Les animaux parasites, qui se nourrissent exclusivement de sang,

enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une

structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants,

d'un _organisme plus parfait_. Or, dans une bête quelconque, le sang

peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par

conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire

à un animal _très-dégradé_. Pourquoi donc toutes les Sangsues en

prennent-elles aussi abondamment?

Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité

de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette

voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal

devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est

un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent

lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos

bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et

à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de

repas?

Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de

sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids

de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance

de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et

des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes,

d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière

est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies.

Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales.

Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues

d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines

sont habillées d'un cuir épais très-résistant.

Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les

Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas

que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?...

Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il

s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces

mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et

restent cachés dans la majesté de la nature[161].»

[161] «_Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita._»

(PLINE.)

III

La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en

définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l'animal

sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s'apercevoir de la

voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n'est jamais

épuisé. On serait même tenté d'admettre qu'à certaines époques, les

très-petites saignées qu'on lui pratique le rendent plus leste, plus

dispos et lui donnent plus d'appétit!

_O bonne, ô sainte, ô divine saignée!_

(J. DU BELLAY.)

On l'a dit avec raison, les parasites s'attaquent moins à l'organisme

qu'à ses produits surabondants. (Van Beneden.)

Ce qui constitue surtout le _parasitisme_ (qu'on nous passe ce mot),

c'est le fait remarquable, que l'individu vivant aux dépens d'un

autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances

particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S'il

n'en était pas ainsi, l'espèce du parasite, ou celle de l'animal qui le

nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux

lois essentiellement harmoniques qui régissent l'univers.

IV

Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont

à la fois mâle et femelle (_androgynes_). Dans leurs amours, chaque

Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante

et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu'elle

accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n'en prennent

les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle!

_Toutes choses se meuuent en leur fin._

(RABELAIS.)

Les Albiones se reproduisent par des capsules rarement solitaires,

le plus souvent réunies par groupes de vingt, trente, quarante et

même de cinquante. Elles les attachent à l'extérieur ou à l'intérieur

de quelque vieille coquille. Chaque capsule est un sphéroïde de 5

millimètres de diamètre, porté par un pédicule très-court, dilaté à sa

base en un épatement arrondi qui le fixe solidement au corps étranger.

Ce sphéroïde est lisse et creusé, au sommet, d'un petit ombilic; il

paraît d'abord blanchâtre ou couleur de chair; il brunit peu à peu. Au

bout de quatre ou cinq jours, le blanchâtre primitif est devenu brun

olivâtre.

[Illustration: ŒUFS D'ALBIONE SUR UNE COQUILLE.]

Cette capsule globuleuse ne ressemble en rien aux _cocons_ ovoïdes des

Sangsues médicinales, ni aux bourses coriaces, plus ou moins aplaties,

des animaux voisins.

Au lieu de plusieurs œufs, les capsules dont il s'agit n'en contiennent

qu'un seul. La petite Albione éclôt par l'ombilic; elle naît du

sphéroïde par en haut. Chez les Sangsues médicinales, les enfants

sortent du cocon par les deux bouts.

Comment se reproduisent les Branchellions? Les savants n'en savent

rien.....

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXIX

LES ZOONITES.

«_Natura non facit saltus._»

(LINNÉ.)

I

L'étude des Annélides, si ardemment poursuivie depuis le commencement

de ce siècle, a déjà rendu de très-grands services à l'anatomie et à la

physiologie comparées.

Ces animaux, avec leurs _articles_ placés bout à bout, présentent une

organisation des plus curieuses. On trouve généralement, dans ces

articles, les _mêmes organes_ régulièrement répétés et symétriquement

associés.

Tout le monde connaît la _Sangsue médicinale_[162]. Cet animal est

regardé comme un des types de la classe des Annélides, bien qu'il en

soit un des moins brillants.

[162] _Hirudo medicinalis_ Linné.

Cette Sangsue offre un corps vermiforme, atténué antérieurement,

composé d'environ quatre-vingt-quinze articles. En avant et en arrière,

se trouvent deux ventouses: l'une, dite _orale_, taillée en bec de

flûte; l'autre, dite _anale_, en forme de soupape.

