membrane sèche, striée, guillochée, garnie de papilles ou de crochets.
Cette langue est presque toujours en mouvement; elle lèche, lape,
frotte, lime avec beaucoup de force. Le plus souvent elle fait
antagonisme à la mâchoire d'en haut, et semble fonctionner comme une
mâchoire inférieure.
La membrane de la langue est reçue, en arrière de la bouche, dans
une poche en forme de talon recourbé (Cuvier), où elle s'enroule sur
elle-même (Saint-Simon).
Dans le _Vignot commun_[127], elle paraît comme un filament blanc
de 5 centimètres de longueur, d'une substance délicate, résistante,
diaphane, hérissée de denticules épineuses, qui ont la texture et
l'éclat du verre. Ces denticules sont disposées régulièrement sur trois
lignes; celles qui constituent la rangée médiane sont à trois pointes,
tandis que celles des rangées latérales offrent une dent trifide
alternant avec une dent plus grosse, ayant la forme d'une moitié de
bateau. Toutes se dressent en courbes concaves, et se dirigent dans
le même sens (Gosse). Comparées à cet organe, nos râpes et nos limes
paraissent de grossiers outils.
[127] _Littorina vulgaris_ Sowerby.
Le ruban lingual est quelquefois très-long. Chez le _Turbo
rugueux_[128], la membrane déroulée présente une étendue qui égale au
moins trois fois la longueur de son corps! Quel prodigieux organe! Quel
singulier Mollusque! un animal _trois fois plus court que sa langue!_
[128] _Turbo rugosus_ Linné.
A mesure que la partie antérieure de la membrane dont il s'agit s'use
par l'exercice et perd ses denticules ou ses crochets, le ruban est
poussé en avant par un mécanisme spécial, à peu près comme la lame de
fer dans le rabot du menuisier. De telle sorte que la partie agissante
est toujours neuve et dans les meilleures conditions pour fonctionner.
Les univalves dépourvus de mâchoire sont en même temps privés de
langue. Ils ont alors une trompe musculeuse et mobile. Cette trompe est
tantôt charnue, plus ou moins extensible et sans pièces solides; tantôt
coriace, avec des denticules ou des saillies capables d'entamer les
corps les plus résistants.
Chez la _Pourpre teinture_[129], cet organe se retourne comme le doigt
d'un gant. Son extrémité offre des espèces de lèvres qui peuvent être
séparées ou rapprochées suivant le besoin. En dedans existent des
crochets aigus, supportés par deux longs leviers cartilagineux. Ces
crochets sont alternativement élevés et abaissés. Par la répétition de
ces mouvements, le Mollusque entame et perfore les coquilles les plus
dures, comme s'il avait une lime au bout de son museau. M. Rymer Jones
a vu, dans l'espace d'une après-midi, une Pourpre teinture percer la
coquille d'un Pétoncle et en dévorer l'animal.
[129] _Purpura lapillus_ Lamarck.
La nourriture des univalves varie suivant leur organisation. Les uns
sont herbivores, les autres carnassiers, un certain nombre polyphages.
Les petites espèces mangent des végétaux microscopiques ou des
animalcules, des graines ou des œufs....
Le Vignot commun, dont nous venons de parler, consomme ces infiniment
petites plantules qu'engendrent les milliards de spores impalpables
tenues en suspension dans la mer.
Ces plantules et ces spores sont déposées sur les parois des aquariums,
où elles se développent avec rapidité. Elles ne tarderaient pas à les
recouvrir d'une couche opaque de verdure. Mais on a soin de placer
dans ces réservoirs un certain nombre de nos petits Gastéropodes,
lesquels arrêtent cette intempérance végétale, et entretiennent
très-efficacement, à coups de langue, la propreté et la transparence du
cristal. (Gosse.)
V
Les Céphalés possèdent un cerveau nettement caractérisé; mais le noble
organe n'est pas placé dans leur tête, il est _au-dessus du cou_, et
fait partie du collier nerveux qui entoure le commencement du tube
digestif. Ce collier est ordinairement lâche et mobile; il avance ou
recule, suivant les mouvements: d'où il résulte que le cerveau, au gré
de l'animal, peut être porté d'arrière en avant, ou d'avant en arrière,
entrer dans la tête et se réfugier dans le corps! Habituellement, il
repose sur la nuque. Ce qui explique, pour le dire en passant, pourquoi
un Escargot _ne meurt pas nécessairement quand on lui a coupé la tête_.
