belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l'appelle _Chenille
de mer_ (_Aphrodite hérissée_[151]). Elle est ovoïde, assez pointue
aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le
ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges
écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées
sous le nom d'_élytres_. Ces écailles sont recouvertes par une
fourrure épaisse, brune, semblable à de l'étoupe, qui prend naissance
principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à
l'eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui
percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses,
brillantes de tout l'éclat de l'or, et changeantes en toutes les
teintes de l'iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l'orangé,
le bleu, le pourpre, l'écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances
ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant
les effets les plus merveilleux. L'Aphrodite hérissée ne le cède en
beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses
ont de plus vif. (Cuvier.)
[151] _Aphrodite aculeata_ Baster.
L'animal offre sur les côtés quarante tubercules, d'où sortent des
cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a
deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et
susceptible d'être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe.
Ses organes respiratoires, au nombre d'une quinzaine, sont placés sur
le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils
ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu'ils fonctionnent,
les écailles s'élèvent et s'abaissent alternativement.
Les soies de l'Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure
que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la
pointe serait armée d'une double rangée de fortes barbes; de sorte
que, lorsque l'Annélide hérisse ses piquants, l'ennemi le plus
courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces
soies rentrent au besoin dans l'intérieur du corps. Chacune possède
un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre
lesquelles l'instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les
chairs de l'animal. (Rymer Jones.)
L'Aphrodite est timide et paresseuse. Elle se remue à peine, au moins
pendant le jour; elle reste habituellement dans la même position,
blottie sous une pierre ou sous quelque coquille. L'extrémité
postérieure de son corps est recourbée, et il sort constamment de
l'orifice qui s'y trouve un courant d'eau si rapide, qu'il détermine
tout autour un petit tourbillon.
Cependant ces Annélides peuvent nager avec facilité. Elles sortent
ordinairement la nuit pour aller chercher leur proie. Elles sont
très-voraces et n'épargnent même pas leur propre espèce.
M. Rymer Jones rapporte que deux individus, de taille inégale et
probablement d'âge différent, avaient été mis dans un aquarium. Après
avoir vécu en paix pendant deux ou trois jours, le plus grand essaya
de manger son compagnon. Il en avait déjà introduit la moitié dans sa
grande et robuste trompe œsophagienne. La victime faisait des efforts
désespérés pour se dégager. L'agresseur, après l'avoir retenue pendant
quelque temps, fut enfin obligé de rendre gorge. Mais le malheureux
patient avait eu, dans le combat, quelques écailles arrachées et les
reins cassés. Le lendemain, il n'en restait plus que la moitié, l'autre
avait été dévorée. Le vainqueur dardait çà et là sa trompe affamée,
pour saisir le reste de la pauvre bête qui gisait immobile dans un coin
de l'aquarium.....
III
Les Annélides dorsibranches sont _errantes_; les tubicoles sont
_sédentaires_.
Celles-ci se font remarquer surtout par l'élégance de leurs organes
respiratoires, disposés en aigrettes, en couronnes, en éventails ou en
panaches.....
L'entrée de leur habitation est ordinairement petite. C'est cependant
la seule issue par laquelle nos recluses peuvent jeter un regard sur le
monde de la mer, battre l'eau avec leurs branchies, et pourvoir à leurs
besoins.
Parmi ces Annélides, citons d'abord les _Hermelles_[152].
[152] Voyez la figure 5 de la planche XXI.
Il en existe une dans les eaux de la Méditerranée, longue de 5
centimètres, et logée dans un étui de sable. Elle montre de temps en
temps sa tête bifurquée, portant une double couronne de soies fortes,
aiguës et dentelées, d'un beau jaune d'or. Ces couronnes forment les
deux battants d'une porte solide. Ce sont de véritables herses qui
ferment hermétiquement l'entrée de l'habitation, lorsque l'Annélide
effrayée disparaît comme un éclair dans sa maison de terre.
La moindre brise qui agite le liquide, ou qui _fait rider la face de
l'eau_, suffit pour déterminer le timide animal à se blottir dans sa
fortification.
