiments hostiles. Chacun
étend ses longues pinces et semble tâter l'autre, comme font les
Araignées quand elles cherchent à saisir une mouche du côté le plus
vulnérable. En général, ils se contentent de ces preuves de hardiesse
mutuelle, et chaque agresseur, trouvant l'ennemi parfaitement fortifié,
s'empresse de battre prudemment en retraite. Souvent il y a une
véritable passe d'armes: les bras s'écartent, les pinces s'ouvrent et
s'agitent d'une manière menaçante; les deux adversaires se culbutent et
roulent l'un sur l'autre, mais plus effrayés que meurtris[192].
[192] Voyez la planche XXV.
M. Gosse a vu, une fois, la lutte se terminer par un dénoûment
tragique. Un Bernard s'approcha d'un confrère agréablement logé dans
une coquille plus grande que la sienne, le saisit par la tête avec
ses puissantes tenailles, l'arracha de son asile avec la rapidité de
l'éclair, et s'y logea non moins promptement, laissant le malheureux
dépossédé se débattre sur le sable, dans les convulsions de l'agonie.
Nos combats, dit Charles Bonnet, n'ont presque jamais lieu pour un
objet aussi important! Il s'agissait d'une maison!
II
Une jolie espèce d'Anémone de mer, l'_Anémone parasite_, aime à vivre
avec le Bernard. Il est des sympathies tout à fait inexplicables! Dans
les aquariums, cette Anémone se fixe presque toujours sur la coquille
qui sert de demeure au Crustacé, et l'on peut dire que là où s'établit
le Bernard, s'établit aussi l'Anémone.
Ces deux animaux vivent ensemble en parfaite intelligence. Les
observations de M. Gosse nous ont appris qu'il y a entre eux une
entente cordiale et réciprocité d'affection. Ce savant observateur
vit un jour un Bernard qui venait de changer d'habitation, détacher
délicatement de sa vieille demeure sa chère compagne l'Anémone, la
transporter avec précaution et la placer confortablement sur la
nouvelle coquille, et puis, avec ses larges pinces, donner à sa
bien-aimée plusieurs _petites tapes_ pour qu'elle se fixât plus
promptement.
M. A. Lloyd a été témoin plusieurs fois du même phénomène, dans son
établissement de Portland-road. Il a même vu un Crustacé renoncer à
changer de domicile, parce qu'il n'avait pu décider son Anémone, qui
était souffrante, à déménager avec lui.
Une autre espèce de Bernard a pour compagne l'_Anémone manteau_. On
assure que lorsque le Crabe vient à mourir, son amie inconsolable ne
tarde pas à succomber.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXV.
COMBATS DE BERNARDS L'ERMITE.
Dessinés d'après nature (aquarium de Concarneau).]
On connaît aussi une Annélide, la _Néréide à deux lignes_, qui
forme avec notre Crustacé une association encore plus intime. Elle
s'introduit dans la coquille même qu'il habite et partage son logis.
Les pêcheurs de Weymouth, qui connaissent cette particularité, ne
manquent pas de briser cette coquille pour en retirer le Ver marin,
dont ils font un excellent appât.
III
Nous avons rencontré un Bernard, qui probablement n'avait pas trouvé de
coquille à sa convenance, blotti dans une vieille Éponge.
Nous en avons découvert un autre installé dans un morceau de pierre
ponce.
Au Jardin zoologique d'acclimatation, il existait, en juillet 1861,
un Bernard qui avait introduit son abdomen dans une Anémone de mer
_vivante_. Il la traînait avec lui, bon gré mal gré, partout où il
lui plaisait. L'Anémone, quand elle n'était pas trop secouée, étalait
paisiblement les rayons de sa collerette, et semblait presque habituée
à l'occupation de sa poche digestive. Cependant elle ne mangeait pas!
Les déjections du Bernard lui servaient-elles d'aliment? Comment
l'estomac de l'Anémone n'exerçait-il aucune action dissolvante sur la
queue et sur le ventre du Bernard? Toujours des faits qui embarrassent
la science!
