Regardez cette autre Annélide du même groupe, c'est peut-être la plus

belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l'appelle _Chenille

de mer_ (_Aphrodite hérissée_[151]). Elle est ovoïde, assez pointue

aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le

ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges

écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées

sous le nom d'_élytres_. Ces écailles sont recouvertes par une

fourrure épaisse, brune, semblable à de l'étoupe, qui prend naissance

principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à

l'eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui

percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses,

brillantes de tout l'éclat de l'or, et changeantes en toutes les

teintes de l'iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l'orangé,

le bleu, le pourpre, l'écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances

ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant

les effets les plus merveilleux. L'Aphrodite hérissée ne le cède en

beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses

ont de plus vif. (Cuvier.)

[151] _Aphrodite aculeata_ Baster.

L'animal offre sur les côtés quarante tubercules, d'où sortent des

cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a

deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et

susceptible d'être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe.

Ses organes respiratoires, au nombre d'une quinzaine, sont placés sur

le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils

ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu'ils fonctionnent,

les écailles s'élèvent et s'abaissent alternativement.

Les soies de l'Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure

que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la

pointe serait armée d'une double rangée de fortes barbes; de sorte

que, lorsque l'Annélide hérisse ses piquants, l'ennemi le plus

courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces

soies rentrent au besoin dans l'intérieur du corps. Chacune possède

un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre

lesquelles l'instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les

chairs de l'animal. (Rymer Jones.)

L'Aphrodite est timide et paresseuse. Elle se remue à peine, au moins

pendant le jour; elle reste habituellement dans la même position,

blottie sous une pierre ou sous quelque coquille. L'extrémité

postérieure de son corps est recourbée, et il sort constamment de

l'orifice qui s'y trouve un courant d'eau si rapide, qu'il détermine

tout autour un petit tourbillon.

Cependant ces Annélides peuvent nager avec facilité. Elles sortent

ordinairement la nuit pour aller chercher leur proie. Elles sont

très-voraces et n'épargnent même pas leur propre espèce.

M. Rymer Jones rapporte que deux individus, de taille inégale et

probablement d'âge différent, avaient été mis dans un aquarium. Après

avoir vécu en paix pendant deux ou trois jours, le plus grand essaya

de manger son compagnon. Il en avait déjà introduit la moitié dans sa

grande et robuste trompe œsophagienne. La victime faisait des efforts

désespérés pour se dégager. L'agresseur, après l'avoir retenue pendant

quelque temps, fut enfin obligé de rendre gorge. Mais le malheureux

patient avait eu, dans le combat, quelques écailles arrachées et les

reins cassés. Le lendemain, il n'en restait plus que la moitié, l'autre

avait été dévorée. Le vainqueur dardait çà et là sa trompe affamée,

pour saisir le reste de la pauvre bête qui gisait immobile dans un coin

de l'aquarium.....

III

Les Annélides dorsibranches sont _errantes_; les tubicoles sont

_sédentaires_.

Celles-ci se font remarquer surtout par l'élégance de leurs organes

respiratoires, disposés en aigrettes, en couronnes, en éventails ou en

panaches.....

L'entrée de leur habitation est ordinairement petite. C'est cependant

la seule issue par laquelle nos recluses peuvent jeter un regard sur le

monde de la mer, battre l'eau avec leurs branchies, et pourvoir à leurs

besoins.

Parmi ces Annélides, citons d'abord les _Hermelles_[152].

[152] Voyez la figure 5 de la planche XXI.

Il en existe une dans les eaux de la Méditerranée, longue de 5

centimètres, et logée dans un étui de sable. Elle montre de temps en

temps sa tête bifurquée, portant une double couronne de soies fortes,

aiguës et dentelées, d'un beau jaune d'or. Ces couronnes forment les

deux battants d'une porte solide. Ce sont de véritables herses qui

ferment hermétiquement l'entrée de l'habitation, lorsque l'Annélide

effrayée disparaît comme un éclair dans sa maison de terre.