Le cerveau est blanchâtre, jaunâtre, jaune orangé, rougeâtre et même
noirâtre.
Les Mollusques univalves ont des organes pour voir, pour entendre et
pour odorer.
[Illustration: NÉRITE POLIE
(_Nerita polita_ Linné).]
Leurs yeux sont placés sur un mamelon, à la base externe ou interne des
tentacules. Ils sont simples, myopes, et fonctionnent très-mal au grand
jour.
Les organes auditifs sont à la base du cou, en dedans. On n'y voit
ni pavillon saillant, ni orifice extérieur. Ce sont des poches
membraneuses et transparentes remplies d'un liquide assez limpide,
qui tient en suspension de très-petites pierres (_otolithes_) douées
d'un mouvement ou frémissement particulier. Dans quelques espèces,
les poches ont à peine un vingtième de millimètre de diamètre, et
contiennent de cinquante à soixante pierres.
Le sens de l'odorat réside à la surface des tentacules. Ceux-ci, au
nombre de deux, représentent chacun un _demi-nez_.
Chez l'homme, les cavités nasales se trouvent à l'entrée du canal
respiratoire; l'arrivée de l'air amène nécessairement les molécules
odorantes dans leur intérieur. Chez les univalves, où les demi-nez sont
éloignés de l'orifice de la respiration et doués d'une assez grande
mobilité, _c'est l'organe qui va au-devant des molécules odorantes_.
Les tentacules sont recouverts d'un duvet microscopique, à poils
très-courts, _toujours en mouvement_, qui détermine des courants
rapides et continus autour de ces organes.
VI
La plupart des Céphalés sont _androgynes_, c'est-à-dire à la fois mâle
et femelle.
«--Je voudrais bien savoir, nous disait dernièrement une jeune et
jolie dame très-avide d'instruction, si les Mollusques _à deux sexes_
connaissent l'amour?
»--Madame, les _Limaçons_ et les _Limaces_ ont été créés tout exprès
pour vous donner une réponse affirmative.
»Épiez ces animaux, d'apparence si apathique, un soir d'été, après
une légère pluie, dans une allée de votre jardin ou sur le bord de
quelque haie. Vous les verrez s'approcher lentement, se saluer,
tourner l'un autour de l'autre; s'approcher davantage, tendre le cou,
dresser la tête, se flairer respectueusement; se palper, d'abord avec
hésitation, puis avec assurance, puis avec familiarité; se baiser la
tête, le front, le mufle, les bords de la bouche.....; se lécher bien
délicatement, se chatouiller avec tendresse; retirer précipitamment les
cornes, comme si le frôlement était trop vif; les allonger de nouveau;
enfin les incliner doucement et les laisser pendantes, comme si le
plaisir les fatiguait!.....»
«Un jour, M. Bouchard-Chantereaux fut témoin d'un mouvement de colère
très-prononcé, chez une _Limace agreste_[130] qui avait des prétentions
fort amoureuses, et qui, en rencontrant une autre très-froide et
très-réservée, lui fit pendant une demi-heure les caresses et les
agaceries habituelles, sans être payée le moins du monde de retour.
Fatiguée de ses avances, elle agita la tête brusquement, mordit au
mufle la belle indifférente, et s'éloigna avec dédain. Cette Limace
pensait, avec raison, que l'amour n'exclut pas la dignité!»
[130] _Limax agrestis_ Linné.
«Les Céphalés de la mer sont organisés comme les Céphalés de la terre,
et soumis aux mêmes lois. Ils ont les mœurs des Limaçons et des
Limaces; _ils aiment!_»
Les Mollusques à deux sexes, pourvus d'une tête, peuvent donc éprouver
et manifester _ce je ne sais quoi dont les effets sont incroyables_
(suivant la juste remarque de Pascal); et, si l'amour n'est pas chez
eux aussi profond, aussi exquis, aussi durable que chez les Vertébrés
supérieurs, comme ces animaux sont à la fois mâle et femelle, ils le
sentent nécessairement de _deux manières différentes_, ce qui produit
un ravissant cumul! «_Aimer longtemps, infatigablement, toujours_, dit
M. Michelet, _c'est ce qui rend les faibles forts_.» S'il en est ainsi,
_aimer double_ doit être l'_énergie de l'énergie!_
Les Mollusques Acéphales, notons-le en passant, ne sont pas favorisés,
sans doute, comme leurs frères les Céphalés. Car, malgré l'opinion
généralement admise, le véritable amour _vient de la tête et non du
cœur_, parce que c'est dans la tête que se trouve le cerveau. Voilà
pourquoi cette admirable sympathie ne paraît guère manifeste que chez
les animaux qui _possèdent une tête_.