Si vous examinez la région dorsale d'une Sangsue, vous y observerez

six bandes longitudinales parallèles, roussâtres, ornées de taches d'un

brun foncé, de forme triangulaire ou carrée. _Ces taches se répètent

régulièrement de cinq en cinq anneaux._

Dans la _Sangsue dragon_, les bandes sont interrompues et les taches

isolées; ce qui rend la disposition symétrique de ces dernières encore

plus apparente.

[Illustration: SANGSUE DRAGON

(_Hirudo troctina_ Johnson).]

Essuyez une Sangsue, et saupoudrez-la avec de la farine ou de la craie

pulvérisée, elle prendra alors une couleur grisâtre; si ensuite vous la

distendez et la fixez par le dos, sur une planche, vous distinguerez

bientôt, à la partie inférieure du corps, sur les côtés, de petites

taches produites par certaines portions de farine ou de craie délayées

dans de la mucosité sortie de deux séries d'appareils sécrétoires que

l'animal possède dans ses flancs. _Une paire de ces petites taches se

fait remarquer de cinq en cinq anneaux._

Disséquons maintenant l'animal, et nous serons surpris de voir le

rapport qui existe entre la symétrie des parties extérieures et la

symétrie des organes intérieurs. Ainsi, pour le système nerveux, la

Sangsue nous présente, _de cinq en cinq anneaux_, à la même distance

que les taches dorsales ou que les glandes mucipares, un ganglion

nerveux bilobé.

[Illustration: PORTION DE SANGSUE MÉDICINALE

(_anneaux médians_).]

L'estomac se compose de onze paires de poches correspondant chacune à

un ganglion, et disposées par conséquent _de cinq en cinq anneaux_.

Sur les parties latérales, on remarque de petits canaux allongés,

intestiniformes, qui communiquent avec une ampoule membraneuse. Ces

appareils sécrètent une partie de la mucosité destinée à lubrifier la

Sangsue. Il y en a dix-sept paires, que nous trouvons encore _à chaque

distance de cinq anneaux_.

Le système vasculaire nous offre le même genre de répétition.

Il se compose d'un vaisseau dorsal, d'un vaisseau abdominal, et

de deux vaisseaux latéraux. Ces derniers fournissent tous, _à un

même intervalle de cinq anneaux_, une branche transversale avec un

renflement qui n'est autre chose qu'un petit cœur. (Gratiolet.)

Dans l'enveloppe coriace (_dermato-squelette_), nous retrouvons, _de

cinq en cinq anneaux_, le même groupe de faisceaux musculaires.

Enfin, si nous considérons l'appareil reproducteur, nous découvrons

encore une répétition des parties et une symétrie du même genre.

Ainsi, la Sangsue nous offre, par _chaque fragment de cinq anneaux_,

un système nerveux, un système stomacal, des systèmes glandulaire,

vasculaire, musculaire et reproducteur; en un mot, un _organisme

complet_, c'est-à-dire _tout ce qui est nécessaire pour constituer un

individu_. On pourrait la comparer à une série d'animaux symétriquement

alignés et soudés!

La Sangsue n'est donc pas un être _simple_, mais un être _multiple_.

Nous en dirons autant du _Ver de terre_, du _Mille-pieds_, du

_Ténia_.....

Tous les zoologistes ont constaté depuis longtemps, que certains êtres

jouissant de l'animalité, les Polypiers, par exemple, diffèrent des

animaux ordinaires en ce que, au lieu d'être isolés, ils sont groupés

ensemble et vivent en société[163].

[163] Voyez les chapitres VIII, IX, X, XI, XVII et XVIII.

Il y a donc, dans la nature, des animaux isolés, ou _unitaires_, et des

animaux composés, ou _associés_.

Eh bien! entre ces deux sortes d'animaux viennent se ranger, comme

intermédiaires, d'autres animaux qui ne présentent, ni l'_unité

parfaite_ des premiers, ni la _multiplicité manifeste_ des seconds.

_La nature ne fait pas de sauts!_.....

La Sangsue médicinale est un de ces êtres _juste-milieu_ les mieux

caractérisés.

Les autres Annélides possèdent une organisation identique ou analogue.

On a désigné (1826) ces organismes individuels sous le nom de

_zoonites_.

Les zoonites n'embrassent pas nécessairement un intervalle de cinq

anneaux. Il y en a de quatre, de trois, de deux et même d'un seul.

