Au moindre danger, ces Mollusques plient leurs voiles, rentrent leurs

bras, contractent leur corps, et descendent dans la mer.

Le _Nautile commun_ est peut-être plus curieux que l'Argonaute papyracé.

Celui-ci ressemble davantage aux Céphalopodes sans coquille. Il a,

comme ces derniers, un sac viscéral, des yeux énormes et un bec de

perroquet. Mais sa tête, au lieu de porter de grands tentacules,

est entourée de plusieurs cercles de petits bras nombreux, fins,

contractiles et privés de suçoirs. (Rumph.)

La coquille du Nautile est grande, épaisse, ornée en dehors de bandes

et de flammes d'un fauve rougeâtre. Son intérieur paraît nacré d'une

manière assez brillante. Cette coquille est contournée en spirale.

Les tours croissent très-rapidement, de telle sorte que les derniers

enveloppent les premiers. Mais ce qui la distingue essentiellement,

c'est sa distribution en chambres symétriques, séparées par des

cloisons transversales et concaves. Vers le milieu de ces dernières,

se trouve un trou assez petit, répondant à un entonnoir étroit, lequel

produit un siphon qui va d'une chambre dans une autre.

[Illustration: COQUILLE DU NAUTILE COMMUN

(_Nautilus Pompilius_ Linné).]

L'animal demeure principalement dans la dernière chambre, qui est la

plus spacieuse et la seule largement ouverte. Une sorte de cordon, qui

paraît à la fois un tube et un ligament, naît de sa région dorsale,

parcourt tous les siphons, et relie ensemble les différentes parties de

son corps logées dans les diverses chambres.

Ce Céphalopode _polythalame_ représente jusqu'à un certain point, dans

nos mers actuelles, ces coquilles si nombreuses de l'ancien monde,

connues sous le nom de _Cornes d'Ammon_ (_Ammonites_).

On sait que ces fossiles sont divisés aussi en plusieurs chambres;

mais leur dernière loge est relativement petite, et non très-vaste.

Leurs cloisons sont anguleuses, tantôt ondulées, tantôt déchiquetées.

Certaines ressemblent à des feuilles d'Acanthe. Il existe des Cornes

d'Ammon depuis la taille d'une lentille jusqu'à celle d'une roue de

carrosse. (Cuvier.)

Quelques naturalistes ont cru que ces dépouilles étaient des coquilles

_intérieures_. On trouve encore, aujourd'hui vivant, un petit

Céphalopode testacé, appelé _Cornet de postillon_[142], qui renferme

dans la partie postérieure de son corps une coquille blanche, qu'on ne

saurait mieux comparer qu'à un cône très-allongé, tordu sur lui-même

dans un seul plan, et divisé transversalement en une série de cellules

par des lames très-concaves.

[142] _Spirula Peronii_ Lamarck.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXVI

L'UNITÉ DE COMPOSITION.

«L'unité dans la variété.»

(LEIBNITZ.)

I

Les Céphalopodes sont remarquables surtout par la situation de leurs

membres au-dessus de la tête. Leur nom signifie littéralement _pieds en

tête_. On appelle _Octopodes_ ceux qui ont huit membres, et _Décapodes_

ceux qui en ont dix. Cette bizarre structure, et le singulier mode de

progression qui en est la conséquence, ont frappé tous les naturalistes.

L'étude approfondie des anomalies _apparentes_ de la nature conduit

souvent à reconnaître, dans ses prétendues déviations, une confirmation

nouvelle de la sagesse de ses lois.

Il y a trente ans, deux ingénieux observateurs, MM. Laurencet et

Meyranx, examinant la manière dont sont placés relativement les

viscères des Céphalopodes, eurent la pensée de ramener cette classe

au type général des Vertébrés. Ils considérèrent ces Mollusques comme

des Vertébrés dont le tronc serait replié sur lui-même en arrière, à

peu près dans la région de l'ombilic, de manière que la nuque touchât

le bassin et que les mains fussent rapprochées des pieds. Cette

disposition est exactement celle que prennent les baladins, sur nos

places publiques, lorsqu'ils renversent leurs épaules pour marcher à la

fois sur les mains et sur les pieds.

Geoffroy Saint-Hilaire, saisissant avidement cette nouvelle vue,

annonça, dans un rapport circonstancié, qu'elle établissait, entre les

Céphalopodes et les animaux supérieurs, une ressemblance jusqu'alors

méconnue, et fournissait en même temps une nouvelle preuve en faveur de

la grande loi qu'il avait appelée _unité de composition organique_.

