comme les bras, mais dans le fond. Elle présente deux mâchoires
latérales.
IV
Nos pauvres Cirripèdes, fixés par un pédicule, sans tête et sans
jambes, semblent, au premier abord, bien déshérités par la Providence.
Mais, quand on les examine de près et avec un peu d'attention, on y
découvre des instincts qui surprennent, des actes qui confondent et des
combinaisons merveilleuses qui redoublent nos sentiments d'admiration
pour la puissance créatrice.
Comme les Anatifes ne changent pas de place, il ne devait pas y avoir,
chez eux, de mâles et de femelles séparés. Car, s'il y en avait eu,
comment ces malheureuses bêtes auraient-elles pu aller les unes vers
les autres, se poursuivre, s'atteindre et se choisir? L'amour suppose
toujours le mouvement. Voyez comme, aux époques fortunées, tous les
animaux de la Nature, dans l'eau comme dans l'air, deviennent agités et
remuants!
On comprend pourquoi, chez nos immobiles Cirripèdes, les deux sexes
se trouvent associés dans le même individu, comme ils le sont dans la
plupart des fleurs, dans une Rose, par exemple.
Autre merveille! Les nouveau-nés ne ressemblent en aucune manière à
leurs parents. Au sortir de l'œuf, _ils n'ont pas de pédicule et nagent
librement_. Ils se meuvent même avec beaucoup d'activité. Et, comme
pour se transporter d'un endroit dans un autre, il faut pouvoir se
diriger, la Nature leur a octroyé, avec des nageoires très-mobiles, un
œil très-gros, placé au milieu du front.
[Illustration: CIRRIPÈDE JEUNE ET LIBRE
(_Larve du Chthamalus stellatus_ Darwin).]
Ces nageoires et cet œil n'existent plus chez l'adulte. La locomotion
et la vision devenaient inutiles dans un animal adhérent.
[Illustration: CIRRIPÈDE ADULTE ET ADHÉRENT
(_Balanus tintinnabulum_ Darwin).]
Voilà donc une bête dont la larve est, à certains égards, _plus
compliquée en organisation que l'animal PARFAIT!_
Si les pauvres Anatifes, esclaves de leur pédicule, avaient des
yeux, ils verraient leurs jeunes larves nager autour d'eux, bondir
et folâtrer..... Que penseraient-ils de cette émancipation si
extraordinaire et si complète? Probablement ce que pense une Poule
éplorée, enchaînée au rivage, quand sa couvée de Canards se précipite
dans une pièce d'eau? Heureusement, les Anatifes ne jouissent pas du
sens de la vue..... Mais leurs petits, qui ont un œil, que pensent-ils,
les vagabonds! de l'immobilité de leur maman?
Un phénomène analogue se rencontre chez d'autres Invertébrés, par
exemple chez plusieurs animalcules infusoires. M. Ehrenberg a trouvé,
dans les jeunes _Eudorines_, un œil rouge qui manque chez la mère. Les
petits sont ici plus clairvoyants que les parents!
Dans la société des hommes, la loi commune protége toujours les
mineurs, c'est-à-dire les plus faibles et les moins expérimentés. Dans
l'économie de la Nature, la sagesse infinie défend les larves encore
plus efficacement. Elle leur donne les moyens de résister elles-mêmes
à tous les agents de destruction, animés ou inanimés, dont elles
sont entourées. Dans son immense bonté, la Providence est pleine de
tendresse et de sollicitude pour ses moindres enfants.
Plusieurs savants zoologistes, partant de l'idée que l'Homme
représente l'organisme le plus parfait de la Nature, ont considéré les
animaux comme des embryons plus ou moins avancés, arrêtés dans leur
développement, et jetés avant terme dans ce monde. Suivant eux, la
limite d'évolution pour une espèce n'est que le premier, le second,
le troisième degré pour une autre espèce....., et l'animal le plus
compliqué a passé, pour arriver à la combinaison de ses organes, par
une série de variations fœtales qui correspondent aux états définitifs
de plusieurs autres animaux moins heureusement organisés.
Cette théorie est séduisante, au premier abord. Mais l'exemple des
larves qui ont des nageoires et des yeux et qui les perdent en devenant
adultes, démontre que, dans la formation des organismes, il y a autre
chose que des développements successifs arrêtés à différents degrés.
