enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une
structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants,
d'un _organisme plus parfait_. Or, dans une bête quelconque, le sang
peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par
conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire
à un animal _très-dégradé_. Pourquoi donc toutes les Sangsues en
prennent-elles aussi abondamment?
Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité
de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette
voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal
devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est
un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent
lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos
bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et
à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de
repas?
Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de
sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids
de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance
de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et
des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes,
d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière
est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies.
Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales.
Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues
d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines
sont habillées d'un cuir épais très-résistant.
Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les
Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas
que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?...
Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il
s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces
mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et
restent cachés dans la majesté de la nature[161].»
[161] «_Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita._»
(PLINE.)
III
La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en
définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l'animal
sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s'apercevoir de la
voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n'est jamais
épuisé. On serait même tenté d'admettre qu'à certaines époques, les
très-petites saignées qu'on lui pratique le rendent plus leste, plus
dispos et lui donnent plus d'appétit!
_O bonne, ô sainte, ô divine saignée!_
(J. DU BELLAY.)
On l'a dit avec raison, les parasites s'attaquent moins à l'organisme
qu'à ses produits surabondants. (Van Beneden.)
Ce qui constitue surtout le _parasitisme_ (qu'on nous passe ce mot),
c'est le fait remarquable, que l'individu vivant aux dépens d'un
autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances
particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S'il
n'en était pas ainsi, l'espèce du parasite, ou celle de l'animal qui le
nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux
lois essentiellement harmoniques qui régissent l'univers.
IV
Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont
à la fois mâle et femelle (_androgynes_). Dans leurs amours, chaque
Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante
et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu'elle
accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n'en prennent
les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle!
_Toutes choses se meuuent en leur fin._
(RABELAIS.)
Les Albiones se reproduisent par des capsules rarement solitaires,
le plus souvent réunies par groupes de vingt, trente, quarante et
même de cinquante. Elles les attachent à l'extérieur ou à l'intérieur
de quelque vieille coquille. Chaque capsule est un sphéroïde de 5
millimètres de diamètre, porté par un pédicule très-court, dilaté à sa
base en un épatement arrondi qui le fixe solidement au corps étranger.
Ce sphéroïde est lisse et creusé, au sommet, d'un petit ombilic; il
paraît d'abord blanchâtre ou couleur de chair; il brunit peu à peu. Au
bout de quatre ou cinq jours, le blanchâtre primitif est devenu brun
olivâtre.
[Illustration: ŒUFS D'ALBIONE SUR UNE COQUILLE.]
Cette capsule globuleuse ne ressemble en rien aux _cocons_ ovoïdes des
Sangsues médicinales, ni aux bourses coriaces, plus ou moins aplaties,
des animaux voisins.
Au lieu de plusieurs œufs, les capsules dont il s'agit n'en contiennent
qu'un seul. La petite Albione éclôt par l'ombilic; elle naît du
sphéroïde par en haut. Chez les Sangsues médicinales, les enfants
sortent du cocon par les deux bouts.
Comment se reproduisent les Branchellions? Les savants n'en savent
rien.....
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXIX
LES ZOONITES.
«_Natura non facit saltus._»
(LINNÉ.)
I
L'étude des Annélides, si ardemment poursuivie depuis le commencement
de ce siècle, a déjà rendu de très-grands services à l'anatomie et à la
physiologie comparées.
Ces animaux, avec leurs _articles_ placés bout à bout, présentent une
organisation des plus curieuses. On trouve généralement, dans ces
articles, les _mêmes organes_ régulièrement répétés et symétriquement
associés.
Tout le monde connaît la _Sangsue médicinale_[162]. Cet animal est
regardé comme un des types de la classe des Annélides, bien qu'il en
soit un des moins brillants.
[162] _Hirudo medicinalis_ Linné.
Cette Sangsue offre un corps vermiforme, atténué antérieurement,
composé d'environ quatre-vingt-quinze articles. En avant et en arrière,
se trouvent deux ventouses: l'une, dite _orale_, taillée en bec de
flûte; l'autre, dite _anale_, en forme de soupape.
Si vous examinez la région dorsale d'une Sangsue, vous y observerez
six bandes longitudinales parallèles, roussâtres, ornées de taches d'un
brun foncé, de forme triangulaire ou carrée. _Ces taches se répètent
régulièrement de cinq en cinq anneaux._
Dans la _Sangsue dragon_, les bandes sont interrompues et les taches
isolées; ce qui rend la disposition symétrique de ces dernières encore
plus apparente.