La moindre brise qui agite le liquide, ou qui _fait rider la face de

l'eau_, suffit pour déterminer le timide animal à se blottir dans sa

fortification.

Des bords de la fente céphalique sortent, au nombre de cinquante à

soixante, des filaments déliés, d'un violet tendre, sans cesse agités

comme de petits Serpents. Ces espèces de bras s'allongent ou se

raccourcissent alternativement, saisissent la proie au passage et

l'amènent dans la bouche. Ce sont eux encore qui ont ramassé un à

un, et mis en place, les grains de quartz ou de calcaire qui entrent

dans la composition du logement tubulé. Ces grains solides sont

reliés ensemble par une sorte de mucosité qui joue le rôle de mortier

hydraulique.

Sur les côtés du corps, on aperçoit des mamelons d'où sortent des

faisceaux de lances aiguës et tranchantes, ou de larges éventails

dentelés comme des scies en demi-cercle. Ce sont là les pieds de

l'Hermelle. Enfin, sur le dos se trouvent des cirres recourbés en

forme de faux, et dont la couleur varie du rouge sombre au vert-pré.

(Quatrefages.)

Lorsqu'on drague sur les côtes de la mer, dans une eau profonde,

on ramène souvent de vieilles coquilles et des tessons de poterie

auxquels sont attachées des masses de tubes calcaires, d'un blanc sale,

allongés, vermiculés, contournés, entrelacés en tous sens. Ces tubes

sont les demeures des _Serpules_[153], petits habitants de l'eau salée,

dont la brillante parure contraste singulièrement avec la modeste

cellule. Ces Annélides vivent dans leur étui comme les Teignes dans

leur fourreau. La coupe de cet étui est tantôt ronde, tantôt anguleuse,

suivant les espèces. (Cuvier.)

[153] Voyez les figures 6, 8 et 9 de la planche XXI.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXII.

ANNÉLIDE TUBICOLE

(SABELLE UNISPIRALE).

Dessin de Lackerbauer, d'après nature (aquarium de Concarneau).]

Pour bien voir les Serpules dans un aquarium, il faut user de grandes

précautions; car le moindre mouvement suffit pour les faire rentrer

dans leur tube.

On aperçoit d'abord à l'ouverture une espèce de bouton écarlate, en

forme de cône renversé, porté par une longue tige flexible: c'est

un tentacule destiné à fermer l'entrée du tuyau, quand l'animal

s'y retire tout à fait. Que dites-vous d'une massue servant de porte

cochère? L'Annélide possède un autre tentacule à l'état de rudiment.

Le bouton est richement nuancé de vermillon et d'orange parfois strié

de blanc pur. Son extrémité aplatie est divisée par des sillons qui

rayonnent du centre à la circonférence, où ils sont armés de dents

microscopiques.

Dans quelques espèces, cette sorte d'opercule se trouve tout à fait

plat. Sa surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes. Dans la

_Serpule géante_[154], on y remarque deux petites cornes rameuses comme

des bois de cerf. Dans la _Serpule étoilée_[155], l'opercule est formé

de trois plaques enfilées; ce qui fait que l'animal ferme sa maison

avec trois portes successives.

[154] _Serpula gigantea_ Pallas.

[155] _Serpula stellata_ Grube.

Quand l'Annélide sort de son fourreau, elle épanouit peu à peu un

splendide panache disposé en entonnoir. Ce panache est composé de

filaments d'un beau rouge ou d'un bleu clair, ou variés de jaune et de

violet. Il paraît toujours en mouvement, mais le mouvement est doux

et onduleux. Il est tapissé de petits cils vibratiles. Dans plusieurs

espèces, l'appareil se roule en spirale au moment où il s'enferme dans

le tube.