Toutefois notre proposition n'est rigoureusement exacte que pour les
animaux chez lesquels le centre sensitif est logé dans ladite tête (les
_intra-Vertébrés_); elle ne l'est plus pour ceux où il réside _sur
le cou_ (les _extra-Vertébrés_). Les Limaces et les Limaçons sentent
l'amour _avec la nuque!_
Cette noble affection ne se montre donc suffisamment développée,
chez les Mollusques, que dans les espèces céphalées, c'est-à-dire
les plus parfaites, ou, si vous l'aimez mieux, les plus sensibles et
les plus locomotiles. Elle offre certainement, chez elles, quelque
chose de délicat, peut-être même d'idéal. Mais les pauvres Acéphales
ne comprennent pas les tendres sentiments. Est-ce un malheur pour
eux? Nous ne le pensons pas; car l'Auteur de toutes choses a donné
généreusement à chaque bête tous les sentiments, toutes les sympathies,
tous les plaisirs dont elle avait besoin!.....
La tendresse sexuelle n'existe pas probablement dans l'_Huître_ et
dans la _Moule_; si elle s'y trouve, elle y est à coup sûr bien
indéterminée, bien obscure et encore moins _morale_, s'il est permis de
parler ainsi, que dans la Limace et dans le Limaçon.
Linné allait beaucoup trop loin, quand il se laissait entraîner par
son imagination souvent si poétique. Il voyait l'amour _jusque dans
les fleurs_. Il a publié un mémoire très-remarquable sur le _mariage
des plantes_ (_Sponsalia plantarum_), accompagné d'une gravure qui
représente deux _Mercuriales_ (mâle et femelle) dont la fécondation est
_favorisée par le zéphyr_. Il a inscrit ces mots, très-significatifs,
au-dessus des deux figures: «_L'amour unit les plantes_» (_Amor unit
plantas_). Linné savait très-bien que la plupart des fleurs sont
bisexuées (comme les Limaçons). Il avait vu et voyait tous les jours,
dans un _Œillet_ par exemple, les étamines, ou les mâles, entourer
les pistils, ou les femelles, se précipiter sur leurs stigmates,
les presser, les embrasser, les couvrir de pollen; mais l'immortel
naturaliste abusait étrangement de l'analogie, quand il croyait trouver
dans la physiologie de cette fleur le sentiment presque divin qui
enflamme et ennoblit les animaux supérieurs, voire même les Limaçons et
les Limaces!..... Mais revenons à nos Mollusques de la mer.
Les Céphalés de l'Océan pondent des œufs isolés ou agglomérés,
sessiles ou pédiculés. Quand ces derniers sont en nombre considérable,
ils forment des sphères, des rosettes, des étoiles, des coupes,
des entonnoirs, des cylindres, des paquets, des grappes, des
guirlandes..... Voyez le gracieux ruban des œufs de la _Bullée_ autour
d'une branche de Varec[131].
[131] Voyez le dessin communiqué par M. de Quatrefages, planche XII,
fig. 7.
Les œufs sont blancs, jaunes, oranges, rouges, roses, d'un fauve clair,
ou d'un brun foncé. Plusieurs sont entourés d'une substance gélatineuse
(_nidamentum_) plus ou moins transparente, ou enfermés dans une capsule
(_oothèque_) plus ou moins membraneuse.
Certains Mollusques portent leurs œufs collés au dos de leur coquille
et disposés en quinconce. La _Janthine_ suspend les siens, enfermés
dans des espèces d'ampoules, à ses vessies natatoires. Ces ampoules,
qui ressemblent à des graines de courge, en contiennent plus d'un
million. (Quoy.)