Des bords de la fente céphalique sortent, au nombre de cinquante à
soixante, des filaments déliés, d'un violet tendre, sans cesse agités
comme de petits Serpents. Ces espèces de bras s'allongent ou se
raccourcissent alternativement, saisissent la proie au passage et
l'amènent dans la bouche. Ce sont eux encore qui ont ramassé un à
un, et mis en place, les grains de quartz ou de calcaire qui entrent
dans la composition du logement tubulé. Ces grains solides sont
reliés ensemble par une sorte de mucosité qui joue le rôle de mortier
hydraulique.
Sur les côtés du corps, on aperçoit des mamelons d'où sortent des
faisceaux de lances aiguës et tranchantes, ou de larges éventails
dentelés comme des scies en demi-cercle. Ce sont là les pieds de
l'Hermelle. Enfin, sur le dos se trouvent des cirres recourbés en
forme de faux, et dont la couleur varie du rouge sombre au vert-pré.
(Quatrefages.)
Lorsqu'on drague sur les côtes de la mer, dans une eau profonde,
on ramène souvent de vieilles coquilles et des tessons de poterie
auxquels sont attachées des masses de tubes calcaires, d'un blanc sale,
allongés, vermiculés, contournés, entrelacés en tous sens. Ces tubes
sont les demeures des _Serpules_[153], petits habitants de l'eau salée,
dont la brillante parure contraste singulièrement avec la modeste
cellule. Ces Annélides vivent dans leur étui comme les Teignes dans
leur fourreau. La coupe de cet étui est tantôt ronde, tantôt anguleuse,
suivant les espèces. (Cuvier.)
[153] Voyez les figures 6, 8 et 9 de la planche XXI.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXII.
ANNÉLIDE TUBICOLE
(SABELLE UNISPIRALE).
Dessin de Lackerbauer, d'après nature (aquarium de Concarneau).]
Pour bien voir les Serpules dans un aquarium, il faut user de grandes
précautions; car le moindre mouvement suffit pour les faire rentrer
dans leur tube.
On aperçoit d'abord à l'ouverture une espèce de bouton écarlate, en
forme de cône renversé, porté par une longue tige flexible: c'est
un tentacule destiné à fermer l'entrée du tuyau, quand l'animal
s'y retire tout à fait. Que dites-vous d'une massue servant de porte
cochère? L'Annélide possède un autre tentacule à l'état de rudiment.
Le bouton est richement nuancé de vermillon et d'orange parfois strié
de blanc pur. Son extrémité aplatie est divisée par des sillons qui
rayonnent du centre à la circonférence, où ils sont armés de dents
microscopiques.
Dans quelques espèces, cette sorte d'opercule se trouve tout à fait
plat. Sa surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes. Dans la
_Serpule géante_[154], on y remarque deux petites cornes rameuses comme
des bois de cerf. Dans la _Serpule étoilée_[155], l'opercule est formé
de trois plaques enfilées; ce qui fait que l'animal ferme sa maison
avec trois portes successives.
[154] _Serpula gigantea_ Pallas.
[155] _Serpula stellata_ Grube.
Quand l'Annélide sort de son fourreau, elle épanouit peu à peu un
splendide panache disposé en entonnoir. Ce panache est composé de
filaments d'un beau rouge ou d'un bleu clair, ou variés de jaune et de
violet. Il paraît toujours en mouvement, mais le mouvement est doux
et onduleux. Il est tapissé de petits cils vibratiles. Dans plusieurs
espèces, l'appareil se roule en spirale au moment où il s'enferme dans
le tube.