A proprement parler, les Serpules n'ont pas de tête distincte. La

partie antérieure de leur corps représente une sorte de manteau,

au-dessous duquel s'ouvre l'estomac. Leur poitrine est composée de

sept segments qui offrent chacun, sur les côtés, une paire de pieds

en forme de tubercules, traversés au sommet par un faisceau de

soies fines, élastiques et dures qui peuvent sortir de l'organe ou

y rentrer à volonté. On compte, par pinceau, vingt à trente de ces

poils, lesquels, au microscope, offrent l'apparence d'un tuyau jaune,

transparent et de consistance cornée, se dilatant à son extrémité en

nœud armé de quatre pointes. Trois de ces pointes sont ténues; la

quatrième se prolonge en lame acérée, très-élastique. Lorsque l'animal

veut sortir, il pousse au dehors des pieds les pinceaux du premier

segment, dont les pointes pénètrent dans la fine membrane qui tapisse

l'intérieur du tube et leur fournit un point d'appui. Les segments

postérieurs se contractent, les pinceaux de la dernière paire de pieds

s'épanouissent à leur tour et s'arc-boutent de la même manière, tandis

que ceux de la première paire rentrent dans le fourreau et permettent

au corps de s'allonger. S'agit-il de revenir sur ses pas, la nature y

a pourvu par un appareil préhenseur encore plus délicat. Chaque pied

est pourvu sur le dos d'une ligne jaunâtre, perpendiculaire à l'axe du

corps, ligne imperceptible à l'œil nu, mais qui, sous un grossissement

de 300 diamètres, présente l'aspect d'un ruban musculaire érectile,

garni sur toute sa longueur de plaques triangulaires parallèles,

découpées en sept dents, dont six se recourbent dans un sens, et dont

la septième se dirige en sens opposé, en faisant face aux autres. Il

existe cent trente-six plaques par ruban; et, comme il y a autant

de rubans que de pieds, c'est-à-dire quatorze, on peut évaluer à

dix-neuf cents le nombre total de ces petites pièces préhensiles,

toutes mues par un muscle distinct. Chaque plaque étant armée de sept

dents, l'Annélide dispose donc de treize mille trois cents crochets

susceptibles de s'implanter à volonté dans la membrane de son tube. Il

n'est pas étonnant qu'avec tant de muscles faisant agir ces myriades de

griffes, elle puisse s'enfermer et se cacher avec une telle rapidité.

Quel merveilleux appareil moteur prodigué à un si misérable ver!

(Gosse.)

En réalité, tous les mouvements des Serpules se réduisent à élever la

partie antérieure ou supérieure de leur corps à une petite distance

au-dessus de leur résidence calcaire. L'animal, ainsi qu'on vient de le

voir, grimpe dans son tuyau, à l'aide de ses crochets, comme un _petit

ramoneur dans une cheminée_. (Rymer Jones.)

Une autre Annélide, pourvue de même d'un vêtement calcaire, mais

de taille extrêmement petite, habite sur les fucus et les autres

hydrophytes, sur les coquillages et sur les rochers. Celle-ci a été

nommée _Spirorbe nautiloïde_[156]. Elle sécrète un tuyau plus régulier

que celui de la Serpule, enroulé sur lui-même comme la coquille de

plusieurs mollusques fluviatiles désignés sous le nom de _Planorbes_.

Cette jolie petite bête est grosse comme une tête d'épingle; elle

adhère fortement aux corps solides par l'un des côtés plats de sa

coquille. Elle fait sortir de temps en temps une couronne de six

tentacules plumeux et frémissants, au milieu desquels s'ouvre sa

bouche. Elle épanouit sa couronne et la tourne dans tous les sens avec

une harmonie et une grâce parfaites.

[156] _Spirorbis nautiloides_ Lamarck.

Ce pauvre animal est sans tête, sans yeux et même sans mâchoire. Il

ferme hermétiquement sa maisonnette avec un septième tentacule terminé

par une massue, à peu près comme celui de la Serpule.

Les _Térébelles_[157] sont aussi des Annélides tubicoles. Elles se font

distinguer par leurs nombreux appendices filiformes, susceptibles d'une

grande extension, placés autour de la bouche, et par leurs trois paires

d'organes respiratoires en forme d'arbuscules et non pas en éventail.

[157] Voyez figure 1, planche XXI.