[Illustration: SANGSUE DRAGON
(_Hirudo troctina_ Johnson).]
Essuyez une Sangsue, et saupoudrez-la avec de la farine ou de la craie
pulvérisée, elle prendra alors une couleur grisâtre; si ensuite vous la
distendez et la fixez par le dos, sur une planche, vous distinguerez
bientôt, à la partie inférieure du corps, sur les côtés, de petites
taches produites par certaines portions de farine ou de craie délayées
dans de la mucosité sortie de deux séries d'appareils sécrétoires que
l'animal possède dans ses flancs. _Une paire de ces petites taches se
fait remarquer de cinq en cinq anneaux._
Disséquons maintenant l'animal, et nous serons surpris de voir le
rapport qui existe entre la symétrie des parties extérieures et la
symétrie des organes intérieurs. Ainsi, pour le système nerveux, la
Sangsue nous présente, _de cinq en cinq anneaux_, à la même distance
que les taches dorsales ou que les glandes mucipares, un ganglion
nerveux bilobé.
[Illustration: PORTION DE SANGSUE MÉDICINALE
(_anneaux médians_).]
L'estomac se compose de onze paires de poches correspondant chacune à
un ganglion, et disposées par conséquent _de cinq en cinq anneaux_.
Sur les parties latérales, on remarque de petits canaux allongés,
intestiniformes, qui communiquent avec une ampoule membraneuse. Ces
appareils sécrètent une partie de la mucosité destinée à lubrifier la
Sangsue. Il y en a dix-sept paires, que nous trouvons encore _à chaque
distance de cinq anneaux_.
Le système vasculaire nous offre le même genre de répétition.
Il se compose d'un vaisseau dorsal, d'un vaisseau abdominal, et
de deux vaisseaux latéraux. Ces derniers fournissent tous, _à un
même intervalle de cinq anneaux_, une branche transversale avec un
renflement qui n'est autre chose qu'un petit cœur. (Gratiolet.)
Dans l'enveloppe coriace (_dermato-squelette_), nous retrouvons, _de
cinq en cinq anneaux_, le même groupe de faisceaux musculaires.
Enfin, si nous considérons l'appareil reproducteur, nous découvrons
encore une répétition des parties et une symétrie du même genre.
Ainsi, la Sangsue nous offre, par _chaque fragment de cinq anneaux_,
un système nerveux, un système stomacal, des systèmes glandulaire,
vasculaire, musculaire et reproducteur; en un mot, un _organisme
complet_, c'est-à-dire _tout ce qui est nécessaire pour constituer un
individu_. On pourrait la comparer à une série d'animaux symétriquement
alignés et soudés!
La Sangsue n'est donc pas un être _simple_, mais un être _multiple_.
Nous en dirons autant du _Ver de terre_, du _Mille-pieds_, du
_Ténia_.....
Tous les zoologistes ont constaté depuis longtemps, que certains êtres
jouissant de l'animalité, les Polypiers, par exemple, diffèrent des
animaux ordinaires en ce que, au lieu d'être isolés, ils sont groupés
ensemble et vivent en société[163].
[163] Voyez les chapitres VIII, IX, X, XI, XVII et XVIII.
Il y a donc, dans la nature, des animaux isolés, ou _unitaires_, et des
animaux composés, ou _associés_.
Eh bien! entre ces deux sortes d'animaux viennent se ranger, comme
intermédiaires, d'autres animaux qui ne présentent, ni l'_unité
parfaite_ des premiers, ni la _multiplicité manifeste_ des seconds.
_La nature ne fait pas de sauts!_.....
La Sangsue médicinale est un de ces êtres _juste-milieu_ les mieux
caractérisés.
Les autres Annélides possèdent une organisation identique ou analogue.
On a désigné (1826) ces organismes individuels sous le nom de
_zoonites_.
Les zoonites n'embrassent pas nécessairement un intervalle de cinq
anneaux. Il y en a de quatre, de trois, de deux et même d'un seul.