VII
On regarde comme très-voisine des Céphalés une petite tribu de
Mollusques qui nagent dans la haute mer à l'aide de deux larges
ailes ou nageoires membraneuses situées à droite et à gauche de leur
tête. Ces expansions sont à la fois des organes de mouvement et des
organes de respiration. Les animaux qui les possèdent ont été nommés
_Ptéropodes_ (_pieds-ailes_).
On a comparé ces Mollusques à des Papillons qui auraient les
ailes étendues. Cette comparaison, il faut l'avouer, n'est pas
très-rigoureuse.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIX.
P. Lackerbauer pt. d'après Mr. de Quatrefages Pierre fac-simile sc.
MOLLUSQUES NUS.
1 Phanérobranche doriforme. (.........._Q_)
2 Phanérobranche à chevrons. (......_Q_)
3 Polycère. (..........)
4 Polycère. (..........)
5 Amphorine d'Albert. (_A. Alberti_.........._Q_)
6 Polycère. (..........)
7 Œufs de Bulla cornea.
_Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
Un des plus connus parmi les Ptéropodes, c'est la _Clio boréale_, jolie
petite créature qui se trouve par millions dans les mers du Nord. Les
Baleines en consomment des quantités prodigieuses. C'est pourquoi
les matelots anglais appellent ces bestioles, _pâture de la Baleine_.
[Illustration: CLIO BORÉALE
(_Clio borealis_ Linné).]
Les voyageurs racontent que ces petits Papillons marins donnent en
quelque sorte la vie aux lugubres régions qu'ils habitent, par leur
nombre et par leurs évolutions. Les Clios nagent joyeusement, et
semblent danser ou gambader en dépit de tout. Par les temps calmes,
elles s'élèvent à la surface du liquide; mais à peine ont-elles touché
l'air, qu'elles replongent aussitôt. Quelquefois elles jettent leurs
ailes ou nageoires autour des hydrophytes et semblent les embrasser
étroitement.
Ces gracieuses vagabondes sont bleues, violettes ou purpurines.
Leur tête fournit une nouvelle preuve de la sagesse qui a présidé à
leur organisation. Autour de la bouche naissent six tentacules, dont
chacun est couvert d'environ 3000 taches rouges, que l'on voit, au
microscope, comme des cylindres transparents. Ces cylindres contiennent
environ vingt petits suçoirs qui ont la faculté de se projeter au
dehors, et de saisir leur mince proie. Il y a donc 360 000 de ces
suçoirs sur la tête d'une Clio. Peut-être n'existe-t-il pas, dans toute
la nature, un appareil semblable à celui-là pour opérer la préhension!
(J. Franklin.)
Les plus chétifs des organes des plus chétifs animaux, examinés de
près, excitent d'abord notre étonnement et presque aussitôt notre
enthousiasme. On ne saurait trop le répéter, il n'y a rien de négligé
dans la nature!
[Illustrations:
HYALE TRIDENTÉE
(_Hyalæa tridentata_ Lamarck).
HYALE BORDÉE
(_Hyalæa limbata_ d'Orbigny).]
Un autre Ptéropode tout aussi mignon et tout aussi remarquable que la
Clio, c'est l'_Hyale tridentée_. Cette espèce manque de tentacules,
mais elle a une coquille. Ses nageoires sont très-grandes, jaunâtres,
avec une tache d'un beau violet à la base.
Sa coquille est plane en dessus, bombée en dessous et fendue
latéralement. La partie supérieure est plus longue que l'inférieure,
et la ligne transverse qui les unit présente trois saillies en forme
de dents. Cette coquille est demi-transparente et d'un jaune d'ambre.
Quand l'animal nage, il fait sortir les deux expansions de son manteau
par les fentes latérales de son test.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXIV
LA POURPRE DES ANCIENS.
«_COLORES dicti sunt quòd CALORE ignis vel solis perficiantur._»
(SAINT ISIDORE.)
I
La pourpre des anciens était une couleur très-belle et très-estimée.
Cette couleur fut, dans l'antiquité, l'apanage des seigneurs et des
rois. Son nom désignait la puissance ou la royauté. Les grands étaient
appelés _purpurati_, parce qu'ils avaient le droit de porter un habit
pourpre. La matière dont il s'agit se vendait, en Asie, au poids de
l'argent.