Ces organismes sont sur une seule ligne (_unisériés_) chez les

Annélides et chez tous les animaux dits _Articulés_ ou _Annelés_; mais,

chez d'autres espèces, pour le dire en passant, les zoonites sont

_multisériés_, c'est-à-dire disposés tantôt suivant deux dimensions,

comme chez les _Étoiles de mer_[164], tantôt dans tous les sens, comme

chez les _Pyrosomes_[165]. Ces derniers font le passage vers les

animaux associés.

[164] Voyez le chapitre XIV.

[165] Voyez le chapitre XVIII.

On ne doit plus s'étonner de l'erreur dans laquelle sont tombés

certains auteurs, en comparant la Sangsue aux Vertébrés. C'est une

_portion_ de Sangsue seulement, un zoonite, qu'il fallait leur comparer.

On s'est souvent demandé pourquoi un quadrupède auquel on coupe la

tête mourait presque instantanément, tandis qu'une Sangsue, après une

semblable mutilation, vit encore _plus d'une année_. Ce fait est facile

à expliquer. Le quadrupède n'a qu'un seul centre sensitif, un cerveau,

contenu dans la tête. Si vous le retranchez, l'animal doit périr. Chez

la Sangsue, il y a plusieurs centres de vie, et vous ne faites mourir

que l'organisme sur lequel vous agissez.

II

De nombreuses objections ont été élevées contre la _théorie des

zoonites_.

«Nous reconnaissons volontiers, dans une Sangsue, a-t-on dit, des

ressemblances assez fortes entre les _organismes de la partie moyenne_;

mais nous ne pouvons admettre que l'on compare à ces mêmes organismes

_ceux des extrémités_, qui présentent en avant une ventouse en bec de

flûte, les yeux et la bouche, et, en arrière, une ventouse en forme

de soucoupe et l'ouverture anale. La théorie de la multiplicité des

organes est donc insoutenable.»

On a répondu à cela:

1º La ventouse orale et la ventouse anale ont des rapports tellement

sensibles, qu'on les a désignées l'une et l'autre sous le même nom, le

nom de _ventouse_.

D'un autre côté, ces deux ventouses se ressemblent si fort, chez les

_Sangsues de mer_, qu'un savant zoologiste, Baster, a pris la première

pour la postérieure, et celle-ci pour celle de la bouche!

2º Dans un Papillon, on distingue une tête, un corselet et un abdomen,

trois parties bien différentes. Or, avant d'être Papillon, l'animal

avait été chrysalide; avant d'être chrysalide, il avait été chenille!

Eh bien! sous cette dernière forme, il existait sans doute, _en germe_

ou _en puissance_, une tête, un corselet et un abdomen; mais ces

parties offraient alors _une même organisation_. Dans l'animal adulte,

elles ne se ressemblent plus.

3º Les _Planaires_, petits animaux aquatiques, d'eau douce et d'eau

salée, voisins des Sangsues, présentent, à la partie moyenne du ventre,

une poche munie d'une petite trompe. Voilà tout leur système digestif.

C'est avec cette trompe que l'animal saisit sa proie et l'introduit

dans son estomac. Quand l'aliment est digéré, il rejette les parties

excrémentitielles avec le même organe.

Si, à l'aide d'un instrument tranchant, on coupe transversalement

une Planaire en deux parties, on formera deux êtres nouveaux. Mais

l'estomac étant unique, suivant l'endroit où l'on aura opéré la

division, il se trouvera dans l'une ou dans l'autre des deux moitiés.

Si vous coupez en avant de la poche digestive, cette poche sera dans

la queue; si vous coupez en arrière, elle sera dans la tête. Au bout

de quelque temps, apparaît sur le milieu de chaque fragment un point

blanchâtre qui s'étend, se creuse et donne naissance à un nouvel

appareil. L'estomac ancien, quelle que soit la place qu'il occupe, se

flétrit et disparaît. (Il y a un moment où les Planaires possèdent deux

estomacs, un normal, dans la situation ordinaire, et un autre plus ou

moins atrophié, dans la queue ou dans la tête!) Nous pouvons donc,

suivant le lieu où nous porterons le scalpel, faire naître l'estomac _à

l'endroit que nous voudrons!_ Que résulte-t-il de là? Que chez certains

Invertébrés, il est permis de _considérer comme identiques des parties

ou des organes qui, au premier abord, ne se ressemblent pas_.

III

On a recueilli, depuis quelques années, un grand nombre de faits

physiologiques qui prouvent que la Sangsue n'a pas seulement une vie

générale, _une vie d'association_, si l'on peut parler ainsi, mais

aussi des vies particulières, des _vies de zoonites_.