Cette interprétation détruisait l'opinion émise par Cuvier dans la

plupart de ses ouvrages, sur la grande différence qui sépare les

Mollusques des Vertébrés. L'illustre anatomiste réclama avec force,

peut-être même avec aigreur, contre les assertions et les conclusions

de son savant confrère.

De là cette discussion solennelle qui éclata entre les deux grands

naturalistes devant l'Académie des sciences, le 15 février 1830,

discussion qui fixa un moment l'attention de l'Europe tout entière.

Il s'agissait, en définitive, de savoir si la philosophie zoologique,

telle que l'a conçue Aristote, telle que l'ont continuée les

découvertes de vingt-deux siècles, telle enfin que Cuvier l'avait

illustrée par d'admirables dissections, si cette philosophie était

insuffisante, et devait céder la place aux doctrines récemment

introduites dans l'anatomie comparée, en Allemagne et en France,

par plusieurs naturalistes éminents, et en particulier par Geoffroy

Saint-Hilaire.

Quand les discussions scientifiques, disait un éminent critique de

l'époque, ne roulent que sur des travaux de détail, elles demeurent

enfermées dans l'enceinte des Académies. Mais quand elles portent

sur les hautes généralités de toute une science; quand de leur choc

doit résulter une de ces révolutions qui comptent dans l'histoire du

progrès; quand elles sont engagées et soutenues par des hommes dont le

nom est européen, alors la curiosité publique s'éveille et s'y attache.

Toutes les sciences sont, par contre-coup, mises en cause, et ont un

intérêt majeur à leur résultat.

La controverse élevée entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier offrit

tous ces caractères.

Les questions en litige étaient telles, qu'indépendamment de leur

valeur vraiment scientifique, elles devaient saisir l'imagination

de tout homme qui pense, et s'emparer fortement de toutes les

intelligences pour lesquelles le spectacle de la nature animée est une

source féconde d'émotions.

Tous les journaux scientifiques de l'époque, et même les grandes

feuilles quotidiennes, ouvrirent leurs colonnes à l'important débat qui

agitait l'Académie.

Un des écrivains les plus puissants et les plus aimés de l'Allemagne,

l'illustre Gœthe[143], entreprit de résumer et de commenter la célèbre

discussion. Il annonça que les sciences naturelles allaient recevoir

une nouvelle direction, et que l'esprit humain était sur le point de

faire un très-grand pas.....

[143] Il avait alors quatre-vingt-trois ans.

La sensation profonde que produisit l'aurore de cette transformation

scientifique durait encore le lendemain de cette autre révolution

(juillet 1830) qui venait de renverser une ancienne dynastie. On

raconte qu'un voyageur récemment arrivé de France s'étant présenté

devant Gœthe, celui-ci lui dit aussitôt: «Eh bien! que pensez-vous de

ce grand événement? le volcan a fait éruption!--C'est une terrible

catastrophe, répondit le visiteur; mais que pouvait-on attendre d'un

pareil ministère, si ce n'est que tout cela finirait par l'expulsion de

la famille royale!--_Il s'agit bien de ces gens-là! je vous parle du

débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire!_...» (Sorel.)

II

Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous

les êtres vivants d'après un plan unique, le même dans son essence,

mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent

les espèces d'une même classe d'animaux dérivent les unes des autres.

Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des

proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les

fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences

viennent d'une autre complication ou d'une autre modification.

«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait

Buffon, qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer

qu'une idée, et la varier en même temps de toutes les manières

possibles, afin que l'homme pût admirer à la fois, et la magnificence

de l'exécution, et la simplicité du dessin.»

Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et

reconnaître une partie quelconque de l'organisation à travers ses mille

usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi

elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement

développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144].

[144] M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a résumé les doctrines

philosophiques de son illustre père dans un ouvrage remarquable, où

l'élégance et la variété du style s'allient heureusement avec la

justesse et la profondeur des appréciations. La mort prématurée de

ce digne fils a été une perte irréparable pour la science et pour

l'amitié.

[Illustration: ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE.]

Cuvier s'efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on

entend _identité_, on dit une chose contraire au plus simple témoignage

des sens. Si, par là, on entend _ressemblance_, _analogie_, on énonce

une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans

son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes

les plus récentes n'ont fait qu'ajouter, dans certains cas, des traits

plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature.

Geoffroy répondait que l'unité de composition n'était, ni une parfaite

identité, ni une simple analogie, mais quelque chose entre-deux;

qu'elle s'appliquait aux connexions et non aux formes, aux ensembles et

non aux détails; qu'elle s'attachait surtout aux éléments organiques,

et présidait au plan général de l'organisme, et non à ses arrangements

partiels.