Aujourd'hui, la pourpre est à peu près abandonnée. Les personnes du
monde ignorent même généralement la signification exacte que les
anciens attribuaient à ce mot, signification un peu différente de celle
que nous lui donnons aujourd'hui. Car on n'appelait pas _pourpre_ une
teinte rouge, glacée de vermillon, mais une sorte de violet. Dans
le principe, c'était même un violet foncé; plus tard, à l'aide de
certaines manipulations, on rendit la nuance plus ou moins rouge.
On nommait pourpre _dibaphe_ celle des étoffes teintes deux fois. Cette
nuance avait beaucoup de réputation.
II
M. Lacaze-Duthiers rapporte que, lorsqu'il faisait des recherches à
Port-Mahon, en 1858, son pêcheur Alonzo, en l'attendant dans sa barque,
employait souvent ses loisirs à marquer son linge et ses vêtements:
il y dessinait tant bien que mal quelque croix ou quelque petit ange
gardien. Il se servait d'une baguette de bois qu'il trempait dans
les mucosités du manteau déchiré d'un coquillage nommé dans le pays,
_Cor de fel_. Ce coquillage était la _Pourpre bouche de sang_ des
conchyliologistes.
[Illustration: POURPRE BOUCHE DE SANG
(_Purpura hæmastoma_ Lamarck).]
Avec sa baguette, le pêcheur traçait des traits jaunâtres.
«Il n'y paraîtra guère? lui dit M. Lacaze-Duthiers.
»--Cela deviendra _colorado_, répondit Alonzo, quand _le soleil l'aura
frappé_.»
M. Lacaze-Duthiers pria le pêcheur de faire sous ses yeux, sur le tissu
de ses vêtements, quelques-uns des traits ou dessins qu'il savait
exécuter. Alonzo obéit. M. Lacaze-Duthiers continua ses explorations.
Mais bientôt, c'est-à-dire au bout de deux minutes, il fut poursuivi
par une odeur horriblement fétide. Il vit en même temps les parties
marquées sur son linge prendre une couleur violette d'une vivacité
remarquable.
III
Les coquillages qui fournissaient la pourpre aux Grecs et aux Romains
étaient des Gastéropodes. Ces coquillages appartenaient au genre
_Pourpre_ (_Purpura_) et au genre _Rocher_ (_Murex_).
Parmi les Pourpres, on doit citer la _bouche de sang_, dont nous venons
de parler, et la _teinture_[132].
[132] _Purpura lapillus_ Lamarck.
Il est probable que la plupart des espèces du même groupe, sinon
toutes, peuvent donner cette admirable couleur.
Parmi les Rochers, nous signalerons le _fascié_[133], le
_hérisson_[134] et la _petite Massue_ ou _droite épine_.
[133] _Murex trunculus_ Linné.
[134] _Murex erinaceus_ Linné.
[Illustration: PETITE MASSUE
(_Murex brandaris_ Linné).]
On a découvert à Pompéi des tas de coquilles de la première espèce,
près de la boutique de plusieurs teinturiers.
Lesson croyait que la _Janthine commune_ donnait aussi la pourpre des
anciens.
Quand on laisse mourir les Mollusques producteurs de la pourpre,
non-seulement la partie qui renferme cette matière se colore en violet,
mais encore les tissus environnants.
Les directeurs des musées ont remarqué que les individus conservés dans
l'alcool, ou dans tout autre liquide, communiquent la même teinte au
milieu dans lequel ils sont plongés.
[Illustration: JANTHINE COMMUNE
(_Janthina communis_ Lamarck).]
Jusqu'à ces derniers temps, l'organe purpurifère n'a pas été connu.
Quelques naturalistes avaient cru que c'était l'estomac ou le foie, ou
le rein, et avaient regardé la pourpre comme le suc gastrique, la bile
ou l'urine de l'animal. D'autres, mieux avisés, avaient émis l'idée que
la pourpre était produite par un organe spécial. Mais où se trouve cet
organe? Quelles sont ses connexions? Quelle est sa forme? Évidemment,
on ne l'avait jamais observé, puisque, dans les divers ouvrages de
malacologie, on parle d'une veine, d'un réservoir, d'un sac, d'une
poche..... C'est à M. Lacaze-Duthiers que la science est redevable de
la découverte de cette glande. Il l'a étudiée dans plusieurs espèces,
et l'a décrite avec soin.