Les tentacules de ces Annélides ressemblent, au premier abord, à

des fils charnus, cylindriques, d'une extrême flexibilité. Mais en

y regardant plus attentivement, on reconnaît qu'ils sont aplatis

et rubanés, et qu'ils offrent une rainure longitudinale pouvant se

transformer en pli et saisir alors les corps étrangers qui sont à leur

portée.

Dans une espèce, la rainure dont il s'agit est bordée, de chaque côté,

par une série de denticules.

Les organes respiratoires des Térébelles sont fort beaux. Ils offrent,

dans leurs divisions, une grande profusion d'angles, de courbures et de

pointes. Leurs couleurs sont très-variées et très-brillantes.

Le tube protecteur de ces animaux est composé de vase, d'argile, de

grains de sable et de fragments de coquilles agglutinés. Il a une forme

cylindrique. On remarque, à son orifice, des bords prolongés en petites

branches de même nature, qui servent à loger les tentacules.

Si l'on met dans un aquarium une Térébelle privée de son fourreau, on

verra l'Annélide étendre ses fils tentaculaires, balayer le sable, et

l'accumuler dans un coin pour en construire une nouvelle habitation. Le

petit architecte développe une grande activité dans la mise en œuvre de

ces matériaux. Quand le tube est en partie formé, il s'y enferme et y

demeure caché tout le long du jour. Vers midi, l'animal manifeste une

certaine inquiétude, laquelle augmente au fur et à mesure que le soir

approche. Aussitôt que le soleil est couché, les tentacules sortent

de la maisonnette, et se mettent à l'ouvrage. Chacun saisit un grain

de sable et le transporte au sommet du tube commencé. Quand un de ces

bras, maladroit ou fatigué, laisse échapper sa petite charge, il la

cherche jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée, et ne l'abandonne plus jusqu'à

ce qu'il l'ait portée à sa destination.

Dans certaines espèces, les tentacules semblent s'être divisé le

travail: les uns sont occupés au choix des matériaux, les autres au

transport; certains les alignent et les agglutinent; quelques-uns

ramassent soigneusement les débris qui tombent du chantier.

[Illustration: TÉRÉBELLE COQUILLIÈRE

(_Terebella conchilega_ Gmelin).]

Le travail de construction se continue pendant plusieurs heures, sans

relâche, par un véritable procédé de fourmi; il semble marcher avec

lenteur. Cependant, le lendemain, on est étonné des progrès qu'a

faits le petit édifice. Durant la nuit la tour s'est allongée, et, au

milieu des parois nues, on aperçoit maintenant des particules de sable

régulièrement et solidement unies ensemble, qui en constituent le

revêtement extérieur. L'architecte, satisfait, se repose alors de ses

travaux et au milieu de ses travaux. Mais ce repos ne dure que jusqu'au

soir. (Rymer Jones.)

L'intérieur du tube est tapissé d'une mince couche de matière

semblable à de la soie, laquelle réunit et fortifie les éléments de la

maçonnerie, et décore en même temps d'une jolie tenture les murs de la

chambrette. Cette matière provient d'une humeur gluante sécrétée par la

peau de l'Annélide, humeur précieuse qui sert à la fois de ciment et

d'ornement.

Quand on arrache brusquement une Térébelle de son tube, on la blesse

quelquefois; on entame ses anneaux ou l'on mutile ses tentacules.

L'animal paraît peu affecté de ces accidents. Un bras de moins n'est

pas un grand malheur pour notre infatigable architecte. Il recommence

une nouvelle maison, comme s'il ne lui était rien arrivé!

La _Térébelle tisserand_[158] ne se borne pas à construire une

maisonnette tubuleuse avec du sable et de la vase; elle fabrique aussi

une sorte de toile d'araignée, une manière de filet pour entourer ses

œufs. Cette toile est très-mince, un peu irrégulière, et composée de

fils si fins et si transparents, qu'ils sont presque invisibles. C'est

un travail fort compliqué, où se trouvent au moins cinquante fils de la

longueur du petit tisserand.

[158] _Terebella textrix_ Dalyell.

M. de Quatrefages a désigné sous le nom de _Térébelle Emmaline_[159]

une nouvelle espèce ravissante, dont il a bien voulu nous communiquer

un dessin.

