Crabes au moment de leur repas. Ce jour-là ils dînaient en commun,
_et Dieu sait la joie_, comme dit le bon la Fontaine. Ils étaient en
rang, tous tournés du même côté, et presque debout sur leurs huit
pattes. Ils saisissaient à terre de petits objets et les portaient à
la bouche prestement et régulièrement. Chaque main avait son tour.
Quand la droite arrivait à l'orifice buccal, la gauche prenait à terre;
quand celle-ci à son tour donnait l'aliment, la première ramassait.
Il n'y avait pas de temps perdu. Figurez-vous une troupe de zouaves
disciplinés, mangeant avec ordre à la gamelle. Ce Crustacé, vous le
voyez, a le bonheur d'être ambidextre.
Les _Corophies à longues cornes_[172], si remarquables par la gracilité
de leur corps, savent très-bien couper le byssus des Moules, pour faire
tomber ces bivalves dans la vase et les avoir à leur portée.
[172] _Corophium longicorne_ Latreille.
Est-il vrai que d'autres Crustacés, grands mangeurs d'Huîtres, ont
assez de ruse ou d'instinct (comme on voudra) pour attaquer ces
Mollusques sans s'exposer au danger de leurs battants? Quand le
bivalve entr'ouvre sa coquille, espèce de trappe vivante, pour jouir
d'un rayon de soleil ou pour prendre son repas, le malin Crustacé y
glisse au plus vite une petite pierre. Cela fait, il dévore à son aise
le pauvre coquillage, qui ne peut plus se barricader[173].
[173] L'oiseau appelé _Huîtrier_ (_Hæmatopus ostralegus_ Linné)
procède ainsi sur nos plages. Mais il possède un bec comprimé, en
forme de couteau, merveilleusement disposé pour s'introduire dans
la maison du bivalve.
[Illustration: COROPHIE A LONGUES CORNES
(_Corophium longicorne_ Latreille).]
Les Corophies, dont il vient d'être question, sont extrêmement
nombreuses sur les bords de l'Océan, surtout à la fin de l'été et
dans l'automne. Elles font la guerre, sans relâche, aux Vers marins.
On les voit par myriades s'agiter en tous sens, battre la vase avec
leurs longues antennes et la pétrir pour y trouver quelque proie.
Rencontrent-elles une Néréide ou une Arénicole, souvent cent fois plus
grosse que leur corps, elles se réunissent en troupe pour l'attaquer et
pour la dévorer.
Les Corophies rendent cependant d'immenses services aux éducateurs
de Moules des environs de la Rochelle. Pendant l'hiver, la vase des
bouchots où l'on élève ces bivalves est délayée et très-inégalement
amoncelée. Lorsque la saison devient chaude, les parties les plus
élevées s'égouttent, se durcissent et rendent la récolte des
Mollusques tout à fait impraticable. Il faudrait niveler ces plaines
de vase en partie desséchée et en partie demi-liquide, ce qui serait
très-difficile et très-coûteux. Eh bien! les Corophies, toutes seules,
se chargent de ce soin. Elles démolissent et aplanissent plusieurs
lieues carrées couvertes de rugosités et de sillons. Elles délayent la
vase, qui est emportée hors des bouchots à chaque marée, et la surface
de la vasière se trouve aussi unie et aussi praticable qu'à la fin de
l'automne précédent. Il faudrait des milliers d'hommes et peut-être
tout le cours de l'été pour obtenir ce résultat, exécuté en quelques
semaines par un chétif animal.
Nous avons dit que les Crustacés ne se respectaient guère entre eux.
Souvent, dans une même espèce, les gros dévorent les petits. _Rara
concordia fratrum!_
Un jour, M. Rymer Jones avait introduit dans un aquarium six _Crabes
tourteaux_[174] de différentes tailles. Un d'eux s'aventura vers
le milieu du réservoir, et fut bientôt accosté par un autre un peu
plus gros, qui, le prenant avec ses pinces _comme il aurait pris un
biscuit_, se mit à briser sa carapace et à se frayer un chemin jusqu'à
sa chair. Il y enfonça ses doigts crochus avec aisance et volupté,
paraissant s'inquiéter fort peu des yeux affamés et jaloux d'un autre
compagnon, plus fort et tout aussi cruel, qui s'avançait vers lui,
contemplant avec délices ce spectacle abominable. Mais, comme l'a
dit Horace (et il n'a pas été le premier à le dire), _personne n'est
heureux de tout point dans ce bas monde_[175]. Notre féroce Tourteau
continuait paisiblement son repas, lorsque le voisin le saisit
exactement comme il avait saisi son frère, le brise et le déchire avec
le même sans-façon, pénétrant jusqu'au milieu de ses entrailles avec la
même sauvagerie..... Et pendant ce temps, la victime, chose singulière!
ne se dérangea pas un seul instant; elle continua de dépecer et de
manger le premier Crabe, jusqu'à ce qu'elle fût elle-même entièrement
déchirée par son bourreau, présentant un exemple remarquable
d'insensibilité, pendant qu'on lui infligeait cruellement la loi du
talion!
