coloration de la matière. Ce temps varie suivant la vivacité des rayons
lumineux. Dans le midi de l'Espagne, la teinte violette se développe
après deux ou trois minutes. Dans d'autres circonstances, une image se
dessine au bout de quatre ou cinq. Avec un ciel nuageux, un portrait
n'a été fini qu'au bout de trois quarts d'heure. La lumière diffuse,
très-faible, demande encore plus de temps.
On doit avoir soin d'humecter la matière avec quelques gouttes d'eau de
mer.
La Pourpre bouche de sang donne un violet léger, quand la substance
est peu abondante, et un pourpre plus ou moins foncé, quand elle est
considérable.
La Pourpre teinture produit un violet des plus beaux, quelquefois avec
des reflets bleuâtres des plus remarquables.
Le Rocher fascié fournit une teinte bleuâtre. Les dessins obtenus à
Mahon étaient, les uns d'un violet bleuâtre, avec des parties tout à
fait bleues, les autres d'un violet foncé.
Le Rocher hérisson des côtes de Pornic et de la Rochelle offre
constamment du violet. Toutefois, sans savoir pourquoi, M.
Lacaze-Duthiers a obtenu des teintes plus vineuses, plus bleuâtres ou
plus rosées, en opérant dans des conditions qui paraissaient exactement
les mêmes.
La petite Massue présente un violet parfois clair et rosé, extrêmement
délicat.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXV
LES CÉPHALOPODES.
_Monstrum horrendum, informe, ingens._....
(VIRGILE.)
I
Qu'on se figure un sac épais et coriace, ovoïde ou cylindrique, lisse,
visqueux, offrant à une extrémité une grosse tête arrondie, avec des
yeux latéraux énormes, aplatis, et vers le sommet, une bouche, ou,
pour mieux dire, un bec de corne, dur et tranchant comme celui d'un
Perroquet; qu'on ajoute autour de ce bec huit ou dix bras vigoureux,
dont deux souvent très-longs et comme pédiculés, et l'on aura l'idée de
ces Mollusques bizarres et redoutables désignés par Cuvier sous le nom
de _Céphalopodes_[135].
[135] Voyez la planche XX.
On les distingue en trois groupes principaux: 1º les _Sèches_, dont le
sac est bordé d'une nageoire dans toute sa longueur; 2º les _Calmars_,
qui ont deux nageoires distinctes vers l'extrémité du corps; 3º les
_Poulpes_, qui n'en possèdent nulle part. Cette division a été indiquée
par Aristote. Ce grand naturaliste paraît avoir connu l'histoire de
ces animaux, et même leur anatomie, à un degré vraiment étonnant.
(Cuvier.)
Les Céphalopodes occupent le premier rang parmi les Mollusques. Ce sont
les princes de cet embranchement.
[Illustrations:
CALMAR VULGAIRE
(_Loligo vulgaris_ Lamarck).
CALMARET VERMICULAIRE
(_Loligopsis vermicularis_ Ruppel).]
Ces animaux pullulent dans l'Océan et dans la Méditerranée. Les uns
ne s'éloignent pas des côtes, les autres se réfugient dans les eaux
les plus profondes. Tous se nourrissent de coquillages, de crabes, de
poissons.....
Ils sont rusés. Ils se blottissent dans des trous, étendant leurs
membres au dehors. Ils guettent leur proie comme des voleurs de grand
chemin. Ils la flagellent, l'enlacent, l'étouffent avec leurs bras, la
déchirent avec leur bec, et la dévorent sans pitié.
Ils détruisent souvent pour le seul plaisir de détruire. Alcide
d'Orbigny a vu un de ces animaux, de petite taille, laissé par la
marée au milieu d'une troupe de petits Poissons, désappointés comme
lui, en faire un massacre épouvantable sans les manger, et cela _par
délassement_.