Cuvier n'avait-il pas été forcé d'admettre quatre types distincts dans

le règne animal? or, les animaux de chacun de ces types, tous les

Vertébrés par exemple, offraient-ils entre eux des identités ou des

analogies?

[Illustration: CUVIER.]

A la vérité, le grand zoologiste déclarait que la nature a laissé entre

ces divers plans des _hiatus_ manifestes, et que les Céphalopodes, par

exemple, diffèrent notablement de tous les autres animaux, _et ne sont

le passage de rien_.

Dans ses belles _Recherches sur les ossements fossiles_, Cuvier,

antiquaire d'une nouvelle espèce, n'avait-il pas abandonné plusieurs

fois sa méthode rigoureuse d'analyse, et n'était-il pas arrivé

hardiment, par la synthèse philosophique, à des résultats inattendus,

féconds, admirables, qui plaidaient éloquemment en faveur de la

doctrine de son illustre antagoniste?

III

Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette mémorable discussion.

Les prédictions de Gœthe se sont réalisées.

«L'esprit, disait ce profond penseur, gouvernera la matière. On

apercevra les grandes maximes de la création; on pénétrera dans

l'atelier mystérieux de Dieu! Que sont d'ailleurs nos relations

avec la nature, si nous nous occupons simplement des individualités

matérielles, et si nous ne sentons pas le souffle primordial qui donne

à chaque partie sa direction, et qui ordonne et sanctionne chaque

déviation au moyen d'une loi inhérente?»

[Illustration: GŒTHE.]

L'unité de composition et les lois secondaires qui en dérivent se

sont introduites peu à peu dans les idées, dans les livres et dans

l'enseignement; elles ont produit les résultats les plus féconds et

préparé l'heureuse transformation de la science. La nouvelle doctrine

n'est autre chose, comme le disait Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, que

la confirmation du principe de Leibnitz, qui définissait l'univers:

_L'unité dans la variété_. L'histoire naturelle ainsi comprise est la

première des philosophies (Villemain).

Les deux grands hommes qui ont exercé une influence si diverse sur

les progrès modernes de la zoologie avaient travaillé ensemble dans

leur jeunesse et publié plusieurs mémoires en commun; mais bientôt la

divergence de leurs vues les conduisit à désunir leurs efforts.

Esprit positif, froid et mesuré, Cuvier appliquait principalement

son génie à l'observation rigoureuse des faits et aux conséquences

immédiates résultant de cette observation. Il proclamait la suprême

autorité de l'analyse, et redoutait les conclusions prématurées de la

synthèse. Il était finaliste exagéré, et par cela même partisan de

l'invariabilité absolue des espèces; il ne s'attachait qu'à trouver des

caractères distinctifs. Il n'admettait d'autres lois dans les organes

que des lois de coexistence et d'harmonie. Enfin, il voyait dans les

classifications l'idéal auquel doit tendre l'histoire naturelle, et,

dans cet idéal une fois réalisé, la science tout entière.

Penseur enthousiaste et hardi, Geoffroy Saint-Hilaire donnait une

très-grande importance aux rapprochements de la synthèse, et croyait

que la science devait être désormais dirigée par le flambeau de la

philosophie; il proclamait la variété limitée des espèces, sous

l'influence des milieux ambiants; il admettait des harmonies acquises

et non originelles, contingentes et non nécessaires; il embrassait

tous les êtres organisés dans une même loi, et n'accordait aux

classifications qu'une valeur très-secondaire.

En résumé, Cuvier défendait la doctrine des différences, et

représentait l'école analytique; Geoffroy soutenait la doctrine des

ressemblances, et personnifiait l'école synthétique. L'un était

l'historien de la nature, l'autre voulait en être l'interprète!

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXVII

LES ANNÉLIDES.

..... Tout ce grand mouvement,

Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment.

(DELILLE.)

I

Voici un groupe d'animaux vermiformes confondus pendant longtemps avec

les Vers, à cause de leur physionomie.

Au premier abord, vous allez croire qu'ils sont fort laids et peu

intéressants.--Fi donc! des animaux qui ressemblent à des vers!

Mais, comme le dit Aristote, la nature ne renferme rien de bas, ni de

méprisable. Tout y est sublime, tout y est digne de notre admiration.

Vous le verrez bientôt. Les Annélides sont peut-être, parmi les bêtes

de la mer, celles qui présentent les formes les plus gracieuses, les

appendices les plus élégants et les couleurs les plus brillantes[145].

[145] Voyez la planche XXI.

Cuvier, un des premiers, étudia ces animaux d'une manière sérieuse.