On peut ajouter que les diverses parties qui entrent dans la
composition d'un animal donné ne présentent pas, généralement, entre
elles, une complication correspondante. Tel organisme qui se trouve
au-dessus d'un autre par son appareil respiratoire, est quelquefois
au-dessous par son appareil locomoteur; tandis que tel autre, qui
ressemble à ce dernier par ces deux ordres d'organes, peut en
différer essentiellement par son système nerveux ou par son système
digestif..... On rencontre d'ailleurs, dans des espèces plus ou moins
simples, des instruments qui n'existent pas même à l'état de rudiment,
dans des espèces plus ou moins compliquées!.....
L'harmonie générale des animaux obéit à des lois plus nombreuses et
plus difficiles à formuler que celles qui président à l'embryogénie de
tel ou tel individu.....
Tout ce qui précède fait voir que la théorie ancienne, reproduite
de nos jours, d'une série linéaire continue des êtres organisés, ou
d'une _chaîne animale_, est une hypothèse inadmissible. La Nature a
lié les organismes par un réseau plutôt que par une chaîne. Une carte
géographique suffirait à peine pour indiquer les rapports multipliés
qui unissent, soit les familles entre elles, soit les genres dans une
même famille, soit les espèces dans un même genre.
Mais ne nous perdons pas dans des divagations étrangères au sujet de
nos études, et hâtons-nous de revenir aux Anatifes.
Les larves _cyclopes_ de nos animaux ont un corps à peu près
triangulaire, couvert d'un large bouclier. Elles présentent en avant
deux petites cornes divergentes, et en arrière une queue double. Elles
possèdent, sur les côtés, six nageoires inégales: les deux antérieures
très-grandes et très-simples, les quatre autres très-courtes et
bifides. Ces larves grossissent lentement. A une époque déterminée,
elles perdent non-seulement leurs nageoires et leur œil, mais encore
leurs antennes et leur queue..... Elles se transforment en Anatifes;
elles sont alors fixées, pédiculées et mitrées. C'est une autre
organisation.
«Chaque animal a ses beautés naturelles. Plus l'Homme les considère,
plus elles excitent son admiration, et plus elles le portent à
glorifier l'Auteur de la nature.» (Saint Augustin.)
V
Les autres Cirripèdes diffèrent plus ou moins des Anatifes. La plupart
n'ont pas de pédicules. La mitre, ou le corps qui la représente, est
adhérente sans intermédiaire; quelquefois elle s'enfonce profondément
dans le tissu.
Le nombre de pièces qui composent la coquille peut être au-dessus ou
au-dessous de cinq.
Les _Glands de mer_, ou _Balanes_, ont un tube calcaire court, à
plusieurs pans, dont l'ouverture est fermée plus ou moins par deux ou
quatre battants mobiles.
Ces animaux s'attachent à la carapace des Tortues de mer, ou se
greffent à la peau des Cétacés. Ils varient suivant les monstres
marins sur lesquels ils sont placés. Chaque espèce de Baleine a ses
parasites propres, lesquels sont tantôt des _Coronules_, tantôt des
_Tubicinelles_.
Les Coronules forment des taches circulaires, hexagonales, qui maculent
le dos de ces gigantesques animaux.
[Illustration: CORONULE DE LA BALEINE
(_Coronula diadema_ Lamarck).]
Sur un petit lambeau de 40 centimètres de long et de 10 de large,
détaché de la lèvre d'une Baleine, conservé dans le musée de l'École
supérieure de pharmacie de Paris, nous avons compté quarante-cinq
Coronules, la plupart adultes, symétriquement arrangées comme les
pierres d'un pavé.
[Illustration: TUBICINELLE DE LA BALEINE
(_Tubicinella Balænarum_ Lamarck).]
Les Tubicinelles sont moins déprimées et plus étroites que les
Coronules: elles pénètrent à un décimètre et plus dans l'épaisseur de
la peau; elles vivent dans le lard. Vous figurez-vous exactement ce que
doit être une habitation, une prison, toute une existence dans le lard
d'une Baleine?
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXI
LES ROTIFÈRES.