C'est ainsi que s'entretient le cercle continuel des destructions et
des renouvellements, qui sont une des conditions de l'harmonie générale
de l'univers.....
Les Céphalopodes expulsent le résidu de leur digestion par un orifice
situé en avant du cou, _près de la bouche_. Singulière place! Leurs
organes respiratoires se trouvent dans le sac, et ressemblent à des
feuilles de Fougère. Curieuse organisation!
Ils ont _trois cœurs_, ou, pour mieux dire, un cœur divisé en trois
parties. (Cuvier.)
Les Céphalopodes sont nocturnes et crépusculaires. Ils se cramponnent
aux rochers pendant les tempêtes, avec leurs bras les plus longs, qui
fonctionnent comme deux ancres, les autres restant libres et prêts à
saisir quelque victime.
Ces bras sont armés de deux ou trois rangées de ventouses ou suçoirs,
petites coupes circulaires avec une ouverture au centre, laquelle
conduit à une cavité.
A cet orifice s'adapte une sorte de piston. Ces ventouses s'appliquent
et adhèrent avec une force surprenante au corps glissant des Poissons,
des Mollusques et des autres habitants de la mer. On a calculé que,
dans une Sèche, il y a neuf cents de ces ventouses.
Quelquefois les suçoirs des extrémités présentent, au centre de chaque
coupe, une griffe acérée et recourbée. On comprend, d'après cette
organisation, que la victime la plus lisse et la plus visqueuse ne
puisse pas échapper au vorace destructeur.
Dans le _Cirroteuthis de Müller_, les bras sont réunis par une
expansion membraneuse, couleur lilas clair, en forme de cloche
légèrement lobée, semblable à la corolle d'un Solanum ou d'un
Convolvulus.
Les Céphalopodes marchent la tête en bas et le corps presque vertical.
Les bras leur servent alors de pieds.
[Illustration: CIRROTEUTHIS DE MULLER
(_Cirroteuthis Mülleri_ Eschricht).]
Une espèce de l'océan Pacifique peut faire des bonds considérables. On
a vu un de ces Mollusques s'élancer hors de l'eau, et tomber sur le
pont d'un navire, où il fut pris (J. Franklin). James Ross rapporte
qu'un certain nombre de Sèches bondirent sur son vaisseau, élevé de
16 pieds anglais. On en recueillit plus de cinquante. Quelques-unes
passèrent par-dessus le pont et retombèrent dans la mer.
Dans l'intérieur des Céphalopodes se trouve une poche qui renferme une
liqueur noire comme de l'encre, brune comme du bistre, ou d'un violet
foncé. Cette poche communique avec l'extérieur, au moyen d'un petit
canal. Lorsqu'ils sont poursuivis ou menacés, ils lâchent une partie
de leur liqueur, qui trouble l'eau, et ils profitent du brouillard
artificiel qu'elle a produit pour se sauver au plus vite.
Un écrivain anglais compare le stratagème de nos Mollusques à la
vieille tactique de certains hommes politiques ou théologiens, qui,
pour échapper aux raisons qu'on leur oppose, ne trouvent rien de mieux
que de _répandre du noir_ dans la discussion. «L'obscurité devient
leur force et leur triomphe. Ils troublent la vue des esprits faibles
ou peureux, se dérobent à l'examen, et passent pour invulnérables à
travers les siècles, comme les Céphalopodes à travers les eaux noircies
de l'Océan.» (J. Franklin.)
[Illustration: SÈCHE ÉLÉGANTE
(_Sepia elegans_ Blainville).]
Avec l'encre des Sèches, pour le rappeler en passant, on prépare la
_sépia de Rome_, employée dans la peinture à l'aquarelle. Les beaux
dessins qui accompagnent une partie des mémoires de l'illustre Cuvier
sur l'anatomie des Mollusques ont été exécutés avec l'humeur fournie
par plusieurs des individus qu'il disséquait (Duvernoy).