A proprement parler, les Serpules n'ont pas de tête distincte. La
partie antérieure de leur corps représente une sorte de manteau,
au-dessous duquel s'ouvre l'estomac. Leur poitrine est composée de
sept segments qui offrent chacun, sur les côtés, une paire de pieds
en forme de tubercules, traversés au sommet par un faisceau de
soies fines, élastiques et dures qui peuvent sortir de l'organe ou
y rentrer à volonté. On compte, par pinceau, vingt à trente de ces
poils, lesquels, au microscope, offrent l'apparence d'un tuyau jaune,
transparent et de consistance cornée, se dilatant à son extrémité en
nœud armé de quatre pointes. Trois de ces pointes sont ténues; la
quatrième se prolonge en lame acérée, très-élastique. Lorsque l'animal
veut sortir, il pousse au dehors des pieds les pinceaux du premier
segment, dont les pointes pénètrent dans la fine membrane qui tapisse
l'intérieur du tube et leur fournit un point d'appui. Les segments
postérieurs se contractent, les pinceaux de la dernière paire de pieds
s'épanouissent à leur tour et s'arc-boutent de la même manière, tandis
que ceux de la première paire rentrent dans le fourreau et permettent
au corps de s'allonger. S'agit-il de revenir sur ses pas, la nature y
a pourvu par un appareil préhenseur encore plus délicat. Chaque pied
est pourvu sur le dos d'une ligne jaunâtre, perpendiculaire à l'axe du
corps, ligne imperceptible à l'œil nu, mais qui, sous un grossissement
de 300 diamètres, présente l'aspect d'un ruban musculaire érectile,
garni sur toute sa longueur de plaques triangulaires parallèles,
découpées en sept dents, dont six se recourbent dans un sens, et dont
la septième se dirige en sens opposé, en faisant face aux autres. Il
existe cent trente-six plaques par ruban; et, comme il y a autant
de rubans que de pieds, c'est-à-dire quatorze, on peut évaluer à
dix-neuf cents le nombre total de ces petites pièces préhensiles,
toutes mues par un muscle distinct. Chaque plaque étant armée de sept
dents, l'Annélide dispose donc de treize mille trois cents crochets
susceptibles de s'implanter à volonté dans la membrane de son tube. Il
n'est pas étonnant qu'avec tant de muscles faisant agir ces myriades de
griffes, elle puisse s'enfermer et se cacher avec une telle rapidité.
Quel merveilleux appareil moteur prodigué à un si misérable ver!
(Gosse.)
En réalité, tous les mouvements des Serpules se réduisent à élever la
partie antérieure ou supérieure de leur corps à une petite distance
au-dessus de leur résidence calcaire. L'animal, ainsi qu'on vient de le
voir, grimpe dans son tuyau, à l'aide de ses crochets, comme un _petit
ramoneur dans une cheminée_. (Rymer Jones.)
Une autre Annélide, pourvue de même d'un vêtement calcaire, mais
de taille extrêmement petite, habite sur les fucus et les autres
hydrophytes, sur les coquillages et sur les rochers. Celle-ci a été
nommée _Spirorbe nautiloïde_[156]. Elle sécrète un tuyau plus régulier
que celui de la Serpule, enroulé sur lui-même comme la coquille de
plusieurs mollusques fluviatiles désignés sous le nom de _Planorbes_.
Cette jolie petite bête est grosse comme une tête d'épingle; elle
adhère fortement aux corps solides par l'un des côtés plats de sa
coquille. Elle fait sortir de temps en temps une couronne de six
tentacules plumeux et frémissants, au milieu desquels s'ouvre sa
bouche. Elle épanouit sa couronne et la tourne dans tous les sens avec
une harmonie et une grâce parfaites.
[156] _Spirorbis nautiloides_ Lamarck.
Ce pauvre animal est sans tête, sans yeux et même sans mâchoire. Il
ferme hermétiquement sa maisonnette avec un septième tentacule terminé
par une massue, à peu près comme celui de la Serpule.
Les _Térébelles_[157] sont aussi des Annélides tubicoles. Elles se font
distinguer par leurs nombreux appendices filiformes, susceptibles d'une
grande extension, placés autour de la bouche, et par leurs trois paires
d'organes respiratoires en forme d'arbuscules et non pas en éventail.
[157] Voyez figure 1, planche XXI.