Il les désigna sous le nom de _Vers à sang rouge_, parce qu'il avait

remarqué dans beaucoup d'entre eux le fluide sanguin d'une teinte plus

ou moins semblable à celle qu'il présente chez les animaux supérieurs.

Mais, depuis l'illustre zoologiste, on a reconnu dans ces groupes des

espèces à sang jaune, et d'autres à sang violet, à sang bleuâtre, et

même à sang vert. Il y en a aussi dont le sang est sans couleur.

Lamarck a proposé, pour ces animaux, le nom d'_Annélides_ (pourquoi

pas _Annelides_? disait Constant Duméril), aujourd'hui généralement

adopté. Ce nom est tiré de la structure particulière du corps,

formé comme d'une suite d'_anneaux_. Ces anneaux sont au nombre de

vingt, de trente, de soixante, de quatre-vingts..... Dans _l'Eunice

sanguine_[146], il y en a au moins trois cents. Dans la _Phyllodoce

lamelleuse_[147], on en compte jusqu'à neuf cents (l'animal offre à

peine 8 décimètres de longueur).

[146] _Eunice sanguinea_ Savigny.

[147] _Phyllodoce laminosa_ Audouin et M. Edwards.

Ces anneaux sont des rides minces ou épaisses, aplaties ou saillantes,

séparées par des étranglements. Chacun ressemble à celui qui le précède

et à celui qui le suit. Ceux de la tête, ou partie céphalique, et ceux

de la queue, sont ordinairement un peu modifiés.

Les zoologistes ont donné aux Annélides les désignations les plus

euphoniques, empruntées à la mythologie: _Amphitrite_, _Aphrodite_,

_Polynoé_, _Euphrosine_, _Alciope_, _Néréis_..... Il y a quelque chose

de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un

nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, une affection et des

souvenirs à toutes les pensées. (Nodier.)

Le corps des Annélides est nu, ou bien protégé par un vêtement solide.

Les espèces nues sont celles qui ressemblent le plus à des Vers ou à

des larves. Quelques-unes se creusent, dans la terre ou dans la vase,

des galeries étroites, dans lesquelles elles se logent. D'autres

s'établissent par centaines, par milliers, dans des mottes de sable,

qui ressemblent alors à des gâteaux de ruche à miel.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXI.

P. Lackerbauer del. d'après Mr. de Quatrefages. Picart fac-simile sc.

ANNÉLIDES.

1 Térébelle Emmaline. (_T. Emmalina. Q._)

2 Eunice magnifique. (_E. magnifica. Q._)

3 Hésione de Schmarda. (_H. Schmardæ. Q._)

4 Hétéronéreïde vagabonde. (_H. vagans. Q._)

5 Hermelles alvéolaires dans leurs tubes. (_H. alveolata. Sav._)

6 Vermilies sociales groupées. (_V. socialis. Q._)

7 Sabelle perforante. (_S. terebrans. Q._)

8 Serpule fasciculaire. (_S. fascicularis. Lamarck._)

9 Serpule triangulaire. (_S. triangularis. Q._)]

Les espèces à vêtement solide possèdent un étui calcaire épais, droit

ou flexueux, dans lequel elles peuvent se retirer entièrement, comme

dans une coquille.

Cuvier fait remarquer que les Annélides nues ont les organes

respiratoires sur la partie moyenne du corps, le long des côtés, et

que les Annélides à vêtement solide offrent ces mêmes organes attachés

à la tête ou à la partie antérieure. Ce grand naturaliste nomme les

premières _Dorsibranches_, et les secondes _Tubicoles_[148].

[148] Voyez la planche XXII.

Le corps des Annélides est plus ou moins cylindrique, souvent déprimé.

Il s'amincit en avant et en arrière. Il est susceptible de contraction

et d'extension.

Ces animaux ont des yeux en nombre variable: chez plusieurs, on en

compte jusqu'à soixante. M. Ehrenberg a fait connaître une curieuse

espèce qui en porte deux à la tête et deux à la queue. Deux yeux à la

queue! On en a décrit une autre, véritable petit Argus, qui a plusieurs

yeux sur la tête, deux sur chaque anneau du corps et quatre sur la

queue. Quelle richesse d'organes visuels!

Fourier n'a donc rien imaginé! L'idée d'un œil au bout d'une queue est,

en définitive, une assez pauvre idée. Voyez la nature! Elle en a mis

deux dans une bête, et quatre dans une autre!

Plusieurs Annélides possèdent le long du corps deux ou plusieurs

rangées de soies courtes ou allongées, molles ou roides. D'autres

sont entourées de mille petits filaments gracieusement mobiles,

qui deviennent, suivant le besoin, des mains, des pieds ou des

nageoires.....