[174] _Platycarcinus pagurus_ Milne Edwards (voy. planche XXIII,
fig. 2).
[175] Nihil est ab omni parte beatum. (HORACE.)
Manger les autres et être mangé soi-même, est une des grandes lois de
la Nature!
«Toutes les espèces de la mer, dit Buffon, sont presque également
voraces; elles vivent sur elles-mêmes ou sur les autres, et
s'entre-dévorent perpétuellement sans jamais se détruire, parce que
la fécondité y est aussi grande que la déprédation, et que presque
toute la nourriture, toute la consommation tourne au profit de la
reproduction.»
Le lendemain matin de ce tragique spectacle, il ne restait en vie que
deux des six Tourteaux du jour précédent, les plus gros et les plus
robustes; chacun, blotti dans un angle de l'aquarium, regardait son
rival avec une mine concentrée, malicieuse et défiante. M. Rymer Jones
ne voulut pas troubler cette _féroce méditation_[176].
[176] Multa tamen lætus tristia pontus habet. (OVIDE.)
Dans une autre circonstance, quatre petits Crabes communs se trouvaient
dans un même réservoir. Un d'eux devint aussitôt la proie d'un de ses
frères affamés. Peu d'instants après, un second fut saisi par les
pinces du plus gros. On l'en arracha très-difficilement: l'infortuné y
laissa plusieurs de ses membres. On le transporta, par pitié, dans un
autre aquarium. A peine en sûreté, il se mit à manger quelques morceaux
de Moule avec autant de plaisir et de sang-froid que s'il ne lui était
rien arrivé; et cependant il avait subi une effroyable mutilation,
puisque, de ses dix pattes, il en avait perdu sept! Il ne lui restait
que les deux pinces et la patte droite de derrière. Eheu!.....
Quatre-vingt-quatorze jours après ce _désagrément_, le Crabe changea de
carapace, et alors les dix pattes se _trouvèrent au complet_. Toutefois
nous devons avouer que les sept nouvelles étaient plus petites que les
précédentes, quoique du reste aussi parfaites. (Dalyell.)
L'animal resta probablement un peu boiteux tout le temps de sa
convalescence!.....
Quoique essentiellement carnassiers, les Crustacés mangent quelquefois
des végétaux marins, surtout dans les temps de famine. Plusieurs
néanmoins semblent préférer les fruits aux matières animales. Tel est
le Crabe, si commun dans les îles de la Polynésie, qui se nourrit
presque exclusivement de noix de coco. Ce Crabe a des pinces épaisses
et fortes; les autres pattes sont relativement étroites et faibles. Au
premier abord, il semble impossible qu'il puisse entamer une grosse
noix de coco, entourée d'une couche épaisse de filasse et protégée
par un noyau très-dur. Mais M. Liesk l'a vu très-souvent faire cette
opération. Le Crabe commence par arracher le tissu fibre par fibre à
l'extrémité où se trouvent les fossettes du fruit. (Il ne se trompe
jamais d'extrémité.) Quand cela est fini, il frappe avec ses grosses
pinces sur l'une de ces dernières, jusqu'à ce qu'il ait fait une
ouverture. Puis, à l'aide de ses pinces étroites, et tournant sur
lui-même, il extrait la substance blanche de la noix. Cette adroite
manœuvre est un exemple bien curieux de l'instinct des Crustacés.
Les Crustacés ont des yeux de deux sortes, des yeux simples et des
yeux composés: les premiers, sessiles et immobiles, peu saillants et
très-bombés; les seconds, portés par une courte tige calcaire et formés
d'une quantité considérable de petits yeux symétriquement agglomérés.
La réunion de toutes les cornées microscopiques d'un œil composé
ressemble à une calotte chagrinée ou taillée à facettes. On dit que
dans un œil de Homard se trouvent 2500 petits yeux[177].