[159] _Terebella Emmalina_ Quatrefages (voy. la figure 1 de la

planche XXI).

Le corps de cette espèce est allongé, déprimé et comme rubané; il

s'amincit fortement en arrière. En dessus, il offre une belle teinte

bleu d'azur, qui passe bientôt au vert gai, puis au lilas clair,

et enfin au jaune d'ocre. Le dessous est plus ou moins doré. Les

articulations, à peine sensibles à la partie antérieure, deviennent

de plus en plus marquées dans la région caudale. On prendrait cette

dernière pour un rameau de Salicorne. Ses bords sont garnis d'une

rangée de petits pieds en forme de mamelons; les quinze premières

paires pourpres et terminées par un pinceau de poils ou de crochets;

les autres, jaunâtres et sans armure.

Les six branchies forment en avant et en dessus, à gauche et à

droite, deux rangées latérales de panaches d'un beau rouge vermillon,

semblables à des arbustes de Corail en miniature. La paire antérieure

est la plus grande; la postérieure, la plus petite.

Sur le front naissent de soixante à quatre-vingts tentacules ou cirres

trois fois au moins plus longs que l'Annélide, presque aussi minces

que des fils d'araignée, demi-transparents et jaunâtres. Les uns sont

droits, les autres flexueux, quelques-uns tordus en spirale. Tous

creusés d'un canal central, en communication avec la cavité abdominale.

Ils divergent, et forment autour de la Térébelle un appareil capillaire

de la plus grande délicatesse. Ce n'est pas un réseau, car tous les

cirres sont distincts. C'est presque un nuage, tant ils sont légers

et diaphanes! C'est une sorte de soleil filamenteux et contractile

qui rappelle l'aigrette soyeuse et tremblante qui couronne les fruits

de certaines composées. Ces tentacules servent en même temps à la

préhension des aliments et à la locomotion de l'Annélide. Ce sont

encore, malgré leur ténuité, des organes d'attaque et de défense;

car leur surface est garnie de vésicules urticantes en forme de

petites bouteilles à col court, dont l'orifice laisse passer un dard

microscopique très-pointu, traversé probablement par un canal qui

communique avec une glande venimeuse placée au fond de la bouteille.

Si l'on ajoute, en avant de la partie céphalique d'une Térébelle, des

pailles de couleur dorée, disposées sur plusieurs rangs en peignes ou

en couronnes, on aura une _Amphitrite_.

Celle qu'on désigne sous le nom d'_éventail_[160] est bien certainement

une des plus jolies Annélides de nos mers.

[160] _Amphitrite ventilabrum_ Gmelin.

Son tube ressemble à un fourreau de cuir. Il est étroit et s'élargit

graduellement de bas en haut.

L'Annélide étant mise dans de l'eau fraîche, on voit, après quelques

moments de repos, s'échapper de son tube plusieurs petites bulles

d'air. Bientôt sortent graduellement les pointes d'un pinceau bigarré,

qui s'élève peu à peu, jusqu'à ce qu'il forme un merveilleux panache,

composé d'une multitude de filaments plumeux d'un carmin vif. Ce

panache s'étale et prend la forme de deux éventails demi-verticaux,

arrondis, concaves, disposés de manière à produire un immense

entonnoir. Chaque filament est grêle, pointu et garni sur les côtés

de barbes extrêmement fines, arrangées avec une grande symétrie. Ils

sont serrés inférieurement et divergent plus ou moins vers la moitié

supérieure. Cette dernière moitié est presque toujours d'un rouge

pourpre. La base de l'entonnoir plumeux paraît d'un jaune doré, avec

cinq ou six petites zones transversales et parallèles de ponctuations

purpurines.

On remarque au milieu deux antennes triangulaires, pointues, brunes et

vertes, et au-dessous deux espèces de lobes charnus qu'on a comparés

à deux truelles. Entre ces lobes surgit un organe qui ressemble à une

languette.

Le reste du corps est grêle, comme festonné, et peint en jaune, en

vert, en rouge et même en brun.