Pour l'harmonie générale, la nature a pourvu cette Annélide de Cordons

nerveux de communication qui relient entre eux les organismes

particuliers. Le premier zoonite, qui offre le centre sensitif le plus

développé et qui porte les organes des sens, peut être regardé comme

le chef des organismes, le régulateur de l'association, le pilote du

vaisseau. Si l'on détruit ce zoonite, les autres continuent de vivre,

mais d'une vie obscure et confuse. L'animal ne peut plus pourvoir à sa

nourriture, ni à ses principaux besoins.

Voici quelques expériences qui montrent manifestement que les vies des

zoonites sont, jusqu'à un certain point, indépendantes les unes des

autres.

1º Si l'on mouille avec de l'eau salée ou avec un acide affaibli les

premiers zoonites d'une Sangsue pleine de sang, les estomacs qui leur

correspondent se dégorgent, les autres conservent le sang qui les

remplit.

2º Si l'on plonge partiellement une Sangsue dans un acide concentré ou

dans l'alcool, on ne détruit que la vitalité de la portion plongée.

3º Si l'on coupe en deux une Sangsue aux trois quarts gorgée et encore

attachée à la peau, la moitié antérieure continue de sucer, et l'on

voit le sang couler par son extrémité ouverte.

4º Si, d'une manière quelconque, on fait périr un zoonite de la région

moyenne, les parties antérieure et postérieure ne cessent pas de vivre.

Seulement, d'un animal _multiple_, on en a fait deux.

5º Si l'on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d'un ganglion,

les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce

ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal

_isolé_, placé entre deux animaux _multiples_. Les piqûres qu'on fait

éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul.

6º Enfin, quand on coupe ou qu'on lie le cordon médullaire d'une

Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l'on isole

deux animaux _multiples_. Il se crée à l'instant _deux volontés_ bien

distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent

dans la moitié antérieure n'ont rien de commun avec ceux de l'autre

moitié.

Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue

soumise à cette opération. Rien n'était plus singulier, dit-il, que le

conflit des deux volontés entre les deux _demi-Sangsues_, lorsque la

ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait

s'engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à

tour contractée ou tiraillée, suivant qu'elle était ou plus forte ou

plus faible. Ce combat durait jusqu'à ce que l'une des deux, moins

solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié

victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et

d'immobilité, il était aisé de voir que c'était à contre-cœur, s'il est

permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d'obéir à sa

compagne.

7º Si l'on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments,

chacun vivra, même pendant un temps considérable.

On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et

onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans.

Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables

d'amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si

par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par

exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité

digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore.

Qui sait même si, dans ce cas, il n'y aurait pas reproduction des

organes amputés?

«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise

à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création,

il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son

immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est

le but suprême de l'histoire naturelle, et se répond solennellement

que c'est _la glorification du Créateur_. Cette belle pensée est aussi

forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des

effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter

vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première,

et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n'y a, en histoire

naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui

aillent vers l'infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails,

ces détails ne trouvent plus d'appui que dans la réalité la plus

vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.)

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXX

LES CIRRIPÈDES.

«Les méthodes les plus parfaites sont des espèces de filets

scientifiques dont, malgré toutes nos précautions, il s'échappe

toujours quelque chose.»

(MONTBEILLARD.)

I

La mer est bien plus riche que les continents en productions

singulières, disait Charles Bonnet. Que de bizarres animaux elle fait

et défait à chaque instant!

Parmi ses habitants les plus extraordinaires, il faut ranger les

_Anatifes_.

Ces animaux ont une physionomie _sui generis_. Ils sont enfermés dans

une sorte de mitre calcaire comprimée, composée de cinq pièces, deux de

chaque côté, et la cinquième sur le bord dorsal. Cette mitre est portée

par un pédicule très-gros, qui la fixe à quelque corps solide; pédicule

ridé transversalement, tubuleux, flexible, opaque et brunâtre vers le

haut, demi-transparent et couleur de chair à sa partie inférieure.