[177] Ce nombre est sans doute considérable, mais il l'est bien
davantage dans certains Insectes. On a compté 4000 petits yeux dans
la _Mouche domestique_, 7000 dans le _Taon_ du Bœuf, 8000 dans le
_Hanneton_, 11 300 dans le _Cossus gâte-bois_, 25 000 dans une
_Mordelle_, et 34 650 dans un _Papillon_. (Blanchard.)
Les yeux simples sont myopes; les yeux composés sont presbytes. Ainsi
un Homard peut voir de près ou de loin, _ad libitum_, bien entendu sans
avoir recours à nos instruments d'optique!
Les Crustacés paraissent jouir d'un odorat subtil: ils arrivent de
très-loin vers une proie. Si l'on met un petit Poisson mort sous une
pierre, on verra bientôt cette dernière entourée d'une multitude
d'affamés. On sait avec quelle rapidité affluent vers un morceau de
viande, même fraîche, les Écrevisses qui peuplent nos ruisseaux. Si,
comme le pensent beaucoup de naturalistes, l'organe de l'odorat réside
dans les antennes, la longueur souvent excessive de ces organes chez
les Crustacés expliquerait très-bien le développement de ce sens.
Beaucoup de Crustacés ne savent pas nager; ils marchent plus ou moins
rapidement au fond de l'eau ou hors de l'eau. Il y en a qui courent
obliquement, et qui se servent de leurs pattes aussi habilement dans
le recul que dans la progression. On dit que le _Cavalier_[178] des
côtes de Syrie doit son nom à la rapidité avec laquelle il parcourt de
grandes distances. Est-il vrai qu'il va plus vite qu'un cheval?
[178] _Ocypode cursor_ Fabricius.
Les Crustacés qui nagent s'élancent par bonds et par saccades, ou bien
glissent mollement et régulièrement, soutenus et poussés par deux
rangées de rames parallèles qui se meuvent avec régularité, comme les
rames des galères.
La _Porcellane large pince_[179] est un mauvais nageur. Elle se
contente d'agiter son abdomen, lequel l'aide à descendre obliquement
et à reculons jusqu'au fond de l'eau. Elle se fixe sous la première
pierre venue et s'y tient blottie pendant des mois entiers. Ses longues
antennes, sans cesse en mouvement, l'avertissent de la nature des
objets qui s'approchent. Ses pattes-mâchoires sont alternativement et
sans relâche projetées en avant et ramenées ensuite vers la bouche.
Ces pattes ressemblent à des faucilles. Elles sont formées de cinq
articulations bordées intérieurement de soies courbes parallèles,
lesquelles, à chaque déploiement de pattes, s'étalent comme les
branches d'un éventail, et se rapprochent quand le membre se replie.
Examinée au microscope, chaque soie paraît garnie elle-même d'un rang
de poils plus courts, implantés perpendiculairement à sa longueur. Dans
le mouvement de rétraction, les poils de chaque soie, s'entrecroisant
avec ceux qui garnissent les soies latérales, forment un véritable
treillis qui doit enfermer et entraîner les animalcules flottants
à leur portée; tandis que, au déploiement, les soies s'écartent et
laissent s'échapper tout ce que rejette le Crustacé, lequel peut ainsi
se procurer sa nourriture sans changer de place. (Gosse.)
[179] _Porcellana platycheles_ Latreille.
Les _Chevrettes_ ou _Crevettes_[180] offrent, à l'extrémité de la
première paire de pattes, un appendice semblable à un râteau, composé
de poils très-courts placés sur le membre à peu près à angle droit.
L'animal emploie ce râteau à rassembler les plus petites épluchures,
qu'une paire de secondes pattes porte délicatement à sa bouche. Après
quoi le râteau devient une brosse dont la Chevrette se sert pour le
nettoyage des fausses pattes de son ventre et des lobes de sa queue.
Quand il travaille à sa toilette, notre petit Crustacé prend une
position grotesque. Son corps s'élève sur les quatre dernières paires
de membres; le ventre et la queue se recourbent en avant, de manière
que la partie postérieure de la Chevrette se trouve rapprochée des
organes du brossage. (Rymer Jones.)
[180] On désigne sous ces noms deux Crustacés, le _Palæmon
serratus_ de Leach (voy. planche XXIII, fig. 1) et le _Crangon
vulgaris_ de Fabricius.
[Illustration: CRANGON COMMUN
(_Crangon vulgaris_ Fabricius).]