L'organe purpurifère se trouve à la face inférieure du manteau, entre
l'intestin et l'appareil respiratoire, plus près de ce dernier que du
premier. Il a la forme d'une bandelette. Sa couleur est blanchâtre et
souvent d'un jaune léger. Cet organe ne varie pas beaucoup dans les
divers Mollusques.
IV
La matière de la pourpre est blanche ou faiblement jaune, parfois
un peu grisâtre. Soumise à l'action de la lumière, elle devient
d'abord jaune-citron, puis jaune verdâtre, puis verte, puis violette.
Cette dernière teinte se fonce de plus en plus. Ces transformations
successives sont accompagnées d'une odeur très-vive et très-pénétrante,
qu'on a comparée tantôt à celle de la poudre qui vient de prendre
feu, ou à celle de l'oignon brûlé, tantôt à celle de l'essence d'ail
ou à celle de l'asa fœtida. Cette odeur se conserve longtemps, et se
manifeste surtout lorsqu'on humecte le tissu, même un an après sa
coloration.
La teinte de la pourpre perd un peu de sa vivacité par le lavage;
ensuite elle persiste. C'est pourquoi l'idée de s'en servir pour
marquer le linge est une excellente idée.
En recueillant cette matière, M. Lacaze-Duthiers en a répandu plusieurs
fois sur l'ongle de son pouce. Cet ongle s'est bientôt coloré, et il
est resté violet pendant plus de cinq semaines.
La substance purpurigène, quand elle n'est pas encore violette, est
soluble dans l'eau. Elle devient parfaitement insoluble quand elle a
pris cette couleur.
Cette sécrétion, sous l'influence du soleil, est donc insoluble et
inaltérable.
Réaumur pensait que l'apparition de la couleur pourpre au bout d'un
certain temps était due à l'action de l'air. Un renouvellement de ce
fluide était absolument nécessaire, suivant ce célèbre physicien, pour
produire la modification dont il s'agit.
Duhamel a mieux étudié le phénomène. Il a constaté qu'il résultait de
l'action des rayons lumineux; mais, au lieu d'y voir une propriété
_photogénique_ de la matière sécrétée, il a cru que le soleil
déterminait la pourpre comme il produit sur les pêches, les pommes
d'api et quantité d'autres fruits, une belle couleur rouge. Il a
confondu l'action des rayons solaires sur une substance qui n'est plus
soumise à la force vitale, avec son influence sur un tissu régi par
cette force.
M. Lacaze-Duthiers fait observer avec beaucoup de justesse, que, sous
les climats brûlants et le ciel toujours si lumineux de l'Italie et de
la Grèce, la pourpre ne devait pas se faner comme les autres couleurs,
surtout comme celles tirées du règne végétal. La Cochenille, dont parle
Pline, qui fournissait l'écarlate, ne devait point résister à l'action
du soleil. La pourpre, au contraire, qui s'est développée directement
sous l'influence de la lumière même, ne peut s'altérer comme les autres
couleurs. Évidemment, tout ce qu'aurait pu faire le soleil, et les
anciens étaient souvent exposés à ses rayons dans leurs cérémonies
publiques, c'eût été de renforcer le ton des étoffes, et l'on doit voir
là certainement une des raisons de cette estime de la pourpre entre
toutes les couleurs.
V
La pourpre est donc une substance tout à fait photogénique.
M. Lacaze-Duthiers a fait des expériences importantes sur la
_sensibilité_ de ce produit et sur les avantages qu'on pourrait en
retirer.
Il conseille de recueillir la matière purpurigène avec une brosse plate
dont on a raccourci les poils. On frotte doucement, et plusieurs fois,
l'organe sécréteur. La brosse est bientôt chargée d'une substance
visqueuse et filante. «Alors on n'a qu'à barbouiller les tissus que
l'on veut imprégner, en répétant fréquemment sur eux un mouvement
de moulinet ou de va-et-vient; on arrive ainsi à étendre en couche
uniforme la mucosité recueillie, qui fait d'abord un peu de bave ou de
mousse, mais qui bientôt ne forme plus qu'un liquide, quoique épais,
où toutes les bulles d'air disparaissent progressivement. Pour que le
tissu se trouve imprégné à peu près uniformément, on charge le pinceau
une seconde, une troisième, une quatrième fois, en ayant soin de bien
fondre les limites des différents points sur lesquels on apporte
successivement de la nouvelle matière.» (Lacaze-Duthiers.)