IV
Un petit animal de la famille de notre Crustacé choisit une pierre
plate et la couche sur son dos, comme un abri solide. Il la retient
avec ses deux pattes de derrière.
La _Dromie globuleuse_ se couvre et se protége avec une valve de
coquille. Elle la porte sur elle comme un bouclier.
M. Spencer Bate avait mis dans un verre quelques _Puces de mer_,
avec une petite Ulve verte. Au bout d'une heure ou deux, il vit avec
surprise que l'une de ces petites créatures avait enroulé autour d'elle
la plante marine, et s'en était fait une sorte de tube protecteur, dans
lequel elle vivait commodément et paisiblement, n'en sortant que la
tête et les antennes. Lorsqu'on la tourmentait, elle se retirait bien
vite au centre de sa maisonnette, s'y retournait, et sortait alors la
tête par l'autre extrémité.
L'_Amphithoé rougeâtre_[193] cherche sous les pierres, dans les
crevasses des rochers ou entre les tiges des Fucus, des endroits bien
abrités, et là elle se construit un _petit nid_, composé d'une matière
soyeuse et de corpuscules étrangers étroitement unis et mastiqués.
Examiné au microscope, ce nid présente une grande quantité de fils
très-fins entrelacés et comme tissus d'une manière très-serrée. Çà et
là on remarque quelques soies plus fortes, doubles, tordues en spirale.
(Spencer Bate.)
[193] _Amphithoe rubricata_ Leach.
V
Le _Pinnothère_[194], joli Crustacé d'un rose vif, de la taille d'un
pois, se fait le commensal de quelque grosse Huître. Il entre et vit
dans la maison du bivalve exactement comme chez lui.
[194] _Pinnotheres veterum_ Bosc.
Pline croyait que ce petit Crabe reconnaissait, en hôte généreux,
l'hospitalité qu'on lui accorde (à la vérité un peu forcément).
L'Huître, disait-il, est aveugle et pourrait être surprise par quelque
méchant animal. Le Pinnothère, qui a des yeux très-gros et un esprit
très-attentif, pince le manteau de sa patronne, toutes les fois qu'un
danger la menace. Il oblige ainsi cette dernière à rapprocher ses deux
battants et à fermer sa maison[195].
[195] Ostrea in conchis tuta fuêre suis. (OVIDE.)
[Illustration: PINNOTHÈRE DES ANCIENS
(_Pinnotheres veterum_ Bosc).]
Plutarque apprécie différemment les services que le Pinnothère rend
aux bivalves. Voici son opinion, exprimée par Montaigne: «Dans la
coquille de la Nacre se trouve le Pinnothère, luy servant d'huissier
et de portier, assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient
continuellement entrebaillée, jusqu'à ce qu'il y voye entrer quelque
petit poisson propre à leur prinse. Car, alors, il entre dans la
Nacre, et luy va pinceant la chair vifve, et la contraint de fermer sa
coquille. Lors, eulx deux, ensemble, mangent la proye enfermée dans
leur fort.»
Il est vraiment dommage que ces histoires, tant celle de Pline que
celle de Plutarque, soient des histoires faites à plaisir. Il n'y a
de vrai que la présence du Pinnothère dans les bivalves, présence
déterminée par l'instinct de sa conservation.
Ce petit Crustacé est timide et paresseux; pour se mettre en sûreté, il
se loge dans les Huîtres, dans les Pinnes[196], dans les Moules et dans
les Modioles.....
[196] Le nom de _Pinnothère_ ou _Pinnotère_ signifie littéralement
«pourvoyeur de la Pinne» (_venator Pinnæ_) ou «gardien de la Pinne»
(_custos Pinnæ_).