Au plus léger choc, toutes ces brillantes parties s'affaissent, se

resserrent et disparaissent. On ne voit plus qu'un vilain fourreau.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXVIII

LES SANGSUES DE MER.

«Tu rassasies chaque créature vivante suivant son goût et son

désir!»

(DAVID.)

I

Il existe des Sangsues dans l'Océan comme il en existe dans les marais.

Il y a des parasites partout. Mais les suceuses de sang qui vivent dans

l'eau salée diffèrent notablement de celles qui serpentent dans l'eau

douce.

Et d'abord, au lieu d'une peau mince et délicate, elles ont une

enveloppe épaisse et coriace. Elles sont vêtues plus solidement, plus

confortablement que les Sangsues ordinaires, sans doute pour mieux

résister à la température froide, aux sels pénétrants et aux agitations

incessantes du grand milieu qu'elles habitent.

Par suite de l'épaisseur et de la rigidité de leur habillement,

ces Annélides n'ont pas les mouvements faciles et gracieux qui

caractérisent nos sémillantes Sangsues médicinales. Elles ne peuvent

pas se contracter en olive (Rondelet), et leur corps, plus ou moins

roide, reste toujours plus ou moins étendu. En second lieu, leur

ventouse de devant est en forme d'écuelle et non en bec de flûte; elle

ressemble, à s'y méprendre, à celle de derrière; elle est seulement

plus petite.

Quelle singulière organisation qu'une bête cylindrique, avec une

écuelle en guise de tête et une écuelle en guise de queue!

Les Sangsues de mer ont été appelées _Albiones_ et _Branchellions_.

(Ces noms sont bien jolis pour des Sangsues!)

[Illustration:

_P. L._ _F. L._

ALBIONE ÉPINEUSE

(_Albione muricata_ Savigny).]

[Illustration:

_P. L._ _F. L._

BRANCHELLION DE LA TORPILLE

(_Branchellion Torpedinis_ Savigny).]

Les premières, nommées aussi _Pontobdelles_ ou _Ponbdelles_, ont un

corps généralement hérissé de verrues plus ou moins épineuses; elles

manquent de branchies et respirent par la peau.

Les secondes ont un corps non verruqueux; mais les deux tiers

postérieurs de l'animal sont garnis sur les côtés de branchies

extérieures, demi-circulaires, onduleuses, semblables à de petites

feuilles transversales superposées. Ces branchies composent ainsi deux

franges élégantes.

Les Albiones se trouvent principalement sur les Raies, et les

Branchellions sur les Torpilles.

Les Sangsues de mer adhèrent fortement à ces poissons au moyen

de leurs ventouses. Elles ont l'instinct de choisir la racine des

nageoires, les bords des yeux, l'orifice des branchies; c'est-à-dire

les endroits où la peau est à la fois le plus riche en vaisseaux

sanguins, le plus mince et le plus vulnérable.

Ces animaux ne sont pas pourvus, comme les Sangsues médicinales, de

trois mâchoires cartilagineuses, robustes, armées d'une soixantaine de

dents pointues, en forme de chevrons. On n'y découvre que trois petits

tubercules, sans aucune dureté. Comment ces parasites parviennent-ils

à diviser les téguments des Raies et des Torpilles? Leur bouche est

organisée tout à fait comme une vraie ventouse; elle s'applique contre

la peau d'une manière très-solide, et la déchire par une très-forte

aspiration. Cette enveloppe est rompue, déchirée et non sciée; ce qui

fait que la blessure doit être irrégulière et non trifide.

Les verrues épineuses, et peut-être aussi les branchies foliacées,

empêchent ces Annélides de glisser sur l'enveloppe rugueuse des

Poissons, surtout quand ces derniers s'agitent brusquement. Pendant

le jour, elles demeurent immobiles. Le soir, elles sortent de leur

apathie, sucent les Raies et les Torpilles, ou bien voyagent sur leur

corps.

II

Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son

goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent

les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous

les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau

revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils

se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près

du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte

de nos sanguinaires Annélides.

Le monde de la mer · 第 20 / 36 段