Les tentacules de ces Annélides ressemblent, au premier abord, à
des fils charnus, cylindriques, d'une extrême flexibilité. Mais en
y regardant plus attentivement, on reconnaît qu'ils sont aplatis
et rubanés, et qu'ils offrent une rainure longitudinale pouvant se
transformer en pli et saisir alors les corps étrangers qui sont à leur
portée.
Dans une espèce, la rainure dont il s'agit est bordée, de chaque côté,
par une série de denticules.
Les organes respiratoires des Térébelles sont fort beaux. Ils offrent,
dans leurs divisions, une grande profusion d'angles, de courbures et de
pointes. Leurs couleurs sont très-variées et très-brillantes.
Le tube protecteur de ces animaux est composé de vase, d'argile, de
grains de sable et de fragments de coquilles agglutinés. Il a une forme
cylindrique. On remarque, à son orifice, des bords prolongés en petites
branches de même nature, qui servent à loger les tentacules.
Si l'on met dans un aquarium une Térébelle privée de son fourreau, on
verra l'Annélide étendre ses fils tentaculaires, balayer le sable, et
l'accumuler dans un coin pour en construire une nouvelle habitation. Le
petit architecte développe une grande activité dans la mise en œuvre de
ces matériaux. Quand le tube est en partie formé, il s'y enferme et y
demeure caché tout le long du jour. Vers midi, l'animal manifeste une
certaine inquiétude, laquelle augmente au fur et à mesure que le soir
approche. Aussitôt que le soleil est couché, les tentacules sortent
de la maisonnette, et se mettent à l'ouvrage. Chacun saisit un grain
de sable et le transporte au sommet du tube commencé. Quand un de ces
bras, maladroit ou fatigué, laisse échapper sa petite charge, il la
cherche jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée, et ne l'abandonne plus jusqu'à
ce qu'il l'ait portée à sa destination.
Dans certaines espèces, les tentacules semblent s'être divisé le
travail: les uns sont occupés au choix des matériaux, les autres au
transport; certains les alignent et les agglutinent; quelques-uns
ramassent soigneusement les débris qui tombent du chantier.
[Illustration: TÉRÉBELLE COQUILLIÈRE
(_Terebella conchilega_ Gmelin).]
Le travail de construction se continue pendant plusieurs heures, sans
relâche, par un véritable procédé de fourmi; il semble marcher avec
lenteur. Cependant, le lendemain, on est étonné des progrès qu'a
faits le petit édifice. Durant la nuit la tour s'est allongée, et, au
milieu des parois nues, on aperçoit maintenant des particules de sable
régulièrement et solidement unies ensemble, qui en constituent le
revêtement extérieur. L'architecte, satisfait, se repose alors de ses
travaux et au milieu de ses travaux. Mais ce repos ne dure que jusqu'au
soir. (Rymer Jones.)
L'intérieur du tube est tapissé d'une mince couche de matière
semblable à de la soie, laquelle réunit et fortifie les éléments de la
maçonnerie, et décore en même temps d'une jolie tenture les murs de la
chambrette. Cette matière provient d'une humeur gluante sécrétée par la
peau de l'Annélide, humeur précieuse qui sert à la fois de ciment et
d'ornement.
Quand on arrache brusquement une Térébelle de son tube, on la blesse
quelquefois; on entame ses anneaux ou l'on mutile ses tentacules.
L'animal paraît peu affecté de ces accidents. Un bras de moins n'est
pas un grand malheur pour notre infatigable architecte. Il recommence
une nouvelle maison, comme s'il ne lui était rien arrivé!
La _Térébelle tisserand_[158] ne se borne pas à construire une
maisonnette tubuleuse avec du sable et de la vase; elle fabrique aussi
une sorte de toile d'araignée, une manière de filet pour entourer ses
œufs. Cette toile est très-mince, un peu irrégulière, et composée de
fils si fins et si transparents, qu'ils sont presque invisibles. C'est
un travail fort compliqué, où se trouvent au moins cinquante fils de la
longueur du petit tisserand.
[158] _Terebella textrix_ Dalyell.
M. de Quatrefages a désigné sous le nom de _Térébelle Emmaline_[159]
une nouvelle espèce ravissante, dont il a bien voulu nous communiquer
un dessin.