Ces organismes sont sur une seule ligne (_unisériés_) chez les
Annélides et chez tous les animaux dits _Articulés_ ou _Annelés_; mais,
chez d'autres espèces, pour le dire en passant, les zoonites sont
_multisériés_, c'est-à-dire disposés tantôt suivant deux dimensions,
comme chez les _Étoiles de mer_[164], tantôt dans tous les sens, comme
chez les _Pyrosomes_[165]. Ces derniers font le passage vers les
animaux associés.
[164] Voyez le chapitre XIV.
[165] Voyez le chapitre XVIII.
On ne doit plus s'étonner de l'erreur dans laquelle sont tombés
certains auteurs, en comparant la Sangsue aux Vertébrés. C'est une
_portion_ de Sangsue seulement, un zoonite, qu'il fallait leur comparer.
On s'est souvent demandé pourquoi un quadrupède auquel on coupe la
tête mourait presque instantanément, tandis qu'une Sangsue, après une
semblable mutilation, vit encore _plus d'une année_. Ce fait est facile
à expliquer. Le quadrupède n'a qu'un seul centre sensitif, un cerveau,
contenu dans la tête. Si vous le retranchez, l'animal doit périr. Chez
la Sangsue, il y a plusieurs centres de vie, et vous ne faites mourir
que l'organisme sur lequel vous agissez.
II
De nombreuses objections ont été élevées contre la _théorie des
zoonites_.
«Nous reconnaissons volontiers, dans une Sangsue, a-t-on dit, des
ressemblances assez fortes entre les _organismes de la partie moyenne_;
mais nous ne pouvons admettre que l'on compare à ces mêmes organismes
_ceux des extrémités_, qui présentent en avant une ventouse en bec de
flûte, les yeux et la bouche, et, en arrière, une ventouse en forme
de soucoupe et l'ouverture anale. La théorie de la multiplicité des
organes est donc insoutenable.»
On a répondu à cela:
1º La ventouse orale et la ventouse anale ont des rapports tellement
sensibles, qu'on les a désignées l'une et l'autre sous le même nom, le
nom de _ventouse_.
D'un autre côté, ces deux ventouses se ressemblent si fort, chez les
_Sangsues de mer_, qu'un savant zoologiste, Baster, a pris la première
pour la postérieure, et celle-ci pour celle de la bouche!
2º Dans un Papillon, on distingue une tête, un corselet et un abdomen,
trois parties bien différentes. Or, avant d'être Papillon, l'animal
avait été chrysalide; avant d'être chrysalide, il avait été chenille!
Eh bien! sous cette dernière forme, il existait sans doute, _en germe_
ou _en puissance_, une tête, un corselet et un abdomen; mais ces
parties offraient alors _une même organisation_. Dans l'animal adulte,
elles ne se ressemblent plus.
3º Les _Planaires_, petits animaux aquatiques, d'eau douce et d'eau
salée, voisins des Sangsues, présentent, à la partie moyenne du ventre,
une poche munie d'une petite trompe. Voilà tout leur système digestif.
C'est avec cette trompe que l'animal saisit sa proie et l'introduit
dans son estomac. Quand l'aliment est digéré, il rejette les parties
excrémentitielles avec le même organe.
Si, à l'aide d'un instrument tranchant, on coupe transversalement
une Planaire en deux parties, on formera deux êtres nouveaux. Mais
l'estomac étant unique, suivant l'endroit où l'on aura opéré la
division, il se trouvera dans l'une ou dans l'autre des deux moitiés.
Si vous coupez en avant de la poche digestive, cette poche sera dans
la queue; si vous coupez en arrière, elle sera dans la tête. Au bout
de quelque temps, apparaît sur le milieu de chaque fragment un point
blanchâtre qui s'étend, se creuse et donne naissance à un nouvel
appareil. L'estomac ancien, quelle que soit la place qu'il occupe, se
flétrit et disparaît. (Il y a un moment où les Planaires possèdent deux
estomacs, un normal, dans la situation ordinaire, et un autre plus ou
moins atrophié, dans la queue ou dans la tête!) Nous pouvons donc,
suivant le lieu où nous porterons le scalpel, faire naître l'estomac _à
l'endroit que nous voudrons!_ Que résulte-t-il de là? Que chez certains
Invertébrés, il est permis de _considérer comme identiques des parties
ou des organes qui, au premier abord, ne se ressemblent pas_.
III
On a recueilli, depuis quelques années, un grand nombre de faits
physiologiques qui prouvent que la Sangsue n'a pas seulement une vie
générale, _une vie d'association_, si l'on peut parler ainsi, mais
aussi des vies particulières, des _vies de zoonites_.