On a prétendu pendant longtemps que les Chinois composaient l'_encre de
Chine_ avec la liqueur d'un Céphalopode voisin de nos Sèches (Bosc).
Il paraît presque certain que cette encre est préparée surtout avec du
noir de fumée.
Dans le dos des Sèches existe ce corps plat, léger et friable, appelé
_os de Sèche_, dont se servent les orfévres et qu'on donne à becqueter
aux Canaris. Dans celui des Calmars, on trouve, à la place de ce corps,
une lame cartilagineuse, demi-transparente, qui ressemble à une plume.
[Illustrations: OS DE CALMAR. OS DE SÈCHE.]
Les Céphalopodes ont un regard fixe singulièrement désagréable. Leur
iris est doré. L'ouverture de leur pupille représente un rectangle
allongé. Leurs yeux brillent la nuit, comme ceux des chats. (Cuvier.)
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XX.
POULPE.--SÈCHE LANÇANT SON NOIR.--CALMAR.
Dessinés sur les croquis d'après nature d'Olivier Frédol (aquarium de
Concarneau).]
Ces animaux sont ovipares. Ils pondent des œufs agglomérés en grappes
rameuses, que les pêcheurs désignent sous le nom de _raisins de mer_.
Ces œufs sont ovoïdes, lisses, un peu mous et transparents. Au moment
de la ponte, ils sont recouverts d'une matière gluante qui, en se
durcissant, les attache à l'herbier par une sorte de boucle, et leur
forme une enveloppe protectrice d'un brun obscur. La marée les apporte
souvent sur le rivage. M. Lacaze-Duthiers en a vu que la sonde avait
retirés de plus de 1600 mètres de profondeur.
[Illustration: ŒUFS DE CÉPHALOPODE (RAISINS DE MER).]
Plusieurs Sèches jouissent de la merveilleuse faculté de changer de
couleur. Elles passent du blanc purpurin au gris livide, et du gris
livide au brun rougeâtre. Leurs teintes disparaissent et reparaissent
tour à tour, se mélangent, se confondent ou se séparent de la manière
la plus fantastique. Quand l'animal est effrayé ou irrité, ses taches
grandissent ou se déplacent avec une rapidité bien supérieure aux
changements du Caméléon. Quelques naturalistes supposent que ces
curieuses transformations ont pour but d'épouvanter les ennemis.
Quand on entre dans les bas-fonds habités par de grands Céphalopodes,
par exemple par des Poulpes, il faut se méfier de leur voisinage. Avec
leurs bras gluants, ces vilains Mollusques enlacent les membres des
nageurs d'une manière si serrée, qu'on a souvent beaucoup de peine à
s'en débarrasser.
[Illustration: ŒUF DE SÈCHE.
(_Son enveloppe déchirée et sa boucle._) (_Dépourvu de son enveloppe._)]
Le docteur J. Franklin a vu des Sèches se cramponner ainsi fort
indiscrètement aux jambes des baigneurs..... et des baigneuses. Il
se souviendra toujours de la frayeur d'une jeune femme qu'une de
ces méchantes bêtes avait saisie un peu plus haut que la jambe.....
L'animal ne lâcha prise que lorsqu'on lui eut versé quelques gouttes de
vinaigre sur le dos. Il trouva le procédé extrêmement désagréable.
II
A diverses époques, on a parlé de Calmars ou de Poulpes gigantesques,
hors de proportion avec les espèces les plus grosses de nos côtes.
Des naturalistes ou des marins ont signalé des individus d'une taille
tellement grande, qu'ils n'ont pas craint de les comparer à des
Baleines.
Pline parle d'un monstre qui avait l'habitude d'aborder à Castria, sur
la côte d'Espagne, pour dévaster les étangs. Il en dévorait tous les
poissons. Cet animal pesait 350 kilogrammes. Ses bras gluants étaient
longs de 10 mètres. Sa tête était grosse comme un tonneau; elle offrait
la capacité de quinze amphores, et fut envoyée au proconsul L. Lucullus.