Les Crustacés ont les sexes séparés. Les mâles ressemblent plus ou
moins aux femelles. Cependant, chez certaines espèces parasites
des Poissons, on rencontre, entre les deux sexes, des différences
très-notables, non-seulement dans la forme, mais surtout dans la
taille. Le mâle est cinquante fois, cent fois, _même mille fois_ plus
petit que sa femelle! Évidemment, dans ce ménage, c'est l'époux qui
doit être dirigé et maîtrisé par l'épouse! Cette dernière loge presque
toujours son mari... dans une ride de son dos!
Les fausses pattes des Crustacés sont employées par les femelles à
soutenir les œufs qu'elles transportent avec elles.
On a compté dans une Chevrette 6807 œufs, et dans un Crabe 21 699. Dans
d'autres espèces, on en a trouvé 25 000, 30 000 et jusqu'à 100 000.
Trois ou quatre de ces derniers Crustacés seraient suffisants pour
engendrer en six mois une famille égale en nombre à la population du
Portugal!
Les œufs des Crustacés sont petits, globuleux ou ovoïdes, jaunâtres ou
rougeâtres. Ceux des Chevrettes paraissent d'un roux brun; ceux des
Langoustes, d'un jaune d'or.
Les œufs de quelques espèces se conservent desséchés pendant un grand
nombre d'années, et ne se développent que lorsque les circonstances
favorables se présentent.
Quand les œufs sont près d'éclore, ils sont plus gros et plus
transparents. A travers leur mince enveloppe, on distingue parfaitement
les yeux de l'embryon. Celui-ci ne communique pas avec le jaune par le
ventre, comme l'embryon de la Poule, mais _par le dos_ (Hérold), comme
celui du Ver à soie.
[Illustration: ZOÉ
(_Larve du Crabe commun_).]
Les petits ne ressemblent pas beaucoup aux parents. Ils ont souvent
un aspect assez étrange, à tel point que les naturalistes les avaient
d'abord pris pour des animaux particuliers, et en avaient fait un genre
distinct, sous le nom de _Zoé_ (Thompson). Tous sont plus ou moins
arrondis, avec une longue pointe dirigée en avant, arquée comme le
bec d'un Ibis, et une autre partant de la nuque, proéminente comme
une épine de Groseillier; un ventre singulièrement grêle, une queue
fourchue plus ou moins ramifiée, et de longues pattes articulées,
pourvues chacune d'un long appendice dont l'extrémité digitée est
garnie de cils vibratiles propres à la natation. Ces larves ne
possèdent pas de pinces; elles nagent avec une très-grande rapidité. On
sait que l'animal adulte n'est pas organisé pour la natation. «Rien, en
un mot, dit M. de Quatrefages, ne rappelle, chez eux, ce Crabe à corps
aplati, verdâtre, qui fuit sans trop de hâte devant le promeneur, et
semble, dans sa marche oblique et saccadée, lui adresser le geste bien
connu des gamins de Paris!»
A chaque pas, dans l'étude de la Nature, _on est terrassé de surprise_,
comme dit M. Michelet.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXIII
LES HOMARDS, LES LANGOUSTES, LES CHEVRETTES.
Géants et nains parmi les Écrevisses.
Sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée, certains Crustacés sont
l'objet d'une industrie et d'un commerce assez importants. Nous voulons
parler des _Homards_, des _Langoustes_ et des _Chevrettes_.
Les Homards et les Langoustes peuvent être regardés comme les chefs de
file ou les grands seigneurs de la gent crustacée: ce sont d'énormes
Écrevisses marines. Les premiers ont des pinces très-grandes et le dos
lisse; les secondes, des pinces petites et le dos épineux.
Tibère César fit déchirer le visage d'un pauvre pêcheur avec la
cuirasse raboteuse d'une Langouste.
La saison des amours commence en septembre pour les Langoustes, et en
octobre pour les Homards. (Vous représentez-vous un Homard amoureux?)
Elle se prolonge jusqu'au mois de janvier. C'est M. Coste qui nous le
dit. Par conséquent, les Langoustes sont plus longtemps amoureuses que
les Homards!... Heureuses Langoustes!
Les femelles des deux espèces pondent des œufs en nombre
très-considérable. Les Langoustes sont beaucoup plus fécondes que les
Homards (cela devait être!). Les Homards produisent 20 000 œufs; les
Langoustes en donnent 100 000 et 120 000. (Gerbe.)
[Illustration: LANGOUSTE GRAINÉE.]