«Et quand leurs _roues_ marchoient, ils marchoient; et quand elles
s'arrêtoient, ils s'arrêtoient: car l'esprit de ces animaux étoit
dans leurs _roues_.»
(ÉZÉCHIEL.)
I
Les _Rotifères_, ou _Porte-roues_, ainsi nommés parce qu'ils semblent
avoir deux roues au devant de la bouche, sont des animalcules
aquatiques, diaphanes, jaunâtres ou rosés, considérés d'abord comme des
Infusoires, et plus tard comme des Annelés.
[Illustration: FURCULAIRES.]
On les a comparés aux Crustacés microscopiques.
Ces animaux ont le corps oblong ou ovoïde, contractile, protégé par un
petit fourreau solide et transparent.
Dans les espèces dites _univalves_, ce fourreau est d'une seule pièce.
C'est une sorte de bouclier, de verre mince, qui couvre seulement
le dessus de l'animal, ou bien une manière de capsule qui enveloppe
tout son corps. Cette singulière carapace est ovalaire, fusiforme,
cylindrique ou quadrangulaire, quelquefois dentée en avant, d'autres
fois bilobée en arrière.
[Illustration: BRACHIONS.]
Dans les espèces dites _bivalves_, la tunique est de deux pièces,
jointes ensemble dans toute la longueur du dos. C'est un paletot-sac
qui se ferme par derrière ou par dessus.
L'organe singulier, plus ou moins dilaté, _rotiforme_ (adjectif
peut-être trop savant!), qui caractérise surtout nos animalcules,
paraît toujours bordé de cils. Il offre souvent une échancrure
dans sa partie moyenne, laquelle lui donne la figure d'un 8 couché
horizontalement. On croit alors voir deux roues indépendantes,
accolées (Dutrochet). Comme les cils des bords sont vibratiles, et
qu'ils décrivent avec une rapidité extrême des cercles dans la même
direction, les expansions qui les portent prennent l'apparence de deux
roues d'engrenage tournant en sens contraire, de dehors en dedans
(Dujardin). Dutrochet supposait mal à propos l'existence d'une bordure
membraneuse, plissée régulièrement, comme une collerette, et agitée
d'un mouvement ondulatoire continu.
Les cils vibratiles précipitent vers la bouche les corpuscules tenus
en suspension dans l'eau; ils mettent le Rotifère en rapport constant
avec l'air dissous dans le liquide, et contribuent en même temps à sa
progression.
La puissance créatrice sait tirer le plus grand parti possible de ses
moindres combinaisons. Elle fait souvent beaucoup avec très-peu. Elle
remplit trois ou quatre fonctions avec un cil!
Plusieurs Rotifères sont sans queue (_Anurées_). Certains en ont une
toute petite, d'autres une longue; et celle-ci est tantôt simple
(_Siliquelles_), tantôt bifurquée (_Furculaires_), quelquefois à trois
branches et à trois pointes (_Ézéchiélines_). Dans les _Ptérodines_,
cet organe se termine par une fossette en forme de ventouse. Lorsqu'on
voit ces animaux pour la première fois, on croit aborder le domaine du
fantastique.
Quand les Rotifères nagent, la queue leur sert de gouvernail. En même
temps les lobes ciliés paraissent se mouvoir comme les roues d'un
bateau à vapeur.
Plusieurs de ces petites créatures portent sur le front une sorte
de prolongement en forme de corne ou de trompe, dont on ignore la
fonction. Est-ce une arme offensive ou défensive?
La bouche est très-ample et très-contractile. Elle a la forme d'un
entonnoir ou d'une cloche. Elle offre deux mâchoires latérales; ce sont
de simples tiges cornées et coudées, terminées par une ou plusieurs
dents; ou bien des arcs tendus, dans lesquels les dents sont disposées
comme le seraient des flèches prêtes à partir. (Ehrenberg.)
Leur système digestif est assez compliqué. On y trouve un estomac
très-long ou très-large, garni souvent d'appendices latéraux, et un
gros intestin dilaté en forme de vessie.....
Les Rotifères ont un cœur toujours en action. On le voit, à travers la
carapace, se contracter et se dilater alternativement. Son existence
est liée avec une circulation évidente, et, à ce point de vue, les
Rotifères sont plus favorisés que les Insectes.