Olaüs Magnus raconte les hauts faits d'un Céphalopode colossal, qui
avait au moins _un mille de longueur_, et dont l'apparition au sein des
eaux ressemblait plus à une île qu'à un animal[136] (_similiorem insulæ
quàm bestiæ_). Ce terrible Mollusque avait été nommé _Kraken_.
[136] Des pêcheurs de la Manche affirment encore avoir rencontré
dans la haute mer des Calmars _grands comme des îles_.
(Lacaze-Duthiers.)
L'évêque de Nidaros découvrit un de ces animaux gigantesques, qui
dormait tranquillement au soleil, et le prit pour un immense rocher.
Il fit dresser un autel sur son dos, et y célébra la messe. Le Kraken
demeura immobile tout le temps de la cérémonie. Mais à peine l'évêque
eut-il regagné le rivage, que le monstre replongea dans la mer.
(Bartholin.)
Les excréments de cette affreuse bête répandaient un parfum si suave,
que les Poissons d'alentour accouraient en toute hâte pour s'en
repaître. Alors l'impitoyable Gargantua ouvrait son effroyable gueule,
_semblable à un golfe ou à un détroit_ (_instar sinûs aut freti_), et
engloutissait tous les malheureux petits ou grands qui se trouvaient à
sa portée. (Bartholin.)
Pontoppidan, évêque de Bergen, regarde comme très-authentique
l'histoire de ce fameux Kraken. Il assure qu'un régiment pourrait
manœuvrer à l'aise sur son dos!
Linné, dans la première édition de son _Système de la nature_, admet
l'existence de ce monstre imaginaire, et le désigne sous le nom de
_Sepia microcosmus_. Plus tard, mieux instruit, il l'effaça de la liste
des animaux vivants.
Sonnini n'a pas suivi l'exemple du grand naturaliste suédois. Il a
_représenté_, dans ses _Suites à Buffon_, ce géant des Céphalopodes
étreignant dans ses bras démesurés un vaisseau de haut bord, et
cherchant à l'engloutir. Inutile de dire que son dessin n'est pas
_d'après nature!_
Pernetti parle d'un monstre du même genre et de la même taille, qui
réussit à faire sombrer un autre vaisseau.
L'existence du Kraken est regardée comme une fable. La science la
repousse comme les récits exagérés, analogues, de Pline et d'Élien.
Nous ne sommes plus au temps où l'on croyait à des animaux marins
tellement volumineux, qu'il leur eût été _impossible de passer par le
détroit de Gibraltar!_
Cependant il est bien reconnu aujourd'hui qu'il se trouve, dans la
Méditerranée et dans l'Océan, des Céphalopodes réellement énormes, non
pas, toutefois, de la grandeur d'un vaisseau, d'une Baleine, d'une
île....., ou plus larges qu'un détroit....., mais d'une taille assez
extraordinaire pour mériter le nom de gigantesques.
Aristote parle d'un grand Calmar (Τεῦθος) de la Méditerranée, long de
cinq coudées (3m,10).
Le fameux plongeur Piscinola, qui descendit dans le détroit de Messine,
à la prière de l'empereur Frédéric II, y vit avec effroi d'énormes
Poulpes attachés aux rochers, et dont les membres, de plusieurs aunes
de long, étaient plus que suffisants pour étouffer un homme. Ce
témoignage n'a pas assez fixé l'attention des naturalistes de notre âge.
Nous en dirons autant de l'_ex-voto_ suspendu dans une église de
Saint-Malo, lequel représente une embarcation arrêtée, sur la
côte d'Angole, par les longs bras d'un Céphalopode colossal. C'est
très-probablement ce fait, exagéré par l'imagination de Sonnini, qui a
servi de modèle ou de prétexte à la figure dont nous avons parlé.