Ces œufs sont réunis en paquets et appliqués contre la face ventrale de
la queue. Ils sont englués, collés et retenus par une humeur visqueuse
particulière.
Les femelles chargées d'œufs sont dites _grainées_.
Suivant qu'elles fléchissent ou qu'elles redressent la queue, elles
peuvent tenir leur _portée_ dans l'obscurité ou la présenter à la
lumière. Tantôt elles laissent leurs œufs immobiles ou simplement
immergés; tantôt elles leur font subir des lavages successifs, en
agitant doucement les fausses pattes qui les protégent à droite et à
gauche. (Coste.)
L'évolution des germes dure six mois. Au moment de l'éclosion, les
femelles _couveuses_ étendent la queue. Elles impriment aux œufs de
légères oscillations, pour semer les larves prêtes à déchirer leur
coque, et se délivrent en un ou deux jours de leur portée entière.
(Coste.)
Aussitôt nés, les jeunes Crustacés s'éloignent de leur mère, et
montent à la surface de l'eau, pour gagner la haute mer. Ils nagent
en tourbillonnant. Mais cette vie pélagienne n'est pas de longue
durée; ils la quittent à la quatrième mue, qui survient le trentième
ou le quarantième jour, et leur fait perdre les organes transitoires
qui servaient à la natation. Alors, ne pouvant plus se soutenir à la
surface de la mer, ils tombent au fond, pour y séjourner désormais,
et, à partir de ce moment, la marche devient leur mode habituel de
locomotion. (Coste.)
Voilà donc des animaux qui courent ou nagent (ce qui revient au même)
avant de savoir marcher! L'observation donne souvent les démentis les
plus formels aux généralisations les plus accréditées.
A mesure qu'ils grandissent, les jeunes Crustacés se rapprochent des
rivages qu'ils avaient momentanément abandonnés. Ils reviennent vers
les lieux habités par leurs parents.
Les formes des larves diffèrent tellement de celles des adultes, qu'il
serait bien difficile, si l'on n'avait assisté à leur éclosion, de
les rapporter à l'espèce dont elles proviennent. C'est à tel point,
que les naturalistes avaient considéré les embryons des Langoustes
comme des animaux parfaits, et en avaient constitué un genre distinct,
sous le nom de _Phyllosome_, jusqu'au moment où M. Gerbe est venu les
éclairer[181].
[181] Ceci nous rappelle que Linné a décrit comme une Cochenille
(_Coccus aquaticus_) la capsule ovigère... d'une espèce de Sangsue
(_Nephelis octoculata_ Savigny). Ce grand homme connut plus tard la
vérité, et s'empressa de confesser loyalement sa méprise. «_J'ai
vu_, dit-il, _et j'ai été stupéfait_» (_Vidi et obstupui_).
[Illustrations: Vue en dessous. Vue en dessus.
LARVES DE LANGOUSTE (PHYLLOSOMES).
(D'après les dessins inédits communiqués par M. Gerbe.)]
Les embryons des Homards et des Langoustes portent aux pieds des
panaches caducs, sortes de rames vibratiles à l'aide desquelles ils se
tiennent en suspension permanente et se meuvent avec facilité, jusqu'au
moment de la quatrième mue.
Les Homards n'atteignent la taille adulte et ne sont aptes à se
reproduire qu'à la fin de leur cinquième année.
D'après les observations de M. Coste, chaque jeune animal perd et
refait sa carapace huit à dix fois la première année, de cinq à sept la
seconde, trois ou quatre fois la troisième année, et deux ou trois la
quatrième. D'où il résulte que les plus petits Homards servis sur nos
tables ont changé en moyenne _vingt et une fois_ de vêtement calcaire,
et en sont à leur vingt-deuxième habit!
[Illustration: JEUNES HOMARDS 1/6.
(Troisième mue.)]
La taille réglementaire d'un Homard a été fixée à 20 centimètres. Tout
individu plus court, vendu au marché, est un Homard de contrebande.
Les habitants de Blainville vont s'établir tous les ans à Chausey, pour
la pêche des Homards.
On prend ces Crustacés avec des espèces de paniers en forme de cônes
tronqués, dont le sommet offre une ouverture disposée de telle sorte
que l'animal, une fois entré, ne peut plus sortir. Que de traquenards
dans l'industrie!
Le nombre de Homards que chaque famille de pêcheur capture dans une
saison peut être évalué à mille ou douze cents. Chausey expédie donc
annuellement de huit à neuf mille de ces Crustacés, dont le produit,
payé à Coutances, est de 10 000 à 12 000 francs. Chaque maître pêcheur
retire à peine 1300 à 1400 francs de cette campagne, qui dure près de
neuf mois. (Quatrefages.)