Les anciens naturalistes croyaient que les animaux étaient d'autant
plus simples en organisation, qu'ils étaient plus petits. Le microscope
a singulièrement modifié leur opinion à cet égard.
Nos animalcules porte-roues n'offrent généralement qu'un seul œil
arrondi et mobile, rouge ou rougeâtre, situé au milieu du front
(_Brachions_). Un petit nombre d'espèces, mieux douées, en possèdent
deux, trois et même quatre. D'autres n'en ont pas (_Lapadelles_).
Ce qui est digne de remarque, c'est que cet organe est quelquefois
placé sur la nuque et même sur le dos (Ehrenberg, Nitzsch); de manière
que l'animal voit plutôt au-dessus de lui ou en arrière de lui qu'au
devant de lui. Pourquoi cette organisation?
M. Ehrenberg assure avoir constaté dans certaines espèces la présence
d'un système nerveux. Un système nerveux dans des _bestiolettes_ qu'un
grain de sable peut couvrir!
Les Rotifères sont ovipares. Ils portent leurs œufs suspendus à
l'origine de la queue, comme la plupart des Crustacés.
II
Spallanzani a donné beaucoup d'importance aux Porte-roues. Il a
découvert que ces animaux peuvent être desséchés, aplatis, collés à une
feuille de papier; rester ainsi, pendant un an ou deux, immobiles et
dans un état complet de léthargie ou de mort apparente, et puis revenir
à la vie. Il suffit de les mouiller pour les _ressusciter!_
Au contact de l'eau, la petite carcasse se gonfle, remue la queue,
tord le ventre, se décolle, agite les cils de sa roue, et se met à
nager!..... Heureux Rotifère!
Blainville et Bory de Saint-Vincent ont refusé de croire à l'admirable
faculté dont il s'agit. On a protesté, de tous côtés, contre le
scepticisme de nos deux savants naturalistes. L'exactitude du sévère
Spallanzani pouvait-elle être en défaut? M. Schultze a publié des
expériences décisives qui ont confirmé les résultats obtenus par
l'illustre physiologiste italien. Il est bien démontré aujourd'hui
que cette merveilleuse propriété existe. Mais, pour réussir dans les
opérations d'engourdissement et de réveil, il faut dessécher les
petites bêtes graduellement, bien graduellement; ne pas trop les
comprimer; ne pas les exposer à une température trop élevée, surtout
pendant qu'elles sont encore humides; ne pas les garder trop longtemps
endormies, et les ranimer avec lenteur et précaution. M. Doyère a fait
connaître les conditions de ce remarquable _désengourdissement_.
C'est sur le _Rotifère commun_[166] qu'on observe le curieux,
l'incompréhensible phénomène dont nous venons de parler. Cet animalcule
habite dans l'eau douce, ou, pour mieux dire, au milieu de la mousse
humide, sur les murs et sur les toits. Il est long de trois quarts de
millimètre; il a des roues sept ou huit fois plus petites que son corps.
[166] _Rotifer redivivus_ Cuvier.
Les Rotifères de la mer périssent sans retour par la dessiccation.
Pourquoi la vie est-elle moins tenace dans l'eau salée que dans l'eau
douce?
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXXII
LES CRUSTACÉS.
_C'est li Loups famillieux qui tout tue et dévore;
Quanque tient devant eulx tout mort, riens n'assavore._
(GIRART DE ROSSILLON, 1316.)
Les Crustacés sont les Insectes de la mer; mais ils ont plus de taille,
plus de force et plus de voracité que les Insectes ordinaires. Au lieu
d'une tunique coriace, ils sont revêtus d'une armure calcaire plus ou
moins épaisse et plus ou moins dure, souvent hérissée de poils roides,
de tubercules épineux, même de pointes acérées.
Partout où dans l'Insecte nous trouvons la corne, dans le Crustacé nous
rencontrons la pierre. C'est à peu près la même construction, seulement
le Constructeur a changé ses matériaux.
Les Crustacés ont presque tous d'énormes pinces crochues et dentelées,
dont ils se servent comme de puissantes tenailles ou comme d'engins de
guerre redoutables. On les a comparés à ces lourds chevaliers du moyen
âge, audacieux et cruels, bardés d'acier de pied en cap. Visière et
corselet, brassards et cuissards, rien n'y manque.....