Suivant M. W. Thompson, sur dix-huit Moules des côtes de l'Irlande,
on a trouvé quatorze Pinnothères femelles. Il n'est pas rare de
rencontrer, dans le même bivalve, deux femelles et même trois, un mâle
et plusieurs petits. Le Pinnothère, comme on voit, n'est pas égoïste;
quand il a découvert une belle et bonne Moule, il ne la prend pas pour
lui seul, il s'y établit en famille.
Il n'y a rien d'isolé dans la création. L'animal le plus humble a des
rapports intimes, non-seulement avec la mer, avec les nuages, avec
l'air, avec le soleil..... mais encore avec les plantes et avec les
autres animaux. L'harmonie est la grande loi de la Nature. (Channing.)
Mais qui peut se vanter, dans l'Océan, de n'avoir pas d'ennemi? Le
pauvre Pinnothère, quand il change de coquille, s'il ne prend pas bien
ses précautions, est bientôt appréhendé au corps par quelque Crustacé
plus gros et plus robuste, qui le dépèce et le dévore en un clin
d'œil.....
VI
Le Bernard et les Crustacés, qui ont besoin d'un abri, terminent nos
études sur les Animaux sans vertèbres.
Dans les chapitres suivants, nous traiterons des Vertébrés.
Nous marchons du simple au composé.
En zoologie, le mot _composé_ peut être pris dans trois sens
différents. Il exprime d'abord la réunion en communauté d'un certain
nombre d'individus élémentaires, plus ou moins distincts les uns des
autres; secondement, la fusion plus ou moins complète de plusieurs
organismes particuliers ou zoonites; troisièmement, la complication
plus ou moins grande des individus isolés.
Les Polypiers sont des réunions d'individus distincts.
Les Crustacés sont des associations de zoonites adhérents.
Les Poissons sont des individus isolés compliqués.
Les Coraux ont une organisation _arborisée_. Leurs animalcules sont
associés, comme les fleurs dans une plante.
Les Anémones, les Étoiles, les Oursins....., possèdent une organisation
_rayonnée_. Dans un grand nombre, cette structure est à peu près
rigoureuse. Leurs parties répétées sont arrangées autour d'un point
ou d'un axe commun, dont elles divergent presque géométriquement.
Quelquefois l'ensemble présente en même temps comme une moitié droite
et une moitié gauche (Dujardin). C'est un passage entre la symétrie
_rayonnée_ et la symétrie _bilatérale_.
Les Annélides, les Crustacés et les autres animaux dits _Annelés_,
possèdent une organisation _unisériée_. Mais comme chaque zoonite se
trouve composé de deux moitiés semblables latéralement accolées, il en
résulte que l'ensemble est plutôt _bisérié_ qu'_unisérié_; en d'autres
termes, que ces animaux ont à la fois, et la structure _sériée_, et la
structure _bilatérale_.
Enfin, les Vertébrés, qu'on a nommés aussi _unitaires_, ne présentent
plus, dans leur organisme, ni disposition _rayonnée_, ni groupement
sérié; mais ils offrent deux moitiés semblables: une à droite, l'autre
à gauche. Leur symétrie est simplement _bilatérale_.
L'arrangement _rayonné_ est celui des animaux les plus simples.
L'arrangement _bilatéral_ est celui des animaux les plus parfaits.
Dans le règne végétal, pour le dire en passant, les fleurs offrent
aussi, dans la disposition de leurs parties similaires, tantôt le
plan _rayonné_, tantôt le plan _bilatéral_. Il suffit, pour s'en
convaincre, de jeter les yeux sur une _Renoncule_ ou sur un _Œillet_,
et sur une _Linaire_ ou sur une _Sauge_. Les botanistes, nous en
ignorons la raison, appellent _régulier_ ce premier mode d'arrangement,
et _irrégulier_ le second. Dans leurs classifications, ils regardent
les plantes à fleurs régulières comme plus parfaites que les plantes
à fleurs irrégulières. On vient de voir que les fleurs dites
_irrégulières_ ne diffèrent des autres que par une symétrie différente.