En Norvége, on prend beaucoup de Homards. On les expédie en Angleterre,
à bord de navires dont la cale est divisée en grands compartiments qui
communiquent avec la mer. Chaque compartiment peut contenir sept à huit
mille individus[182].
[182] L'Angleterre en reçoit annuellement pour une somme de 500 000
francs. On en a vu arriver jusqu'à 30 000 par jour.
[Illustration: ENGINS DE PÊCHE.]
On peut garder les Homards pendant quelque temps, avec la plus grande
facilité. Jadis on les enfermait dans de grandes caisses de bois
percées de trous. Aujourd'hui, on les met dans de véritables bassins.
M. Richard Scowell possède à Hamble, près de Southampton, un réservoir
de briques revêtues d'une couche de ciment, dont l'eau se renouvelle au
moyen d'écluses et de conduites, et dans lequel 50 000 Homards peuvent
tenir à l'aise et vivre en bonne santé pendant cinq à six semaines.
Quand les réservoirs sont bien installés, il suffit de quelques mètres
cubes d'eau pour conserver un grand nombre de Crustacés. Dans les
viviers-parcs de Concarneau, creusés dans le roc de la falaise, et
recevant, avec les marées, l'eau fraîche de la pleine mer, nous avons
vu plus de 12 000 Langoustes, sans compter un nombre considérable de
Homards, entassés dans un espace de moins de 400 mètres carrés. Par les
fortes chaleurs du mois d'août, ces animaux se portaient bien et la
mortalité était insignifiante. De temps en temps on leur distribuait
les poissons de rebut que laissaient à bon compte les pêcheurs de
Sardine de la localité.
Pour empêcher ces animaux de s'entre-détruire, on paralyse les
mouvements de leurs pinces au moyen d'une cheville de bois enfoncée
dans une de leurs articulations.
Les Langoustes sont les Homards de la Méditerranée; elles passent pour
un manger plus délicat et moins indigeste.
Elles sont abondantes, surtout dans le détroit de Bonifacio.
Les Chevrettes sont très-recherchées dans certaines villes. On en fait
une assez grande consommation à Paris.
Ces jolis petits Crustacés ressemblent assez aux Écrevisses. Si, comme
ces dernières, ils avaient de fortes pinces, ce seraient des miniatures
d'Écrevisses.
La pêche des Chevrettes est très-simple. Il suffit d'entrer dans l'eau
jusqu'au-dessus du genou, muni d'un filet appelé _truble_ ou _havenau_,
en forme de grande poche, dont le bord est tendu par un demi-cercle
de bois et une corde qui fait le diamètre. Un bâton est attaché par
l'un de ses bouts au milieu de la corde. Le milieu du demi-cercle y
est aussi fixé solidement, et le pêcheur s'en sert pour ratisser les
herbiers avec la corde tendue, en tenant l'autre bout du manche appuyé
contre la poitrine[183].
[183] Voyez la planche XXIV.
On ne peut exploiter de cette manière que des côtes très-basses, en
suivant le mouvement des eaux et par un temps très-calme. Pour rendre
la pêche plus fructueuse et mettre à contribution une plus grande
étendue de mer, deux pêcheurs prennent un bateau, et disposent trois ou
quatre filets de manière qu'ils parcourent le fond comme des trubles de
grande dimension. En les jetant et en les retirant de temps en temps,
ils font une ample récolte de nos petits Crustacés.
Mais, en général, ce genre de pêche est confié aux femmes et aux
enfants.
A Chausey, la récolte des Chevrettes est abandonnée aux femmes, qui,
au nombre de dix environ, se livrent à cette modeste industrie.
Armées de leurs _bouquetouts_, elles parcourent les anfractuosités de
l'archipel, fouillent sous les roches et dans les mares, et peuvent,
avec de l'activité, en recueillir deux kilogrammes par jour. Mais
cette pêche n'est possible que lorsque les marées sont assez fortes.
Le produit total de la campagne ne peut guère être évalué au delà de
200 à 300 kilogrammes par personne. C'est donc environ 2500 kilogrammes
de Chevrettes que l'on retire tous les ans de Chausey, et dont la plus
grande partie s'envoie à Paris. Ce petit commerce rapporte environ 800
francs par personne, à peu près 8000 francs en tout. (Quatrefages.)