[Illustration: CRABE EN PLEINE MUE.]
Ces chevaliers marins vivent sur la plage, au milieu des rochers, à une
faible distance du rivage; ou bien au sein de la mer, à des profondeurs
considérables. Quelques-uns se cachent dans le sable; d'autres se
tapissent sous les pierres. Certains, comme le _Crabe commun_ ou _Crabe
enragé_[167], aiment l'air du rivage presque autant que l'eau salée, et
se tiennent presque toujours sur le bord humide des falaises.
[167] _Carcinus mænas_ Leach.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIII.
P. Lackerbauer pinxt. Digeon fac-simile. sc.
CRUSTACÉS
1 Crevette. (_Palemon serratus. Leach._)
2 Crabe tourteau. (_Platycarcinus pagurus. M. Edwards._)
3 Araignée de mer longue patte. (_Leptopus longipes._)
4 Homard commun. (_Homarus vulgaris. M. Edwards._)
_Imp. Lamoureux r. Lacépède. 38. Paris._]
La solidité de leur carapace calcaire l'empêche de s'étendre; ils ne
peuvent grandir qu'à condition de muer. A une époque déterminée, la
Nature dépouille le guerrier de sa cuirasse. La bête mue; la croûte
calcaire tombe, et laisse à découvert une tunique mince, pâle et
délicate. Dans cet état, le Crustacé ne mérite plus son nom. Sa peau
est devenue presque aussi vulnérable que celle d'un Mollusque. Mais il
a l'instinct de sa faiblesse: il se retire prudemment à l'écart; il se
cache honteusement dans quelque trou obscur, jusqu'à ce qu'une autre
vestiture résistante, appropriée à sa nouvelle taille, lui ait rendu,
et son armure de combat, et sa dignité de Crustacé. Malheur à lui si,
pendant sa période de faiblesse, il est rencontré par un de ses anciens
opprimés. Il est à sa merci, et paye alors chèrement, comme on dit, ses
cruautés d'autrefois.
[Illustration: SQUILLE MANTE
(_Squilla mantis_ Rondelet).]
Les Crustacés n'ont pas, comme les animaux supérieurs, une _colonne
vertébrale_, c'est-à-dire un axe calcaire intérieur, à la fois dur
et mobile, portant des appendices de même nature, avec lesquels il
forme une charpente solide ou _squelette_. Mais ils possèdent, ainsi
qu'on vient de le voir, une enveloppe pierreuse. L'élément osseux ne
s'est point condensé dans le corps, il s'est accumulé à la périphérie.
Leur peau tient donc la place du squelette. Geoffroy Saint-Hilaire
disait que les Crustacés vivent, non pas en dehors de leur colonne
osseuse, comme les Mammifères, mais en dedans, comme les Mollusques, et
qu'ils sont _logés dans leurs vertèbres_. Il existe donc des animaux
à squelette intérieur, à _véritable squelette_, et des animaux à
squelette tégumentaire ou _dermato-squelette_.
Les Crustacés ont une armure sombre, bronzée ou gris de fer, comme les
métaux forgés pour les combats. Quelques-uns sont rouges ou rougeâtres,
comme le sang de leurs victimes; quelques autres, d'un jaune terreux ou
d'un bleu livide, comme la chair qui se corrompt.
Leur croûte calcaire est épaisse et résistante, surtout dans la région
dorsale. Leurs membres ont aussi une dureté très-remarquable.
Cependant, chez les petites espèces, on observe souvent un test
fort mince et d'une transparence cristalline, qui permet de suivre
au travers les actes de leur digestion et les mouvements de leur
circulation.
Plusieurs Crustacés tout à fait microscopiques contribuent parfois à
colorer les eaux de la mer en rouge pourpre ou violacé. Telles sont la
_Grimotée d'Urville_[168] et la _Grimotée sociale_[169].....
[168] _Grimotea Durvillei_ Milne Edwards.
[169] _Grimotea gregaria_ Leach.
Chez les _Araignées de mer_, où le cou n'existe pas, la tête est fondue
dans la poitrine (_céphalothorax_), mais le ventre reste distinct.