La fixation d'un animal est un indice d'infériorité organique: car la

faculté de se mouvoir volontairement constitue un des grands attributs

de la sensibilité. Dès qu'un être vivant est capable d'éprouver des

sympathies et des antipathies, il faut nécessairement qu'il puisse

se porter vers les objets qui lui conviennent et s'éloigner de ceux

qui lui déplaisent. Un arbre, qui est insensible, ne se meut pas. Un

oiseau, qui sent, est locomotile. Aussi, pour le dire en passant,

l'invention des Hamadryades de la Fable était une combinaison tout à

fait déraisonnable, nous allions dire absurde. La Providence ne pouvait

pas créer des êtres animés sensibles comme des femmes et enracinés

comme des arbres: c'eût été le comble de la barbarie (de Candolle).

[Illustration: ANATIFES LISSES

(_Anatifa lævis_ Lamarck).]

D'après ce qui précède, il est permis de conclure que plus un animal

est sensible, plus il est locomotile; ou bien, en retournant la

proposition, moins il est locomotile, moins il est sensible, ou, ce qui

revient au même, moins compliqué en organisation.

Les Anatifes ne possèdent pas la faculté de se mouvoir. On pourrait

donc décider à priori que ce sont des animaux à structure dégradée.

Cependant, parmi les Invertébrés fixés, on les regarde comme les plus

élevés par la structure.

Les Anatifes forment une classe désignée sous les noms de _Cirripèdes_

ou _Cirropodes_, comme on voudra.

Les naturalistes ont été longtemps en désaccord sur les affinités

naturelles de cette classe. Les uns la mettaient parmi les Mollusques,

les autres parmi les Articulés. On la place aujourd'hui avec ces

derniers, et l'on regarde les Cirripèdes comme intermédiaires entre

les Crustacés et les Annélides, ou comme des Crustacés dégradés et

sédentaires. (Thompson, Burmeister.)

La Nature s'est toujours jouée et se jouera toujours de nos

classifications!

Le pédicule des Cirripèdes peut cependant se mouvoir dans un certain

rayon, et porter l'animal en haut, en bas, à droite et à gauche. Ces

mouvements sont lents, imparfaits, mais très-certainement volontaires.

Les Anatifes s'attachent aux rochers, aux troncs d'arbres baignés

par la mer, aux débris des navires naufragés. On les rencontre assez

souvent sur les fragments de bois à moitié pourris, apportés par les

marées.

Les pièces calcaires qui protégent les organes s'écartent de temps à

autre, et l'Anatife fait sortir des bras ou pieds, appelés _cirres_;

d'où les noms de _Cirripèdes_ et de _Cirropodes_. Ces bras sont

ordinairement au nombre de douze et disposés longitudinalement sur deux

rangs, six de chaque côté. Ils sont formés de petites articulations

garnies de cils, et semblent plumeux. Dans l'état de repos, ils

s'enroulent comme de jeunes feuilles de Fougère ou comme la crosse d'un

évêque. Quand l'animal veut s'en servir, il les déploie et les allonge.

II

Le nom d'_Anatife_ vient de _Anas_ (canard), et _fero_ (je porte, je

produis), parce que l'on a cru pendant longtemps, sur les côtes de

l'Écosse, que cette curieuse bête était une sorte d'_œuf pédiculé_, qui

donnait, au bout d'un certain temps, un oiseau palmipède, de la famille

des Canards! Des pêcheurs ont même assuré avoir entendu les cris confus

du jeune poussin encore enfermé dans la mitre testacée. D'autres ont

raconté avec détail comment l'oiseau prenait naissance. Il montre

d'abord les pattes, puis le corps, et puis le bec; il éclôt à reculons

et tout nu. Il tombe dans la mer, où il revêt bientôt son plumage, et

devient alors, ou une _Bernache_, ou une _Macreuse_.....

Quelle est la source de cette croyance populaire? On suppose qu'elle

vient de la grossière ressemblance qui existe entre les cirres

d'apparence plumeuse de l'Anatife et les ailes d'un oiseau!

III

Les Cirripèdes se nourrissent de bestioles microscopiques. Ils

les attirent et les saisissent par un mécanisme très-simple et

très-élégant. Les cirres, placés vers l'orifice de la coquille, sont

presque toujours en action; ils sortent et rentrent alternativement,

et battent l'eau avec rapidité et symétrie. Lorsque ces organes sont

tout à fait étendus, leurs tiges flexibles et plumeuses constituent

douze jolis appareils collecteurs, qui attirent, balayent, rassemblent

et poussent dans la bouche les animalcules et les autres parcelles

nutritives qui sont à leur portée.

Le monde de la mer · 第 21 / 36 段