Les naturalistes modernes ont signalé, dans nos mers, des Céphalopodes
d'une assez belle taille. M. Verany parle d'un Calmar qui avait 1m,655
de longueur, et qui pesait 12 kilogrammes. On a pêché près de Nice
un autre individu qui pesait 15 kilogrammes. On possède au musée de
Trieste le corps d'un animal analogue, trouvé en Dalmatie, sur les
bords de la mer.
Un Calmar de très-grande taille (1m,820) a été pris non loin de
Cette, il y a une vingtaine d'années; il fait partie en ce moment
des collections de la Faculté des sciences de Montpellier[137]. (P.
Gervais.)
[137] C'est probablement l'_Ommastrephes pteropus_ Steenstrup.
Le voyageur Péron a rencontré près de la terre de Van-Diemen une Sèche
_aussi grosse qu'un baril_, roulant pesamment sur les vagues, dont les
bras avaient jusqu'à 2m,33 de longueur et une vingtaine de centimètres
de diamètre à leur base. Ces bras se tordaient comme de hideux Serpents.
Quoy et Gaimard ont recueilli dans l'océan Atlantique, près de
l'équateur, pendant un temps parfaitement calme, les débris d'un énorme
Mollusque de la même famille, dont ils ont évalué le poids à plus de 50
kilogrammes. Il n'y avait que la moitié du corps, sans les bras.
Rang a découvert dans les mêmes eaux un Céphalopode, de couleur rouge,
dont le corps offrait le volume d'un tonneau.
Pennant donne les mesures d'une Sèche dont le corps avait 12 pieds
anglais de diamètre; ses bras en présentaient 54.
Swediaur rapporte que des baleiniers ont retiré de la gueule d'un
Cachalot des fragments d'une autre Sèche qui avaient 25 pieds de
longueur.
On conserve au Collége des chirurgiens de Londres une mandibule de
Céphalopode, qui paraît venir des mers du Nord. Elle est plus grande
que la main.
M. Steenstrup (de Copenhague) a publié des observations
très-intéressantes sur un Céphalopode gigantesque[138] rejeté en 1853
sur le rivage du Jutland. Le corps de cet animal, dépecé par les
pêcheurs, fournit la charge de plusieurs brouettes. Son arrière-bouche
était grande comme la tête d'un enfant.
[138] _Architeuthis dux_ Steenstrup.
Le même naturaliste a fait connaître un autre Mollusque colossal[139],
qu'on suppose rapporté de Saint-Thomas. Il a montré à M. le professeur
Auguste Duméril un tronçon de bras d'une autre espèce, de la grosseur
de la cuisse.
[139] _Dosidicus Eschrichtii_ Steenstrup.
Enfin, M. Harting a décrit et figuré diverses parties plus ou moins
volumineuses d'un individu du même groupe, qui se trouvent dans le
musée d'Utrecht.
Toutes ces observations s'appliquent évidemment à plusieurs espèces de
Céphalopodes voisines des Sèches, des Calmars ou des Poulpes, dont la
taille dépasse de beaucoup celle de tous les Invertébrés connus. (M.
Edwards.)
III
Quoi qu'il en soit, voici un exemple authentique d'un de ces énormes
animaux, observé _entier et vivant_, à quarante lieues N. E. de
Ténériffe, par l'aviso à vapeur _l'Alecton_.
L'histoire de cette découverte est extraite du rapport officiel du
commandant Bouyer, lieutenant de vaisseau, et d'une relation de M.
Sabin Berthelot, consul de France aux îles Canaries.