Le milieu du corps présente un resserrement, une taille quelquefois
étroite et gracieuse. Chez les Crustacés, il n'y a plus ni cou ni
taille. La tête, la poitrine et le ventre ne forment plus qu'une seule
masse, souvent courte, trapue, athlétique et difficile à entamer.
Plusieurs de ces animaux possèdent une queue puissante, composée d'un
certain nombre de palettes ciliées, avec laquelle ils battent l'eau
à reculons, et dont ils se servent habilement pour étourdir leurs
ennemis. N'oublions pas de dire que la partie appelée _queue_, par les
gens du monde, est la _queue plus le ventre_[170].
[170] Ce qu'on mange dans une _Écrevisse_ n'est pas sa queue, mais
son _dos_, ou, si l'on veut, son _râble_.
En leur qualité d'animaux aquatiques, les Crustacés respirent par des
_branchies_. Chez les grosses espèces, ces branchies sont des lamelles
ou des filaments dont les supports sont parcourus par deux canaux:
l'un qui amène le sang dans l'économie; l'autre qui le dirige vers
le cœur. Ces organes sont enfermés dans le corps. Chez les petites
espèces, les branchies paraissent souvent extérieures et pendent dans
l'eau comme des franges. Quelquefois ces mêmes organes servent en même
temps à respirer et à nager. Ce sont des _branchies-pattes_ ou des
_nageoires-branchies_. D'autres fois l'animal ne possède pas d'appareil
spécial pour la respiration.
[Illustration: ARAIGNÉE DE MER
(_Pisa tetraodon_ Leach).]
Presque tous les Crustacés sont robustes, hardis et destructeurs. Ils
forment dans la mer une horde de brigands nocturnes, ou de maraudeurs
impitoyables, qui ne reculent devant aucun guet-apens. Ils se battent
à outrance, non-seulement avec leurs ennemis, mais souvent entre
eux, pour une proie ou pour une femelle, quelquefois uniquement pour
le plaisir de se battre. Les misérables! Ils luttent audacieusement
avec leurs pinces vigoureuses. D'ordinaire la carapace résiste aux
coups les plus terribles; mais les pattes, la queue, et surtout les
antennes, subissent les plus affreuses mutilations. Heureusement, fort
heureusement pour les vaincus, que les membres emportés _repoussent_
après quelques semaines de repos! C'est pour cela qu'on rencontre
maintes fois des Crustacés avec des serres de grosseur très-inégale;
la plus petite est celle qui renaît pour remplacer une perte éprouvée
dans un combat. La Nature n'a pas voulu que les Crustacés restassent
longtemps invalides. Ils reviennent bientôt sur le champ de bataille,
tout à fait remis de leurs blessures. On a vu des _Homards_[171] qui,
dans une rencontre malheureuse, avaient perdu une jambe malade et
débile, reparaître au bout de quelques mois avec une jambe complète,
vigoureuse et d'un excellent service.
[171] _Homarus vulgaris_ Milne Edwards (voy. planche XXIII, fig. 4).
O Nature! comme tu remplis notre âme d'étonnement et de respect!
Dans les ports d'Espagne, quand on a pris une espèce de Crabe appelée
_Boccace_ (singulier nom pour un Crustacé!), on se contente de lui
couper les grosses pinces, regardées comme un excellent manger. On
jette ensuite dans la mer le pauvre animal mutilé, pour le repêcher
plus tard, quand il aura _refait_ des pinces toutes neuves.
Les Crustacés sont carnivores. Ils mangent avec avidité les autres
animaux, soit vivants, soit morts, soit frais, soit corrompus. Peu
leur importent la qualité et l'état de la victime!
Il est amusant de voir l'adresse et la gravité avec lesquelles le Crabe
commun, lorsqu'il s'est emparé d'une malheureuse Moule, tient une valve
soulevée avec une pince et détache l'animal avec l'autre, rapidement
et proprement, portant chaque morceau à la bouche, comme on le fait
avec la main, jusqu'à ce que la coquille soit entièrement vidée! (Rymer
Jones.)
Ce Crustacé ne mord pas directement sur sa proie comme l'Écrevisse. Il
est aussi goulu, mais mieux appris.