Pour l'harmonie générale, la nature a pourvu cette Annélide de Cordons
nerveux de communication qui relient entre eux les organismes
particuliers. Le premier zoonite, qui offre le centre sensitif le plus
développé et qui porte les organes des sens, peut être regardé comme
le chef des organismes, le régulateur de l'association, le pilote du
vaisseau. Si l'on détruit ce zoonite, les autres continuent de vivre,
mais d'une vie obscure et confuse. L'animal ne peut plus pourvoir à sa
nourriture, ni à ses principaux besoins.
Voici quelques expériences qui montrent manifestement que les vies des
zoonites sont, jusqu'à un certain point, indépendantes les unes des
autres.
1º Si l'on mouille avec de l'eau salée ou avec un acide affaibli les
premiers zoonites d'une Sangsue pleine de sang, les estomacs qui leur
correspondent se dégorgent, les autres conservent le sang qui les
remplit.
2º Si l'on plonge partiellement une Sangsue dans un acide concentré ou
dans l'alcool, on ne détruit que la vitalité de la portion plongée.
3º Si l'on coupe en deux une Sangsue aux trois quarts gorgée et encore
attachée à la peau, la moitié antérieure continue de sucer, et l'on
voit le sang couler par son extrémité ouverte.
4º Si, d'une manière quelconque, on fait périr un zoonite de la région
moyenne, les parties antérieure et postérieure ne cessent pas de vivre.
Seulement, d'un animal _multiple_, on en a fait deux.
5º Si l'on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d'un ganglion,
les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce
ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal
_isolé_, placé entre deux animaux _multiples_. Les piqûres qu'on fait
éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul.
6º Enfin, quand on coupe ou qu'on lie le cordon médullaire d'une
Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l'on isole
deux animaux _multiples_. Il se crée à l'instant _deux volontés_ bien
distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent
dans la moitié antérieure n'ont rien de commun avec ceux de l'autre
moitié.
Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue
soumise à cette opération. Rien n'était plus singulier, dit-il, que le
conflit des deux volontés entre les deux _demi-Sangsues_, lorsque la
ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait
s'engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à
tour contractée ou tiraillée, suivant qu'elle était ou plus forte ou
plus faible. Ce combat durait jusqu'à ce que l'une des deux, moins
solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié
victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et
d'immobilité, il était aisé de voir que c'était à contre-cœur, s'il est
permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d'obéir à sa
compagne.
7º Si l'on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments,
chacun vivra, même pendant un temps considérable.
On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et
onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans.
Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables
d'amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si
par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par
exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité
digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore.
Qui sait même si, dans ce cas, il n'y aurait pas reproduction des
organes amputés?
«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise
à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création,
il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son
immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est
le but suprême de l'histoire naturelle, et se répond solennellement
que c'est _la glorification du Créateur_. Cette belle pensée est aussi
forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des
effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter
vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première,
et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n'y a, en histoire
naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui
aillent vers l'infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails,
ces détails ne trouvent plus d'appui que dans la réalité la plus
vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.)
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXX
LES CIRRIPÈDES.
«Les méthodes les plus parfaites sont des espèces de filets
scientifiques dont, malgré toutes nos précautions, il s'échappe
toujours quelque chose.»
(MONTBEILLARD.)
I
La mer est bien plus riche que les continents en productions
singulières, disait Charles Bonnet. Que de bizarres animaux elle fait
et défait à chaque instant!
Parmi ses habitants les plus extraordinaires, il faut ranger les
_Anatifes_.
Ces animaux ont une physionomie _sui generis_. Ils sont enfermés dans
une sorte de mitre calcaire comprimée, composée de cinq pièces, deux de
chaque côté, et la cinquième sur le bord dorsal. Cette mitre est portée
par un pédicule très-gros, qui la fixe à quelque corps solide; pédicule
ridé transversalement, tubuleux, flexible, opaque et brunâtre vers le
haut, demi-transparent et couleur de chair à sa partie inférieure.