[159] _Terebella Emmalina_ Quatrefages (voy. la figure 1 de la
planche XXI).
Le corps de cette espèce est allongé, déprimé et comme rubané; il
s'amincit fortement en arrière. En dessus, il offre une belle teinte
bleu d'azur, qui passe bientôt au vert gai, puis au lilas clair,
et enfin au jaune d'ocre. Le dessous est plus ou moins doré. Les
articulations, à peine sensibles à la partie antérieure, deviennent
de plus en plus marquées dans la région caudale. On prendrait cette
dernière pour un rameau de Salicorne. Ses bords sont garnis d'une
rangée de petits pieds en forme de mamelons; les quinze premières
paires pourpres et terminées par un pinceau de poils ou de crochets;
les autres, jaunâtres et sans armure.
Les six branchies forment en avant et en dessus, à gauche et à
droite, deux rangées latérales de panaches d'un beau rouge vermillon,
semblables à des arbustes de Corail en miniature. La paire antérieure
est la plus grande; la postérieure, la plus petite.
Sur le front naissent de soixante à quatre-vingts tentacules ou cirres
trois fois au moins plus longs que l'Annélide, presque aussi minces
que des fils d'araignée, demi-transparents et jaunâtres. Les uns sont
droits, les autres flexueux, quelques-uns tordus en spirale. Tous
creusés d'un canal central, en communication avec la cavité abdominale.
Ils divergent, et forment autour de la Térébelle un appareil capillaire
de la plus grande délicatesse. Ce n'est pas un réseau, car tous les
cirres sont distincts. C'est presque un nuage, tant ils sont légers
et diaphanes! C'est une sorte de soleil filamenteux et contractile
qui rappelle l'aigrette soyeuse et tremblante qui couronne les fruits
de certaines composées. Ces tentacules servent en même temps à la
préhension des aliments et à la locomotion de l'Annélide. Ce sont
encore, malgré leur ténuité, des organes d'attaque et de défense;
car leur surface est garnie de vésicules urticantes en forme de
petites bouteilles à col court, dont l'orifice laisse passer un dard
microscopique très-pointu, traversé probablement par un canal qui
communique avec une glande venimeuse placée au fond de la bouteille.
Si l'on ajoute, en avant de la partie céphalique d'une Térébelle, des
pailles de couleur dorée, disposées sur plusieurs rangs en peignes ou
en couronnes, on aura une _Amphitrite_.
Celle qu'on désigne sous le nom d'_éventail_[160] est bien certainement
une des plus jolies Annélides de nos mers.
[160] _Amphitrite ventilabrum_ Gmelin.
Son tube ressemble à un fourreau de cuir. Il est étroit et s'élargit
graduellement de bas en haut.
L'Annélide étant mise dans de l'eau fraîche, on voit, après quelques
moments de repos, s'échapper de son tube plusieurs petites bulles
d'air. Bientôt sortent graduellement les pointes d'un pinceau bigarré,
qui s'élève peu à peu, jusqu'à ce qu'il forme un merveilleux panache,
composé d'une multitude de filaments plumeux d'un carmin vif. Ce
panache s'étale et prend la forme de deux éventails demi-verticaux,
arrondis, concaves, disposés de manière à produire un immense
entonnoir. Chaque filament est grêle, pointu et garni sur les côtés
de barbes extrêmement fines, arrangées avec une grande symétrie. Ils
sont serrés inférieurement et divergent plus ou moins vers la moitié
supérieure. Cette dernière moitié est presque toujours d'un rouge
pourpre. La base de l'entonnoir plumeux paraît d'un jaune doré, avec
cinq ou six petites zones transversales et parallèles de ponctuations
purpurines.
On remarque au milieu deux antennes triangulaires, pointues, brunes et
vertes, et au-dessous deux espèces de lobes charnus qu'on a comparés
à deux truelles. Entre ces lobes surgit un organe qui ressemble à une
languette.
Le reste du corps est grêle, comme festonné, et peint en jaune, en
vert, en rouge et même en brun.