Si les caractères avaient la même importance dans les deux règnes, les
fleurs à symétrie _bilatérale_ seraient plus élevées en organisation
que les fleurs à symétrie _rayonnée_.
Les botanistes et les zoologistes devraient de temps en temps, sortir
de leurs études exclusives, regarder un peu ce qui se fait de bon chez
le voisin, et se mettre d'accord avec lui. La science y gagnerait.
Lecteur, veuillez pardonner les considérations générales qui terminent
ce chapitre. Nous venons d'aborder, sans nous en douter, un des sujets
les plus importants de la zoologie. Ce n'était peut-être pas la place
dans un livre qui n'est pas savant et dont l'auteur ne cherche pas à le
paraître.....
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXV
LES POISSONS.
Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux.
(RACINE.)
I
Les Poissons sont les habitants de l'eau par excellence. Ils naissent
dans l'eau, vivent dans l'eau et meurent dans l'eau. Quand on les
retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d'asphyxie. Les
Poissons sont les principaux hôtes de l'Océan, c'est-à-dire, les plus
nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants.....
Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les
sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers.
On serait tenté de croire, disait un homme d'esprit, frappé de cette
immense étendue d'eau, que _notre globe a été créé surtout pour les
Poissons!_
Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux
vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus
compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons
parlé jusqu'à présent.
Pline n'a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé
tant bien que mal 478; les savants d'aujourd'hui en connaissent plus
de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l'eau
douce.....
Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des
mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à
des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les
plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent
des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer
d'habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les
autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il
y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple le
_Chauffe-soleil_[197] des Antilles. D'autres, au contraire, ne quittent
pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons le _Chien de
mer_, nommé _Hexanche_[198] à cause des six fentes respiratoires qu'il
a sur les côtés; le _Malarmat cuirassé_[199], qui ne sort de ses abîmes
qu'à l'époque de la ponte; le _Télescope_[200], si remarquable par
la grosseur de ses yeux, et le _Grenadier_[201], si singulier par la
carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l'année à
1 200 mètres de profondeur.
[197] _Glysiphodon saxatile_ Cuvier et Valenciennes.
[198] _Hexanchus griseus_ Rafinesque.
[199] _Peristedion cataphractes_ Lacépède.
[200] _Pomatomus telescopus_ Risso.
[201] _Macropus rupestris_ Bloch.
Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, la
_Clavelade_[202], la _Pastenague_[203] et la _Baudroie_[204].
[202] _Raja clavata_ Linné.
[203] _Raja pastinaca_ Linné.
[204] _Lophius piscatorius_ Linné, vulgairement _Grenouille_ ou
_Diable de mer_ (_Rana piscatrix_).
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVI.
P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc.
POISSONS VOLANTS, DORADES, ALBATROS.]
Presque tous les Poissons marins réclament l'eau salée; c'est pourquoi
ils se tiennent éloignés de l'embouchure des grands fleuves. Il en est,
au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait
un mélange habituel d'eau douce et d'eau de mer. Le _Muge_[205], la
_Daurade_[206], le _Flet_[207], offrent de remarquables exemples de cette
nécessité d'un séjour dans un milieu saumâtre.
[205] _Mugil cephalus_ Linné, vulgairement _Mulet de mer_.
[206] _Chrysophrys aurata_ Cuvier.
[207] _Pleuronectes flesus_ Linné, vulgairement _Picaud_.
Certains Poissons vivent à peu près isolés; d'autres se réunissent en
troupes innombrables.
Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les
Grues, à un instinct d'émigration. Ils se rassemblent par millions, et
forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent
de plusieurs lieues.
II
Les Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière,
renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont
admirablement taillés pour l'élément auquel ils appartiennent. Beaucoup
ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés.
[Illustration: SCORPÈNE DE L'ILE DE FRANCE
(_Scorpæna nesogallica_ Cuvier, Valenciennes).]
Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a
fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une
parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des
Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit
souvent très-différente!