La fixation d'un animal est un indice d'infériorité organique: car la
faculté de se mouvoir volontairement constitue un des grands attributs
de la sensibilité. Dès qu'un être vivant est capable d'éprouver des
sympathies et des antipathies, il faut nécessairement qu'il puisse
se porter vers les objets qui lui conviennent et s'éloigner de ceux
qui lui déplaisent. Un arbre, qui est insensible, ne se meut pas. Un
oiseau, qui sent, est locomotile. Aussi, pour le dire en passant,
l'invention des Hamadryades de la Fable était une combinaison tout à
fait déraisonnable, nous allions dire absurde. La Providence ne pouvait
pas créer des êtres animés sensibles comme des femmes et enracinés
comme des arbres: c'eût été le comble de la barbarie (de Candolle).
[Illustration: ANATIFES LISSES
(_Anatifa lævis_ Lamarck).]
D'après ce qui précède, il est permis de conclure que plus un animal
est sensible, plus il est locomotile; ou bien, en retournant la
proposition, moins il est locomotile, moins il est sensible, ou, ce qui
revient au même, moins compliqué en organisation.
Les Anatifes ne possèdent pas la faculté de se mouvoir. On pourrait
donc décider à priori que ce sont des animaux à structure dégradée.
Cependant, parmi les Invertébrés fixés, on les regarde comme les plus
élevés par la structure.
Les Anatifes forment une classe désignée sous les noms de _Cirripèdes_
ou _Cirropodes_, comme on voudra.
Les naturalistes ont été longtemps en désaccord sur les affinités
naturelles de cette classe. Les uns la mettaient parmi les Mollusques,
les autres parmi les Articulés. On la place aujourd'hui avec ces
derniers, et l'on regarde les Cirripèdes comme intermédiaires entre
les Crustacés et les Annélides, ou comme des Crustacés dégradés et
sédentaires. (Thompson, Burmeister.)
La Nature s'est toujours jouée et se jouera toujours de nos
classifications!
Le pédicule des Cirripèdes peut cependant se mouvoir dans un certain
rayon, et porter l'animal en haut, en bas, à droite et à gauche. Ces
mouvements sont lents, imparfaits, mais très-certainement volontaires.
Les Anatifes s'attachent aux rochers, aux troncs d'arbres baignés
par la mer, aux débris des navires naufragés. On les rencontre assez
souvent sur les fragments de bois à moitié pourris, apportés par les
marées.
Les pièces calcaires qui protégent les organes s'écartent de temps à
autre, et l'Anatife fait sortir des bras ou pieds, appelés _cirres_;
d'où les noms de _Cirripèdes_ et de _Cirropodes_. Ces bras sont
ordinairement au nombre de douze et disposés longitudinalement sur deux
rangs, six de chaque côté. Ils sont formés de petites articulations
garnies de cils, et semblent plumeux. Dans l'état de repos, ils
s'enroulent comme de jeunes feuilles de Fougère ou comme la crosse d'un
évêque. Quand l'animal veut s'en servir, il les déploie et les allonge.
II
Le nom d'_Anatife_ vient de _Anas_ (canard), et _fero_ (je porte, je
produis), parce que l'on a cru pendant longtemps, sur les côtes de
l'Écosse, que cette curieuse bête était une sorte d'_œuf pédiculé_, qui
donnait, au bout d'un certain temps, un oiseau palmipède, de la famille
des Canards! Des pêcheurs ont même assuré avoir entendu les cris confus
du jeune poussin encore enfermé dans la mitre testacée. D'autres ont
raconté avec détail comment l'oiseau prenait naissance. Il montre
d'abord les pattes, puis le corps, et puis le bec; il éclôt à reculons
et tout nu. Il tombe dans la mer, où il revêt bientôt son plumage, et
devient alors, ou une _Bernache_, ou une _Macreuse_.....
Quelle est la source de cette croyance populaire? On suppose qu'elle
vient de la grossière ressemblance qui existe entre les cirres
d'apparence plumeuse de l'Anatife et les ailes d'un oiseau!
III
Les Cirripèdes se nourrissent de bestioles microscopiques. Ils
les attirent et les saisissent par un mécanisme très-simple et
très-élégant. Les cirres, placés vers l'orifice de la coquille, sont
presque toujours en action; ils sortent et rentrent alternativement,
et battent l'eau avec rapidité et symétrie. Lorsque ces organes sont
tout à fait étendus, leurs tiges flexibles et plumeuses constituent
douze jolis appareils collecteurs, qui attirent, balayent, rassemblent
et poussent dans la bouche les animalcules et les autres parcelles
nutritives qui sont à leur portée.