Le 30 novembre 1861, l'aviso à vapeur _l'Alecton_, se rendant à
Cayenne, rencontra, entre Madère et les îles Canaries, un Céphalopode
monstrueux qui nageait à la surface de l'eau. Cet animal mesurait 5 à 6
mètres de longueur, sans compter les huit bras formidables couverts de
ventouses qui couronnaient sa tête. Ses yeux, à fleur de tête, avaient
un développement prodigieux, une teinte glauque et une effrayante
fixité. Sa bouche, en bec de perroquet, pouvait offrir 50 centimètres
d'ouverture. Son corps, fusiforme, mais très-renflé vers le milieu,
présentait une énorme masse, dont le poids a été estimé à plus de 2000
kilogrammes. Ses nageoires, situées à l'extrémité postérieure, étaient
arrondies en deux lobes charnus d'un très-grand volume.
Ce fut à deux heures de l'après-midi que l'équipage de l'_Alecton_
aperçut ce terrible Céphalopode.
«Commandant! la vigie signale un débris flottant par bâbord devant.
--C'est rougeâtre, on dirait un bout de mât.
--C'est un paquet d'herbes.
--C'est une barrique.
--C'est un animal, on voit les pattes.»
Cependant l'_Alecton_ approchait du grand Mollusque de toute la vitesse
de sa machine. Le commandant fit stopper, et, malgré les dimensions
de l'animal, il manœuvra pour s'en emparer. Malheureusement, une
forte houle prenait l'_Alecton_ en travers, lui imprimait des roulis
désordonnés et gênait ses évolutions; tandis que, de son côté,
le Mollusque, quoique toujours à fleur d'eau, se déplaçait avec
intelligence, et semblait vouloir éviter le navire.
En toute hâte on chargea des fusils; on prépara des harpons et l'on
disposa des nœuds coulants. Mais, aux premières balles qu'il reçut, le
monstre plongea et passa sous le navire. Il ne tarda pas à reparaître
à l'autre bord. Attaqué avec les harpons et blessé par de nouvelles
décharges, il disparut deux ou trois fois, et chaque fois il se
montrait, quelques instants après, à fleur d'eau. Il agitait ses longs
bras dans tous les sens. Mais le navire le suivait toujours, ou bien
arrêtait sa marche, selon les mouvements de l'animal. Cette chasse dura
plus de trois heures.....
Le commandant de l'_Alecton_ voulait en finir, à tout prix, avec cet
ennemi d'un nouveau genre. Néanmoins il n'osa pas risquer la vie de ses
marins en faisant armer une embarcation. Il pensa, avec raison, que le
monstre aurait pu la faire chavirer, en la saisissant avec un de ses
formidables bras. Les harpons qu'on lançait s'enfonçaient dans un tissu
mollasse, sans consistance, et en sortaient sans succès. Plusieurs
balles (au moins une vingtaine) avaient traversé inutilement divers
endroits de son corps. Cependant il en reçut une qui parut le blesser
grièvement; car il vomit une grande quantité d'écume et de sang mêlés à
des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc. Ce fut
dans cet instant qu'on parvint à le saisir avec un harpon et avec un
nœud coulant. Mais la corde glissa le long du corps élastique, et ne
s'arrêta que vers l'extrémité, à l'endroit des deux nageoires.
On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du Mollusque
se trouvait hors de l'eau, quand un violent mouvement fit déraper
le harpon. L'énorme poids de la masse agit sur le nœud coulant, qui
pénétra dans les chairs, les déchira, et sépara la partie postérieure
du reste de l'animal. Alors le monstre, dégagé de cette étreinte,
retomba lourdement dans la mer, et disparut.
Le morceau détaché pesait une vingtaine de kilogrammes. On l'a porté à
Sainte-Croix de Ténériffe.
Il est probable que ce Mollusque colossal était malade ou épuisé par
une lutte récente, soit avec un Céphalopode de sa taille, soit avec
quelque autre monstre de la mer. On expliquerait ainsi pourquoi il
avait quitté les profondeurs de l'Océan et les rochers qui lui servent
de repaire, pourquoi il présentait une sorte de lenteur et, pour
ainsi dire, de gêne dans ses mouvements, et pourquoi enfin il n'a pas
obscurci les flots avec son encre. A en juger par sa taille, il aurait
dû lâcher au moins un baril de liqueur noire, s'il avait été bien
portant et qu'il n'eût pas épuisé ce moyen de défense dans un récent
combat.