Les _Cirratules_ offrent de longs appendices capillaires qui s'agitent

de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme

autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des

branchies, et le sang qui les remplit et les abandonne tour à tour,

leur communique une belle teinte d'un rouge cramoisi, ou laisse après

lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur

mufle pointu, surmonté d'un double œil en fer à cheval, comme elles se

ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les

frappe! Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois

que le nœud tranché par Alexandre. Mais, ici, le câble est vivant; les

replis glissent les uns dans les autres, se dénouant et se renouant

sans cesse, et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets.

(Quatrefages.)

Les Annélides sont des animaux très-timides, un rien les effraye.

Cependant elles sont destinées à vivre de rapine. Les unes se tiennent

en embuscade, et attendent au passage les pauvres petites bêtes

imprudentes qui s'aventurent dans leurs eaux, les enlacent avec leurs

bras ou les saisissent avec leur trompe. Les autres perforent les

coquilles les plus dures et dévorent les Mollusques les mieux abrités.

D'un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d'un grand

nombre d'ennemis; ils avaient donc besoin d'être armés d'une manière

convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu.

Il n'est peut-être pas d'arme blanche, dit un savant naturaliste,

inventée par le génie meurtrier de l'homme, dont on ne puisse trouver

le modèle dans la tribu des Annélides. Voilà des lames recourbées,

dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le

bord concave, comme dans le yatagan des Arabes, tantôt sur le côté

convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent

la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard de nos artilleurs,

ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont

des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme,

légèrement soudées à l'extrémité d'une tige aiguë. Ces pièces mobiles

sont destinées à rester dans le corps de l'ennemi, tandis que le

manche qui les supporte deviendra une longue pique tout aussi acérée

qu'auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs

tranchants, des flèches barbelées à rebours, pour mieux déchirer la

plaie, et qu'une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que

leurs fines dentelures ne viennent à s'émousser par le frottement ou

à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l'ennemi méprise ces

premières blessures et ces armes qui l'atteignent de loin, voilà que

de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort,

plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu, dès qu'il

s'agit de combattre tout à fait corps à corps..... (Quatrefages.)

II

En tête des Annélides dorsibranches, on peut placer les _Néréides_,

avec leurs tentacules en nombre pair attachés aux côtés de l'extrémité

céphalique. Leurs branchies forment de petites lames. Chacun de leurs

membres offre deux tubercules, deux faisceaux de soies et deux cirres.

Lorsque tous ces organes s'unissent pour frapper la vague de concert,

l'animal glisse à travers l'eau avec une aisance et une grâce au-dessus

de toute expression.

Les Annélides dorsibranches présentent souvent des couleurs éclatantes.

Une des plus riches par sa robe est la _Nephthys perle_[149], dont le

corps est d'un jaune d'orpiment ou d'un rouge orangé, avec une ligne

longitudinale plus sombre, courant le long du dos. Toute sa surface est

chatoyante. Ses mâchoires sont noires et ses yeux bleus.

[149] _Nephthys margaritacea_ Sars.

Une espèce voisine, l'_Eunice géante_[150] de la mer des Antilles,

peut être regardée comme la plus grande Annélide connue; elle atteint

jusqu'à un mètre et demi de longueur. Elle possède plus de quatre

cent cinquante articulations. Elle est ornée de teintes irisées

resplendissantes, qui rappellent les magnificences du soleil des

tropiques. Sa tête est émaillée des plus vives couleurs. Il en sort une

trompe énorme, rose, armée de trois paires de mâchoires. Autour de la

bouche se font remarquer cinq tentacules. Les organes respiratoires,

placés sur les deux flancs, paraissent comme des panaches vermillon,

surtout lorsqu'ils sont remplis de sang. On peut suivre ce fluide

jusque dans le grand vaisseau qui parcourt la région dorsale. L'animal

possède dix-sept cents organes locomoteurs en forme de larges palettes,

d'où sortent des faisceaux de dards qui lui servent de rames, et qui

se meuvent tous à la fois avec une rapidité si grande, que l'œil ne

peut pas les distinguer dans leur évolution. Quand l'Annélide ondule,

qu'elle se tord en spirale, contractant et relâchant alternativement

ses anneaux, elle projette par moments des éclats de lumière où

brillent tour à tour les sept couleurs de l'arc-en-ciel.

[150] _Eunice gigantea_ Cuvier.

Dans l'_Eunice sanguine_, dont nous avons déjà parlé, on compte deux

cent quatre-vingts estomacs, trois cents cerveaux (ganglions) et trente

mille muscles!.....

Le monde de la mer · 第 19 / 36 段