Au plus léger choc, toutes ces brillantes parties s'affaissent, se
resserrent et disparaissent. On ne voit plus qu'un vilain fourreau.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXVIII
LES SANGSUES DE MER.
«Tu rassasies chaque créature vivante suivant son goût et son
désir!»
(DAVID.)
I
Il existe des Sangsues dans l'Océan comme il en existe dans les marais.
Il y a des parasites partout. Mais les suceuses de sang qui vivent dans
l'eau salée diffèrent notablement de celles qui serpentent dans l'eau
douce.
Et d'abord, au lieu d'une peau mince et délicate, elles ont une
enveloppe épaisse et coriace. Elles sont vêtues plus solidement, plus
confortablement que les Sangsues ordinaires, sans doute pour mieux
résister à la température froide, aux sels pénétrants et aux agitations
incessantes du grand milieu qu'elles habitent.
Par suite de l'épaisseur et de la rigidité de leur habillement,
ces Annélides n'ont pas les mouvements faciles et gracieux qui
caractérisent nos sémillantes Sangsues médicinales. Elles ne peuvent
pas se contracter en olive (Rondelet), et leur corps, plus ou moins
roide, reste toujours plus ou moins étendu. En second lieu, leur
ventouse de devant est en forme d'écuelle et non en bec de flûte; elle
ressemble, à s'y méprendre, à celle de derrière; elle est seulement
plus petite.
Quelle singulière organisation qu'une bête cylindrique, avec une
écuelle en guise de tête et une écuelle en guise de queue!
Les Sangsues de mer ont été appelées _Albiones_ et _Branchellions_.
(Ces noms sont bien jolis pour des Sangsues!)
[Illustration:
_P. L._ _F. L._
ALBIONE ÉPINEUSE
(_Albione muricata_ Savigny).]
[Illustration:
_P. L._ _F. L._
BRANCHELLION DE LA TORPILLE
(_Branchellion Torpedinis_ Savigny).]
Les premières, nommées aussi _Pontobdelles_ ou _Ponbdelles_, ont un
corps généralement hérissé de verrues plus ou moins épineuses; elles
manquent de branchies et respirent par la peau.
Les secondes ont un corps non verruqueux; mais les deux tiers
postérieurs de l'animal sont garnis sur les côtés de branchies
extérieures, demi-circulaires, onduleuses, semblables à de petites
feuilles transversales superposées. Ces branchies composent ainsi deux
franges élégantes.
Les Albiones se trouvent principalement sur les Raies, et les
Branchellions sur les Torpilles.
Les Sangsues de mer adhèrent fortement à ces poissons au moyen
de leurs ventouses. Elles ont l'instinct de choisir la racine des
nageoires, les bords des yeux, l'orifice des branchies; c'est-à-dire
les endroits où la peau est à la fois le plus riche en vaisseaux
sanguins, le plus mince et le plus vulnérable.
Ces animaux ne sont pas pourvus, comme les Sangsues médicinales, de
trois mâchoires cartilagineuses, robustes, armées d'une soixantaine de
dents pointues, en forme de chevrons. On n'y découvre que trois petits
tubercules, sans aucune dureté. Comment ces parasites parviennent-ils
à diviser les téguments des Raies et des Torpilles? Leur bouche est
organisée tout à fait comme une vraie ventouse; elle s'applique contre
la peau d'une manière très-solide, et la déchire par une très-forte
aspiration. Cette enveloppe est rompue, déchirée et non sciée; ce qui
fait que la blessure doit être irrégulière et non trifide.
Les verrues épineuses, et peut-être aussi les branchies foliacées,
empêchent ces Annélides de glisser sur l'enveloppe rugueuse des
Poissons, surtout quand ces derniers s'agitent brusquement. Pendant
le jour, elles demeurent immobiles. Le soir, elles sortent de leur
apathie, sucent les Raies et les Torpilles, ou bien voyagent sur leur
corps.
II
Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son
goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent
les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous
les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau
revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils
se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près
du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte
de nos sanguinaires Annélides.