M. Berthelot a interrogé de vieux pêcheurs canariens, qui lui
ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands
Céphalopodes rougeâtres, de 2 mètres et plus de longueur, dont ils
n'avaient pas osé s'emparer. Aujourd'hui, ce n'est pas sans une
certaine émotion qu'ils ont appris l'existence, dans leurs parages,
d'un voisin aussi redoutable, quoique
..... Il _ait_ perdu la queue à la bataille.
Très-probablement ce monstre n'est pas le seul de son espèce, ni
peut-être de sa taille, aux environs de Ténériffe.
Ce Mollusque est-il un Calmar ou un Céphalopode voisin des Calmars,
ainsi que plusieurs journaux ont paru le décider? Si nous en jugeons
par la figure que M. S. Berthelot a bien voulu nous communiquer
(cette figure a été dessinée, pendant la lutte, par un des officiers
de l'_Alecton_), l'animal possède deux nageoires terminales, comme
les Calmars; mais il a huit bras égaux entre eux, comme les Poulpes.
On sait que les Calmars, comme les Sèches, ont dix bras, dont deux
très-longs. Est-ce une espèce intermédiaire entre les Calmars et les
Poulpes? Faut-il admettre, avec MM. Crosse et Fischer, que le Mollusque
avait probablement perdu ses grands bras dans quelque lutte antérieure?
Les deux savants malacologistes que nous venons de citer, proposent de
désigner le nouveau monstre sous le nom de _Calmar de Bouyer_[140].
[140] _Loligo Bouyeri_ Crosse et Fischer.
IV
De même que les autres Mollusques, les Céphalopodes sont tantôt nus,
tantôt pourvus d'une coquille. Les premiers sont plus nombreux que les
seconds. C'est l'inverse, comme on l'a déjà vu, chez les Acéphales et
les Céphalés.
Les Céphalopodes testacés sont l'_Argonaute_ et le _Nautile_.
L'_Argonaute papyracé_[141] est un mollusque bien connu des anciens, de
Pline, par exemple.
[141] _Argonauta Argo_ Linné.
L'animal se fait remarquer par ses huit tentacules, assez grands,
couverts de deux rangées de suçoirs, dont six étroits, amincis vers
l'extrémité et pointus, et deux terminés par une large dilatation
membraneuse.
Sa coquille est mince, fragile, roulée en spirale et cannelée
onduleusement et symétriquement. Son dernier tour est si grand,
proportionnellement, qu'elle a l'air d'une élégante chaloupe dont la
spire serait la poupe. (Cuvier.)
Comme le corps de l'Argonaute ne pénètre pas jusqu'au fond de la spire
de la coquille, et qu'il n'y adhère point, plusieurs auteurs ont
pensé que cette enveloppe n'est pas produite par l'animal, mais qu'il
l'habite en parasite après en avoir tué le propriétaire (Rafinesque).
Cependant, comme on a toujours trouvé le Mollusque dans la même
coquille et jamais dans une autre, et qu'enfin on a constaté déjà dans
l'œuf le rudiment de cette même enveloppe (Poli), il faut rejeter cette
opinion.
L'Argonaute se sert de sa coquille comme d'un bateau léger, employant
ses tentacules étroits, comme des rames qui frappent l'eau de chaque
côté, et, d'après Pline, relevant ses tentacules dilatés, comme des
voiles. Cette coquille serait un navire dont le matelot se trouverait à
la fois le gouvernail, le mât, les rames et la voile (Ch. Bonnet). On
a peut-être un peu poétisé l'industrie nautique de ce joli navigateur.
Cependant il est très-vrai que, pendant les temps calmes, on voit des
troupes d'Argonautes flotter et se promener à la surface de la mer.